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                  <text>cira
iBEZIERSl
c7^° 7.

SEGOUNDO

Juillet 1890.

ANNADo

Lou Viro-Soulèu
FLOURISSÈirT TOUTE LI MES

SOUTO L'A F LAT
REDACIOUN

PRES

11, carriero de Cttjas

LES

FÊTES

CIGALIÈRES

DE

FELIBRE DE PARIS

L'ABOUNAMEN

i

ET

Dl

PÈR

UN

AN

Quaranto Sou

FÉLIBRÈENNES

A SCEAUX
Les fêtes de Sceaux ont été véritablement
splendides. Jamais pareille affluence de Méridionaux enthousiastes et de Méridionales jolies
à ravir n'avait envahi, comme le dimanche
22 juin, la gracieuse ville du Nord, qui est devenue la cité sainte du Midi, le lieu sacré du
pèlerinage des fidèles de la muse provençale.
Au milieu des applaudissements de la foule,
la joyeuse caravane littéraire a fait son entrée
à Sceaux, tout enguirlandé de fleurs et tout
pavoisé, accueillie par les fanfares éclatantes,
par les vivats, les salves d'artillerie. — Précédant les pompiers, la municipalité, ayant à sa
tête M. Charaire, a souhaité la bienvenue aux
visiteurs qui, formant un immense cortège, les
casques des pompiers étincelant au soleil, se
sont rendus, d'abord, suivant l'usage, à la
maison de Florian, très coquettement parée. —
De là, après une aubade, on s'est rendu dans
le jardinet de l'église de Sceaux qui est en quelque sorte l'abbaye de Westminster des Cigaliers
et des Félibres parisiens.

DISCOURS

DE

M.

ADMINISTRA ClOUN

51, carriero Moussu lou Prince

Une charmante jeune actrice, à la voix claire
comme le cristal, Mlle Christia, élève de l'eminent artiste Silvain (de la Comédie-Française),
déclame, auprès du buste de Florian, la poésie
couronnée.
C'est un Félibre qui a composé et dit, avec
émotion, l'hommage poétique à Aubanel, M. Ernest Challamel.
C'est l'heure des Jeux Floraux. On se précipite vers la salle de l'ancien Hôtel de Ville. —
Au bureau, prennent place, à côté de M. Michel
Bréal ^de l'Institut), l'illustre président de la
solennité, MM. Sextius-Michel, président des
Félibres parisiens, Paul Arène, Maurice Faure,
Charaire, maire de Sceaux, Armand Gautier (de
l'Académie des sciences), les députés Jourdan et
Clauzel, Gidel, professeur au lycée Louis-leGrand, Lintilhac. — Dans la salle, où on se
montre de gracieuses Artésiennes en costume
national, de nombreux Cigaliers, Félibres ou
amis sont présents. — Pour ne point faire de
jaloux, nous ne citerons personne.
M. le maire de Sceaux ouvre la séance par
de chaleureuses paroles de bienvenue.
M. Sextius-Michel prononce, ensuite, au
nom des Félibres, le beau discours suivant,
dont les éloquentes périodes soulèvent de frénétiques applaudissements :

SEXTIUS-MICHEL

Président des Félibres parisiens.
MESDAMES, MESSIEURS, CHERS CONFRÈRES,
VOUS venez d'entendre encore une fois, dans ce jardinet désormais historique
où les oiseaux suspendent leur vol pour écouter nos chansons, les poésies consacrées à la mémoire de Florian et d'Aubanel.
Le Midi à Sceaux ! Ce titre imposé à dessein à nos concurrents indique bien
le caractère de la fête qui nous rassemble tous les ans dans cette hospitalière
cité.
Félibres et Cigaliers, nous aimons que l'on y parle du Midi, et que l'on y
évoque le cher souvenir de nos précurseurs.
Ah! sans doute, si Florian et Aubanel pouvaient se voir et se connaître à travers le bronze qui les fait revivre à nos yeux, ils ne laisseraient pas d'être un peu

�28

Lou Viro-Soulèu

étonnés de se trouver côte à côte sous ce dôme de verdure où monte l'encens
des mêmes fleurs.
L'un écrivit moins avec son cœur qu'avec son esprit ses amoureuses pastorales; l'autre a aimé et changé avec toutes les ardeurs d'une âme passionnée.
Estelle et Zani, qui leur doivent l'immortalité, avaient du moins un peu de
cette ressemblance physique qui tient au pays et à la race : elles étaient brunes
toutes les deux.
&lt;c Noun », s'écrie Aubanel,
Noun, siès Zani, Zani la bruno,
Siès la chato qu'ai tant plourà.

« Non, tu es Zani, Zani la brune, tu es la jeune fille que j'ai tant pleuré. »
Et c'est bien là aussi le cri de l'amour.
t Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bluets qu'Estelle aimait à mêler
« dans les longues tresses de ses cheveux noirs. »
Telle était la bergère de Florian.
Qu'est-ce donc qui les a réunis, ces deux poètes, que tout avait séparés, et qui
fait que nous leur rendons des hommages pareils? C'est que l'un et l'autre
aimaient le Midi, le pays natal.
N'est-ce pas Florian qui a dit en parlant de lui-même et de la riante vallée de
Beau-Rivage qu'arrose le Gardon, au pied des hautes Cévennes?
Il vécut toujouis à la ville,
Mais son cœur fut toujours ici.

C'est l'histoire de la plupart d'entre nous, Messieurs : nous avons quitté le
pays natal, mais notre cœur y est resté, ou plutôt nous portons toujours en
nous-mêmes son image radieuse, dans le cadre d'or de nos rêves.
La terre natale ! ces deux mots renferment pour nous tout un monde d'idées
et de sentiments.
Faire aimer à nos compatriotes, reconstituer, au besoin, les mœurs, les coutumes, les usages et les idiomes de nos provinces du Midi, tel est assurément
notre programme, notre but.
Quant aux grandes questions de décentralisation artistique et littéraire qui
s'y rattachent, elles sont plus que jamais à l'ordre du jour depuis le très remarquable discours que M. Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction publique, a
prononcé tout récemment à Montpellier.
Mais je me garderai bien de les aborder ici, devant le savant professeur, inspecteur général de l'Université et l'un des membres les plus éminents de l'Institut
de France, qui a bien voulu accepter la présidence de nos Jeux Floraux, et auquel
j'adresse en votre nom les remerciements les plus chaleureux.
Oui, Monsieur le Président, l'étude de ces questions, digne de votre savoir et
de votre haute compétence, serait une tâche trop lourde pour moi.
Qu'il me soit permis toutefois de dire quelques mots sur ce que j'appellerais
volontiers le côté sentiment de notre programme félibréen.
Aussi bien, nous ne sommes pas les seuls à aimer notre petite patrie. Provence
et province sont synonymes par le sentiment qui nous rattache tous au berceau.
Per chasque aucèu
Soun nis es béu.

« Pour chaque oiseau, son nid est beau », selon la charmante devise du
vaillant Félibre Louis Roumieux. Et avant lui :
Combien j'ai douce souvenance
Du *oli lieu de ma naissance!

avait dit l'immortel auteur à'Atala et l^ené.
Oui, qu'il soit perché sur les cimes altières, ou qu'il se cache dans les sillons
dorés par le soleil, tout oiseau aime son nid ; tout berceau rayonne de loin aux
yeux de l'absent. Les lacs, les rivières, même les plus petits ruisseaux que l'on a
vus couler aux jours de l'enfance, le long des haies odoriférantes ou dans les

�Lou Viro-Soulèu

29

vertes prairies, qu'ils soient bordés de blancs amandiers ou de pommiers aux
fleurs roses, miroitent sans cesse aux yeux de l'exilé, comme de consolantes
apparitions. Les poètes aiment à les célébrer, les artistes à les reproduire. C'est
pourquoi la Dore que Chateaubriand a chantée et la Durance chère à nos troubadours semblent encore mêler, par de mystérieux canaux, leurs ondes fraternelles.
Partout l'amour, le regret ou le sourire de la terre natale.
Aussi, n'est-ce pas sans un serrement de cœur que l'on pense parfois à ces
expatriés que la force brutale, la guerre, a bannis du patrimoine de leurs pères.
Virgile, il y a deux mille ans, a fait sur eux les plus beaux vers qui soient jamais
sortis de l'àme d'un poète.
Pour ceux, au contraire, qui n'ont pas dit un éternel adieu au pays aimé, quel
cri de joie s'échappe de leur poitrine quand sonne l'heure des libres échappées
vers les horizons bleus! Adieu, Paris, phare qui rayonnes sur le monde entier,
quand tu n'es pas le sombre écueil où viennent échouer tant de beaux rêves! Et
toi, hameau lointain, assis au penchant des collines, laisse voir, au-dessus des
arbres, ton antique clocher qui prend, au clair de lune, la blancheur d'une étoile.
Réjouis-toi. C'est l'enfant prodigue qui revient; c'est le peintre, le sculpteur
aimé, attendu, et que le prochain Salon verra certainement reparaître avec un
nouveau chef-d'œuvre. C'est l'élégant écrivain, l'amoureux de la souriante
nature. Comme il se hâte, celui-là, vers sa chère Provence! 11 s'impatiente, il
accuse la lenteur des chemins de fer; pourquoi n'ont-ils pas des ailes? Mais
soyez-en sûrs, Messieurs, il nous reviendra bientôt chargé d'une riche moisson,
nous rapportant quelques-unes de ces légendes exquises que se disputent les
journaux, ou quelqu'un de ces charmants livres qui s'appellent Jean-des-Figues
ou la Chèvre d'or.
C'est ainsi que le besoin de poésie et de soleil, un peu aussi la piété filiale,
nous sollicite et nous attire tous. Invincible attrait pour quelques-uns.
Tel ce Félibre du Nord, le doux auteur de Marie et de tant de jolis poèmes. Il
avait voulu voyager. Mais l'Italie avec ses orangers et ses marbres de Carrare
ne put lui faire oublier la terre de granit recouverte de chênes. Le voici qui chante
le retour :
Non, pour nous, vieux Bretons, rien ne vaut la patrie,
Et notre ciel brumeux et la lande fleurie.

Enfin, Messieurs, n'était-il pas également tourmenté de l'idéal d'une patrie
absente, le poète dont nous venons d'honorer la mémoire, le chantre de la Vénus
d'Arles, lorsque, résumant son rêve dans un symbolisme gracieux, il s'écrie à
son tour, tandis qu'il regarde les hirondelles prenant leurs ébats dans l'or des
nues :
Crese véire toujours d'amo, d'amo de femo,
S'envoulant di trebàu vers la patrio semo.

