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La question linguistique demeure curieusement absente de l'historiographie de la Première Guerre mondiale en France. Parmi les soldats bretons, basques, « ch'tis » - le terme est d'ailleurs sorti des tranchées, créé par des soldats mis au contact de ces gars du Nord qui parlaient une langue particulière - provençaux, languedociens, auvergnats ou encore gascons pour l'espace occitanophone, une grande majorité a témoigné de son expérience de la guerre dans des carnets, lettres, mémoires et souvenirs, en français. Partant de ce constat, les historiens ont semble-t-il définitivement clos le dossier des langues dans la guerre. On ne peut s'empêcher de penser, au regard de la littérature et des discours « anti-patois » qui dominent encore largement la pensée officielle au XXe siècle, que nombre d'historiens ont été détournés du sujet linguistique par l'idée, désormais classique, du faible intérêt de la réalité sociolinguistique d'un pays dont la langue est réputée, depuis l'abbé Grégoire, « une et indivisible ».

L'histoire de la Grande Guerre en France a pourtant considérablement évolué ces quarante dernières années, grâce à une plus grande considération pour les documents produits par les combattants eux-mêmes, au détriment des sources traditionnelles de l'administration et de la presse, plus aptes à véhiculer, en temps de guerre et de censure, l'idéologie officielle – le fameux « bourrage de crâne » - que la réalité des expériences vécues de la guerre. On aurait pu penser que ce retour à la « masse », aux sources directes des combattants et des populations de l'arrière, à la question sociale, voire territoriale, aurait permis de mettre à jour les nombreuses questions linguistiques que le conflit met en lumière pour comprendre la France de 1914, comme celle, bouleversée, de l'après-1918. Force est de constater que ça n'a pas encore été le cas malgré un certain nombre de chantiers (enfin) ouverts, en majorité pour les soldats bretons ou, en ce qui concerne la question « occitane », avec l'analyse de l'affaire du XVe corps qui permit un nouvel examen de la doctrine de l'Union sacrée, comme dans le temps plus long, de la suspicion de nombreuses élites françaises pour un « Midi » culturellement et linguistiquement si différent.

Les traces et les documents sont pourtant bien là : mots, expressions voire passages entiers dans les carnets et correspondances de soldats, articles et journaux de guerre entièrement rédigés en occitan, en breton, en basque. De l'occitan, on en trouve finalement partout : sur les affiches, en légende de cartes postales et de caricatures de propagande, dans les journaux de tranchées, dans la presse y compris nationale de l'époque, et jusque sur les monuments aux morts et autres lieux de mémoire de la guerre.

Racontes de Bretanha

1794-1914 : le breton ennemi de la République ?

« Les habitants des campagnes n'entendent que le bas-breton ; c'est avec cet instrument barbare de leurs pensées superstitieuses que les prêtres et les intrigants les tiennent sous leur empire, dirigent leurs consciences et empêchent les citoyens de connaître les lois et d'aimer la République. »
Bertrand Barère de Vieuzac, Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, 8 pluviôse an II (27 janvier 1794).

Au printemps 1870 les celtisants Gaidoz et De Gaulle déposent une pétition au Corps législatif en faveur de l'enseignement des langues de France : avantages du bilinguisme, nécessité de tenir compte de langues parlées par des citoyens, intérêt culturel de l'étude de ces langues, liens éventuels avec des langues parlées par des États voisins. La défaite de 1870 enterra pour longtemps les arguments de la pétition. En 1881-1882, les lois scolaires de Jules Ferry décrètent, sans susciter de débat parlementaire sur le sujet, que « le français sera seul en usage dans l'école. »

Dix ans avant la guerre de 1914-1918, le sujet des langues de France ressurgit à la Chambre des députés au plus fort des offensives anticléricales. La question linguistique redevient alors, dans la lignée du fameux rapport Barrère de 1794, un débat sur la nécessité d'imposer le français, conçu comme langue « naturelle » des idées nouvelles, contraitement aux « patois », véhicules de l'obscurantisme. En 1902, Émile Combes alors Ministre des Cultes ravive les tensions en menaçant de sanction les prêtres bretons qui continueraient à prêcher et faire le catéchisme en breton. La même année, le ministre de l'Instruction publique Georges Leygues - un Lot-et-garonnais pourtant proche des milieux félibréens - répond à la Chambre : « Si, dans certaines contrées, on se méfie encore de la langue française, précisément parce qu'elle apporte avec elle comme un souffle moderne, il faut vaincre cette méfiance. » En 1910, le nouveau ministre de L'Instruction publique Gaston Doumergue, un Gardois qui avait lui aussi montré un certain intérêt pour la renaissance littéraire occitane, réaffirme : « La France est une, il n'y a qu'une France. Ses pensées, ses sentiments, sa tradition, s'expriment par une seule langue : la langue française. »

Seul Jaurès fit exception parmi les républicains d'avant-Guerre. Bilingue occitan-français, il fait campagne en occitan – comme beaucoup de républicains méridionaux d'ailleurs malgré leurs positions « anti-patois » à la Chambre et au gouvernement. En 1911, il livre sa pensée dans un article de La Dépêche du Midi sur l'intérêt de l'enseignement de l'occitan. Après avoir critiqué l'appellation de « patois », il écrit :

« Quelle joie et quelle force pour notre France du Midi si, par une connaissance plus rationnelle et plus réfléchie de sa propre langue et par quelques comparaisons très simples avec le français d'une part, avec l'espagnol et le portugais d'autre part, elle sentait jusque dans son organisme la solidarité profonde de sa vie avec toute la civilisation latine !... Il faut apprendre aux enfants la facilité des passages et leur montrer par delà la barre un peu ensablée, toute l'ouverture de l'horizon... »
(La Dépêche du Midi, 15 août 1911).

