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SEGOUNDO

Setèmbre-Outobre i8ço.

ANNADO

Lou Viro-Soulèu
FLOURISSÈNT TOUTE LI MES

SOUTO L'A F LAT Dl
REDACIOUN

11, carriero de Oujas

PRES DE

FELIBRE DE PARIS

L ABOUNAMEN

PER UN AN

Quaranto Sòu

Les magnifiques fêtes cigalières et félibréennes du Sud-Ouest ont été une nouvelle et
brillante consécration de l'idée hautement patriotique que le Félibrige et la Cigale s'efforcent
de propager depuis nombre d'années. Les protagonistes de l'idée méridionale ont reçu, dans
leur pérégrination à travers la Gascogne, les
Pyrénées et l'Espagne, l'accueil le plus chaleureux et le plus enthousiaste.
Ils ont le droit d'en être fiers, puisque ces
hommages ne s'adressaient pas seulement aux
visiteurs dont la personnalité importe peu, mais
à la cause enfin triomphante qu'ils représentaient : aussi est-ce avec un sentiment de profonde émotion qu'ils expriment leur plus vive
gratitude aux populations si sympathiques qui
nous ont apporté leur adhésion, en même temps
qu'à leurs représentants élus, aux sociétés littéraires et artistiques qui en ont été lès brillants
et éloquents interprètes.
La réunion pure et simple des documents officiels, produits au cours des fêtes, suffit pour
dépasser de beaucoup le cadre ordinaire de notre
publication; aussi devons-nous totalement négliger la partie descriptive et pittoresque de ces
manifestations admirablesdojit le simple compte
rendu tiendrait à peine dans les limites d'un
volume.
Ce volume, Paul Arène et Albert Tournier
l'ont écrit en collaboration à l'issue des fêtes;
édité chez Marpon et Flammarion, imprimé et
illustré par le procédé glyptographique Silvestre,
il paraîtra sous les galeries de l'Odéon avant la
fin de la première quinzaine de novembre.'
De plus, nous faisons suivre les discours et
poésies, qui résument merveilleusement la
pensée des organisateurs des fêtes et indiquent
d'urie manière précise le but noble et élevé poursuivi dans ces manifestations, de la nomenclature détaillée des articles qu'elles ont provoqués

ADMINISTRACIOUN

51, carriero Moussu lou Prince

dans les divers journaux de Paris et des départements.
Nombreuse était la caravane cigalière : citons
au hasard deia plume : Henry Fouquier, SextiusMichel, Paul Arène, Anatole France, Armand
Silvestre,Mounet-Sully, donjuan Ensenat, Amy,
Escoula, Bouillon, Albert Tournier, Lissagaray,
don Emilio Castelar, Aristide Astruc, Ferdinand
de Lesseps, Emile Pouvillon, Quercy, Castéla,
Jules Gaillard, Maurice Faure, Millerand, Calvinhac, Martial Baile, Lasserre, Barthou,Georges
Leygues, de Lanessan, Jacques Gardet, Chastanet, Jules Chapon, directeur de la Gironde,
Georges Niel, Armand Cazaux, Marcelin Cazaux, les frères Lionnet, Eymery, Alexandre
Duchier, Rochas, Elie Fourès, Léon Barracand,
Pierre Laffitte, Van Tienhoven, bourgmestre de
Hollande, Charles Maurras, André Honnorat,
Ernest Plantier, le commandant Imbert, Dide,
Lavigne, Routurier, Noulens, Louis Tastavin,
Boissier, Paul Coffinières, Uzès, Gaston Ganisson, Maurice Chamay, Vidal, Jules Jouy, Eschenauer(deCette), Herman, Charles Read, Auguste
Truphème, Hippolyte Messine et Fernand Troubat, délégués de la maintenance de Languedoc ;
Mesdames Mounet-Sully, Escoula, la marquise
Marie de Mornay, Claire Lemaître, PrevostRoqueplan, M"e Juliette Prevost-Roqueplan,
vicomtesse de Bois-Lucy, qui toutes ont scrupuleusement et vaillamment suivi leprogramme
tracé au dernier numéro du Mois Cigalier.

FÊTES

GASCONNES

1° Fête Agenaise.
Discours de M. Sextius-Michel
A tinauguration du monument de Cortitc de Prades.
Monsieur le Maire,
Mesdames, Messieurs,
Hier, en mettant le pied sur le seuil de votre
cité, M, Paul Arène, le brillant et toujours

�6o

Lou Vito-Soulèu

dévoué vice-président de la Cigale, parlant au
nom des Félibres et des Cigaliers, a salué, dans
la personne de son premier magistrat, cette gracieuse ville d'Agen où nous venons honorer la
mémoire de l'immortel Jasmin, et inaugurer le
buste de l'un de ses plus glorieux précurseurs,
Cortète de Prades.
Jasmin, lui, trouvera dans M. Bladé un orateur digne du poète. Moins bien partagé, Cortète de Prades aura du moins été célébré par
un ardent Félibre qui professe la plus grande
admiration pour tous les poètes qui chantent
dans la langue du pays natal.
Auparavant, je salue et je remercie à mon
tour M. le Maire et la municipalité d'Agen,
M. le Préfet du département, MM. les membres
de la Société des sciences, lettres et arts dont le
savant président, M. Bladé, membre correspondant de l'Institut de France, et l'un des plus
actifs et des plus dévoués organisateurs de nos
fêtes, a élevé un véritable monument au pays
natal en recueillant les contes et légendes des
pays gascons.
Les Félibres et les Cigaliers, monsieur le
Maire, garderont le souvenir du splendide et
cordial accueil que leur fait la ville d'Agen.
Je salue en M. Fallières, votre compatriote,
l'éminent Garde des sceaux, ce protecteur éclairé
des lettres, qui, étant ministre de l'Instruction
publique, a prouvé son amour pour le Midi
en accordant à la Commission des Fêtes pyrénéennes une importante subvention.
Que son nom, acclamé par nous à Paris, le
soit encore, dominant tous les dissentiments
politiques, dans cette contrée où tout le monde
l'aime et l'estime.
Merci enfin à MM. les Députés des départements du Sud-Ouest qui, réunis avec ceux de
Provence, nous ont prêté un si précieux concours. Les uns, hommes politiques et poètes
distingués comme Deluns-Montaut et Leygues,
sont naturellement venus à nous. Tous ont
témoigné de leur attachement à la cause félibréenneetdel'union fraternelledes deux grandes
régions méridionales.
Cette fraternité, ou plutôt cette parenté, Messieurs, remonte bien loin dans le moyen âge,
où, sous Raymond-Béranger, la région rhodanienne et le pays que la Garonne fertilise et
que protègent les Pyrénées, portaient également
le nom de Provence, et les différents dialectes
qui s'y parlaient celui de langue provençale,
de sorte qu'il y avait alors deux Provences,
comme il y eut jadis deux Grèces.
Les temps et les noms sont changés. Mais,
Provençaux et Gascons, ne sommes-nous pas
toujours le même peuple ?