« Je crois voir toujours, moi, des âmes, des âmes de femme qui de la tourmente remontent vers la calme patrie. »
Je m'aperçois, Messieurs, que je me suis un peu trop laissé entraîner vers les
choses du passé! Ceux-là me pardonneront qui, comme moi, aiment à revivre
les jours déjà vécus, et qui, alors que le vol des jeunes espérances commence à
disparaître dans le ciel brumeux, trouvent encore quelque charme à ramasser
les plumes qui tombent des nids abandonnés pour en faire des souvenirs.
Quel est d'ailleurs Je but de nos associations fraternelles, sinon de faire aussi
de nos souvenirs une gerbe commune, et d'exalter par la poésie un passé d'amour
et de jeunesse?
Ah ! parlons-en toujours avec ivresse de ce petit coin de terre où nous sommes
nés, de la petite ville ou du village, de l'enclos où chantent les cigales ou de la
lande sauvage d'où s'exhale l'odeur des genêts. Nous n'en serons pas moins de
bons patriotes et de bons Français.
O France, nous baisons un coin de ta robe, mais nous t'aimons tout entière.
Pour nous, Félibres de Paris, qui, à l'amour du sol, ajoutons celui de la langue

�3u

Lou Viro-Soul'cu

maternelle, aimons-la, cette langue colorée, harmonieuse, écho des muses antiques, et dans tous nos banquets faisons circuler la coupe où pétille le vin
doré par notre beau soleil, d'où s'envolent, les ailes vibrantes, les rimes d'or de
nos poètes.
Aussi bien, jeunes Félibres, c'est le moment d'accorder vos lyres.
Un événement d'une grande portée philologique s'est passé à l'Institut, il y a
quelques mois. Vous le savez tous, Messieurs; mais comment pourrais-je ne pas
le proclamer ici? L'Institut de France a décerné à Frédéric Mistral le prix
Jean Reynaud pour son magnifique ouvrage : le Trésor du Fèlibrige. Ouvrage
magnifique en effet et qui classe l'illustre auteur de Mireille et de Calendal au
rang des plus éminents grammairiens.
En honorant ainsi celui qui en a fixé les principes et révélé le génie, l'Institut
a consacré officiellement la langue provençale. Elle fait à jamais partie du patrimoine de la France; elle enrichit le parler national de locutions nouvelles; elle
lui ouvre les sources fécondantes de ses étymologies; elle donne à ceux qui la
parlent les plus nobles, les plus pures satisfactions.
N'est-ce pas vous, cher, éminent et honoré Président, qui avez dit dans votre
savant ouvrage, Quelques notes sur l'Instruction publique en France?
« Si par bonheur la province a quelques auteurs comme Jasmin, Roumanille
« ou Mistral, lisez en même temps ces livres à côté des livres français. L'enfant
« se sentira plus fier de sa province et n'en aimera que mieux la France. »
C'est dans cette pensée, Messieurs, et sur ces réconfortantes paroles que j'envoie, en terminant, un salut rétrospectif à la vaillante ville de Montpellier où,
il y a quelques jours à peine, viennent d'être célébrées avec un éclat sans pareil
les fêtes de la Sainte-Estelle dont l'heureuse coïncidence avec le centenaire de son
Université a doublé la joie des amis des lettres et des sciences.
Je salue Frédéric Mistral, le triomphateur de ces fêtes, lui qui, dans le banquet
du 25 mai, devant plus de deux cents convives, Félibres, professeurs ou étudiants de toutes les nations, a prononcé ces fières paroles : « Aimer sa Provence,
« c'est aimer sa maison, sa femme, ses enfants; c'est être prêt, à un moment
« donné, à courir à la frontière pour défendre sa patrie. »
Je salue encore une fois M. Michel Bréal, notre Président d'honneur, qui, renchérissant sur ses déclarations écrites, s'est écrié : « En traitant les patois avec
« dédain, on commence à enseigner à nos jeunes écoliers le mépris de la maison
« paternelle » ;
Et le député Maurice Faure, notre ami et vice-président, dont le discours
vibrant de poésie et de patriotisme a fait éloquemment ressortir le caractère
national et pacificateur de cette grandiose manifestation en faveur de la langue
méridionale ;
Et Félix Gras aussi qui, dans Avignon, a fait entendre, au nom de l'antique
cité papale, la grande lyre félibréenne à M. Carnot, Président de la République
Française.
Salut enfin à ces jeunes Montpelliéraines qui, semblables aux canéphores
antiques, et préludant ainsi aux fêtes de la Sainte-Estelle, ont à leur tour apporté
leurs gracieux hommages au premier magistrat de la France, en lui disant les
vers provençaux d'Albert Arnavielle et de Louis Roumieux, et en lui offrant les
fleurs de leur pays.
Peut-être, au même moment, sous ce beau ciel du Midi, en écoutant l'harmonieuse langue de Mireille, quelque jeune étudiant, enfant de la Grèce, rêvait-il
pour sa patrie un nouveau siècle de Périclès.
Puis, M. Michel Bréal, qui est la plus haute
autorité française en matière de philologie et de
science pédagogique, se lève et prononce, interrompu à tout instant, par des acclamations,
cet important discours qui est un véritable
événement littéraire, puisqu'il consacre, par la

bouche de l'éminent professeur du Collège de
France, le caractère éminemment national et
patriotique de l'œuvre des Cigaliers et des Félibres, puisqu'il proclame la nécessité de maintenir les dialectes populaires des provinces pour
l'enseignement et l'enrichissement du français :

�Lou Viro-Souleu

DISCOURS DE M. MICHEL BRÉAL

Monsieur le Président,
Je crois être l'interprète de tous ceux qui m'entourent, tant Félibres et
Cigaliers que simples assistants, en vous remerciant de votre allocution,
si spirituelle et si aimable, et qui a l'air de nous arriver tout imprégnée
des parfums du Midi, quoiqu'elle soit d'un homme qui depuis trente ans
a pris racine sur le sol parisien. Vous l'avez dit avec raison : les moins
chauds patriotes ne sont pas ceux qui ont quitté leur terre natale. Toutes
les fois que la tâche quotidienne laisse à leur pensée un instant de liberté,
ils retournent en idée à la maison paternelle, ils suivent ces sentiers dont
vous nous pariiez tout à l'heure, et s'ils ne peuvent retrouver les compagnons de leur jeunesse, leurs mains cherchent, pour les remplacer, la main
de jeunes gens au cœur enthousiaste.
Tout naturellement alors revient sur les lèvres la langue qui, la première, a frappé nos oreilles et dont nous avons d'abord articulé les sons.
C'est le secret de la séduction qui réside dans les dialectes. Le parler de
notre enfance reste pour nous, à travers la vie, la langue des inspirations
spontanées et des sentiments profonds. C'est la langue de la partie instinctive de notre être. Depuis qu'on a creusé davantage le problème de la
personnalité humaine, on a mieux reconnu ce qui se cache en nous de
souvenirs obscurs et d'expériences inconscientes. Ces souvenirs remontent
de temps à autre à la lumière sans que nous sachions toujours au juste où
nous les tenions enfouis. Je crois que l'homme perdrait beaucoup en force
de résistance et en valeur morale, s'il voulait renoncer à cette partie de son
âme. Il répudierait parfois le meilleur de son héritage, car c'est là que se
trouvent les premiers sentiments d'affection et de piété, le respect des
aïeux, l'amour du foyer, le culte des dieux pénates. Il faudrait plaindre ceux
chez qui les luttes de la vie auraient balayé ou stérilisé ces premières
semences.
Nous avons vu, depuis quelques années, naître simultanément et sur
différents points ces associations qui, laissant de côté nos divisions politiques ou religieuses, groupent entre eux les enfants d'une même région, que
ce soit la Provence ou l'Anjou, que ce soient les descendants des anciens
Arvernes ou bien des Celtes de Bretagne. L'unité nationale n'a rien à
craindre de ces aspirations, elle doit, au contraire, en tirer un surcroît de
force. L'attachement à la province est fait de la même étoffe que l'amour
de la Patrie. Un peuple qui a sa nationalité à défendre ne saurait avoir
trop de raisons de l'aimer; il sera doublement résolu au jour du danger, si
la France est pour lui, non une idée abstraite, mais l'image agrandie du
coin de terre où il est né. C'est au lendemain de 1870 que j'ai écrit les
lignes que vous avez bien voulu rappeler tout à l'heure; je me félicite de
les avoir écrites, puisqu'elles m'ont valu l'amitié de Mistral, de Roumanille,
et puisque je leur dois de me trouver aujourd'hui au milieu de vous. Je
suis prêt à le répéter : l'école qui représente la France et qui apporte avec
elle la langue française, doit traiter avec égard et sympathie le patois du
village. Vous l'avez bien compris, ce sont deux'frères. Le patois est le frère
puîné qui est resté à la maison pendant que l'aîné courait les grandes
routes, acquérait de l'instruction, conférait avec des hommes d'importance,
devenait riche en savoir et en honneur. Mais en revanche, le petit frère,
qui n'a pas quitté le village, connaît mieux les traditions, s'entend mieux

�3^

Lou Viro-Soulèu

aux choses familières de la vie : il sait les vrais noms des fleurs et des
oiseaux et il a de touchants mots pour dire tous les sentiments de l'âme
et pour nommer toutes les choses délicates et chères auxquelles est suspendu notre cœur.
J'applaudirai tout à l'heure les lauréats de vos concours de poésie. Mais
je ne crois pas que le dialecte doive faire partie du programme officiel de
l'école. Il y a quelques années, un Félibre, — d'ailleurs bien intentionné, —
a proposé pour les écoles du Midi des versions et des thèmes provençaux.
Faut-il appliquer au parler natif les méthodes savantes qui nous permettent
à grand'peine de retenir quelques mots de latin et de grec? Je ne le
pense pas. A ceux qui savent le dialecte, ces exercices paraîtraient trop
faciles, et ils n'apprendraient pas grand'chose à ceux qui ne le savent pas.
Il faut désirer que l'idiome paternel ne rappelle à nos enfants que des souvenirs sans mélange. Mais ce que nous avons le droit de demander, c'est
que l'instituteur ait la considération qui convient pour un langage français
et qui, bien qu'il ne soit pas le langage officiel, n'en a pas moins ses lois
régulières. Si le maître est bien inspiré, il le fera intervenir, de temps à
autre, pour éclairer un mot, pour montrer une parenté; pour laisser
entrevoir une origine. 11 n'en faut pas plus. On dissipera ainsi les préventions et rectifiera les idées fausses. C'est le plus sûr moyen de faire respecter et aimer nos vieux idiomes provinciaux.
Laissez-moi vous citer une parole d'un célèbre professeur de Hollande,
venu dernièrement aux fêtes de Montpellier. Il assistait au banquet des
Félibres et écoutait avec étonnement les derniers produits de la muse provençale. Quand ce fut son tour de porter un toast : « Jusqu'à présent,
nous a-t-il dit, je me regardais comme un demi-Français, mais je vois
bien qu'ici il en faut bien rabattre, et que, parmi les gens du Midi je ne
suis qu'un quart de Français, car, vous autres Félibres, vous parlez chacun
deux langues françaises. »
Avouez qu'il était impossible de mieux dire que le professeur de Groningue.
Mais vous avez encore un autre mérite, c'est de n'être pas exclusifs.
Dans l'armée des Méridionaux vous admettez des volontaires. Pour passer
Provençal, au choix, il suffit d'aimer votre beau ciel, de parcourir avec
bonheur vos vieilles cités, d'avoir fait le pèlerinage de Maillanne ou d'avoir
bu à la coupe catalane. Il n'y a pas ici de privilège de naissance : comme
dans vos anciennes cours d'amour, la loi suprême est l'attraction des
cœurs. Voilà pourquoi vous avez eu l'idée de choisir cette année pour président d'honneur un homme né sur le bord de notre ancienne frontière du
nord-est. Vous saluez avec sympathie les groupes provinciaux qui se sont
formés à côté du vôtre et à l'occasion vous vous y mêlez. J'ai entendu
dire qu'au dîner celtique on a vu s'asseoir des Provençaux, des Gascons,
des Flamands, des Basques. Quelques-uns prétendent y avoir rencontré des
nègres. Pendant qu'en d'autres pays on travaille à susciter la guerre des
races, c'est notre façon à nous de résoudre la question. Sans prétendre
nous offrir en modèle, nous croyons que cette manière de régler le grand
débat des langues et des nationalités a bien son mérite.
Vous n'êtes pas de ceux qui pensent que l'homme appartient sans
réserve aux formes du passé, et que sa destinée lui est dictée à l'avance
par le nom qu'il porte, par la langue qu'il parle, par la religion qu'il a
reçue, par la latitude où il est né. Vous êtes trop Français pour adopter

�Lou Viro-Soulèu

ces théories exotiques. Nous voulons garder, nous voulons cultiver avec
amour ce que chaque province a de meilleur; mais c'est pour le mettre
au service de tous. Un passé de dix siècles nous est cher, mais nous vivons
dans le présent. « La province — le mot est d'un Breton qui a passé sa vie
à colliger les contes et les légendes de son pays — la province est la
grand'mère, mais la France est la mère ! »
...J'ai oublié de vous parler de Florian. Grâce à vous, j'ai appris à le
mieux connaître. En lisant sa biographie, en parcourant ses écrits, je me
suis pris à l'aimer. Vous m'avez donné le désir de visiter la ville d'Anduze,
le village de Massanne et ces vallées des Cévennes où il a placé sa pastorale.
Il m'a semblé que vous avez bien choisi votre patron, car son existence
me rappelle l'histoire même du Midi. Une jeunesse à qui tout souriait, les
dons du talent le plus facile, une vie qui ne paraissait avoir d'autre but
que l'amour et la joie; puis tout à coup, un orage s'élève dans le ciel, le
touche et le brise. Il semblait que tout était fini pour lui; mais voici
qu'après un intervalle d'un siècle, vous lui faites la plus touchante et la
plus gracieuse résurrection. N'est-ce pas, messieurs,n'est-ce pas, en abrégé,
l'histoire de la poésie provençale?
Des applaudissements prolongés retentissent
mêlés aux cris de « Vive Michel Bréal ! », et la
lecture des rapports des Jeux Floraux commence. Il est donné lecture des rapports suivants qui tour à tour émeuvent, égayent et
charment l'auditoire :

Nous ne pouvons pas, et nous le regrettons,
entrer dans l'analyse des pièces envoyées, mais
nous pouvons dire avec orgueil que ce concours
a été très beau et a nécessité le plus attentif
examen pour l'attribution des récompenses.
Nous adressons tous nos éloges à tous les concurrents.