Politique de la langue

À ses débuts, la Révolution française rompt avec la domination linguistique du français, langue du Roi et de la Cour, qui avait marqué l'Ancien régime. En 1789 s'ouvre une première période de pluralité linguistique officielle avec une relative tolérance pour les langues parlées sur le territoire. À partir de 1792 les difficultés de la Révolution vont aboutir, en pleine Terreur, à l’élaboration d’une pensée politique du monopole linguistique : le français devient la langue de la Révolution et du citoyen, liant ainsi les choix politiques aux choix de communication. La langue française, désormais définie par les dirigeants comme langue des Lumières et de la Révolution, provoque de fait une forte dépréciation de toutes les autres langues parlées sur le territoire de la République. Dès lors, jusqu'à la guerre de 1914-1918, la question politique des langues en France restreint le plus souvent le débat « à la confrontation entre fidélité à la société traditionelle et progrès économique et social dans l'ordre, [dont] l'issue était jouée d'avance. » (Claire Torreilles, Alphabétisation et occitan dans la première moitié du XIXe siècle, 2001).

Les langues autres que le français continuent pourtant d'être majoritaires comme langues de communication sociale quotidienne sur le territoire et ont même tendance à augmenter au XIXe siècle du fait de l'immigration d'ouvriers étrangers, des conquêtes coloniales et de la croissance de la population.

En 1864, Victor Duruy alors ministre de l'Instruction publique, lance la première enquête statistique sur les usages linguistiques des français : dans le cadre d'un questionnaire relatif à la statistique de l'instruction primaire, une partie porte sur les « idiomes et patois en usage ». Les réponses à l'enquête Duruy permettent d'avoir un état statistique du nombre d’enfants francophones et non francophones dans chaque commune. Il faudra attendre 1999 pour qu'une nouvelle étude statistique globale soit menée en France. Même si les données rassemblées par Duruy sont difficiles à apprécier, Patrick Sauzet a établi les estimations suivantes : environ un quart des enfants de 7 à 13 ans ne parlent pas du tout français, et sont uniquement occitanophones dans les régions concernées. En ce qui concerne la population globale, le nombre de départements où l'occitan est majoritaire comme langue unique de la population demeure important. On considère avec ces estimations l'énorme changement qui s'opère vingt ans plus tard avec la scolarisation obligatoire qui aboutit, en 1914, à une population entièrement francophone, très souvent bilingue.

Née de la défaite de 1870 et de la difficile instauration du régime républicain, la politique scolaire de la IIIe République est conçue pour renforcer l'unité nationale et est censée prémunir la République contre la restauration de la monarchie. Un des éléments fondamentaux de cette politique est la généralisation de l'apprentissage et de la maîtrise du français par l'ensemble de la population. La IIIe République s'instaure également dans un contexte de nationalismes triomphants dans toute l'Europe, qui s'articule en France autour du traumatisme de la défaite et la perte de l'Alsace-Lorraine. Les mouvements « renaissantistes » qui s'étaient développés depuis le milieu du siècle, à l'image du Félibrige né en Provence en 1854, sont dès lors condamnés à limiter leurs revendications linguistiques et fédéralistes : « le monolinguisme français est devenu doctrine d'Etat, quiconque s'y oppose devient (idéologiquement) suspect. » (Georg Kremnitz, Histoire sociale des langues de France, Presses universitaires de Rennes, 2013).

Patrias : la République et les petites patries

La IIIe République, née du traumatisme de la défaite militaire de 1870 et de la perte de l'Alsace-Moselle, demeure jusqu’en 1914 un régime fragile, obsédé par le camp de la « réaction » cléricale et monarchique. La période est marquée par une intense propagande pour développer le sentiment d'unité nationale, mais aussi pour préparer toute la société à la “revanche” militaire sur l’Allemagne.

Faisant face au développement de mouvements renaissantistes - à l'instar du Félibrige en Provence puis dans tout l'espace occitan - et plus encore à la difficulté de gommer l'attachement identitaire des français à leurs terroirs, qui demeurent pour une majorité d’entre eux le seul horizon de leur vie sociale, économique et culturelle, les élites républicaines vont nuancer l’idéologie du corps national uniforme et en appeler au contraire à l'amour de sa « petite patrie », désormais soluble – car vidée de ses ferments particularistes, langue et revendications fédéralistes en tête – dans la « Grande Patrie ».

L’esprit de revanche dans les carnavals languedociens

Moment de fête communautaire et de représentations collectives, les carnavals sont symptomatiques de l'état social, économique et idéologique de la société languedocienne. Sur ces photographies du carnaval de Béziers en 1892, la succession de chars de la cavalcade est un des marqueurs de l'identité de cette société du bas-Languedoc de la fin du XIXe siècle : aux côtés d’éléments de tradition – animaux totémiques, danse des treilles, etc. - l'emprise du progrès industriel et de la société marchande se fait sentir (on fait défiler des vélos, des pompes hydrauliques, des machines agricoles, etc.).

Le poids de l'armée et du patriotisme est également bien présent avec ces deux chars de militaires. Sur le premier (à gauche) on peut lire “Honneur et Patrie”, tandis que l’autre est orné d'une Marianne au bras vengeur.

A l'escòla de la republica

Dans le Journal des Instituteurs, un inspecteur d'académie, H. Gilbault, réinterrogeait - dans une argumentation très précautionneuse et à l'aide de forces références aux Instructions officielles de 1882 - le rôle assigné à l'école Républicaine :

« Nous parlons souvent, nous, les maîtres, une langue étrangère pour nos élèves habitués à du patois ou peu habitués à entendre employer une langue abstraite : il existe là un danger pour toutes les études, mais surtout pour l'enseignement de la morale, auquel nous attribuons une haute portée sociale, puisque ‘celui-ci tend à développer dans l'homme l'homme lui-même, c'est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience’. Il est nécessaire que cette étude soit comprise dans tous ses détails, et qu'il y ait une parfaite entente entre le maître et les élèves. De cette façon ‘cet enseignement atteint au vif de l'âme’, pénètre la jeune intelligence de nos élèves, au point qu'ils appliquent ces conseils à l'école, et en prennent tellement l'habitude qu'ils gardent pour la vie ‘l'art d'incliner leur volonté libre vers le bien.’ (…) Ces exemples me paraissent prouver que nos élèves emploient beaucoup de mots dont ils ne connaissent pas le sens ; ils récitent souvent sans avoir compris ; ils se payent de bruit, et les idées sont absentes : je crois que c'est bien là du verbalisme. Je vois dans cet oubli de clarté et de précision un danger : nous avons à former des hommes intelligents, sachant se conduire, sachant travailler avec activité et initiative, et non des perroquets gorgés de phrases et vides d'idées.».