Si nous n'avons pas, comme les Grecs, ce
merveilleux trait d'union, l'Archipel, qui baignait d'un même flot l'Attique et l'Ionie, et se
glorifiait de ses blanches îles dont les marbres
se changeaient en divinités, nous avons du
moins, comme eux, des fleurs à profusion, de
charmantes vallées qu'on peut bien comparer
aux tempés de l'Hellade, de riants coteaux
où voltige l'essaim d'or des abeilles, et l'arbre
cherà Minerve, et l'oiseau cher à Junon ; comme
eux, nous vivons, l'âme ouverte aux souffles de
la poésie et de l'art, sous un ciel transparent et
doux, et dans l'horizon des mers et des sommets
ruisselantsd'azuret de soleil. Comme eux, enfin,
nous avons nos artistes, nos poètes et nos
dieux.
Cortète de Prades fut un de ces poètes qui,
longtemps ignorés, sinon méconnus, ceignent
tôt ou tard l'immortel laurier.
Or, le temps est venu de réparer pour lui —
l'injustice du passé.
« Mais ce n'est pas seulement par le bronze
ou par le marbre que nous devons rendre hommage aux précurseurs célèbres, aux ancêtres
glorieux, comme Ta dit excellemment notre
vaillant confrère Elie Fourès dans son rapport
sur les Jeux Floraux de cette année ; nous voulons qu'ils ressuscitent tout entiers. C'est pourquoi nous avons mis au concours une étude sur
Cortète de Prades dont les poésies n'ont pas
été rééditées depuis plus de cent ans. »
Répondant à cet appel, M. Ratier, votre
compatriote, nous a adressé un mémoire des
plus remarquables qui lui a valu une médaille
de vermeil, décernée à l'unanimité du Jury. Je
suis heureux de proclamer encore une fois son
nom dans sa ville natale, comme il l'a été le
22 juin dernier, dans la charmante ville de
Sceaux, où nous tenons nos assises annuelles.
Ce juste hommage rendu au président et
fondateur de VEscolo de Jansemin, me permettra
de lui emprunter avec moins de scrupule
quelques détails sur la vie et les œuvres du
poète agenais.
François Cortète, seigneur de Prades et de
Cambes, est né entre la fin de 1585 et le commencement de 11586, dans une résidence bâtie
par ses ancêtres à 10 kilomètres d'Agen, près
des bords gracieux et fertiles de la Séourne.
Quoique les indications biographiques nous
fassent en partie défaut, il est incontestable
qu'il embrassa la carrière militaire, selon l'habitude des cadets de Gascogne, à cette époque.
Placé tout jeune, en qualité de page, auprès de
François d'Esparlès de Lussac, vicomte d'Aubeterre, plus tard maréchal de France, nous le retrouvons en effet, en 1639, au siège et à la

�Lou Viro-Soulèu

prise de Salces, dans les Pyrénées-Orientales.
Quand il mourut dans la petite ville d'Hautefage, le 3 septembre 1667, il laissait trois comédies ou pastorales, Miramoundo, Ramounet
et Sancho Tança, ainsi qu'un assez grand nombre de compositions de différents genres dont
une très connue, Las l'ermos del Grabié.
Quelle est la valeur littéraire de ces œuvres?
Je n'hésite pas, Messieurs, à placer Cortète de
Prades immédiatement après Jasmin, entre
Goudouli, le célèbre poète toulousain, et Daubasse, le poète peigneur de chanvre, qui rendit
populaire dans toute la Gascogne le nom de
Villeneuve-sur-Lot.
Si dans les régions sereines où Dante a placé
les poètes, mon jugement n'était pas ratifié, ce
n'est pas ce qui troublerait l'harmonie qui doit
régner entre ceux qui ont chanté dans la même
langue.
Mais il en est des œuvres poétiques comme
de certaines fleurs qui, longtemps dédaignées,
deviennent un beau jour les reines d'un parterre et la parure favorite de la beauté.
Cortète de Prades, pendant près d'un siècle
ignoré, est aujourd'hui remis en honneur.
Rien ne manque, du reste, à ses charmantes
pastorales, ni la finesse, ni la couleur, ni le
charme des sentiments, ni l'élégance de la versification. Lui reprochera-t-on un peu de sensiblerie et de préciosité ? C'était le défaut de
l'époque, et Gesner, l'auteur de Daphnis et de
la Mort d'Abel, Gesner que Diderot a vanté avec
enthousiasme, mérite plus souvent que lui un
reproche pareil. O Cortète de Prades, j'aime, moi,
tes beaux vers, parce qu'ils ont avant tout le
parfum pénétrant des vallons et des coteaux où
ils ont été composés, parce qu'ils coulent et
chantent comme une onde claire sur le gravier
luisant.
Et les Félibres, en ressuscitant ta mémoire,
ont fait non seulement un acte de justice, ils
ont non seulement fait preuve d'un grand sens
littéraire; ils ont aussi fait un acte de patriotisme; cariïs ont tiré des ombres de l'oubli un
poète qui sut ajouter un rayon de plus à l'étoile
du ciel natal.
Ecoutez-le lui-même, écoutez ses vers suaves
et charmants? Ils vous sembleront, dans l'harmonieux idiome de la langue d'oc, comme un
écho lointain de la muse de Théocrite. Y a-t-il
en effet quelque chose de plus divinement naïf
et de plus délicieusement amoureux que ces
plaintes de Robert, dans le drame pastoral de
Miramoundo?
ROUBERT
Miramoundo, inouit tout, lou plase de mous els,
La flou de la beùtat, l'amou des pastourels,

61

Que j'ei toujour aimado e serbido à touto ouro,
Coumo un pastou fidèl diù serbi sa pastouro.
L'amou que j'ei per tu me douno lou trépas,
Sjo que posqui te beire ou nou te begi pas.
Ta beùtat me tourmento, e toun el que lugrejo
Me douno a cado elhado uno amourouso embejo...
Miramonde, mon totit, le plaisir de mes yeux,
O fleur de beauté, qtte totis les bergers adorent.
Toi que j'ai toujours aimée, toi que j'ai servie à toute
\iieure
Comme un berger fidèle doit servir sa bergère.
L'amour que j'ai pour loi me jait mourir,
Soit que je puisse te voir ou que lu te dérobes à ma vue.
Ta beauté me tourmente et ton œil qui brille
Me donne à chaque œillade un amoureux désir...

Je borne là mes citations : vous connaissez
le poète.
Je termine, Messieurs, en vous disant quelques mots sur l'homme.
C'est ici que je m'excuse, monsieur Ratier, de
n'être plus d'accord avec vous. Sur la foi d'un
simple document, vous doutez presque de l'ardeur belliqueuse du seigneur de Prades et de
Cambes. Pour moi, au contraire, j'aime à me
représenter ce page d'un futur maréchal de
France, qui a ensuite servi sous un Montluc,
petit-fils d'un des plus fameux capitaines du
xviG siècle, je me représente ce compatriote de
Henri IV comme un fier et brave compagnon
d'armes. Est-il supposable d'ailleurs que ce
compatriote de d'Artagnan n'ait pas pris au
sérieux le métier militaire, et ne se soit pas distingué par quelques beaux exploits? Dans tous
les cas, il a servi la France pendant près de
quarante ans. Que pouvait-on lui demander de
plus ?
Ah ! que je préfère le voir sous le jour où l'a
conçu et représenté notre vice-président, le
sculpteur Amy, dont le talent remarquable s'est
déjà signalé par tant d'œuvres du plus haut
mérite. Il suffit de regarder cette belle figure à
la fois martiale et douce pour juger l'homme
sous son double aspect de poète et de soldat.
Sa bouche fine semble prête à s'ouvrir pour des
chants d'amour; ses yeux pleins de vivacité
ont déjà dû s'allumer de la flamme des combats.
Oh! dites-moi plutôt que Cortète de Prades
était de la race de ces antiques troubadours
qui, après avoir chanté la dame de leurs pensées,
s'élançaient dans la mêlée, tenant l'épée d'une
main, et de l'autre le légendaire bouclier où
&lt;t s'implantaient en tremblant les flèches sarrasines ». Bertrand de Born est son ancêtre ; c'est
de lui, n'en doutez pas, qu'il tient l'ardente
passion de la guerre et le saint amour de la
poésie.
Les hommes ainsi trempés, Messieurs, ne
sont pas rares dans notre chère France. Rouget
de l'isle en est le type sublime. Combien d'au-

�Lou Viro-Souìeu

62

tres,

comme

Florian et Alfred

de Vigny,

fai-

saient vibrer la lyre dans le même temps qu'ils
maniaient

l'épée.

Combien,

à la veille d'une

Notre désir profond, notre rêve suprême,
C'est que notre Midi, comme une fleur qu'on aime,
Grandisse librement au soleil du progrès,
Sans perdre sa couleur, son parfum, ses attraits.

bataille, ont invoqué, en des vers perdus pour
leur gloire,
regard,

quelque

entrevu à

leur donnait

le

muse mystérieuse dont le

travers la fumée des camps,

courage du

combat et l'espoir

Sous le pourpoint brodé de ce beau mousquetaire,
Où palpite le cœur tendre de Florian,
Sous ce feutre hardi, de mine si guerrière,
Qui nous rappelle à tous le fameux d'Artagnan,

de la victoire !