Rapport sur la poésie française :
« Le Midi à Sceaux »
LE
PAR

PAUL COFFINIÈRES

ET VICTOR

MIDI

A.

SCEAUX

MAZIÈS

Mesdames, Messieurs,
Cest la ville de Sceaux que les Félibres de
Paris ont choisie pour y célébrer leur fête annuelle.
Entre toutes les villes qui entourent la capitale
d'une merveilleuse ceinture, c'est celle-ci qui
leur rappelle au cœur d'une façon plus saisissante leur Midi radieux. N'est-ce pas à Sceaux,
d'ailleurs, que le doux chantre du Gardon,
Florian, a voulu vivre et mourir ? Et les Félibres, à leur tour, pouvaient-ils ne pas se passionner pour la ville qu'il aimait, où il a laissé
sa maison et sa tombe, et qui leur réserve toujours l'accueil le plus amical et le plus brillant?
Et n'était-ce pas à Sceaux, devenue, passez-moi
le mot, une colonie du Félibrige, que les
Félibres devaient placer un buste d'un des
leurs, d'Aubanel, le grand poète de la Grenade
entr'ouverte et des Filles d'(Avignon, à côté du
buste de leur gracieux ancêtre ?
On le voit ; c'est un lien bien difficile à
rompre qui rattache le Midi à Sceaux st il était
naturel d'engager nos poètes à chanter cette
fraternelle union. Donc, comme sujet de poésie
française, le Midi a Sceaux a été mis cette
année au concours.

Ave! Ave ! Ave!
SALUT

A SCEAUX

Je suis le Midi, fier comme un porte-drapeau,
Saluant gentiment la foule émerveillée;
Les Félibres ont mis des fleurs à mon chapeau
Où pince sa guzla la cigale éveillée.
Le printemps a suivi ma route — le voici ;
Il est mon page et vient pour te dire merci,
Et semer des bouquets à l'ombre de tes arbres.
Il est le clair rayon de soleil où les fleurs
En se penchant un peu viennent sécher leurs pleurs,
Il est le sang vermeil dont se dorent les marbres.
Donc le printemps et moi, par monts et parchemins,
Avons couru vers toi la tète couronnée ;
Nous allions en chantant et les mains dans les mains
Toute la radieuse et trop courte journée.
La jeunesse acclamait notre inarche, levant
Devant nous l'étendard déployé dans le vent.
Nous marchions, et c'étaient dans des apothéoses.
Tandis que je disais ma joyeuse chanson,
La jeunesse portait notre cher écusson.
Et le printemps sur nous éparpillait des roses.
Mais, ô Sceaux, nous voici; salut, trois fois salut!
Reçois nos fleurs, reçois le rayon qui les dore.
Je chanterai pour toi qui, penché sur mon luth,
Parle à mon cœur charmé la langue que j'adore.
Je dirai la chanson si fière du soleil
Où le vers de Mistral, à nul autre pareil,

�Lou Viro-Soulèu

H

Passe comme un archet sur mon âme éveillée.
Et tandis qne chantant, j'inclinerai vers toi
Mon front fleuri, je veux pour chasser mon émoi
Tes applaudissements sous la verte feuillée.
SALUT A FLORIAN
Salut, doux Florian ! J'ai passé le Gardon
Et t'apporte une fleur de sa rive chantante.
Je viens te répéter un air de rigaudon
Où le pipeau joyeux met sa note éclatante.
Ton Estelle va bien, ton Némorin aussi.
Ils ont chargé mon cœur de te dire ceci.
Tes bergers à pas lents le matin vont encore
Abreuver leurs moutons au Gardon frais et clair,
Et sous les bois ombreux parfois, comme un éclair,
Ils regardent passer ton âme dans l'aurore.
SALUT

A AUBANEL

Salut, maître, salut, Théodore Aubanel!
Avignon sur ta tombe a tressé l'immortelle,
Mais Sceaux, au chantre aimé de l'amour éternel,
Adressé dans l'azur une gloire immortelle.
Poète inspiré, toi qui brindais au soleil,
Je viens saluer ton éblouissant réveil.
« Les filles d'Avignon Ï&gt; vont à la promenade
En ton île charmante, et leur corsage ouvert
Au baiser du ciel bleu, sous le feuillage vert,
Porte à la boutonnière une fleur de « grenade ».

Rapport sur les Abbés de la Jeunesse
PAR CHARLES

MAURRAS

Mesdames, Messieurs,
La plupart des sociétés humaines ont l'habitude de mourir. C'est une coutume assez sotte
et dont la société des Félibres de Paris s'affranchira, je l'espère. Toutefois, si l'accident se
produisait, je crois que l'épitaphe de l'illustre
défunte ne serait point très difficile à combiner. 11 suffirait de ciseler sur une page de
marbre rose, ouverte au bon soleil, ces cinq
mots de l'argot de Paris : « ELLE A FAIT LA FÊTE ».
Cette inscription serait légère à notre cendre,
et elle serait vraie.
Voilà onze ans que notre fête dure. Fête paisible, fête harmonieuse et saine, où l'on
s'enivre pour tout alcool d'ardents ressouvenirs.
Fête où s'unit à la vive expansion des farandoles la gravité pontificale des processions.
Les gens du Nord admirent parfois ce mélange de sagesse et de folie. C'est tout un
art, disent-ils. C'est plus simplement un secret
que nous tenons de nos pères. Et pour le
posséder, nous nous sommes donné la peine
de naître à deux cents lieues d'ici.
Et nos pères l'ont deviné de bonne heure, ce
secret précieux. Ils ont vu que le Décalogue
était une loi incomplète puisqu'il y manquait
un commandement, plus pénible que les dix
autres, et plus conforme aussi aux volontés de
Dieu. « Amusez-vous de votre mieux », chan-

tait dans leur âme une voix mystérieuse qu'ils
écoutèrent avec religion. Dans la mélancolie
et le trouble des choses, ils proclamèrent les
Joies de l'Homme. Ils nièrent le mal et donnèrent des noms harmonieux et jolis aux réalités les plus lamentables. Il y eut des tribunaux de justice qui s'appelèrent Cours d'amour.
Les concours — cette forme légale du farouche
combat pour la vie — se dénommèrent Jeux
Floraux. Et près des rois, des empereurs et des
césars, de doux monarques exercèrent la Souveraineté du sourire, le Principat de la jeunesse
et la Royauté de l'amour.

* *
Messieurs, ne prenez pas ces mots pour des
figures de rhétorique félibréenne. Je les tire tels
quels des vieilleschartesprovençales. Si la ville
de Sceaux bordait la Durance ou la mer latine
et si M. le Maire, qui a organisé ici en notre
honneur de si flatteurs triomphes, était un
magistrat du xvn6 siècle, c'est du titre de
« Prince d'amour » ou d'« Abbé de la jeunesse »
que notre excellent président l'eût salué au
débarcadère.
Les Abbés de la jeunesse étaient les intendants de la joie publique. Elus pour un an par
les éphèbes de la Cité, ils étaient chargés
d'imaginer et aussi de solder tous les divertissements des fêtes locales. En échange ils
exerçaient une autorité tout à fait royale, jusqu'à lever des impôts (l'impôt de la pelotte)
sur les veufs qui se remariaient et sur les
jeunes filles qui abandonnaient le lieu natal au
bras d'un étranger. Les coupables payaient ou
se voyaient infliger un tel charivari que les
cordons de leur bourse se desserraient par
enchantement...
Nous autres Félibres, nous faisons ce que nous
pouvons pour ressusciter les vieilles coutumes.
L'an passé, nous avons élu en Paul Mariéton
notre Abbé de la jeunesse et en Charles Toché
notre Prince d'amour. Nos procès-verbaux ne
disent pas s'ils ont exigé de quelque payse
l'impôt de la pelotte. En tout cas, ç'ont été de
merveilleux boute-en-train pour nos fêtes de
l'Exposition.
Cette année, nous avons voulu raviver d'une
autre façon le bel usage des ancêtres. A tous
les érudits que nous connaissions, nous avons
écrit : « Renseignez-nous au juste sur l'admirable institution que voilà. Le travail le plus
satisfaisant sera récompensé parle plus brillant
de nos prix, celui dont M. le Ministre de l'instruction publique a voulu nous laisser la disposition. »
Des nombreux manuscrits qui répondirent à

�Lou Viro-Soulèu

cet appel, trois nous parurent absolument
remarquables. On m'a chargé de vous dire
pourquoi.
Le n° i et le n° 2 sont des monographies
excellentes. La première — œuvre de M. Boudin, du clergé du Gard,— étudie les Abbés de
la jeunesse à Beaucaire. Le second, écrit par
M. Alphonse Michel, juge de paix à Marseille,
l'auteur si délicat et si franchement provençal
du Flasquet de Miquèu, nous raconte la Principauté d'amour à Montmoiron (Vaucluse^.
Montmoiron n'est pas très distant de Beaucaire.
On jurerait pourtant que ces deux cités sont
séparées l'une de l'autre par tout le diamètre de
notre planète. L'enfant de Beaucaire est un
prêtre romain. Le fils de Montmoiron est un
fonctionnaire de la République. M. l'abbé Boudin est un érudit, M. Michel un littérateur. Ils
se ressemblent pourtant en ceci qu'ils nous ont
enchanté parleur patriotisme et qu'ils nous ont
réjoui par la divergence de leurs opinions.
M. Michel accuse le clergé de s'être montré
au XVII6 siècle un empêcheur de danser en rond.
11 dénonce volontiers « le souffle clérical ». II
dépeint les curés montmoironnais comme les
pires et les plus cupides ennemis de la jeunesse
du pays. — M. Boudin nous montre, au contraire, ses jeunes Beaucairois nourris par leurs
pasteurs dans la crainte de Dieu, l'horreur de
Tarascon et l'amour des plaisirs honnêtes. Non
loin de Beaucaire, à Nîmes, un sénéchal originaire du Nord ayant voulu défendre aux chanoines de batifoler sous les arceaux du cloître
capitulaire, le chapitre entier se leva, protesta et
cria à l'abus de pouvoir... Qui a raison de M. le
juge de paix Michel ou de M. l'abbé Boudin?
Le Félibrige de Paris ne s'en est point inquiété.
C'est qu'il plane au-dessus de ces discordes.
Des hauteurs où nous sommes, elles nous apparaissent confondues et conciliées. C'est pourquoi
nous avons décerné à M. Boudin et à M. Michel
un prix ex-asquo.
Vous me demanderez : quel prix? C'eût été
sans doute le premier, sans le mémoire n° 3 qui
est sorti comme un diable de notre boîte à
lettres. Ce mémoire est parfait. L'auteur a décrit
l'Abbaye de la jeunesse dans son évolution à
travers toute la Provence, avec autant de sagacité
curieuse que M. Boudin, avec autant d'agrément
littéraire que M. Michel. Et il a prouvé que le
clergé n'avait rien fait pour ni contre l'institution. La vraie cause du décès des Princes d'amour fut ce fléau des familles modernes, l'économie. Les jeunes gens des grandes villes se
ruinaient à soutenir leur Abbaye, au grand chagrin des parents. Quelques douairières se plaignirent à Louis XIV qui défendit tout net à la

3S

jeunesse provençale d'élire des chefs. Cependant
l'édit ne fut exécuté qu'à demi, puisque, cent ans
plus tard, Calendal vit, à Aix, les abbés présider
aux jeux de la Fête-Dieu. Et savons-nous si, dans
cent années d'ici, quelque président d'association des étudiants n'aura pas relevé à Marseille
ou à Montpellier ce beau titre tombé dans une
désuétude imméritée!
Vous nommerai-je l'auteur de ce troisième et
triomphant mémoire? Mais vous connaissez
tonsnotxeconixèx&amp;ân Petit Marseillais, M. Octave
Teissier. Amoureux passionné des antiquités de
Provence, M. Teissier a publié sur les vieilles
familles marseillaises des notes qui ont émerveillé ses confrères en érudition et réjoui pas
mal de poètes. Nous sommes donc bien sûrs
d'être applaudis en proclamant M. O. Teissier le
premier lauréat du Ministre de l'instruction publique pour l'année 1890.
Et tout en le félicitant, n'oublionspas MM. Boudin et Michel qu'il a vaincus sans les effacer.
Nous leur décernons à chacun un second prix
d'égale valeur et nous les complimentons hautement de leurs belles recherches et de leurs
précieuses trouvailles. Grâce à eux nous avons
mieux compris, mieux aimé l'art de nos pères,
sa noble grâce juvénide et ce grain de folie qui
seul parfume un peu la sottise du monde.
CHARLES

MAURRAS.