Ce type d'interrogation sur le bien-fondé du système scolaire républicain est extrêmement rare dans les discours de politique scolaire à la Belle Époque. Dans la même livraison du Journal des Instituteurs, avec un argumentaire moins précautionneux et plus expéditif, représentatif d'une pensée majoritaire au sein de l'administration scolaire, l'inspecteur primaire de Foix écrit :

« Bien que de longues heures soient consacrées à l'étude de la langue française, on est stupéfait de voir que les écoliers, ceux de la campagne surtout, s'expriment avec la plus grande difficulté, au point qu'ils paraissent parfois plus ignorants qu'ils ne le sont en réalité. (…) Puisque le patois est un obstacle très réel, proscrivons-le en classe et pendant les récréations. »

Brimades et punitions

Lui-même devenu instituteur, Daniel Terrade publie en 1929 dans l'Armanac dera mountanho, ses souvenirs de l’interdiction de parler occitan à l’école et décrit le système devenu célèbre du “signal” (senhal).

Del téms qu'èro escouliè, per debès l'atge de doutze ans, qu'arribèc u òrde en toutos las escòlos d'empacha les elèbos de parla patuès. M. Sabént, le noste regént, que fuc u des que mès prenguerèn à cor aquel bilèn trabalh. Nou sabi cap s'èro üo de las sèbos embencius, ou se ag aprenguèc de d'autis, tant i-a que embé soun «signal» que mous embestièc fòrtoméns e que mous punic fòro de rasou.

Un carradot de planchéto estelado, que pourtabo per escriut «Signal», que debenguéc enda nous-autis qualcarré de mès lètch e de mès ourrit que le pecat mourtal. Cado dimècres de nhét e cado dissatte, le regént que dabo aquélo maladito planchòto an u elèbo de counfiénço, en tout li recoumandan de la da al prumè que parlarïo patuès ; aquéste que la debïo fè passa an u aute, e de seguit en seguit le sinhal que bisidres, ço prumè que fasïo le regént qu'èro de demanda ce qui abïo le sinhal. Le quel pourtabo que deinounçabo le que liag abïo dat, e del fièl à la 'gulho, toutis les que l'abïon maijat qu'èron atal counescudis. La puniciu nous fasïo cap demoura: cent linhos e l'pa séc. Enda jou, ja èro mès que l'pa séc! Papai, le praubét, debant Diu sïo, qu'abïo defendut à caso de-m pourta le dinna quan èro punit de la sorto !... - Un dio pracó que nous reünirem qualquis-us e que mous diguèrem: «Açó nou pòt cap dura, ja-i cal méte üo fi.» E après esté-mous acourdadis, qu'arrestèrem toutis en cor noste plan de batalho (...).

Desempuéich que soun estat regént à moun tour, mès james que n'é cap defendut as elèbos le parla del téms biélh. Mès qu'acó: se james besïo que las mainados nou coumprenion pla ço que les i-esplicabo en francés, que les i-ac rebirado en patuès, e mès d'un cop qu'è agut le plasé de bése qu'abïo reüssit.

Inventaris abans liquidacion

Face au recul des langues maternelles provoqué par la modernisation de l’État (lois scolaires, conscription, etc.) et les bouleversements économiques et démographiques de la révolution industrielle, les « patois » deviennent un objet d'étude. Souvent conduites dans un intérêt « dialectologique », ces études participent au tournant du XXe siècle d'une certaine représentation des langues de France.

En recherchant les particularités locales par des enquêtes communales, ces travaux survalorisent la diversité linguistique et entravent toute perception « unitaire » des langues. Par ailleurs, le centrage sur l'oralité, évacue de fait toute correspondance des langues parlées au début du XXe siècle par les français des Pyrénées, du Limousin, de Provence ou encore de Bretagne ou de Picardie avec des langues historiques d'administration et de culture.

L’enquête pyrénéenne de Julien Sacaze

C'est dans le cadre de l’Exposition internationale de Toulouse en 1887 qu'est constituée une « Section pyrénéenne » chargée d'une exposition de la Géographie physique des Pyrénées, ou « Exposition pyrénéenne ». Julien Sacaze, alors pyrénéiste reconnu, lance une vaste enquête linguistique afin de « recueillir sur nos vieux idiomes pyrénéens des documents qu'il sera bientôt impossible de se procurer... [car] chaque jour la langue française, l'une des forces les plus expansives de notre nation, bat en brèche les patois romans et le basque lui-même... ».

Août 1913, Ferdinand Brunot enregistre la parole occitane des habitants du Limousin

« Il me semble qu'une des besognes les plus urgentes sera d'aller vers ce qui va se perdre. Nous avons tout autour de nous de grands vieillards qui se meurent, ce sont nos patois. Un à un les villages, sous l'influence de l'école, de la presse, des relations commerciales, centuplées par les moyens nouveaux de communication, abandonnent leur vieux parler séculaire. Dans quelques années, il sera déformé ou aura vécu. Le Français, qui n'a pas même sur ses frères le droit d'aînesse, aura pris pour lui toute la France du Nord, et une partie de celle du Midi […]. Un cylindre devant lequel un paysan, soigneusement choisi, aura parlé cinq minutes, sauvera de l'oubli et du néant les patois jusqu'ici négligés. »

C'est ainsi que Ferdinand Brunot aborde la question de l'enregistrement des langues parlées par les Français lors de l'inauguration des Archives de la parole, qu'il a créé à l'Université de la Sorbonne avec l'aide de l'industriel Émile Pathé. Les Archives de la parole ont constitué la première institution en France chargée d'enregistrer et de sauvegarder « la voix » des Français. Une grande partie des ses activités consistera à enregistrer les « voix célèbres » à la veille de la Première Guerre mondiale. On doit ainsi à Ferdinand Brunot de pouvoir encore aujourd'hui écouter Guillaume Apollinaire ou Alfred Dreyfus.