O Gascogne, je vois ton cadet légendaire,

O France, grande encor, même après tes défaites,
O terre des divins chanteurs et des guerriers,
Même aux héros obscurs prodigue tes lauriers;
Nous, nous mettons des fleurs au front de tes poètes !
Salut donc, ô Cortète de Prades ! nous t'avons

Poète et gentilhomme au parler paysan.
Mais Cortète n'est pas le seul roi de nos fêtes.
Vivent tous les Gascons, obscurs ou glorieux,
Qui, travailleurs ardents, érudits ou poètes,
Ont sauvé de la mort la langue des aïeux !
Nous saluons aussi les Gasconnes coquettes,

élevé ce buste, parce que tu as chanté dans la

Qui nous ont conservé le foulard gracieux.

langue de ton pays. Mais il nous plaît aussi de
t'admirer dans

ta double auréole de champion

Et vous, chers Provençaux dont la foi printanière
Maintient la langue d'oc dans sa beauté première,

de la muse et de serviteur de la France.

Au seuil de ce Midi dont les aspects plus doux
N'ont pas le charme altier de votre mont Ventoux,
Soyez les bienvenus ! Votre La Bellaudière,
En ce soldat-poète, apparaît devant vous.
Lorsque, aux Etats-Unis, la grande République,

A CORTÈTE DE PRADES

A son empire ancien greffe un Etat nouveau,
Elle ajoute une étoile à son large drapeau.
La France aussi voit luire un astre magnifique,

Combien, en nous voyant décerner à Cortète,

Quand le Midi se lève à l'appel pacifique

Ce bronze, noble et fier, superbe et radieux,

Des clairons cigaliers sonnant le renouveau.

Se diront méfiants : « Quel est donc ce poète ?
EUE

De quels rayons cachés sa gloire est-elle faite ?

FOURÈS.

Mérite-t-il enfin ces hommages pieux
Des vaillants Cigaliers, des Félibres joyeux ? »

UJ\&gt;

O fils prédestinés de la France gasconne,
Vous semblez ignorer le don charmant et beau

COURTETO DE PRADOS

Que le sort vous a fait à tous, dès le berceau.
11

vous suffit de naître aux bords de la Garonne,

Au pays, où, dans l'air, la langue d'oc résonne,
Pour recevoir du ciel le merveilleux cadeau.
Car, l'homme qui connaît deux langues vaut deux
[hommes.
C'est pourquoi je vous dis : Ami Gascon, qui tiens,
Comme deux glaives d'or, nos vibrants idiomes

Agen, à quin efan mastes lou pèdestal ?
Palissy, Scaliger e bint autres atal,
Lous i trigues aquel oumatge ;
Espèron, apèi lou carnatge,
Tous paures gouiats morts dins l'ibèr del grand dol
Lou brounse pietadous que sara lou linsol,
Per tout jamai, de lour couratge;

Et le verbe d'Hugo, tu vaux deux Parisiens...

N ero pas prou qu'en là sul placé qu'aîmèt tan,

Aussi, célébrons-nous, Félibres que nous sommes

Lou que ta pla d'aunous te coufèt en cantan,

Cortète qui garda le parler des anciens !
Cortète qui chanta, d'une voix musicale,
Les sites et les mœurs de la terre natale,
La Séuno, ses bergers et son vallon charmant,
Le (iravier, ravagé par le fleuve écumant,

Noble coumo un rèi se quilhèsse :
Aci calio que s'adoubèsse
Un auta pus pitchou, un auta de coufin,
Oun Courteto, pouèto-aujol de Jansemin,
De l'oublit enfin se lebèsse.

La belle Miramonde à l'âme virginale,

Sens qu'i pensèsses gaire es braî qu'aco s'es fèi.

Et le vil Ramoimet qu'il railla vertement!

Ièr brino counechios lou qu'ennartes anèi ;

Cortète qui maintint la langue de nos pères,
La langue que Jasmin, Goudelin et Mistral
Ont fait sonner au loin sur les deux hémisphères!...
Tes œuvres, ô Gascon, nous sont doublement chères,
Car tu sus manier, avec un art égal,
La langue du terroir et celle de Pascal.
Et je l'atteste ici, par cette ode elle-même,
Aux sentiments gascons, mais écrite en français,

Talomen lous ans enpousquèron
Soun noum que nostres bièls bantèron.
Aro biura, lusen à nou plus s'acata,
Grameces as roumius benguts per te pourta
Lou buste que te prestisquèron.
Bibo bous-au, o frais Parisens-Mètjournals !
Anas; e tout lou loun des dous fouguès natals,
Ço qu'a l'endret de pouesio,

�Lou Viro-Soulèu

Ço qu'a lou parla de magîo,
Ço qu'atchèt lou passat de malurs ou grandous,
Zou foutchas, z'arrousas, n'en culhissès de flous
Per la Franço, aimado patrio.
E tout aco praci germerno à bèl brassât. :
Courteto, lou pouèto, a'scribut e parlat,
Coumo un gascounetde la prado,
La lengueto de la bressado;
Courteto, lou souldat, moustrèt qu'abio counipres
E que sabio parla lou lengatge francès,
Cranto ans, debat la canounado.
Tabe de sus sa pèiro a tengut cridarà:
— Quan l'enemit, surtout lou que se sat, boudra
S'ensanna dincos à la cinto,
Drolles, à la prumèro finto,
Aban ! à la frountièro oun lou dangè brounzis
Aban ! n'espragnes pas, pel salut del païs,
Ni lou glout de san ni la pinto.
Mais tan que durara la pats, preparas-bous :
N'angues pas escaugna digun ; restas Gascous ! —
Car nostre cèl que bouluguejo,
Nostre campèstre que daurejo,
Nostres prats oun l'auba canto as poutous del ben,
La Garono que beu de rius belèu un cen,
La lengo d'oc que musiquejo,
Aqueste aire que fai fenno bèlo, orne fort,
Un boinie es per debat que nous jèto lou sort :
Debat las turros arrucado,
Nostro amo de raço, sacrado,
Fai boujoula sa beno e nous ten fìèrs e bous.
EIo estoufado, aurian res que de cos capous
E de pès per la reculade
Es praco qu'en despit d'un fum de farluquetç,
Courteto, seguissèn per coumbos e tuquets
Tous bourdilès e tas aulhèros.
Per las cansos bèsen, laugèros,
La sos de Miramoundo al trabal s'afana
E Ramounet trufat, quan arribo d'ana
Fa lou moussu dins las carrèros.
E saludan lour bito oun i a tan de rudou,
Pau de plase magrot, forço simplo dolou.
E lous countes de la belhado,
E lous bersets de l'estibado,
E legendo, e cresenço, e tout ço qu'an gardât
De flnomen gascou proundomen escultat,
Boulèn pas que fasque passado.
Es praco que, per cots, se, coumo anèi, trouban
Un pouèto rustic, disèn al franciman
Puden dins sa bèsto bourgeso :
— Gaito lou pla, lou qu'on mespreso;
Acos lou medeci pes qu'as enmalausits.
En mai es prèste e sert que de dius benesits,
Aques de la terro franceso.
CHARLES RATIER.