Rapport sur Gortète de Prades,
Navarrot et les fêtes du Sud-Ouest
PAR

ÉLIE

FOTJRÈS

Mesdames, Messieurs,
Depuis leur éclosion sous le souffle ardent et
créateur de notre ami Maurice Faure, c'est-à-dire
dans l'espace d'une quinzaine d'années environ, les deux grandes associations méridionales: la Cigale et les Félibres de Paris, ont, en
France, soit par leur initiative directe, soit par
les initiatives qu'elles ont suscitées et dirigées,
provoqué des manifestations artistiques et littéraires qui ont eu non seulement le plus vif
éclat et un immense retentissement, mais
encore le meilleur effet moral sur l'âme des
populations. Il y a eu, en 1877, les grandes
fêtes d'Arles; en 1886, les fêtes joyeuses de
Rabelais; en 1888, les fêtes incomparables de
Die, d'Orange, d'Avignon, de Nîmes et du
Pont-du-Gard ; en 1889, les cérémonies touchantes delà rue Jasmin, du square Lamartine,
du Pré-Catelan et les belles fêtes d'Alais ; tout
récemment, les fêtes si brillantes de Montpellier; enfin, nous avons, tous les ans, la fête de

�î6

Lou Viro-SouUu

Sceaux dont vous avez pu constater le succès
magnifique, sous la présidence d'honneur de ces
maîtres fameux qui ont nom Aubanel, Mistral,
Alecsandri, Balaguer, Ruiz Zorrilla, Jules Simon
et Michel Bréal.
Sous l'impulsion féconde des deux Sociétés
indissolublement unies, des bustes nombreux
ont été dressés et solennellement inaugurés un
peu partout : le buste de Rabelais, à Meudon ;
le buste d'Aubanel, à Sceaux; le buste de la
comtesse de Die, à Die; le buste de l'architecte
Caristie, à Orange; le buste de Saboly, à Monteux; le buste de Soleillet, à Nîmes, et le buste
du marquis de La Fare, à Alais; enfin, le buste
de Martin de Nimes et le buste de Mistral ont
été exécutés par nos soins, et nous avons ici
même, avec le concours de notre fidèle ami,
M. Grondard, fait poser une superbe plaque
commémorative sur la maison de Florian.
De plus, les Félibres de Paris, vous le savez,
ont institué un concours annuel de dessin ou
de peinture et un concours de sculpture; ils
offrent à un musée du Midi l'œuvre d'art couronnée. Déjà, les musées d'Avignon, d'Arles,
d'Aix, de Marseille, de Nîmes, d'Alais, de Perpignan, de Béziers, etc., ont reçu une quinzaine
d'œuvres d'art : peintures, dessins, statuettes
ou bas-reliefs, dons des Félibres de Paris.
Voilà le passé.
Voici l'avenir.
Dans quelques jours, du 10 au 17 août prochain, nous irons, Félibres et Cigaliers, à travers le Sud-Ouest où, d'un seul coup, nous
élevons et inaugurons quatre bustes: à Agen,
le buste d'un poète du xvn° siècle, Cortète de
Prades, auteur de pastorales charmantes en
langue d'oc, digne émule de notre doux Florian ; à Auch, le buste de Saluste du Bartas, le
rival de Ronsard, une des plus nobles figures
du xvi° siècle ; à Tarbes, le buste du méridional
Théophile Gautier, le grand ami des Félibres
d'Avignon et de Provence, pays de sa famille;
enfin, à Oloron, le buste du poète béarnais
Xavier Navarrot, un Béranger pyrénéen.
Je dois ici rendre hommage et justice à qui
de droit, en déclarant que c'est grâce à la libéralité de notre éminent confrère et compatriote,
M. Armand Fallières, alors Ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, avec le
concours gracieux des municipalités, et surtout
avec l'aide désintéressée de nos sculpteurs : Amy,
Maziès, Escoula, et de Mm0Judith Gautier, que
nous avons pu réaliser ce joli miracle de mener
à bonne fin l'exécution des quatre monuments.
En outre, pendant ce voyage, nous devons
poser une plaque commémorative sur la maison de Jasmin, à Agen, et une plaque sur la

maison d'Ingres, à Montauban. Nous fêterons
à Bagnères-de-Bigorre, à Saint-Savin, à Argelès,
les poètes pyrénéens et le plus connu de tous,
le mélancolique d'Espourrin ; nous célébrerons
le génie gascon par une grande manifestation
littéraire dans le parc et dans le château historique de Pau, berceau de Henri IV ; enfin, après
un arrêt à Bayonne, nous souvenant que rien
ne ressemble plus à un Gascon qu'un Castillan,
nous irons affirmer notre étroite et fraternelle
union avec les Félibres catalans et basques,
avec la noble et fière Espagne, notre chère
sœur latine, dans une dernière et grandiose
fête, à Saint-Sébastien.
Tel est, en quelques mots, notre programme.
Mais ce n'est pas seulement par le bronze
ou par le marbre que nous rendons hommage
aux précurseurs célèbres, aux ancêtres glorieux.
Nous voulons aussi qu'ils revivent dans leurs
œuvres, avec leur talent, avec leur génie ; nous
voulons qu'ils ressuscitent tout entiers. C'est
pourquoi nous avons mis au concours une
étude sur Cortète de Prades et une ode à Xavier
Navarrot.
M. Ratier, d'Agen, président et fondateur de
VF.scoU de Jansémin, plusieurs fois couronné
dans nos Jeux Floraux, nous a adressé un mémoire curieux, instructif, documente et très
étendu sur Cortète de Prades, le poète agenais,
contemporain de Louis XIII, qui n'a pas été
réédité depuis plus de cent ans. M. Ratier a bien
gagné la médaille de vermeil. Les Félibres ont
même décidé de faire éditer et de répandre cette
intéressante étude.
QuantàNavarrot, il a été servi parla plus merveilleuse fortune qu'il pût rêver. Lorsque nous
avons lu l'ode à ce poète, nous avons été littéralement transportés d'enthousiasme par la grâce
ailée et parle sentiment délicat et poétique des
strophes, écrits dans le pur dialecte du Béarn.
Nous étions intrigués autant qu'agréablement
surpris. Quel était ce maître jouteur si élégant,
si habile, si puissant ? Tout s'est expliqué
quand, ouvrant le pli cacheté, nous avons lu
le nom de M. Isidore Salles, ancien préfet, ancien vice-président, des Félibres de Paris. Navarrot ne pouvait trouver un appréciateur plus
distingué et plus autorisé que le grand poète
des Débis gascouns, qui est un admirable écrivain français en même temps qu'un des premiers
poètes du Félibrige.
Permettez-moi d'ajouter, en terminant, pour
ceux qui ne nous connaissent pas complètement
encore et qui peut-être s'étonneront de l'éclectisme dont nous faisons preuve en élevant des
bustes à des personnages d'opinions politiques
fort différentes, permettez-moi d'ajouter que

�Lou Viro-Soulèu

tous les partis sans distinction, sont conviés à
nos fêtes.
11 y avait, au moyen âge, la trêve de Dieu
qui, du mercredi soir au lundi matin, proscrivait rigoureusement tout usage de la force, sous
peine d'amende, d'excommunication et de bannissement. Nous avons la trêve de Dieu, je
veux dire que, partout où nous passons, nous
faisons taire les passions politiques et de même
que sur nos listes de la Cigale et du Félibrige
se rencontrent des noms appartenant à tous les
partis, de même tous les partis se rencontrent
dans nos réunions, dans nos fêtes, dans nos
apothéoses, sous les joyeux emblèmes de notre
Midi bien-aimé. C'est le rêve, réalisé, chez
nous, de la fraternité future. On dirait que les
Félibres et les Cigaliers ont retrouvé, de nos
jours, le don un peu perdu des miracles. Je
crois que c'est tout bonnement l'enthousiasme
et le gai soleil de là-bas qui leur valent un pareil
don.
ÉLIE FOURÈS.

Rapport sur le Cassoulet
PAR ALBERT TOURNIER

Le Félibrige de Paris consacre tous les ans
une place dans ses Jeux Floraux à la célébration poétique d'un plat renommé du Midi. S'il
est utile d'évoquer le souvenir des institutions
pittoresques du passé et la gloire de nos poètes
provinciaux, il n'est pas moins légitime d'accorder les lyres en l'honneur des productions fortifiantes et fécondes de notre sol béni du ciel.
Cette année le sujet était tout indiqué parmi
les produits culinaires de cette magnifique région
du Sud-Ouest, où nous allons bientôt couronner
de fleurs les bustes de vaillants précurseurs Félibres et Cigaliers. C'était tout naturellement
l'illustre, le parfumé, l'immortel cassoulet. D'ordinaire nous demandions un sonnet; mais
Auguste Fourès, l'auteur d'une monographie
des plus humoristiques et des plus intéressantes, précédée d'un dessin à la plume de notre
très illustre ami Alexandre Falguière, a déjà fait
sur ce plat célèbre de Cast|lnaudary le sonnet
définitif et magistral ; nous avons pensé qu'il
était convenable d'exiger, cette fois, une chanson, Théodore de Lajarte, que la mort vient de
nous ravir, ayant spirituellement fait observer,
en sa qualité de bibliothécaire de l'Opéra, que
le cassoulet ne pouvait guère se passer de musique.
Le haricot, qui en constitue la base fondamentale, a une origine ancienne et sacrée : il
nous vient de l'Inde, pays des religions poétiques. Le haricot s'est multiplié depuis et Ben-