Mais Ferdinand Brunot est aussi grammairien et historien de la langue française, élève du philologue Gaston Paris. Il participe au grand mouvement scientifique qui porte désormais un intérêt pour les langues et dialectes parlés dans une France encore largement plurilingue. Ce mouvement avait connu quelques années plus tôt la réalisation de l'Atlas linguistique de la France, fruit d’ une importante enquête de terrain. Avec les Archives de la parole, Ferdinand Brunot souhaite poursuivre le travail entamé par Gilliéron et Edmont en réalisant un Atlas linguistique phonographique de la France en menant des enquêtes sonores dans plus de 2500 localités. Le projet ne connaîtra finalement que trois missions menées par Ferdinand Brunot en 1912 et 1913 dans les Ardennes franco-belges, en Berry et, pour le domaine occitan, en Limousin.

Racontes d'Alsàcia

La délicate question de l'alsacien.

Parmi les « petites patries » si chères à la IIIe République, l'Alsace-Lorraine occupe bien sûr en 1914 une place à part. La question de « l'identité patriotique » des Alsaciens-Lorrains est particulièrement complexe pour les hommes en âge de combattre. Engagés dans un conflit qui oppose la France, ancienne patrie de leurs parents pour laquelle beaucoup conservent un attachement particulier, à l'Allemagne, la patrie qui les a vu grandir. Mais c'est surtout après l'armistice de novembre 1918 et le retour des « provinces perdues » dans le giron de la mère-patrie que les populations de cet extrême-orient français - dont la très grande majorité ne parle pas la langue française - que la question alsacienne va provoquer un véritable malaise.

Les habitants des régions annexées en 1871 (ré)intègrent en 1918 une France politique et institutionnelle très différente de celle qu’ils avaient quitté près d'un demi-siècle auparavant. La liesse qui accompagne la fin de la guerre de l’Alsace en novembre 1918 se transforme rapidement en désenchantement face aux maladresses de l’administration française. En particulier les questions institutionnelles, religieuses et scolaires vont donner lieu à de nombreux débats et polémiques qui constituent autant d'occasions d'incompréhensions réciproques entre les pouvoirs publics français et ceux d'Alsace-Lorraine.

Imatges e caricaturas

1907-1914 : image du soldat méridional

L’ampleur du mouvement viticole qui embrase le Bas-Languedoc et le Roussillon en 1907, l’affirmation régionaliste et surtout l’épisode de la mutinerie du 17e RI - au final anecdotique mais ô combien spectaculaire dans la France militariste de la revanche - ont surpris l’opinion française et le gouvernement. Georges Clémenceau choisit l’inflexibilité. Il ne cessa de décrédibiliser ces méridionaux agités et sécessionnistes, qu’il prétend aux mains de la Réaction antirépublicaine. Pourtant, les historiens ont montré l’attachement des révoltés de 1907 à la République, dans une région où la population s’était élevée contre le coup d’Etat de 1851, et qui montrera encore son attachement républicain en participant à l’Union sacrée de 1914.

Pourtant, les soldats méridionaux seront à nouveau victimes d’une image largement préparée par la littérature et les discours anti-méridionaux qui se multiplient tout au long du XIXe siècle, et facilement accusés de lâcheté lors de l’affaire du XVe Corps en août 1914.

Juin 1907, des soldats languedociens se mutinent

En se mutinant, le 20 juin 1907 au soir, le 17e régiment d’infanterie accomplit, à Agde, un acte rarissime dans l’histoire militaire de la France. Face à l’ampleur des mouvements et des manifestations qui embrasent le Languedoc viticole et le Roussillon au printemps 1907, Georges Clémenceau, alors président du Conseil, envoie des troupes militaires. Le 17e RI, comme tous ceux dont le recrutement est méridional, partage les émotions de la population en révolte. Les officiers signalent des cas d’indiscipline de plus en plus fréquents, L’Internationale retentit parfois dans les casernes. Le 17e RI doit être transféré au camp du Larzac malgré le refus de la population du biterrois. Arrivés à Agde, les soldats apprennent les événements de Narbonne ainsi que des rumeurs de tués à Béziers. Dans la soirée du 20 juin des centaines de civils rejoignent les différents lieux de cantonnement du régiment et exhortent les soldats à mettre “la crosse en l’air”. Peu avant minuit, plus de 500 soldats mutinés se mettent en marche vers Béziers. Ils pénètrent dans la ville au matin du 21 au son de L’Internationale.

Au final tout rentrera dans l’ordre dans la journée. Clémenceau tirera parti de la mutinerie pour ressouder à la Chambre une majorité plus que chancelante face à l’ampleur du mouvement en Languedoc et en Roussillon. Il fut accusé d’avoir provoqué la mutinerie à des fins politiques. Si aucun document ne l’a jamais prouvé, certains historiens ont noté que le procédé avait déjà été utilisé par Clémenceau, en particulier en plaçant un agent provocateur lors de la sanglante affaire de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges.

Revenem de l'infèrn

Flours d'ermas (version occitane)

Plouvié. Dubail, cengla dedins soun uniformo Es aqui. A quita soun mantèu, per la formo, E, d'un toun secarous, douno d'ordre a si gens. Lou secound, qu'a peréu, lis estello d'argènt, Transmes i ouficié ço que lou chef ourdono. Li soudard de renfort, aligna en coulouno, Attendon, ancious, lou signau dou despart. Semblon, dins l'er flaça, coume 'n troupèu que part Sèns saupre ounte vai : lou chin que li coussejo Vai e revèn affara, sous la plueio plus frejo.

Enfin, an douna d'ordre : lou centre atacara, Lis alo renfourçado, l'artihur dounara Just quand lou fantassin aura près soun avanço... E lou troupèu s'en vai, transi e sèns cadanço, Dever 'quéu Richecourt que fau prendre au-jour-d'uei. - Tres mes ié fa 'nvejo, e ié repren per uei ! - La troupo, proun de cop, dins d'ataco superbo, Avié tenta d'ana, amoundaut « manja l'erbo », Mai toujour sis esfors eron 'sta superflu E se partien noumbrous, noumbrous revenien plus ! Palens, aqueste cop que i'a lou Baile-pastre, Tout lou troupèu – sarra coumo i'a d'astre Que rendon lou cèu bèu, dins uno nue d'avoust - De counqueri lou mount voudrié agué lou goust. E lou soudard, bagna, jala, en longo filo, Devers 'quéu Richecourt, dins la loudo, defilo.