63

Après ce double hommage poétique, on s'est
rendu devant la maison de Jasmin, pour la
pose d'une plaque commémorative. M. Bladé,
correspondant de l'Institut, président de la Société
académique d'Agen, a prononcé un discours dont
voici les passages saillants :
Discours de M. Bladé.
Jasmin naquit aux bords de notre Garonne,
charmante et parfois terrible. La vigne grimpait alors aux flancs de coteaux horizontalement
coupés, comme dans les nobles paysages du
Poussin. C'était le vin, qui donne la force et la
joie. La vigne s'en est allée : les chimistes sont
venus. Mais toujours le soleil de juin jaunit la
moisson de la plaine. Toujours les rameaux du
prunier ploient, en septembre, sous le fardeau
bleuâtre du fruit mûr. C'est comme une Arcadie gasconne. Mais, dans toutes les Arcadies,
les pauvres gens n'ont jamais manqué.
Tels étaient les parents du petit Jasmin. De
l'aube à la nuit, ils se démenaient à mal gagner
leur pauvre vie. Le grand-père n'en pouvait
plus. Chaque jour, il prenait son grand bâton
blanc. 11 se traînait par les campagnes voisines.
11 faisait une halte au seuil des métairies.
— La charité, pour l'amour de Dieu et de la
sainte Vierge Marie.
Et le soir, le pauvre vieux regagnait son triste
logis, avec quelques morceaux de pain dans sa
besace, avec sa gourde à moitié pleine. La famille en profitait.
Dans un cadre d'églogue, en pays de pleine
abondance, c'était la misère familiale. Ce devait
être un jour la double marque du talent supérieur de Jasmin.
Mais alors, le petit allait à l'école, à l'école
buissonnière, où nous avons tous volé tant de
cerises et de raisins. Sous la rouge livrée des
enfants de chœur, il chantait, à la cathédrale,
en attendant le séminaire, quitté brusquement,
mais sans rancune.
Vite, et bien vite, il fallait apprendre à gagner sa vie. Voici Jasmin dans la boutique d'un
barbier. Le bourgeois était un vieux soldat de
la République et de l'Empire. Des Pyramides
au Kremlin, il avait suivi son général et son
César. Aux heures de chômage, c'étaient de
longs récits de batailles et de victoires. Plaise à
Dieu que la France nouvelle retrouve quelque
jour de pareils conteurs.
Jasmin ne s'attarda pas comme apprenti. A
dix-huit ans, et ici même, il ouvrait boutique
pour son compte. 11 choisissait déjà sa fiancée.
Avec son humble indépendance, il assurait la
rectitude, l'intime joie de toute sa vie...
Mais, dès l'adolescence, le vent de l'esprit.

�64

Lou Viro-Souleu

passait sur l'enfant du peuple. En lui s'éveillait un poète, je dis un poète marqué du don
rare, du don gratuit.
Au début, trois lettrés, Cazenove de Pradine,
Duvignau, l'avocat Dupront, ne lui ménagèrent
pas les bons conseils. Mais pour l'essentiel, le
poète ne tira rien que de soi-même. Avec son
style, il forgea sa langue agenaise. Par un labeur de forçat, il féconda ce don naturel, mis
en lumière par la mode, servi par une diplomatie de véritable Gascon, par un incomparable
tempérament de déclamateur. Déjà le succès
commençait, présagé d'assez bonne heure par
Charles Nodier, mais restreint encore ou peu
s'en faut, à notre Sud-Ouest. Le reste n'allait
pas tarder.
En ces temps reculés, Agen comptait quelques salons. Très volontiers Jasmin s'y faisait
entendre, et notamment dans celui de la préfecture.
Au temps des vacances parlementaires apparaissait, parfois, dans le salon préfectoral, un
homme de haute taille, encore beau cavalier,
moins froid assurément que ses allures quasibritanniques. C'était l'Agenais Sylvain Dumon,
qui deux fois, sous Louis-Philippe, fut un bon
ministre d'affaires.
A Paris. Dumon prôna son compatriote, et
chaudement, parmi les littérateurs. Ainsi fut
hâtée d'un an, de deux au plus, l'heure du
véritable triomphe. Le branle était donné.
Jules Janin, Villemain, Sainte-Beuve, et bien
d'autres à leur suite, applaudirent presque sans
réserves. L'Académie française couronna l'auteur de Las Papillotos. Nos grandes villes le
fêtèrent à l'envi. Louis-Philippe et les siens
accueillirent le petit coiffeur d'Agen dans le
château des rois de France.
Très visiblement, notre poète s'est éveillé
sous l'influence de deux maîtres, Rousseau et
Florian. A Jean-Jacques, il a laissé ses sombres
défiances, sa profonde amertume, sa politique
stérile autant que jalouse, son déisme d'horloger, pour ne voir en lui que l'auteur souvent
sincère des Confessions, le grand écrivain curieux de mœurs populaires, l'homme de la simplicité laborieusement recouvrée, l'ami des
petites gens. C'est pourquoi nous avons Lou
Chalibari et Mous Soubenis.
De l'influence bucoliquedeFlorian,procèdent
librement, mais sans conteste, VAbuglode Castel-Cuill'e, Françouneto, Mallro l'inoucento. Ici
sont fixés et pour jamais les paysages de l'Agenais et de la Gascogne. Jusqu'au dénouement
heureux ou sinistre, l'action s'y déroule, élégante et simple, à travers les épisodes de la vie
rustique : noces, processions, fêtes patronales,

funérailles, moissons et vendanges, à travers
tous ces tableaux de nos vieilles mœurs locales,
dont le temps aura bientôt emporté les derniers
vestiges.
Vers 1845, Jasmin battait son plein, avec
Maltro l'inoucento. Depuis longtemps, on lui
disait : « Allez donc à Paris. C'est là que vous
ferez fortune. » Mais lui, voulait vivre et mourir au pays natal. — Et puis, la fortune, il
l'avait. Songez donc. Ici, cette maisonnette,bien
payée. Pas bien loin, dans le joli vallon de Vérone, un coin de terre, moitié vigne et moitié
verger, qui ne devait rien à personne. Les
profits de la boutique marchaient toujours,
grossis peut-être de quelques redevances du
libraire. Et puis mille francs de sa pension
d'homme de lettres. Mille francs sur lesquels il
ne pleut ni ne grêle : 88 fr. 40 centimes par
mois. — Pour Jasmin, c'était vraiment la fortune. Jamais cet homme de tant d'esprit et d'entregent n'a sérieusement ambitionné davantage.
Et pourtant il trouva moyen d'être largement
aumônier. Dans maintes villes de nos pays de
langue d'oc, il prodigua, pour les pauvres, le
meilleur de son avoir, les trésors de son beau
talent, de son ardente charité. Par lui fuient
adoucies bien des misères. — Voulez-vous des
chiffres? En trente-six ans, de 18-5 à 1861,
douze mille séances littéraires. Je dis : douze
mille. Produit net, quinze cent mille francs.
Un million et demi pour les malheureux. Et
des carnets de voyages, des carnets hautement
édifiants, attestent que jamais, au grandjaniais,
le voyageur ne réclama que ses frais de déplacement. En moyenne, un peu moins de six francs
par jour. — 11 me semble que ceci valait la
peine d'être dit.
La vie dejasmin s'abrégeait, heureuse et sereine. A l'heure suprême et dans la plénitude
de sa raison, il regarda la mort bien en face,
avec le calme du sage, avec la foi, l'espérunce
du chrétien.
La ville d'Agen lui fit de pompeuses funérailles. Et maintenant, le nom du petit coiffeur
rayonne, comme une gemme précieuse, au tortil de notre couronne murale.
Tel fut, messieurs, le brave homme dont
nous saluons la demeure. Les Cigaliers et les
Félibres ont recueilli l'héritage dejasmin. Avec
nous, ils garderont sa mémoire. En lui, vivait
un vrai poète. Certes, il ne monta jamais au
plus haut du ciel, parmi les aigles terribles,
parmi les grands oiseaux de mer qui planent,
dans l'azur éternel, sur les orages et les tempêtes. Au bord de la Garonne, il chantait. Ainsi
lait le rossignol de mai, la nuit, sous la ramure
des saules. Ainsi fait le rossignolet sauvage.