37

tham en compte quatre-vingt-cinq espèces. Mais
il y a haricot et haricot. Dòivenl être repousses
pour l'élaboration du cassoulet le haricot d'Espagne, le haricot blanc des vignes de Bourgogne, le haricot suisse dit ventre de biche, le
haricot gris de Bagnolet, le haricot prud'homme,
le haricot sabre, voire même les haricots de
Soissons, fussent-ils servis dans le vase de
Clovis. A plus forte raison dédaignons-nous le
flageolet de Laon, le haricot congréganiste dit
à la religieuse, le haricot sphérique d'Orléans,
le haricot de Prague, le beurré d'Alger, le soissons-nain et le hâtif de Hollande. Un seul, m'entendez-vous, — et je mets un certain orgueil
à le consigner officiellement dans ce rapport
— un seul est susceptible de former un succulent, un vrai cassoulet, c'est le haricot rond,
blanc et petit de Pamiers. A peine pourrionsnous tolérer ceux de Lavelanet, de Mazères et,
au dire de Calvinhac, ceux de la vallée de Campan dans les Hautes-Pyrénées, qui — le premier faisant défaut — peuvent tout de même
lui servir de doublure et tromper encore des
palais inexpérimentés.
Prenez donc des haricots de Pamiers, faitesles bouillir, et changez d'eau, une fois, pendant leur cuisson. Ajoutez-y ensuite avec du
saucisson coupé menu, des couennes fraîches,
un morceau de salé d'oie et un jarret de porc.
Vous videz le tout dûment salé et poivré dans
une cassole, spécialement fabriquée à Issel, et
vous l'apportez dans un four, où la flamme
odoriférante des genêts de la Montagne-Noire
lui communique un exquis parfum. Certains
les arrosent alors de jus de volailles, de cailles
et de perdreaux, relevés d'un coulis de jambon.
Goûtez-y! vous m'en direz des nouvelles.
« Les hommes friands, a dit un gastronome,
habitués à une chère délicate, ne dédaignent
pas les mets un peu vulgaires. Ils savent fort
bien que les infidélités de la table plaisent à
l'estomac, qu'elles lui doivent une sorte de
repos qui le recrée et le ravive. Les nouveaux
riches, revenant un peu sur le passé, aiment
également retrouver leurs anciens amis dont ils
avaient oublié les services. Au reste, cette
réconciliation les honore; l'ingratitude est à
nos yeux un vice détestable. On ne doit jamais
oublier ceux qui nous ont nourris, fût-on ministre ou pair de France.
« La preuve queies haricots sont presque une
friandise, c'est que M. le marquis de Cussy, le
gastronome le plus aimable du xixe siècle, abandonne les blancs de bartavelle, les filets de sole
assaisonnés de truffes, aussitôt que paraissent
les haricots de Soissons.
« Napoléon se régalait, de temps en temps, à

�î8

Lou Viro-Soulèu

déjeuner avec ce légume en salade. Voilà donc
les haricots parfaitement réhabilités dans la
gastronomie usuelle. Us ont les plus illustres
suffrages, les suffrages de Napoléon et du marquis de Cussy. L'un les mangeait à l'huile,
l'autre au jus de gigot. Les amateurs peuvent
maintenant choisir. »
Nous, nous choisissons le cassoulet. Et puisqu'on cite le marquis de Cussy et Napoléon,
qu'il me soit permis de rappeler combien Gambetta adorait le haricot sous la forme que je
viens d'indiquer. C'est autour d'un cassoulet
servi dans les caves du Frontin — t'en souviens-tu, Paul Arène ? — que fut décidée l'apparition de la République française, où tu écrivis, depuis la fondation du journal jusqu'à la
mort du grand homme d'Etat, tant de délicieuses et d'étincelantes chroniques et aussi,
pour la punition de tes péchés, tant de comptes
rendus de représentations théâttrales. Le patron
Doin a, depuis, transporté ses fourneaux au
grand U, dans la rue de Richelieu et autour de
ses cassoulets fumants se réunissent toujours
des hommes d'Etat éminents, des ministres
habiles, des ingénieurs distingués, des écrivains
à la plume singulièrement alerte. 11 n'existe
plus là ni opportunistes, ni intransigeants, ni
radicaux, mais des gourmands satisfaits.
C'est à l'envoi de haricots de Pamiers, savamment assaisonnés ensuite par la main expérimentée de Trompette, qu'un de nos jeunes
législateurs, siégeant aujourd'hui au PalaisBourbon, a dû de conquérir les bonnes grâces
du grand tribun et de mettre ainsi le pied à
l'étrier de la vie politique. Sans doute sa finesse
gasconne, sa faconde, sa connaissance approfondie de la politique étrangère, ses vertus
civiques l'ont désigné à la confiance des électeurs. Mais il serait injuste d'oublier le point
initial de sa fortune, le mirifique, le sublime,
le divin haricot dont parle si agréablement
Roumanille dans une de ses joyeuses Sornettes
de ma Grand la Borgno, grâce auquel je ne sais
plus quel pauvre diable put monter jusqu'à
l'Empyrée des Dieux.
Pour en revenir à notre concours, le cassoulet a inspiré de nombreux concurrents ; deux
ont surtout retenu l'attention du jury. L'un,
qui par sa verve et ses réelles qualités poétiques
eut, mérité un prix, mais qui malheureusement
a dû être écarté, ayant confondu le cassoulet
avec le gratin du Dauphiné et la cassole des
Basses-Cévennes.
Le vrai cassoulet à trouvé en M.Joseph Soulet de Cette un chanteur digne de ses mérites.
C'est à lui que le jury a unanimement décerné
le premier prix.

Pour justifier notre décision, oyez plutôt la
chanson :
LOU

CASSOULET
(CA NSOU)

Epigrafa.
Cassoulet, audourous joust la crousla daurada,
Cassoulet, de cadunpesat e benezit,
Surtout s'as dens tous flancs un gros canard causil,
Un bel loumbet de porc ou fresco coudenado.
Certans, aimounlas aurelhetas (1)
Qu'on manja'n tèms de carnaval ;
N'avès que pèr de farinètas,
Cent lègas, farièn a chival;
Lous uns vantoun las cagadaulas,
Lou piot, lou lapin, lou caulet ;
Pèr ièu = Sièu pas' n monta cadaulas! =
Res vòu pas un bon cassoulet!
L'ivèr, quand lou vent bufa à raissa,
Que jala, defora l'oustau,
Es bon, pèr countenta la maissa,
D'agure l'esquina au fougau
E d'èstre davans de pitansa;
Mès me parles pas d'un poulet!
Pèr faire una bona boumbansa,
Fa pas res coum'un cassoulet !
Se sap, un cassoulet que fuma,
Segu, fariè repièutà 'n mort;
Lous que ne manjoun de coustuma
An san, l'esperit e lou cors ;
Ai mêmes ausit qu'una rèina (2)
Privada de tout enfantet,
N'escullèt sièis, sans fossa gèina,
Quand achèt pres de cassoulet.
Las jouvas qu'an un poulit mourre
Fan gau de veire, acò se sap ;
Pèr las guincbà, ne vesèn courre
E perdre bèn souvent lou cap ;
Es bèu l'amour! bêla culida
Pèr lou qu'aganta un poutounet;
Mès la fiiha la pus poulida
Vòu pas un roussèl cassoulet !
Lou franchimand de fes se trufa
De nostre poulit parauli ;
Dis : qu'aici toujour l'aura bufa,
Que manjan pas que d'aioli;
Cambiariè vite sa pensada,
Car i'e copariè lou siblet,
Se soulamen un jour tastava,
De nostre goustous cassoulet.
Toujour, cantarai lou terraire
Ounte lou sourel espelis ;
Ounte avèn amies, sore e fraire,
Que Dièu pèr nostra àma a cuits;
Cantarai las jouvas, las bêlas,
E,
venguèsse lou raufèlet,
Cantarai lou vin, las estèlas,
Mès surtout lou bon cassoulet !
Ceta, lou 13 de mars de 1890.
(1) Aurelhetas, genre de gaufre ayant à peu près la
forme de l'oreille ; on la mange, dans le bas Languedoc, à l'époque du carnaval.
(2) On raconte que, en mai 1579, la reine de Navarre, n'ayant pas d'enfant, alla consulter une vieille
matrone de Castelnaudary, qui guérissait les femmes
de la stérilité, et qui ordonnait, comme remède, de
manger du cassoulet ; il paraît que cela réussit à la
reine.

�Lou Viro-Soulèu

Rapport sur « la Moisson »
PAR

BAPTISTE

BONNET

La Meissoun ! mot coumoul d'abounde e de
soulèu ! desbrande de cansoun e d'eslùssi ! Vessadou de pouèsio e d'amour! entre-mescle de
trigos e de joio; plourun et cantagno. La
Meissoun! voulounta-dire, lou bèu plen de
l'annado, la sesoun qu'adus souto un pâli de
verduro uno meravihouso courouno d'or à la
terro; la pount-annado que carrejo la becado
à l'auceliho, l'espèr à la paurio, l'apatimen de
tout, l'obro an fin la mai pretoucanto à l'orne!
Tàli soun messies, à la rambaiado, lis estiganço premiero que vous an fa prene l'endraiado
roussenco que la divesso Cerès, la tèsto courounado d'espigo e de cacaraca, bras nus e raubo
courto, amavo tant de segre dins li bèlli matinado de jun.
La meissoun, de tout tèms e de tout agi, es
toujour estado uno sourgo prefoundo pèr la
pouesio; tòuti lis esperit d'elèi, dempièi Oumèro
à Vitour Hugo, de Virgile à Mistral, se soun
tòuti plasegu de canta dins la lengo di Diéu la
recordo que douno lou pan à l'orne.
Anas dins li mas dòu Ribeirés o d'en Camargo, dins li vesprenado ivernenco li gènt vièi
vous diran :
De qu'es aco?
« M'entarron dins terror sorte de terro —
« siéu pas lou bon Diéu mais pode l'èstre
« aqueste estiéu? »
Enimo sublimo, ounte lou blad prend la paraulo pèr dire au mounde qu'en lou samenant
dins terro : greio, escalo, espigo, pièi la meissoun vengudo, sènso èstre lou bon Diéu, dounara
proun blanco farino pèr l'èstre souto la santó
oustio.
Es vejaire que nosti rèire acoublavon dins
aquelo enimo, l'idèio qu'avès recercado vautri
même :
Sènso semenso, ges de meissoun.

Mai li meissoun soun vengudo e iuei nous
sèmblo encaro vèire aquelis orne de paio que li
mèstre planton dins li terrado, au bout d'uno
barro pèr faire pòu is aucèu !
Vèsen d'aqui eoume d'eilai rousseja lis ordi,
li blad, li civado; lis aucèu piéuton, li cigaló
canton, li caio cascaion ; quete bonur ! quete
chale! quete bourlice de voués e de cansoun.
Lou soulèu enchusclo la naturo, la cagno danso,
tout trelusis, tout s'esgaio!
De carretado de fihan, d'orne, de femo, de
jouvènt passon, travèsson li village en risènt,
en cantant : es li mas de la Reiranglado, la
Grand-Cabano que vènon de quèrre li presfachiél...

39

D'amount li raiòu davalon en chourmo
ravoio; d'avau es ligavol recounquiha qu'arribon. De pertout ounte que passés, de quete
cousta que vostis iue varaion, apercebès de
l'aupio, de vanado, de sousto enramado de
branco de frai, ée branco d'oume.
Lou grand capeu de cadis negre dòu chaustre
se marido eme l'ardit beret dòu Gascoun ; li
capèu d'èufo se croson eme li capèu de paio e
li capelino se miraion i vivo coulourdela taiolo
prouvençalo.
Ausès lou brut cantarèu dis enchaple! escoutas
lis aire musicaire dòu chaire sus li voulame!
Oh ! la divo musico !
Li Toucau fruston li damo-jano; li Tarralet
s'endourdon galoiamen i fiasco garni de capèu!
E drin! fan li voulame.
E dran ! vénon li daio.
E zin ! rebécon li raqueto.
— Zòu ! zòu! toumbas n'en de garbo, crido
lou baile-mèstre en frisant uno bello espigo de
blad de tousello dins si man ! E li garbo brounzinanto barrulon sus la terro e li levaire van e
vènon, s'entanchon tant que podon à mounta
li molo que lèu, lèu, regagnon apereila darriès
en grand renguiero.
Oh ! lou bèu tèms di meissoun ! Quau es que
noun se remembro de l'afougamen d'aqueli bèu
joùr d'estiéu?
Quau es que noun a vist tuba la camiso bagnado di segaire sout l'uscle dòu soulèu, quau
es que noun a vist li revoulun de pòusso di
blad toumbant sus lou restouble?
Entendès-pas la vouès dòu Miàrro?
Lou carrejo-tambouio canto :
Mario es nosto tan to,
Poudèn pas nous facha ;
Pèr faire la fricasso
Se n'en pòu enmela!