>L'ataco, a agu lio, paréis, coumo devié... Mai, tout coumo lis autro, a eschoua, car plouvié... Ah ! paure ! que de mort, emai que de soufranço D'aquest valènt troupèu, aquest troupèu de Franço ! Sus tres milo, ai ! - las, n'en manco dis-vue-cent ! E quand n'en revenien, li moutoun innoucènt, Li brave rescapa d'aquest massacro en foulo, Bouvous jusqu'is ouriho, trempa jusqu'i mesoulo, Me disièn 'n plourènt, o cri de desesper : « Regardo-nous, ami, revenen de l'Infer ! »

Afichas de guèrra

L’occitan n’a pas été seulement utilisé par les soldats, félibres ou militants présents au front, et dans les écrits personnels des familles et soldats pour lesquels l’occitan demeurait la langue ordinaire de communication. On le retrouve de manière plus surprenante sur des affiches de propagande et plus particulièrement sur celles appelant la population à contribuer à l’effort de guerre. Durant tout le conflit, l’État doit en effet faire face à des dépenses sans cesse plus importantes. Le gouvernement décide alors de faire appel aux contributions directes et indirectes : impôt sur le revenu créé en juillet 1914, impôt sur les bénéfices de guerre à partir du 1er juillet 1916, relèvement des droits sur les alcools, les sucres, etc. Mais l’État souhaite limiter le recours à l’impôt afin de ne pas imposer un sacrifice supplémentaire à une population civile très éprouvée.

Il lance donc une série d’emprunts nationaux, dette financière à long terme contractée auprès des citoyens. Quatre grands emprunts sont lancés pendant le conflit : en novembre 1915, octobre 1916, novembre 1917 et le dernier en octobre 1918. Afin d’inciter la population à contribuer financièrement à l’effort de guerre, de nombreuses affiches sont créées. Les grands illustrateurs de l’époque sont mis à contribution pour mettre en image une souscription faisant appel à l’émotion ou au patriotisme des français restés à l’arrière. Ces affiches d’appel à souscription à l’emprunt national demeurent un des rares exemples de propagande officielle ayant utilisé les langues de France sous la IIIe République.

Jornals de trancadas

Les journaux de tranchées représentent un type de publication lié à l'évolution de la guerre de 1914-1918. Conçus par des soldats et officiers au front, ils apparaissent dès le début de la guerre de tranchées, une fois le front stabilisé. Dans les tranchées, des soldats rédigent, de manière manuscrite d'abord, puis sous forme de petites feuilles ronéotypées ou imprimées, des journaux destinés à distraire leurs camarades. Ils jouent un rôle essentiel pour le moral des troupes, comblant l'absence de nouvelles et aidant, à grand renfort d'humour, à vaincre l'ennui, voire le désespoir.

Conçus dans des conditions difficiles, leur périodicité est bien souvent aléatoire. On recense pourtant plus de 450 titres souvent tirés à un très faible nombre d'exemplaires. Quelques-uns de ces journaux de tranchées accordent une large place à l’occitan. Dans les corps armés, de véritables écoles félibréennes se fondent et créent sur le front des bulletins et journaux circulant dans les tranchées afin de maintenir le lien entre leurs membres mais aussi de les soutenir moralement. Certains journaux de tranchées deviennent également des organes de débat et d’expression sur la situation du mouvement félibréen.

On retrouve aussi quelques articles en occitan dans les journaux de tranchées en français. Ce sont pour la majorité des poèmes ou chansons envoyés par des soldats, souvent érudits et militants linguistiques.

D’autres journaux en occitan sont élaborés à l’arrière et pour ce qui concerne l’espace occitanophone, bien loin du front. Pour autant, ils sont parfois en contact direct et permanent avec les combattants et se veulent être un trait d’union entre les combattants éparpillés sur le front ou entre les combattants et l’arrière.

Le Félibrige au front

L’école félibréenne “L'Escolo dóu Boumbardamen” est créée le 28 janvier 1915 dans une tranchée de Lorraine, à Remières, elle est fondée par Albert Boudon-Lashermes (1882-1967). Ses statuts précisent que "pour devenir félibre de l'Escolo il faut être soldat dans une unité combattante, être sur le front ou avoir été évacué comme blessé ou malade". Sa devise est "lou canoun me fai canta", pastiche de la devise mistralienne "lou soulèu me fai canta". Cette devise se trouve gravée sur plusieurs cagnas (abris) de première ligne.

Les statuts de cette Escolo n’avaient qu’un article: “Li mèmbre de l’Escolo s’acampon quand podon e coume podon, pèr faire un boun repachoun e pèr felibreja” (Les membres de l'École se réunissent quand ils peuvent et comme ils peuvent, pour faire un bon repas et pour félibréger). Cette école félibréenne publie plusieurs journaux : l’Écho de Remières, devenant l’Écho du Boqueteau, le Buletin de l’escolo dòu Boumbardamen rédigé entièrement en occitan, et, à partir du 16 avril 1916, L'Ecò dóu bousquetoun, - lui aussi en occitan - distinct de l'édition française qui continue à publier quelques textes en occitan.

Correspondéncias

Instantané de l’état d’esprit de la population durant le conflit, la correspondance échangée entre les soldats et l’arrière, avec les carnets de guerre tenus par certains soldats, sont sans conteste une des sources directes les plus fiables et abondantes pour saisir le vécu de la guerre.