�Lou Viro-Soulèu

2° Fête Montalbanaise.
Discours de M. Émile Pouvillon.
Messieurs,
Au nom de l'Académie des sciences, belleslettres et arts du Tarn-et-Garonne, je salue
votre heureuse arrivée à Montauban.
Comme Montalbanais et comme académiciens, nous ne pouvons qu'être touchés de
l'hommage que vous venez rendre au grand
académicien et au grand Montalbanais, à Dominique Ingres.
C'est bien à vous, Messieurs, de vous associer au culte que nous avons voué à notre compatriote, — culte bien justifié, si l'on songe
qu'à une époque où la province était tenue
en assez piètre estime, le peintre du Vœu de
Louis XIII et de VApothéose d'Homère se glorifiait de son origine provinciale et professait
l'amour de sa ville natale au point de souhaiter que la postérité le nommât : Ingres de Montauban.
A ce titre, Messieurs, comme à tous les autres, notre grand homme avait des droits à
votre visite, et c'est bien en quelque façon un
ancêtre sans le savoir du Félibrige que vous
célébrez en même temps que le maître dessinateur.
Car, si voulez bien me permettre d'interpréter
votre pensée, ce n'est pas la religion seule du
dessin qui vous attire à ce pèlerinage aux rives
du Tarn. En vouant des bustes ou des plaques
commémoratives aux morts qui ont illustré
nos provinces, vous pensez bien un peu, n'est-il
pas vrai, aux vivants, vous songez à réveiller,
à encourager tout au moins l'activité littéraire
et artistique de ce beau et un peu indolent
Sud-Ouest. A votre suite, et à la suite de nos
poètes quercynois, de Castéla, de Lacombe, de
mon ami Auguste Quercy, vous cherchez à
nous enchaîner dans ce mouvement, dans cette
glorieuse farandole du Félibrige, qui est avant
tout, ce me semble, une manifestation, et la
plus éclatante possible, de la vitalité provinciale.
Vous, Messieurs les Félibres, vous venez
attester, nous faire toucher du doigt ce miracle dont Jasmin a été chez nous le naïf et
presque génial précurseur, ce miracle d'une
langue quasi morte ressuscitant tout à coup et
produisant en un quart de siècle assez de fleurs
et de fruits pour embaumer et nourrir tout
un pays.
Et vous, Messieurs les Cigaliers, vous venez
nous montrer le couronnement de cette floraison méridionale, l'ascension dans la gloire de ce

65

Midi artiste et poète dont vous comptez parmi
vous les plus illustres représentants.
Votre association, comme une fraternité d'armes, n'a pas peu contribué à cette conquête
pacifique de Paris par l'art méridional — juste
et noble revanche de la conquête ancienne, de
l'injuste et brutale oppression du Midi par le
Nord.
Grâce à vous, Messieurs, les derniers préjugés sont tombés qui nous séparaient de la
capitale, et l'on peut dire désormais qu'il n'y
a plus entre Paris et la province qu'une longueur de plume ou une portée de voix, si peu
qu'il y ait une âme dans cette voix et une
goutte de talent au bout de cette plume.
C'est là, Messieurs, une manière de décentralisation cordiale et officieuse en attendant
l'autre, la décentralisation officielle.
Mais celle-là, quand l'aurons-nous?
Votre visite, Messieurs, nous aidera à prendre patience. Elle sera notée comme un grand,
comme un heureux événement dans les annales
de notre compagnie, annales déjà bien longues puisqu'elles s'ouvrent au milieu du dernier siècle.
Les traditionnistes me pardonneront sans
doute de tirer vanité devant vous de la date
de notre entrée dans le monde. Par des lettres
patentes données le 190 jour de juillet de l'année 1744, Louis, de sa grâce spéciale, pleine
puissance et autorité royale, daigna permettre
et autoriser les assemblées particulières et les
séances publiques de notre compagnie. La sollicitude royale s'étendit même aux menus détails
de notre vie intérieure et au cérémonial de nos
assemblées. Le corps consulaire de ce temps-là
était, paraît-il, brouillé avec le littérature. Par
un règlement spécial, le roi l'obligea à envoyer
deux consuls en robe consulaire et en chaperon
au-devant de l'Académie, quand elle venait
tenir sa séance publique à l'Hôtel de Ville.
Vous nous excuserez, Messieurs, de vous recevoir aujourd'hui avec un moindre apparat.
Nous n'avons ni bedeau ni massier à vous
donner en escorte, et nous ne possédons pas
davantage, pour y héberger nos hôtes, le magnifique hôtel où notre brillant fondateur Lefranc de Pompignan, honnête homme et bon
poète, n'en déplaise à Voltaire, fêtait les amis
de notre jeune société. Le Mercure de France
nous a gardé le souvenir d'une de ces réceptions.
Le repas, relate-t-il, fut terminé par un dessert
très ingénieusement imagine, dont la principale
pièce était une pyramide en forme de montagne,
couverte de petits arbustes odoriférants, chargés
de toutes sortes de fruits et couronnés d'un

�66

Lou Vifo-Soulèu

temple antique dont la couronne en marbre de
diverses couleurs formait le sanctuaire d'Apollon. La statue de ce dieu paraissait debout en
albâtre sur un trépied, au milieu de ce galant
édifice; à droite, sur un des bouts de la table,
s'élevait une colonne ornée de chiffres du nom
de Phelippeaux et surmontée d'un génie qui
soutenait les armes de M. le comte de SaintFlorentin, protecteur de l'Académie; à gauche
et au bout opposé un piédestal d'où naissait le
saule de Montauban, portant une branche de
lauriers entée sur sa tige, avec une banderole
d'azur où on lisait ces mots de Virgile en lettres
d'or: Micalur quce novas frondes, ce qui compose
le sceau de l'Académie.
Ce sceau, avec ses armes parlantes et sa devise
virgilienne, est tout ce qui nous reste de nos
anciennes splendeurs.
Permettez-moi, Messieurs, de cueillir,à votre
intention, ces frondaisons symboliques et de les
effeuiller sur votre passage en signe de cordiale
et fraternelle bienvenue.
Inutile d'ajouter que les applaudissements les
plus frénétiques ont salué cette fine et délicieuse
péroraison.

Jl\»
Discours de M. Gaston Garrisson
Au hanquet de Moutauban.
Messieurs,
En prenant la parole dans cette enceinte, au
nom du Comité, je tiens tout d'abord à acquitter une dette de reconnaissance.
Je tiens à remercier de tout cœur les Cigaliers
et les Félibres qui nous ont fait l'honneur de
répondre en aussi grand nombre à notre appel,
et qui viennent apporter à notre illustre compatriote Ingres l'hommage particulièrement
précieux des artistes, des littérateurs, des savants
et des poètes.
Dans quelques instants, on inaugurera la
plaque de marbre que vous avez voulu poser
sur la maison où il est né, et devant son génie
s'inclineront à la fois, à côté de ses concitoyens, justement fiers de son immortalité, et
les élus du pays, et les représentants de l'armée,
de l'administration, du clergé, des grands services publics, et ceux qui, échappant pour
quelques jours au servage parisien, vont chaque
année dans un pieux pèlerinage revoir le vrai
soleil et célébrer les gloires du Midi.
Merci à vous, Cigaliers et Félibres, de vous
être arrêtés aujourd'hui parmi nous.
Notre cité, hospitalière aux choses de la
pensée, est heureuse de vous accueillir et de
vous faire fête.

Nous suivons de loin vos succès et vos
triomphes, et plus d'un cœur bat ici lorsque,
continuant la tradition ininterrompue depuis
Henri IV, un de vous, Messieurs, un Méridional, parfois un des nôtres, conquiert dans les
batailles artistiques et littéraires de Paris un
laurier de plus.
C'est une joie profonde et un reconfort pour
ceux qui luttent et travaillent dans notre calme
province — où bien des penseurs, célèbres
quelquefois, le plus souvent oubliés de la
renommée, pratiquent encore la religion du
beau — de serrer au passage la main des
voyageurs.
Et pour vous, qui peinez et combattez, jetés
dans la mêlée de la vie, à la poursuite de
l'idéal, c'est aussi, j'en suis certain, un réconfort
et une joie que de se retrouver au foyer natal,
d'entendre résonner, sous les oliviers grêles ou
les chênes touffus, les chansons vibrantes des
cigales et la langue sonore du pays, et d'aspirer
de tout son être le soleil qui fit éclore jadis le
premier rêve de gloire, le clair et chaud soleil du
Midi.
Vous en emporterez au cœur quelques rayons,
en retournant à Paris après les fêtes brillantes
préparées partout en votre honneur. Nous conservons en échange une gratitude profonde de
votre visite et de l'honneur que vous venez de
faire à notre cité.
Nous conserverons aussi la satisfaction bien
grande d'avoir vu se grouper, sans défaillance,
et d'un mouvement unanime, tous nos compatriotes autour du plus illustre fils du Tarnet-Garonne.
Vous êtes venus, et sur votre route, au nom
du grand mort que vous évoquiez, tous se sont,
levés et accourent sur son monument, pour
joindre des fleurs à vos fleurs et des couronnes
à vos couronnes.
Vous nous avez apporté un peu de cette
tolérance réciproque qu'on pratique si largement à Paris, et qui permet à tous les enfants
d'une mère commune d'oublier, un jour, pour
ne se souvenir que d'elle, tout ce qui divise et
sépare — et qui nous amène en ce moment
même, tout en gardant intacte au fond de l'âme
notre foi — à nous assembler tous sous le
même drapeau.
Merci encore d'être venus.
Merci de nous avoir montré d'une aussi éclatante façon, que nous avions tous au cœur, à
un égal degré, le culte de l'art et l'amour de la
patrie.
Je bois aux Cigaliers et aux Félibres. Je bois
à leurs éminents présidents, MM. Henry Fouquier et Sextius-Michel.