Li meissounié vènon d'auboura lis esquino, es
l'ouro de la goustado, l'ouro dòu cop de dènt,
l'ouro dòu grand cop de chafre.
Ah ! de segur poudrian encaro, à cousta dòu
travai, vous parla de la vido di segaire dins li
grand tenamen ; poudrian vous direenca quicon
sus li garbejage, li tibanèu e li tibaniero ; poudrian vous parla di cauco, dis iròuedibancado;
poudrian vous charra di respoussage, e de l'ensacage, mai couneissès touti pau o proun ço que
soun li cabró d'uno airo,aitantque l'escaire d'un
paias! Amor d'acò passaren i courcho e chaplaren gras.
Èro de nas edecrèireque lou councour sus la
meissoun sarié flòri, car iuei mai que jamai
poudèn dire que se li segaire davalon di mountagno pèr ana dins la plano, i'a li pouèto,
aquelis urous pantaiaire, que de la plano moun-

�Lou Viro-Soulèu

40

ton ardidamen la mountagno ounte lou Diéu
Apouloun fai sòuco en fasènt bada la dragèio!
La targo sus la Meissoun es estado meravihousamen bello! douge councourrènt soun
vengu se metre à la taiado e poudèn dire que
touto li douge, an poulidamen* liga sa garbeto
de lausié.
Lou premié pres es esta 'mpourta d'emblado
pèr lou Felibre Cheilan, de la villo d'A'z'ais
en Prouvènço.
Lou segound pres es esta gagna — te tu ! te
iéu — pèr uno bono e valènto colo de segaire,
aqui ié vesèn eme plaséli Felibre Ratier, d'Agen,
Bonnaud, de Pertus, que van fieramen de tèsto
emé noste ami Jaque Gardet, de Paris, un bèn
arderous meissonnié.
La jurado a decerni'ncaro un tresen pres
[ex œquo) i Felibre Fèlis Lescuro, de Greasco ;
Pau Gourdou, d'Alzouno. Uno premiero mencioun : à Ferdinand Benoît, à Cerès. — Uno
segoundo mencioun : à Fernand Troubat, de
Mount-Pelié. — Uno tresenco mencioun : à
Liauzun, istitutour, à Biot (Loti. — Uno quatrenco mencioun : à Bastido de Clauzel, à
Cournounterral. — Uno cinquenco mencioun :
à Firmin Martin, mèstre-repetitour au coulège,
à Tarascoun.
Tal es, messiés, lou raport que tenianàvous
faire sur la targo de la Meissoun. La jurado
coume lou vesès a mena couralamen sa sòuco,
c se n'a laissa quauquis un en blanco es
qu'aman de rèndre justici au mérite, au vertadié
talent.
E aro, basto ! la recordo dòu blad siegue aitant
daurado, aitant granado que l'es estado aquelo
dòu sacravaloun : à cousta dòu pan de l'amo
auren seguramen lou pan dòu cors pèr l'annado !
B. BONNET.

Rapport sur le sujet proposé : « Odo
à la Vilo de Toulouso »
PAR LÉOPOLD APARICIO

Le bagage léger, mais l'âme pleine de rêves
poétiques, l'imagination souriant aux visions
anticipées des chauds horizons qui les appellent,
les Félibres de Paris, vienne la saison du soleil,
partent tous les ans pour un court pèlerinage
au pays de leur berceau.
Chaque fois le but du voyage est, plusieurs
mois à l'avance, l'objet de vives compétitions.
— Allons dans le Comtat ! dit un Avignonnais.
— Si l'on saluait cette année le Lion d'Arles?
insinue un confrère d'entre Crau et Camargue.

— Les eaux du Gardon n'ont jamais été plus
claires! objecte un perfide Cévenol.
Toujours l'on finit par se mettre d'accord.
Zòu pour le Comtat!
Zòu pour le Lion d'Arles !
Zôu pour le Gardon !

finit-on par dire en chœur et c'est ainsi que de
la Durance à la Garonne, du Ventoux au Canigou, les Félibres de Paris ont éparpillé depuis
des années leurs chansons, leur verve et leur
bruyante gaieté.
Cependant quelques-uns de nos confrères
attendaient encore leur tour : ceux qui font si
bien vibrer dans nos réunions le parler sonore
de Jasmin et de Goudouli.
Ils vont être satisfaits : dans quelques semaines ils nous guideront au coeur du Languedoc et dans les régions pyrénéennes.
Mais le voyage une fois décidé, de la résolution à la réalisation, il y a plusieurs mois à
passer, et plusieurs mois, c'est dur pour la
patience de gens qui trouvent long même le
pont de Beaucaire à Tarascon !
Les fêles annuelles de Sceaux sont une occasion de prendre un avant-goût des joies convoitées, et alors le concours poétique est chargé
de célébrer çn prose, en vers, en musique, en
dessin, les hommes et les choses qu'on ira voir
et fêter.
Cette année une Ode à la ville de Toulouse
était un des sujets tout naturellement indiqués
pour nos Jeux Floraux de Sceaux.
L'on s'est bien gardé de l'oublier.
Il semblait que l'à-propos du sujet dût tenter
nos poètes, et l'abondance des sources auxquelles l'inspiration pouvait puiser, susciter un
nombre considérable de concurrents.
Eh bien! non; la lice est restée presque
déserte.
Et cependant, quel foyer pour enflammer
l'enthousiasme de la Muse lyrique : Toulouse!
Son Jiistoire d'abord : elle résume celle de
presque toutle Midi delà France, notre histoire
à nous, Félibres. Elle est pleine de l'écho de
nos luttes pour l'indépendance; elle reflète
l'éclat de nos premiers triomphes ; pleure, hélas!
nos défaites; mais chante l'héroïsme de notre
résistance.
Puis, ses grands personnages : des poètes, et
quels poètes ! Pierre Vidal, Goudouli, Maynard,
Campistron, Palaprat; des artistes : Nicolas
Bachelier, Revalz, Despaz ; des jurisconsultes :
Arnaud deFerrier, Cujas; des savants: de Cazeneuve, Legendre; des politiques et des diplomates : de Pibrac, de Molleville ; des historiens :
Catel et encore de Molleville; et, planant audessus de tous, portée sur les ailes de la poésie

�Lou Viro-Soulèu

et de l'amour, la gracieuse figure de la toujours
vivante et toujours jeune Clémence Isaure.
Ses monuments : du roman au gothique et
à la Renaissance, l'art y éclate partout dans ses
plus merveilleuses manifestations.
Son fleuve : il serait le plus beau de France,
si la France n'avait le Rhône.
Pourquoi ces noms, ces choses n'ont-ils pas
fait vibrer davantage la lyre languedocienne ?
Est-ce la nature de la composition demandée
qui a effrayé les plus braves? Une ode! Mais
le souffle qu'elle exige ne manque pas à la Muse
romane; au besoin elle aurait pu allumer sa
flamme au foyer de Goudouli.
Est-ce la pensée rétrospective de quelque
roche Tarpéienne qui a fait reculer ceux que
nous invitions à monter au Capitole ? Je ne
sache pas qu'il y ait rien de pareil à redouter
aux alentours du vieux palais des Capitouls.
Quoi qu'il en soit, trois concurrents seulement ont pris part à la lutte: deux ont paru
dignes d'une récompense.
Le jury a classé première la composition de
M. Rouquet, Félibre deCahors, et lui a décerné
un prix unique.
Empruntant à Goudouli sa devise et le motif
de son œuvre, le lauréat célèbre Toulouse dans
un de ses plus illustres enfants.
Au mérite de l'à propos, il joint les qualités
d'un rythme rapide et d'une langue brillante,
choses essentielles à une ode.
Une mention a été attribuée à M. Xavier
Peyre, ancien maire de Bédarieux, pour la
poésie présentée sous la devise :

4

au concours de sculpture, par MM. Magran et
Villeneuve, élèves du Cigalier Injalbert, qui
n'a pas pu se dérober, bien que caché au fond
de la salle, à une sympathique ovation.
*
* *
La séance artistique et littéraire a été très
heureusement organisée par le jeune et vaillant
Félibre Jules Bonnet. On y a admiré le talent
de Mlle Rousseil et de Silvain (de la ComédieFrançaise), qui ont déclamé avec âme, la première une de ses poésies, la Sœur de charité, le
second, le Sabotier, du Cigalier François Fabié;
Mlle Beauprez, une sémillante ingénue, qui,
quoique Parisienne, a dit, avec la grâce la plus
charmante, li Grjhet, de Mistral et le Salut
aux Cigaliers, d'Alexandre Ducros ;
Mlle Esquilar, qui n'est pas moins charmante, une Toulousaine convaincue, a dit avec
âme l'Invocation à l'âme de la Provence, de
Calendau, et la poésie de Bizeux aux Poètes
Provençaux;
M. Jules Bonnet a vaillamment payé son
tribut en disant deux délicieuses poésies de
Paul Arène : En mer et Sur une plage provençale.
Mais il convient de signaler, tout à fait à
part, le grand succès de M. Duparc (de l'Odéon',
qui, en déclamant des chansons de Gelu, s'est
révélé éminent acteur provençal. Rien de saisissant, d'expressif, d'empoignant comme sa
magistrale façon d'interpréter les œuvres du
célèbre réaliste marseillais ! Marseille populaire
a trouvé en lui son merveilleux interprète.
C'est une renommée qui commence et qui,
nous en sommes convaincus, ira loin.

Ièu que vène canta Toulouse-,
Cante tout ce qu'es grand e bèu !

En somme, ces deux poésies forment une
couronne suffisamment honorable que la Muse
félibréenne pose sur le front de la vieille cité,
en lui chantant, dans la langue vibrante de
Goudouli, cette strophe que j'emprunte à l'ode
couronnée :
Cante tas Academios,
Toun soulel d'or, toun cel, tas flous,
Tous pastourelets, lours amios,
Tous pradels claufits d'agnélous ;
Cante tas bèlos serenados,
La Garono, sous bords risents,
Auzelouts, bousquets, esplanados,
Tous grans ornes, tous mounumens.
LÉOPOLD APARICIO.

Les derniers rapports lus sont ceux de
M. Joseph Reyne, pour le concours musical,
et de M. Escoula, pour le concours artistique.
On a beaucoup applaudi le succès obtenu,

LA COUR D'AMOUR
La séance littéraire terminée, on se rend
dans un des sites les plus poétiques du parc où
doit se tenir la Cour d'amour. Les gracieuses
Félibresses n'y manquent pas. Parmi elles,
citons, au hasard, Mme Silvain, la baronne de
Pages, la comtesse de Beaussac, mesdames
Gabrielle Molz, Louis Rochas, Imbert, mesdames
et mesdemoiselles Prévost-Roqueplan, Clauzel,
Villon, etc.
Les dames s'assoient, en rond, sur le gazon.
Autour d'elles, se rangent les Félibres, les
Cigaliers et de nombreux auditeurs.
C'était véritablement un spectacle d'un
charme et d'un pittoresque inoubliable.
Au centre du cercle vivant, les poètes, les
orateurs, les chanteurs prenaient place à tour
de rôle et appuyés contre une vieille colonne
grise du parc, argentée par les derniers rayons

�2

4

Lou Viro-Souliit

du soleil, jetaient, accompagnés par les trilles
des fauvettes et des rossignols du voisinage,
des vers, des discours, des mélodies des bords
du Rhône ou de l'Adour.
Silvain doit de nouveau se faire entendre et
acclamer. Villain, son collègue de la ComédieFrançaise est, lui aussi, appelé et dit avec esprit
une poésie sur la Gascogne.
Le Félibre Antonin Brun récite une désopilante traduction en vers provençaux de la fable
de Florian « Le singe et la lanterne magique ».
Paul Arène passe à Jules Bonnet le drame en
vers la Reino Jano, paru le matin même chez
Lemerre. Le premier acte est lu à la grande joie
de la cour d'amour qui crie: Vive Mistral.!
Vive la reine Jeanne !
.♦
Les jeunes actrices Mlles Beauprez et Esquilar
voient se renouveler leur succès de l'après-midi.
Enfin, M. Pierre Laffite dont les doctrines
philosophiques se concilient à merveille avec
les théories félibréennes a tenu à dégager dans
un discours d'une grande élévation le caractère
de la manifestation annuelle des Félibres et des
Cigaliers. 11 est impossible de reproduire comme
nous le voudrions son éloquente et charmante
improvisation. Nous ne pouvons, hélas ! que la
résumer d'après quelques notes prises au vol.
« Mesdames et Messieurs, a dit l'éminent
directeur de la T^evue occidentale, je remercie
les Félibres qui m'ont fait l'honneur de me
charger de porter la parole dans cette circonstance.
« Si mon mérite ne justifie pas un te! honneur, peut-être mes conviction systématiques
sur le respect de la continuité humaine, dont
c'est aujourd'hui une manifestation, peuvent
l'expliquer. C'est ce respect— à mes yeux une
de vos meilleures qualités, — qui, en dehors
de si honorables relations dues au Félibrige, a
conquis mon adhésion.
« Il faut le dire sans crainte, nous venons
célébrer un pèlerinage. Ne vous en effrayez
point, et si nous avons l'audace de la chose,
ayons l'audace du mot. »
M. Pierre Laffitte expose alors la conception
positive du pèlerinage et son rôle social. Il fait
ressortir Vimportance de la continuité par les
mots eux-mêmes en se référant aux démonstrations de M. Bréal.
Puis il a continué en ces termes : « Devant
la maison habitée par un ingénieux et gracieux
poète, nous venons tous les ans accomplir un
pèlerinage pour célébrer le Midi en un site charmant du Nord, dans un paysage d'une grâce à
la fois campagnarde et historique.
« Sceaux évoque le souvenir de Colbert, de