Dans cette abondante documentation, on trouve au final assez peu d’occitan, de breton, de basque etc. Le français est en effet pour la génération de 1914 la seule langue d’écriture apprise à l’école, l'occitan ne transparaît qu’occasionnellement dans les lettres des soldats et de leur famille, écrite de façon phonétique pour exprimer un mot ou une expression mal maîtrisés en français ou ressentis comme intraduisibles. Pour autant, comme l'ont bien établi Gérard Braconnier et André Minet dans leur ouvrage consacré aux correspondances des soldats du midi, les productions écrites ne rendent compte que de manière indirecte de l'usage massif de la langue à l'oral entre soldats venus des différents pays de l’espace occitanophone. La guerre a d’ailleurs ici sensiblement participé à la conscience de l’unité de la langue occitane parmi les soldats gascons, languedociens, limousins, auvergnats ou provençaux. Nombreux sont les témoignages de ces soldats qui se découvrent un “parler” commun avec leurs compatriotes venus d’autres régions occitanophones.

Il ne faut pas non plus négliger quelques corpus rédigés entièrement en occitan. Il s’agit de carnets et de correspondances produits par de véritables militants de la langue occitane, déjà engagés avant la guerre dans les mouvements renaissantistes et félibréens et qui, par là, maîtrisaient des règles d’écriture pour leur langue. Après l’affaire du XVe Corps, le discours de ces militants évolue dans leurs écrits personnels et se recentre sur la défense des “méridionaux” et de leur langue face à ce qui est ressenti comme un racisme anti-méridional très présent parmi les compagnies où ils étaient minoritaires.

La correspondance de Valère Bernard et l’affaire Baroncelli

En 1915, une mesure disciplinaire était prise contre le soldat Folco de Baroncelli-Javon (1869-1943) - classe 1889, 118ème Territorial, 14ème Cie -, membre actif du félibrige, poète et manadier camarguais, “pour avoir tenu des propos démoralisants”. Baroncelli est alors condamné à une peine disciplinaire : la détention en forteresse à Toul. Cette sanction déclenche une levée de boucliers au sein des membres du Félibrige qui militent pour sa réhabilitation. Un échange nourri de correspondances entre les grands noms du Félibrige a pu être conservé dans les collections du Collège d’Occitanie au sein de la correspondance de Valère Bernard (1860-1936) alors Capoulié. Tous cherchent un moyen de faire pression sur le commandement pour obtenir la réhabilitation du soldat.

Cela aboutira à la publication d’une pétition en français adressée au Commandant de la XVème Région et demandant l’acquittement de Folco de Baroncelli. Une lettre de Marguerite Priolo, adressée à Valère Bernard et datée du 18 août 1915, indique que, grâce à l’action de ses amis félibres, Folco de Baroncelli a pu être acquitté et échappe donc à l’emprisonnement.

Monuments

Présents dans quasi toutes les communes françaises, les monuments aux morts commémorant le sacrifice de toute une génération lors de la guerre 1914-1918 reflètent les traumatismes traversés par les populations de l'époque, aussi bien sur le front qu'à l'arrière.

Si la plupart exaltent l'immense amour de la patrie qui a mené ses enfants au sacrifice, quelques-uns, plus rares, se font la démonstration plus concrète de la douleur des survivants par l'utilisation, non pas d'allégories mais de personnages familiers, souvent mères ou veuves, pleurant leurs morts.

Au sortir de la Grande Guerre les quelques 38 000 monuments qui fleurissent en France sont pour la plupart rédigés en français (ils restent commandités et en partie financés par les communes et l'Etat ), quelques uns portent pourtant des inscriptions occitanes. Loin d'être la langue du discours patriotique de l'après-guerre, l'usage de l'occitan, sur ces lieux de mémoire à vocation rassembleuse et républicaine, semble vouloir toucher au plus près la population en s'adressant à elle dans sa langue courante. Elle peut également être le reflet d'un militantisme linguistique dans une période où la "chasse au patois" est à son apogée.

Quelques-uns de ces monuments aux morts portant des inscriptions en occitan, plus qu'une simple commémoration se voient chargés d'une force pacifiste ou tout au contraire, plus patriotique.

Imatges de propaganda

À l’heure de la mobilisation générale, c’est l’esprit patriotique officiel qui inspire la grande majorité de la production imprimée d’expression occitane afin d'entraîner l'adhésion de l’opinion publique et d’entretenir chez les combattants l’idée de revanche. Les publications de l’époque témoignent de cet état d’esprit par les chants, les poèmes, ou encore les illustrations qui viennent soutenir par des caricatures antigermaniques le discours officiel. Les productions en langue occitane suivent cette règle et l’on y retrouve la trace de ce patriotisme “va-t-en-guerre” qui apparait assez étranger aux sentiments que les combattants mobilisés et leurs proches exprimèrent dans les lettres et les carnets personnels.

La meilleure illustration de cet élan patriotique est celle du journal Lou Gal qui choisi pour titre (occitan) celui d’un des “totems” nationaux, le coq gaulois. On retrouve ce même sentiment chez les poètes qui, avec Prosper Estieu - publiant son “Clam de guèrra occitan” (Cri de guerre occitan), composé le 27 août 1914 - emboîtent le pas de la propagande.

La carte postale fut avec la presse le principal vecteur de la propagande anti-allemande qui marque le début de la guerre. Les dessins satiriques tournent en ridicule l’empereur Guillaume II - ici surnommé en occitan “l’Ogre allemand”, et l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand - “lou Pichoun Poucet”. Dans leurs lettres et leurs carnets, nombreux sont les soldats qui noteront le décalage de la propagande officielle, qui présentait volontiers l’ennemi mal préparé et sous-équipé militairement, et la violence qu’ils affrontèrent pendant les premiers mois de la guerre.

Literatura

Dès le commencement du conflit, la littérature fut mise à contribution dans la mobilisation totale de la France. à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse aucun concours n’eut lieu en 1915 en raison des évènements. En 1916 et en 1917, les concours sont rétablis avec l’ouverture en 1916 d’un concours exceptionnel aux poésies dédiées “A la gloire de l’armée française”.