�Lou Viro-SouVeu
Toasts
de MM. Henry Fouquier, Sextius-Michel
et Albert Tournier.
Lorsque les derniers bravos soulevés par le
remarquable discours qu'on vient de lire ont
fini de retenir, M. Henry Fouquier, avec cette
élégance et ces rythmes d'or qui lui sont familiers, porte un toast à la ville hospitalière par
excellence, à Montauban; et M. Sextius-Michel,
en quelques mots pleins d'esprit et de finesse,
remercie le comité local qui a préparé aux Cigaliers et aux Félibres une réception aussi grandiose.
M. Albert Tournier a porté la santé de deux
romanciers qui ont cueilli pour les délicats
les fleurs les plus exquises, les fruits les plus
savoureux du terroir montalbanais, Emile Pouvillon, l'auteur délicat de Césette et de Chantep/eure; Léon Cladel, l'énergique poète des Vanu-pieds et de Montauban-tu-ne-le-sauras-pas.

Discours de M. Henry Fouquier
Au couronnement de la statue d'Ingres.

Messieurs,
Ce matin, en allant visiter les chefs-d'œuvre
du grand peintre Dominique Ingres que la
ville de Montauban a reçus de lui ou qu'elle
a pieusement recueillis — fière de son enfant
qui l'aimait d'un amour profond —vous avez
rendu à sa mémoire l'hommage le plus sincère,
le plus essentiel, celui qu'il eût préféré à tous.
Simple parfois jusqu'à la rudesse, exempt non
d'un légitime orgueil mais des vanités misérables, ce grand travailleur, qui mourut à près
de quatre-vingt-dix ans, debout, peut-on dire,
et le pinceau à la main, avait pour l'art une
passion si pure, si absolue, qu'il ne comprenait point qu'on honorât un artiste autrement
qu'en s'occupant de son œuvre et en oubliant
sa personne. Pourtant, il me semble que la
personnalité d'un grand artiste ne peut pas être
complètement tenue à l'écart quand on étudie
son œuvre. Le style, a-t-on dit, révèle l'homme :
et c'est vrai pour le style du peintre comme
pour celui de l'écrivain.
La connaissance de l'homme fait aussi mieux
comprendre le style de son œuvre. 11 n'est pas
jusqu'aux traits du visage, jusqu'à Ybabitus
corporis, qui ne soient des indications précieuses. Vous avez sous les yeux ici l'image
d'Ingres, sculptée par un artiste qui l'avait bien
connu et admiré. Un autre artiste, Jules Breton,
en traçait il y a peu un portrait écrit. Il lui

67

trouvait « quelque chose de sacerdotal ». Son
corps, ajoutait-il, était mal proportionné; le
bas de son visage était sans distinction. « Mais
les yeux et le front sont de toute beauté. Les
prunelles noires jettent une vraie flamme sous
leurs sourcils implacablement volontaires, et
en même temps tempérés par la ligne tombante qui s'incline vers les tempes. Ici, nous
croyons voir un pape de génie. » N'est-ce pas
à Ingres tout entier, l'homme et l'œuvre —
intelligence, volonté, conscience, et cette autorité sévère qui était en lui et qui lui venait de
la foi profonde qu'il avait en son art?
Cette volonté, Ingres en eut besoin aux
débuts de sa vie, qui furent très durs, très
difficiles.
On ne saurait trop redire ces commencements pénibles de presque tous les grands artistes ; ils permettent d'affirmer que le caractère est pour quelque chose dans le génie des
hommes. Ils montrent encore ce qu'ils avaient
de nouveauté — alors même qu'on les regarde
comme classiques, comme rétrogrades même —
puisqu'ils ne furent pas compris d'abord. Je
ne saurais, Messieurs, avoir l'inutile prétention
de rappeler ici devant vous la carrière d'Ingres.
Vous savez tout du compatriote dont vous êtes
justement orgueilleux. Les hommes d'âge l'ont
connu. Les jeunes hommes aussi le connaissent, j'oserais presque dire le connaissent mieux,
dans cette légende de gloire, dans ce rayonnement d'apothéose qui devient l'existence la
plus réelle des grands esprits. Vous savez qu'il
était Gascon, non seulement de naissance, mais
de race, fils d'un père toulousain. Ce père, artiste lui-même, ne contraria pas la vocation de
son enfant. Il ne l'empêcha pas d'aller à Paris
suivre les leçons de David. Mais à l'époque
encore troublée où Ingres atteignit à l'âge
d'homme — il avait vingt ans quand s'ouvrit
le siècle — son père ne put l'aider. Le jeune
étudiant vécut pauvre et austère. 11 était musicien. On prétend même que s'il eut quelque
vanité, ce fut comme violoniste... Ingres jouait
du violon dans les théâtres. Le musicien nourrissait le peintre... Fraternelle assistance des
Muses qu'il devait un jour peindre, toutes ensemble, sur le fronton d'un temple grec! A son
premier concours à l'Ecole des beaux-arts, qui
venait de se rouvrir, il échoua.
Il y avait là un peintre nommé Granger,
qui parut mieux doué que lui : ce qui — disons-le en passant — peut inspirer quelques
doutes sur la valeur des concours. Plus heureux
en 1801, Ingres obtint le grand prix. Mais la
guerre jetait partout son désordre glorieux alors
pour nos armes. Minerve, protectrice des arts,

*

�68

Lou Viro-Souìèu

était devenue la Pallas guerrière. Ingres ne put
aller à Rome qu'en 1806. 11 y resta jusqu'en
1820. Son génie avait trouvé sa patrie. A Rome,
en effet, Ingres rencontre Raphaël, et, pendant
quatorze années, il vit dans la contemplation
de son œuvre. Mais Raphaël ne fut pas pour
Ingres, comme on l'a dit légèrement, un maître
qu'il imita d'une façon un peu trop stricte et
servile. Quiconque imite n'égale jamais. Ingres
trouva surtout dans Raphaël une autorité et
un exemple éclatants pour assurer ses propres
théories et pour le confirmer dans l'idéal qu'il
s'était déjà fait et qui lui est commun avec le
maître d'Urbino.
Quand nous regardons de près l'œuvre des
artistes véritablement grands, ne voyons-nous
pas, d'ailleurs, qu'ils ont tous un modèle commun, qui est la nature? Y a-t-il rien d'aussi
« naturaliste », pour me servir— à regret ■—
d'un mot d'école, que l'œuvre de Phidias? Ne
sent-on pas la nature dans les fresques et les
toiles de Raphaël, choisie et simplifiée — ce
qui est tout l'art — mais toujours présente et
vivante, toujours visible et reconnaissable en
ses beautés à travers l'interprétation du peintre?
Cette interprétation, qui fait l'originalité de
l'artiste, est personnelle chez Raphaël, personnelle chez Ingres. Ils ont même méthode, ils
sont frères intellectuels ; mais l'artiste français
reste singulièrement libre dans ses procédés
d'expression. 11 suffit, pour s'en convaincre,
d'évoquer le souvenir des toiles exécutées par
Ingres pendant son laborieux séjour à Rome :
Œdipe et le Sphinx, Virgile lisant l'Enéide,
l'Arétin, la Chapelle Sixtine, l'Odalisque, Roger et Angélique sont des œuvres qui ont toutes
la marque d'une portée originale et créatrice.
Et nous n'y trouvons pas seulement une infinie
variété, mais encore une nouveauté singulière.
Eugène Delacroix écrivait un jour ce joli mot,
qui est aussi un mot profond : « Contrairement à ce que nous pensions dans notre jeunesse, Racine fut le romantique de son temps.»
Le mot s'applique à Ingres. Ses toiles historiques, de petite dimension, familières, anecdòtiques, n'ont-elles pas précédé celles des
maîtres romantiques? Dans sa merveilleuse
Chapelle Sixtine, n'a-t-il pas donné au coloris
l'importance et la magie qui nous charment
aujourd'hui dans l'œuvre de Delacroix.
Malgré ce labeur énorme et tant de chefsd'œuvre, Ingres ne cessait, à Paris, d'être inconnu que pour être discuté. Ainsi qu'il arrive
toujours lorsque le goût s'est corrompu dans
la convention et l'imitation, on le traitait de
« barbare » parce qu'il revenait à la nature,
sur les pas des maîtres romains et florentins.