Voltaire, de Fontenelle, de Chateaubriand ;
nous y retrouvons, comme, eux la bonne grâce
d'une population hospitalière et sympathique
qui s'associe à notre pensée.
«Sans oublier que nous célébrons ici la poésie,
je voudrais agrandir le cadre de nos hommages
et rappeler le vœu d'un grand Méridional que
nous joindrons un jour, je l'espère, à d'autres souvenirs dans notre pèlerinage de Sceaux :
c'est celui d'Auguste Comte, né a Montpellier,
en 1798. Mais comment Sceaux le rappelle-t-il?
«A. Comte a vécu ici en 1825 ; il aimait Sceaux :
comme nous, Cigaliers et Félibres. Dans mes
promenades avec lui, je me souviens avec émotion que notre conversation roula sur les poètes
italiens et espagnols et qu'il me donna lecture
d'un conte de Boccace dans les bois de Verrières.
« Parlons aujourd'hui de Comte, exprimons
nos regrets pour l'oubli qu'on a fait de lui aux
fêtes de Montpellier...
« — Mais, messieurs, ce reproche doit pas nous
faire oublier le gracieux poète qui repose ici :
Son œuvre principale se rattache, par un lien
secret, à un des aspects fondamentaux des pèlerinages, et aussi de la Poésie et de la Peinture
modernes.
« Florian a fait des Fables qui ne valent pas
celles de Lafontaine, mais il occupe, avec Lamotte, une place convenable et distinguée.
« La Fable conserve la trace du Fétichisme primitif. De là son importance.
« Vart plus grand que la science s'y manifeste et nous le manifestons par le pèlerinage
qui lie la vue et l'émotion aux lieux mêmes.
« Puissions-nouslongtempsen nous groupant
ainsi augmenter l'intensité des émotions qui
rallient les cœurs. Qu'est-ce, en effet, après tout,
qu'un pèlerinage ? C'est le concours en un lieu
déterminé d'un nombre plus ou moins considérabled'individus qui, réunis par un sentiment
et des vues communes, viennent y célébrer un
individu ou un événement.
« C'est une institution spontanée de l'humanité; le respect, le culte du passé et les coutumes qui nous y lient sont les mobiles de cette
intéressante manifestation, de ce pèlerinage qui
nous assemble aujourd'hui en évoquant le souvenir de Florian et d'Aubanel, auxquels vous
me permettrez de joindre celui de mon maître
Auguste Comte. »
Après la visite traditionnelle aux charmantes
villas de MM. Grondard et Charaire, a eu lieu
le banquet non moins traditionnel. Après le
banquet, le jeu de la Tarasque, merveilleusement caparaçonnée par son chevalier le nouveau
Félibre Alexandre Duchier, aux feux rouges

�Lou Viro-SouVeu

des torches de poix et dans la joyeuse ivresse
qui prend tous les Méridionaux à pareille heure,
chaque année...
Mais pour cette fin de fête, nous ne pouvons
mieux faire que d'emprunter au jeune secrétaire
du Félibrige de Paris, M. Charles Maurras, le
récit qu'il en a donné dans son « Paris Lettré »
de l'Observateur français :
a. ... Puis, M. Duparc s'est révélé; le public de
l'Odéon connaît M. Duparc de longue date et il apprécie la netteté de sa diction française. Mais en
provençal, dans ces épiques chansons du Marseillais Victor Gelu, Duparc devient tout bonnement sublime. Il fallait l'entendre scander
d'un geste et d'un coup de gueule puissants et
canailles — d'une canaillerie voulue — le célèbre refrain du portefaix de Rive-Neuve :
Qu'es pas fenian, qu'es pas grouman
Qu'un troun de Diou lou cure !

«Je n'oserais traduire ça; d'ailleurs j'en serais
incapable. Et cela est beau de chaleur, de conviction, de brutalité, de couleur. On ne songeait même pas à applaudir, toutes les bouches
dilatées d'un vaste rire et les yeux tordus au
plafond ; il est nécessaire de réfléchir pour supputer tout ce qui gît d'ironie cruelle et de force
divine sous ce comique de surface. Et la réflexion
se faisait, et les rappels éclataient en gerbes, se
brisaient aux murailles, retombaient sur la scène
en bouquets de bravos : le grand triomphe de
la journée. — Ce qui ne veut point dire que
M. Jules Bonnet, régisseur et acteur à la fois,
n'ait pas recueilli sa part de succès en déclamant
les deux pièces de Paul Arène : la premièretrès
haute, ce récit, tiré de Plutarque, de l'annonciation du christianisme à des matelots : « Va
leur dire que le grand Pan est mort », et la seconde, d'une grâce et d'une souplesse infinie,
« Sur une plage provençale », célébrant ce
merveilleux éclectisme des soleils méridionaux
qui nouent sur le front de leurs filles autant de
tresses d'or que de chignons d'ébène ardent...
« La-dessus, Mlle Beauprez est revenue en
scène nous réciter, elle, Parisienne, H Grihet de
Mistral, dans leur langue originelle. Et c'était
charmant, le ruissellement de ces petits vers,
fluets, menus, faits pour couler d'une lèvre de
jeune fille, sur le lit tout uni, sans hausses n
baisses, d'une prononciation parisienne. Un
certain Pécairé jeté dans la pure intonation de
Montmartre a fait la joie de tout le monde et
personne ne l'oubliera desa vie. Mais comment
trouvez-vous ces diables de Cigaliers, obligeant
les Françaises du Nord à moduler les rythmes
de leurs « patois » ?
« Mlle Esquilar, du moins, est de Toulouse. De

41

grands yeux passionnés roulant sous un front
pâle diadémé de cheveux bruns, c'était bien la
Muse qu'il nous fallait pour rendre la mistralienne invocation à l'âme de la Provence. Ecoutez, comme si la jeune artiste était ici, vous
versant le frisson de ses regards et de sa voix,
ces stances de prière, d'enthousiasme et d'espoir :
... Ame de mon pays !
Ame des sylves harmonieuses,
Et des calanques soleilleuses,
De la Patrie, âme pieuse,
Je t'appelle! incarne-toi dans mes vers provençaux.

« Tout le Félibrige était là, dans cette jeune
fille, au profil busqué de Sarrazine, à l'accent
de métal vibrant par où l'harmonieux.génie de
Mistral se répandait en nappes amples et profondes. Les plus déterminés raillards y étaient
pris, et ils le furent de même, une heure plus
tard, quand Paul Arène découvrit, dans une
poche de son pardessus, le premier exemplaire
de la Reine Jeanne et permit à J. Bonnet de
déclamer une scène du nouveau dram'e du
Maître...
« La fête de Sceaux finit toujours par des tarasquades et par des farandoles que j'ai décrites
trop de fois. Ce n'est pas à vous qu'on apprendra ce qu'est une Cour d'amour ni ce qui se
consomme au banquet annuel des Félibres. Un
peu par imitation des cigales, un peu par la
rouerie de notre hôtelier, on y est sobre pour
six francs. Des messieurs gros et chauves, inconnus d'un chacun, s'asseyent aux places
d'honneur et dodelinent de leur chef indécent
aux passages des toasts qui leur font un plaisir
dont nul ne sonde les mobiles.
«Au dessert, après Maurice Faure,qui a parlé
comme un apôtre, après MM. Charaire, Mousnier,
conseiller municipal de Sceaux, après un brinde
en langue mayorquine de don Juan Enseîïat,
de l'Académie espagnole de l'histoire, Albert
Tournier s'est levé pour remercier nos artistes
et quand Tournier se lève, le ciel se remet à la
joie, les glaces officielles se rompent et, plutôt
que de rester veuve de belles flammes, les
torches des pégoulades iraient demander du
feu s. v. p. aux étoiles. Victorieux de la maladie, Tournier ressemble à l'Apollon hindou
chasseur des ténèbres, et c'est lui qui entonne
le chant de la coupe, finale grave et solennelle
de toutes les Panathénées du Midi. Tout le
monde reprend en chœur, et l'on s'enfonce
dans l'ombre douce des parcs de Sceaux où de
minces lumières tissent çàet là leurs filigranes
dorés. Un bal public grince brutalement au
fond d'une avenue. Les farandoles courent et se

�Lou Viro-Soulcu

44

brisent, tels des colliers dont les perles seraient
des poètes et des jeunes filles. De vagues plaques de lune tremblent dans les feuillages, et
les couples qui marchent semblent, dans la
trépidation des ténèbres, danser... »

LE CIGALIER JEAN BAYOL

Le Cigalier Jean Bayol, qui a si vaillamment
tenu le drapeau de la France au Dahomey, est
un Félibre convaincu, très amoureux de la poésie provençale. A son retour du Sénégal, après
un court séjour à Paris, il s'est rendu dans son
village natal des Bouches-du-Rhône, d'où il
adresse à M. Albert Tournier, secrétaire de la
Cigale, la très intéressante lettre suivante qui
prouve du moins que l'on chasse en Provence
autre chose que des casquettes et que la poésie
félibréenne est plus vivante que jamais dans
tous les cœurs bien nés à qui la patrie est
chère.
Eyguières, le 23 juin 1890.
Mon cher ami,
Depuis mon arrivée en Provence, des affaires
de famille m'ont empêché de vous envoyer la
pièce de poésie promise. Je répare aujourd'hui
ma faute involontaire et je profite de cette
occasion pour me rappeler à votre bon souvenir,
et à celui de Paul Arène auquel je dédie ma
chanson.
Il fait en Provence un soleil superbe et le
mistral souffle avec rage.
Le Rhône doit se battre avec le mistral en
Avignon, et les braves gens delà ville papale
ne pourront pas chanter ce soir à cause d'un
enrouement certain) :
Disoun qu'ero un lapin
Lou Papo, lou Papo,
Disoun qu'ero un lapin
Lou Papo Clement cinq !

cette chanson que vous chantez avec tant de
vaillance et dont nous sommes si heureux de
reprendre le refrain en chœur.
Mon petit village est bien calme et je vais
faire provision de santé pour retourner à Paris,
Le pays n'a été troublé ces jours derniers que
par l'apparition d'un sanglier venu se réfugier
dans les Alpines. Quarante chasseurs du pays, le
maire en tête, chacun portant sa biasso, bien
garnie, sont partis dès l'aube pour la montagne.
A 11 heures, brisés de fatigue, mais toujours
vaillants, nos Provençaux se sont assis sur les
roches et ont bu un coup de vin à la santé de
la Rei no Jano. Quelques-uns d'entre eux étaient

restés dans les vallées des Alpines, bien décidés
à tuer la bête.
A midi, au moment où le maire portait la
santé des Dames de la Provence, un chasseur
annonçait « qué vènien de tua la besti! » «Què
besti, diguè qu'aucun, noun vas pas fairècrèire
que i'aviè un sanglier. »
« Si, gros capoun,ei lou sanglier! » Et tout
le monde se leva et se dirigea vers la vallée. Le
chasseur avait dit vrai ! Le sanglier fut placé
sur une civière, couvert de fleurs et de feuillages, et l'on se dirigea vers Eyguières où le
cortège fit une entrée triomphale. Le soir on
improvisa un bal, après avoir dans un banquet
formidable [à cause de l'appétit des chasseurs!
mangé /01« porc sauvagi, on tira les boîtes, on
lança des fusées et le maire fit un discours sur
le sanglier dis Aupiho; il fut convenu que le
récit de cette chasse figurerait dans les annales
d'Eyguières, où le secrétaire de la mairie avait
découvert que le IER avril 1640, un sanglier
monstrueux avait été tué dans les vallées des
Alpines. Tel fut le sens du discours du maire;
j'aimerais bien de lire la chronique que notre
ami Arène fera avec cette histoire véridique.
Avec mes affectueux compliments,
JEAN BAYOL.