Sur les pièces présentées en 1917, cent vingt huit sont en vers français et dix sept en langue d’oc. La Violette d’argent destinée à la meilleure poésie en langue d’oc sera attribuée à M. Louis Gouyer, de Pont-Saint-Esprit pour son “Oda a la Fransa”. En 1918, l'Académie attribuera une ou plusieurs Violettes d'argent aux meilleures poésies en langue d'oc traitant du sujet “La Fransa totjorn vivènta”. La primevère ira à la pièce intitulée “Lusido dins l’escur” de l’abbé Léon Spariat et l’oeillet à la pièce intitulée “Fransa tremuda” de l’abbé Jules Cubaynes (p. 46-51). Les autres pièces relevées dans le rapport ont pour titre: “La Despacho”, “L’Estello”, “Le Pichot Tambour”, “La Guerro - Voe victis!”, “A la França éroïca e imortala”.

Au lendemain du conflit, la littérature reste encore imprégnée des souvenirs de guerre et la reprise de l’activité culturelle permet l’édition de textes nés et inspirés par la guerre. Si pour des raisons évidentes la production imprimée reste modeste pendant la durée du conflit et trouve son expression diffuse dans les publications périodiques, elle devient plus importante au lendemain de la guerre. Les témoignages resurgissent alors et se confondent avec les hommages aux soldats disparus. Ce sont des transcriptions de correspondances, des récits, des poèmes du front ou des rééditions de textes écrits ou édités en période de guerre.

En 1924 l’Association des écrivains combattants publie une Anthologie des écrivains morts à la guerre 1914-1918 qui relève après une courte notice biographique des extraits d’oeuvres. On y relève plusieurs auteurs occitans : Louis Bonfils (II, 72-78), Roger Brunel (II, 94-98), Francis Pouzol (I, 553-555), Louis Dulhom-Noguès (I, 227-234)

Louis Bonfils (1891-1918)

Louis Bonfils est un félibre montpelliérain, mobilisé sur le front dés le début de la Première Guerre Mondiale. Avant la guerre, Bonfils est très engagé dans le mouvement félibréen. Avec Pierre Azéma et Pierre Triaire, il se lance dans le théâtre et rédige avec ces derniers la saynète Jout un balcoun. Ils fondent ensemble en 1912 une société théâtrale : La Lauseta. Capitaine au 319ème régiment d'infanterie, il publie également tout au long du conflit des articles dans le journal Lou Gal, sous le pseudonyme de Filhou.

Dans le même temps, du champ de bataille, il écrit régulièrement à Pierre Azéma, - félibre montpelliérain directeur du journal Lou Gal, blessé - et développe dans sa correspondance une forte critique de la hiérarchie militaire.

Il retranscrit presque quotidiennement ce qui se passe sur le front, en première ligne, il veut être le relais de ceux qui n'ont habituellement pas le temps ni les moyens de s'exprimer. En 1915, quelques mois après l'affaire du XVème corps, Louis Bonfils commande une compagnie à recrutement normand et parisien ; l'ensemble de sa correspondance est alors centré sur la complexité des rapports Nord/Sud. Suite à cet épisode, il se lance dans une lutte pour la cause des méridionaux humiliés après l’affaire du XVème Corps et pour la défense de la dignité de leur langue.

Le capitaine Bonfils meurt au combat à Mélicoq le 11 juin 1918. Au lendemain de la mort de son correspondant, Pierre Azéma, destinataire de toutes ces lettres, décide de les publier. Ces 90 feuillets 21 x 27 cm, déposés à la médiathèque de Montpellier, recopiés de la main de Pierre Azéma sont aujourd'hui la seule trace qu'il nous reste de cette correspondance. Il ne s'agit cependant pas d'une retranscription intégrale, quelques passages jugés délicats semblent avoir été coupés. Il s'agit, de plus, d'une correspondance à sens unique : Azéma n'a recopié que les lettres qu'il avait reçu de Bonfils.

Aqueste bèu jour de Pentacousta (23 de mai) [1915] Encara quauques ouras e serai pas pus aici. Aici es moun poste de coumandament. La relèva vai arribà e nous anan adralhà un pauquetou à l'arriès, au repaus. Lou repaus es un biais de parlà, car fourçan pas gaire, lou traval marcha pas trop.

Après las terriblas atacas e lou chaple dau mès passat, l'èr es devengut tournamai siau. Avèn reprès l'esistença quasiment agradiva dau bosc de la Hurada, emé Lou Maset, emé la vida en plen èr, en amirant la nature, en s'embraigant de pouësia.

Moun peloutoun es quasiment en prumièra ligna ; lous Bòchous soun pamens liont de nautres : _àà mèstres a quicon proche. Tenèn lou bord dau bos e jouïssen tout ou jour dau panourama manific qu'en frasas mau vengudas te printrère un jour : la vista immensa sus la valada de la Meusa que ziga-zaga au pèd de las colas das Nauts-de-Meusa. Fai un tems manific, tout es siau, on se diriè pas trop à la guerra se, la nioch, couma ara, un moulou de balas perdudas venièn pas pelà dins lous aubres dau bos. Souls aqueles pichots bruchs secs e petants trebouloun la pas d'una nioch estelada e esclairada pèr una mièja-luna roussella.

Un silença de mort segnoureja : on dirié que pas un de mous pialuts, tant gais, tanat galois, que cantavoun à se desgargatà toutara, voù pas pèr lou mendre mot traire una nota faussa. Soun aqui que travalhoun dins la plana : fasèn una trencada de segounda ligna ; lous cops de pic souls s'entendoun emé la regularitat dau tica-taca d'una mostra. Las caladas tomboun e fan clapàs en avans, escampadas emé força sus lou sòu pèr mous pialuts terrassiès.

Souvent a parièiras ouras quita mas letras pèr lous anà veire. Las balas sibloun naut de nautres. M'arrèste tout d'abord à la limita dau bos, e de darriès un bartas lous arregarde, lous amire avans de i anà parlà. Pèr parels, que de fès que i a poudrièn èstre paire e fil a quauques passes, moun issam travalha... Plourarièi perfes en pensant que d'unes d'aqueles omes soun paires de familha, paire necessitouses e aqui sans relambi dempioi dèch meses travalhoun. An tout endurat, e la fam e la fatiga dau prumiè mes, e la calou assadoulanta de las tacas, e la ploja e lou frech de Belgica, se soun trempats lous pèses dins la fanga... e de fes dins lou sang. An plourat sous milhous camaradas, an coumtat sus una guerra courta, e ioi pauc noumbrouses soun encara aquí. Saboun pas couma la guerra finrà, e se la finiran, subissoun soun sort, an un bon mot pèr lous jouines arribats de la classa 15, prenoun 4 ouras de garda de mai que lous autres, es eles lous veritables jouines.