Ce ne fut qu'en 1824 qu'il triompha, d'un coup,
avec le Vœu de Louis Xlll, avec cette œuvre
magistrale qu'une pensée touchante a faite
vôtre, car elle est le point de départ de la
gloire, désormais incontestée, de votre compatriote. Rentré à Paris, Ingres exposa, deux ans
plus tard, VApothéose d'Homère, celle de ses
peintures peut-être où éclate avec le plus d'ampleur la maîtrise calme et souveraine de son
talent. Les honneurs et la fortune venaient alors
à celui qui avait été le petit violoniste besoigneux des orchestres de théâtre. 11 retournait
encore à Rome pendant cinq ans, mais comme
directeur de l'Académie. Il entrait à l'Institut,
recevait les plus hauts grades de la Légion
d'honneur, obtenait les commandes de l'Etat,
apportait sa gloire au Sénat et marchait, par
une voie désormais facile, vers cette Exposition
de 1855, où le peintre d'apothéoses trouva sa
propre apothéose...
Théophile Gautier —■ un romantique qui
admirait profondément Ingres — en parlant
du Triomphe de Napoléon, qu'il qualifie « d'oeuvre sublime » — compare la vieillesse du peintre à la vieillesse du Titien. Ingres, en effet,
avait soixante-quatre ans quand il peignait le
Jésus au milieu des Docteurs, cette œuvre si
puissamment originale, où la grâce et l'onction
compliquées s'allient à l'harmonieuse beauté
hellénique; il en avait soixante-douze quand il
enlevait VApothéose de Napoléon, et près de
quatre-vingts quand il nous donnait la Source,
ce chef-d'œuvre de volupté chaste... On pourrait presque dire qu'Ingres ne connut ni jeunesse ni vieillesse, tant il y a de sûreté, de
puissance calme, de tranquille possession de son
art dans ses premières œuvres, et tant il y a
encore de grâce délicate dans ses dernières...
C'est qu'on retrouve dans toutes ses qualités
maîtresses, qui restèrent toujours égales à ellesmêmes : le culte de la nature, de la forme
pure; la science et comme le respect religieux
du dessin, dont il avait fait, d'un mot qui
peint son caractère autant que son génie, « la
probité de l'art ».
C'est par ces dons, servis par une confiance
admirable, qu'Ingres, au-dessus des écoles trop
absolues et à travers les modes trop changeantes,
est entré dans cet Olympe glorieux des grands
maîtres où l'on ne connaît plus le temps, que
brave une mémoire immortelle! Il est là, et je
ne veux pas même dire à quelle place, car, en
essayant de classer les grands hommes, il me
paraît qu'on les rapetisse toujours. C'est ainsi
que la critique, en opposant pendant trente ans
Ingres à Delacroix, le classique au romantique,
s'est défendue d'être juste envers tous les deux.

�Lou Viro-SouYeu

Il semblait qu'Ingres ne sût pas ce qu'est la
couleur et que Delacroix ignorât le dessin. Rien
n'est moins vrai. Les dons qui font le génie
sont de puissance diverse et variée : mais il les
a tous, au moins au degré nécessaire. Ne trouvons-nous pas chez Ingres les traditions helléniques, celles de la Renaissance, celles de l'école
française, mêlées au mouvement émancipateur
qui marqua ce siècle, et puissamment combinées en une œuvre personnelle? Qui pourrait
sûrement faire le départ entre les sources où il
a puisé et dire sans erreur ce qu'il y a ajouté
d'original? Ce ne saurait, d'ailleurs, être ma
lâche, à moi ignorant des choses techniques de
l'art, d'essayer ces analyses trop subtiles et
trop savantes. Qu'il nous suffise, d'un cœur
ému et d'une âme simple, de saluer ensemble
ici ce grand maître, qui, de notre Midi fécond,
a apporté un rayon de plus à la gloire de la
grande patrie française!

3°

Fête Auscitaine.

Discours de M. Henry Fouquier
À l'inauguration du monument de Saluste du Bartap.
Messieurs,
En inaugurant aujourd'hui, dans une de ces
solennités amicales, familières, comme les aime
notre Midi, le beau buste de Guillaume de
Salluste, seigneur du Bartas, votre compatriote,
nous voulons ensemble, n'est-ce. pas ? mettre
fin à l'oubli où était tombé le poète gascon et
en appeler, au nom d'une justice impartiale, du
jugement trop sévère porté contre lui, lorsque
l'école poétique à laquelle il appartenait fut
vaincue, dépouillée et calomniée — comme le
sont toujours les vaincus — par l'école triomphante de Malherbe. Du Bartas eut de son vivant une gloire immense. Il passa pour un des
premiers poètes de son temps, le premier aux
yeux de beaucoup, balançant au moins la renommée officiellede Ronsard. Ses Semaines eurent sitôt leur apparition le nombre d'éditions
le plus considérable qu'ait connu un auteur de
ce temps, même Rabelais.Elles furent traduites
dans toutes les langues, et, au siècle dernier
encore, il en était donné une édition en danois.
Cette gloire, nous ne prétendons pas la rendre
tout entière au poète : nous voulons seulement
lui en restituer ce qui en est légitime, et y
ajouter aussi une louange que nous pouvons
faire de lui mieux que ses contemporains
même, en évoquant au milieu des temps trou-

69

blés où il vécut sa physionomie d'honnête et
grand citoyen...
Le sculpteur, en reproduisant d'après les
gravures du temps les traits de du Bartas, lui a
donné et le costume et l'allure cavalière d'un
soldat. Il lui a mis au feutre, comme un panache, sa plume de poète... Ainsi apparaît à nos
yeux l'homme du seizième siècle, lettré et guerrier, écrivant entre deux campagnes, en soignant ses blessures, et, la plume à la main,
combattant encore pour son parti, aussi vaillamment, aussi terriblement qu'avec l'épée. Cet
esprit de lutte et de bataille a fait les misères,
mais a fait aussi la grandeur du seizième siècle.
Michelet n'a-t-il pas dit, d'un de ces mots qui
sont à lui : « Le seizième siècle est un soldat! »
Et quel soldat, Messieurs! Un soldat non seulement brave et audacieux, mais un soldat
conscient et volontaire. Comme dans les batailles de l'Iliade, au-dessus des Grecs et des
Troyens aux prises, Homère nous montre les
dieux invisibles qui combattent aussi entre eux
pour décider du sort d'ilion, au-dessus des
champs de bataille du seizième siècle planent
les idées, les idées anciennes et les idées nouvelles, la tradition féodale, l'esprit d'examen et
de liberté, une conception monarchique tout
autre que celle de la race des Valois; la grandeur de l'Eglise papale, la sainteté de la réforme
naissante et du choc de ces idées, de leur
triomphe ou de leur défaite, doit naître la
France moderne! Est-il rien d'aussi grand que
cette époque de notre histoire? Et, dans ce conflit, ne doit-on pas excuser les erreurs des uns,
les violences même des autres? Eh bien! Messieurs, cette louange que je voulais faire de du
Bartas, avant même de dire un mot du poète,
c'est que, soldat et penseur, il se garda de
l'erreur de la violence. Très de son temps par
son style, par de nombreux préjugés même si
vous voulez, il le devance parla tolérance desa
foi et la sagesse de sa politique, supérieur, en
cela, à ses rivaux en poésie, à Ronsard, poète de
cour sans indépendance, à Agrippa d'Aubigné,
dont l'âpre génie n'éclata que dans l'invective
furieuse et sublime...
Du Bartas était protestant. Sa jeunesse se
passa à la cour de la reine de Navarre, pour qui
il écrivit ce poème des Trois Nymphes, latine,
française et gasconne, qu'il fait parler devant la
reine et de telle façon que sa verve gasconne
remporte le prix d'éloquence et de poésie. Il fut
des compagnons de Henri IV. On ne sait pas au
juste, il est vrai, le rôle qu'il joua dans les
guerres de la Réforme. II semble qu'il ait assisté
à la bataille d'Ivry, qu'il décrivit avec enthousiasme et précision. En tous cas, ses blessures