De souto terrof au Trau de Cordo
Lou bèuparhi enfin abordo;
lìemontou au soldeu... Acatant Ion RowXVS
Effîé si rouino e soun r'ieloii)t(/ef
Mn'int-Majoiir, Vabadlr di Mon ut/&gt;&gt;,
Faparkis coume dins au sowngç*
Se fan nue brussado, e gaynon lou rounsas.
(Mireia, cant vi.)
A

Paul Arène.

î
Dins nostre païs poussieirous,
Mounte la Cigalo s'amuso
ilounte dessus li caiau rous
Se souleion li lagramuso,
En terro d'Arle, à Mount-Majour
Castcu eï tourre sarrasino
Que pantai fagucr 'aquéu jour
Qu'erian ensetn, ô ma ve.siiio !
O ma Toinoun,
Ren qu'un poutoun,
Ta bouco roso,
Chatouno, ci la pu bello flous
Que lou Gran Rose1 espectaclous
Arroso.
II
Remembre-ti ! Dins li roucas
Dedins li salo esbarboulado

�Lou Viro-Soulèu
Mounte la niue dins li clapas
Quauque fes barrulon lifadu,
Dins la gleiso, dins H toumbèu,
Dins la clastro, ei coulouno blanco,
I'aviè ren, Toinoun, dè tant beu
Que lou fin countour de tis anco!
O ma Toinoun, etc.
III
Dou cèu li Mounge, ô ma Toinoun,
Espinchavoun ta bloundo caro,
Darriés èli, li Moungihoun,
Te cridavon : « Vai, reste encaro ! J&gt;
E fasien lou sinne de crous
E disien graci à Dieu lou Paire,
De i'agué fa veiré la flous
La pu poulido dou Terraire.
O ma Toinoun, etc.
IV
Que trop lèu arribè la mue,
Eilamoun la luno bambano
Palissiè davans tis bèus iue
E a ieu mi fasié li bano.
Me baières ren qu'un poutoun
Que fagué tremoula moun amo,
E despièi, dïvino Toinoun,
Moun paure cor, toujour réclamo :
O ma Toinoun,
Enca 'n'poutoun,
Ta bouco roso,
Chatouno, ei la pu belío flous
Que lou Gran Robe' espectaclous
Arroso.
Jan BAYOL.

THÉOPHILE GAUTIER
Théophile Gautier naquit à Tarbes, le 31 août
1811. Sa famille était originaire d'Avignon; on
pouvait voir, rue de la Calade, la maison paternelle qui fut vendue par des héritiers que, plus
tard, Emile Bergerat a flétris énergiquement en
présence des Félibres Aubanel, Félix Gras, Pierre
Grivolas, Anselme Mathieu et autres gais compagnons. Paul Arène a conté l'anecdote qui est
piquante; elle est dans le Mois Cigalier d'avril
dernier.
Th. Gautier aimait beaucoup les Félibres et
passait des journées entières avec Aubanel et les
Félibres d'Avignon quand il allait dans la vieille
ville papale. Après sa mort, quand l'éditeur
Lemerre publia Tombeau de Théophile Gautier,
« un beau monument littéraire renouvelé de ces
tombeaux que les poètes du xvr3 siècle élevaient
à leurs morts illustres », les Félibres répondirent
avec empressement à l'appel, et, dans le volume
orné d'un magnifique portrait à l'eau-forte de

45

Jacquemart, à côté de Victor Hugo, de Théodore
de Banville, d'Emile Blémont, d'Auguste de
Châtillon, de François Coppée, de Charles Cros,
de Léon Dierx, de Camille Doucet, de Marc
Monnier, d'Anatole France, d'Albert Glatigny,
de José-Maria de Heredia, d'Ernest d'Ervilly,
d'Arsène Houssaye, dejules Janin, de Leconte de
Lisle, d'Ernest Legouvé, d'Eugène Manuel, de
Monselet, de Sully Prudhomme, de Swinburne,
d'André Theurietet d'Auguste Vacquerie, nous
trouvons les Félibres Aubanel, Mistral, Félix
Gras, dont nous donnons plus loin les poésies
provençales, et des Cigaliers Paul Arène, Xavier
de Ricard, Gustave Rivet, Léon Cladel, Jules
Claretie, Armand Silvestre, Elie Fourès; Joseph
Autran, Bonaparte-Wyse, Paul Ferrier.
Ainsi, dès l'année 1873, le Midi apportait son
hommage poétique à la mémoire de Théophile
Gautier.
On sait que, lors de l'investissement de Paris,
en septembre 1870, Gautier revint de Genève
pour prendre sa part des souffrances du siège,
en disant familièrement : « On bat maman ;
j'arrive. » Les privations, une fluxion de poitrine
mal soignée aggravèrent une maladie de cœur
à laquelle il succomba, le 23 octobre 1872, à
Neuilly-sur-Seine.
11 nous paraît inutile d'énumérer ici les travaux littéraires de Théophile Gautier. Qui ne les
connaît pas? Qui n'a été ravi par sa puissance
incomparable de description et par la richesse
infinie de son vocabulaire, technique comme un
manuel et resplendissant comme une fleur des
tropiques? Son œuvre fait songer à une énorme
rose de magnolia au parfum puissant et subtil,
aux pétales éclatants et vigoureux, au feuillage
lustré, d'un vert métallique intense, presque
artificiel. Évidemment, il n'y a que le terroir du
Midi qui ait pu produire une pareille plante.
Le Félibre Paul Lavigne, de Tarbes, dans une
jolie chronique parisienne, cite cette anecdote
qui ouvre un jour curieux sur le caractère aimable et sur l'esprit paradoxal de Théophile
Gautier :
Marc Monnier étant un jour allé le voir, le
trouva couché sur un divan, un bonnet grec sur
la tête et trois chats sur le ventre. Comme il
ne fit aucun mouvement à son entrée, il lui
demanda s'il troublait ses méditations.
— Point du tout, répondit Gautier, je ne travaille que le dimanche, à l'imprimerie. Asseyezvous, si vous voulez; mais si vous aimez mieux
rester debout, ne vous gênez pas.
S'étant misa son aise, Gautier, sans demander
à qui il avait affaire, causa en caressant ses chats.
Dans sa première jeunesse, il avait dû rédiger
des prospectus : c'est là qu'il avait appris le

�Lou Vito-Soulèu

46

français. « L'homme qui n'a pas rédigé de prospectus n'aura jamais d'orthographe. Au reste, à
quoi bon écrire ? Racine n'a fait qu'un beau vers :

E pamens i', a'n gigant plus fort que l'Eissero :
Fai pati lou soulèu e tremoula lou ro.
Di négri dindouleto alassarié Us alo ;
E quand parlo, lou tron n'es qu'un brut de mouïssalo.

La fille de Minos et de Pasiphaé.

11 n'y eût jamais qu'un poète en France, Victor
Hugo. Tacite fut probablement un pauvre diable
à qui Néron refusa l'équivalent d'un bureau de
tabac, c'est pourquoi Tacite a fait de la copie et
Néron est un monstre. Ce sont les écrivains qui
créent les événements ; il ne s'est jamais rien
passé dans le monde. »
C'est à la fille aînée du poète, à Mme Judith
Gautier, que les Félibres et les Cigaliers ont
confié le soin pieux d'exécuter le buste du grand
écrivain. Ils ont pensé que l'œuvre emprunterait
un intérêt spécial, plus attendrissant, et comme
une vibration plus profonde à la qualité de l'artiste qui n'en est pas, d'ailleurs, à son coup
d'essai.
En même temps, ils ont jugé qu'il convenait
de faire appel aux poètes et aux littérateurs
français, amis ou admirateurs de Théophile
Gautier, et de les associer à la glorification du
maître. MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice,
le rédacteur en chef du Figaro M. Francis
Magnard, ont généreusement répondu à cet
appel. La municipalité de Tarbes, le député,
M. Baile, ont promis et donné gracieusement
leur concours. La fête en l'honneur de Théophile
Gautier sera certainement une des plus brillantes de la tournée cigalière et félibréenne.
M. Henri de Bornier a l'intention d'adresser un
salut lyrique à l'auteur du Capitaine Fracasse.
*

*

A THEOPHILE GATJTIÉ
Boufo, boufo, Eissero. Se n'enchau lou soulèu :
L'auro noun pou de l'astre amoussa lou caleù.
Quilo e boundo, grand mar! jamai di dindouleto
Tis erso bagnaran li rapidis aleto.
Nièu sourn, contro lou baus pas embandi ti tron :
Noun i'entamenaras ni li flanc ni lou front.

D'un rai de soun vistoun esvarto I'orré niéu;
Soun esperit legis dins l'esperit de Diéu :
Pouèto, et toun Engèni estrange, que dardaio,
E que ris de la mort e de soun cop de daio.
Felis GEAS.

*

SUS LA MORT DE GATJTIÉ
La roso don matin au .vespre toumbo flour;
L'aucèu, un moumenet, canto entre dos tempèsto ;
Lou Lioun subre-fort péris pèr sa valour ;
La Femo vai plourant lou rire de sa fèsto.
La Jouvenço fai gau, mai s'encour à la lèsto ;
L'Amour, tant dous au cor, enfanto la doulour ;
La Glori a bèu ïiisi, noun es qu'un fum de tèsto ;
L'Engènï, fièu dou Cèu, s'embrounco à la malour.
Au meiour, au plus beù, au plus grand, un plus miste,
F au de-longo eiçabas que l'auvàri contro-iste,
Pèrnousprouva queSoul quaucunrègno amoundaut,
Countemplaire auturouS dou revoulun fatau,
Fau que cale, éu peréu, lou pouèto immourtau !
En Diéu tout se profoundo : es d'aco que sian triste.
F.

LA COMÉDIE DE LA MORT
De la mort, coume Dante, as escri la coumèdi,
La coumèdi divîno, estranjo ; e sèns remors,
De la Vido amourous, calignères la mort
E, vivènt, dins lou cros faguère toun acèdi.
E tant que vers la masco ansín trouverès crèdi
En paupant d'uno man soun pitre sènso cor,
De 1' aùtro as caressa la Beùta puro, amor
Que de tout la Beùta nous sèmblo lou remèdi.
N'a jamaî óublida que i'aviés fa la cour;
T'a 'spera cînquanto an, la terriblo mestresso.
Un vèspre de malur, sus soun chivau que cour
Arribo à toun oustau... ni glori ni tendresso
L'arreston : &lt;t Eilavau ta coumèdi es apresso,
Lou ridèu es tira, vène, qu'es à toun tour! »

Orne, sus lou Ventour que toun pas escarlimpe !
Amount veiras de quant lou tjoumino l'Oulimpe.

Paris. Typ.

PAUL

SCHMIDT.

Le Gérant: Louis

C.l.0.0.

BfZIERS

MISTRAL.

Teodor

ROCHAS, 51,

AUBANEL.

rue Monsieur-Ie-Prince.

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              <text>Vignette : http://occitanica.eu/omeka/files/original/3aa0a7d7bc89fe3a1ce95b8b5166fe16.jpg</text>
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              <text>Lou Viro-Soul&amp;egrave;u (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13127"&gt;Acc&amp;eacute;der &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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              <text>2016-10-24 Françoise Bancarel</text>
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              <text>Lou Viro-Soulèu. - Annado 02, n°07 (juillet 1890) </text>
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              <text>Mediatèca occitana, CIRDOC-Béziers, M 4</text>
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      <name>Jòcs florals = Jeux floraux</name>
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