M'aimoun fossa, soui fièr de te lou dire. An troubat en ièu un amic e pas un chef, un aparaire e pas un coumandaire. Se metoun en quatre pèr me faire plesi, car saboun que lous anarai veire à quanta ouro que siègue et quante tems que fague, e saboun sustout que ié parlarai en lenga d'oc. - Aco's bèu, moun ome, de pourre parlà la lenga de la tèrra nostra. N'i a pas un que me parle ne francimand.

Quand ai prou pensat a tout ce que la guerra a d'ourrible e de sublime (la vida e la tenacitat de nautres, toutes presemple) me sarre d'eles : Ebé, pichot, es dura, la terra ? Ah ! Voudriè mai descaucellà ou fouchà, dequé n'en penses ? Hé, l'ouncle, dequé fasèn ? Anen, una minuta de pausa ; té, bèu un degout d'aiga-ardent. E tus, dequé foutes aui ? Couparas pas lou manche ! Aqui as una cigarreta e le foutes pas pus un caire !

Louis Barthas (1879-1952)

Tonnelier à Peyriac-Minervois (Aude), Louis Barthas est mobilisé dès août 1914, d’abord garde au camp de prisonniers de guerre de Mont-Louis (Pyrénées-Orientales), il part au front en novembre 1914, caporal au 218ème RI de Narbonne. Louis Barthas et son régiment sont sur toute la durée du conflit au coeur de toutes les grandes batailles, souvent en première ligne.

Durant toute sa mobilisation, le soldat Barthas prend des notes, couche au jour le jour ses souvenirs sur des feuilles volantes qu’il conserve avec lui. Il entretient également une correspondance quasi quotidienne avec sa famille à qui il demande de conserver précieusement ses lettres. Barthas s’érige alors en témoin, consignant la chronique des menus faits comme celle des humiliations et des révoltes.

A la fin du conflit, de retour dans l’Aude, Louis Barthas commence dès 1919 à rédiger ses carnets, 19 cahiers d’écoliers en tout, reprenant ses notes du front, sa correspondance et agrémentant son récit de cartes postales achetées ou récupérées dans les tranchées ennemies.

Redécouverts et publiés dans les années 1970 par Rémy Cazals, les carnets de guerre de Louis Barthas furent un élément important pour l’historiographie de la Première Guerre mondiale. Les témoignages écrits “à chaud”, par des soldats non gradés de première ligne, directement en prise avec les événements sont rares. Témoin ordinaire, Louis Barthas est pour les historiens d’aujourd’hui, un témoin extraordinaire, retraçant l’histoire de son escouade minervoise qui tout au long du conflit parle et pense en occitan.

Yulien de Caseboune (1897-1978)

Julien Casebonne (1897-1978)

Julien Casebonne, félibre béarnais, issu d'une famille de paysans de la Vallée d'Ossau, rejoint en 1923 l'Escole Gastoû Febus et commence dès 1927 à publier des romans (Esprabes d'Amou) salués par la critique de l'ensemble des revues gasconnes. Devenu Mèste en Gai Sabé, il est mobilisé en 1916 et est envoyé, dès le mois d'août, au Front. Il participera aux combats jusqu'à la fin de la guerre. Ce n'est qu'en 1968 que paraîtra en feuilletons, dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne( n°3-4 1968 à n°7-8 1969 ; n° 3-4 à n°9-10 1970), son journal de guerre, tenu au jour le jour, au plus près des combats. Il y raconte dans sa langue maternelle, depuis son départ du village d'Escou en 1916 à son retour à Pau en 1919, le quotidien d'un jeune soldat béarnais dans les tranchées.

Doutze dies endaban, dou coustat de Tahure, cheys dies endarré, atau qu'ey l'abitude per aquesté quartiè. A Sommes-Suippe oun passam lous cheys dies, qu'em cantounats en bordes ou maysoûs boeytes, lou mòunde d'aqueste loc be soun partits, bèt tems a, quàsi touts. Ta nous auts qu'ey gnaute bite que d'esta bèrmis de tèrre., que-s pudem ayrera, cambia e laba ; que poudem croumpa de que minya e bebe ou causotes qui-ns pòden ha gay. Que y a tabé ue sale oun s'y hè cinema, oun y a û empoun ta cansouàyres qui essayen des ha drin arrìde... U cop, à la fî d'ue reunioû lou yenerau Paquette qui coumande la 36e que s'ey lhebat e que-ns a dit :

Adare, que bam canta touts amasse la cante de la dibisioû !

E touts d'abourri de boû co Aquerres mountagnes. Au poste de coumandamen, que y a û cartoû penut a l'entrade dap û exriut : (36e D.I. Division Basque). Qu'at sabem, Bàscous ou Gascoûs, tau moùnde de Paris, qu'èm lou medich pùple.

Douze jours en pemière ligne, du côté de Tahure, six jours à l'arrière, tel est l'usage dans cette zone. A Somme-Suippe où nous passons les six jours, nous sommes cantonnés dans des granges ou des maisons désertes, les gens du coin sont partis, voilà bien longtemps, quasiment en totalité. Pour nous c'est une autre vie que celle de ver de terre, nous pouvons prendre l'air, nous changer et nous laver ; nous pouvons acheter à manger ou à boire ou des petites choses qui peuvent nous faire plaisir. Il y a aussi une salle où l'on fait le cinéma, où il y a une estrade pour les chansonniers qui essaient de nous faire rire un peu... Un jour, à la fin d'une réunion, le général Paquette qui commande la 36e s'est levé et nous a déclaré :

Maintenant, nous allons chanter tous ensemble le chant de la division !

Et tout le monde d'entonner de bon coeur "Aquerres mountagnes". Au poste de commandement, il y a, suspendu à l'entrée un écriteau, 36e D.I. (Division Basque). Nous le savons bien, Basques ou Gascons, pour les gens de Paris, c'est le même peuple.