�7°

Lou Viro-Soulèu

hâtèrent sa mort. On connaît mieux la grande
place qu'il tint dans les conseils du roi. Probablement envoyé en Allemagne avec l'ambassade
adressée aux luthériens, il fut le représentant
de Henri IV en Angleterre, y séjourna plusieurs
mois et y reçut, comme poète autant et plus
encore que comme diplomate, des honneurs
tout particuliers. Le roi d'Ecosse voulait le garder à sa cour, le fit chevalier, lui remit une
chaîne d'or au départ. Car du Bartas ne voulut
quitter ni le service du roi Henri, ni sa Gascogne, ni son château du Bartas, qu'il chérissait
passionnément, où, riche, aimé parce qu'il était
un maître doux et charitable, il avait trouvé le
hoc erat in votis du poète latin, et, comme il le
disait, son « Louvre », où sa famille et ses
serviteurs lui faisaient une cour tranquille et
sûre, préférée par lui à la cour orageuse et traîtresse, où il ne s'aventura pas...
Car du Bartas fut sans ambitions, de même
qu'il fut sans haines. N'était que le mot est
devenu un peu ridicule, je dirais qu'il fut un
« soldat-laboureur lettré ». Je le vois, dans son
manoir, préférant à tout son cabinet de travail,
ouvert sur l'horizon de bois et de champs qu'il
a célébrés avec une émotion rare, ayant ce sentiment de la nature que le seizième siècle connut, tantôt emprunté à l'antiquité parles érudits
comme Baïf, tantôt très sincère et direct, comme
chez du Bartas, et qui, oublié, est rentré d'une
si forte et triomphale façon dans notre poésie
contemporaine. Peut-être est-ce dans ce sentiment de la nature qu'il trouva l'apaisement de
son esprit, apaisement si remarquable en cette
époque âcre et tourmentée! Quoi qu'il en soit,
si on commente la vie de du Bartas, par la lecture de ses vers, on trouve en lui un protestant
sans fanatisme, appartenant déjà à ce parti des
« politiques » qui, en assurant le trône du ioi
gascon, assura l'unité et la grandeur de la
France. Le protestantisme au seizième siècle fut
un mouvement complexe, où entrèrent des
éléments divers : l'esprit de liberté, un goût
honnête de la réforme nécessaire des mœurs et
de la discipline du clergé, mais où se joignit
bientôt, sous le coup de la persécution il est
vrai, une intolérance égale à celle de la Ligueet
un retour à une indépendance féodale dont devait souffrir la patrie. De ces éléments, du Bartas ne retint que les bons. La nécessité de la
réforme des mœurs surtout le fit huguenot ; en
réclamant la liberté d'examen, il en accordait la
juste contre-partie, qui est la tolérance; enfin,
il fut protestant monarchique, et nous ne devons pas oublier, quelles que soient nos opinions d'aujourd'hui,que la monarchie de Henri IV
fut le salut de l'unité française et aussi la pre-

mière aurore des libertés populaires. S'il fonda
une dynastie disparue, il fonda aussi, comme
disait le seizième siècle, la République de
France.
Ces opinions, ces sentiments de du Bartas,je
les trouve dans ses œuvres, auxquelles j'arrive
enfin, sans trop regretter de m'ètre laissé aller
à parler de l'homme et du citoyen, qui furent
purs et grands, avant de parler du poète.
L'œuvre de du Bartas, avec les poèmes de jeunesse et VOde sur la bataille d'tory, se compose
de deux poèmes, Judith et les Semaines, poème
d'un genre très particulier, didactiques, didascaliques, comme on disait alors, et épiques.
Grâce à l'introduction d'épisodes nombreux,
conformément à la poétique du temps, il y a
bien des choses dans ces poèmes, et ils nous
montrent une fois de plus ce que fut l'admirable éducation du seizième siècle, cette éducation des Rabelais et des Montaigne, profondément encyclopédique. Du Bartas, nourri de
l'antiquité grecque et latine, sachant toutes les
langues, probablement même l'hébreu, connaissant tout ce que son siècle possédait des
sciences, sans y être inventeur cependant
comme le fut Rabelais, ne perd pas une occasion de montrer son érudition, et par elle seule
son œuvre nous présenterait un grand intérêt.
Dans les Semaines, où il raconte la création,
tout en suivant la Bible dont il s'inspire sans
cesse, il se laisse voir en ses descriptions comme
un sincère chrétien, profondément ému par la
nature. Par cette émotion devant la nature, du
Bartas est déjà moderne. 11 était encore novateur
à son époque, par la façon hardie dont il se
séparait de l'école archaïque, toute hellénolatine, de Ronsard, cherchant, pour remplacer
la mythologie païenne, une inspiration poétique
exclusivement chrétienne. Ce n'était pas seulement là une question de rhétorique ou d'art :
la tentative avait une plus haute portée. L'antiquité, qu'il ne suffit pas de connaître, d'imiter
même, mais qu'il faut savoir comprendre en ce
qu'elle a d'élevé et de souverainement moral,
était pour les poètes de la cour pourrie des Valois un instrument de corruption.
C'est contre cette corruption que réagit du
Bartas, et dans cette réaction se trouve le secret
de son immense réputation, réputation qui fut
consacrée — comme l'a fait sagacemeut observer M. Pelissier dans son étude sur du Bartas
que je ne saurais manquer de signaler ici comme
la plus complète sur notre poète — réputation
qui fut consacrée, dis-je, parla noblesse de province et la bourgeoisie laborieuse, bien supérieures par la moralité de l'esprit et du caractère
à la cour, livrée aux intrigues, et au Paris de la

�Lou Viro-Soulèu

Ligue, affolé de perverses passions. Et non
seulement les Semaines du poète gascon, par
cette conception seule d'une poésie nationale,
chrétienne, sont supérieures à la Franciade,
mais encore elles montrent que c'est à la légère
qu'on nous refuse d'avoir la puissance nécessaire
à la poésie épique, car, dans les Semaines, le
sentiment épique se trouve à chaque pas, et on
le rencontre même dans la Judilii. Sur les traces
des anciens qu'il suivait en les combattant, par
un illogisme souvent heureux, du Bartas nous
fait pressentir Corneille. Je n'en veux pour
preuve que le monologue dialogué de Judith
quand elle quitte Béthulie pour tuer Holopherne, et que je vous demande la permission
de citer :
— Las ! pour faire un tel coup, ton bras a peu de
[force.
— Allez ! fort est celui que l'Eternel renforce.
— Mais, ayant fait le coup, qui te garantira ?
— Dieu m'a conduite ici, Dieu me ramènera.
— Et si ton Dieu te livre aux mains des infidèles ?
— Mort leur dieu, je ne crains les morts les plus
[cruelles.
— Mais quoi? tu soûleras leur impudicité ?
— Mon corps peut être à eux, mais non ma volonté !...

N'est-ce pas là, Messieurs, la grande allure
cornélienne, et ne croirait-on pas entendre déjà
s'exhaler l'âme sublime de Polyeucte? Ah! si
l'œuvre de du Bartas était tout entière de ce
ton, nous n'aurions certes pas besoin aujourd'hui de défendre sa mémoire contre l'oubli, et,
dans notre amour de notre patrie méridionale,
de forcer enfin l'opinion à reconnaître au moins
que le poète gascon ne mérite pas l'oubli d'où
nous le sortons...
A côté d'une tentative originale, de beautés
morales hautes et fières, d'un talent descriptif
qui, imitant l'antiquité, l'égale souvent, et qui
garde une note particulière, locale, personnelle,
il y a dans l'œuvre du poète des obscurités, des
recherches puériles, comme celle de l'harmonie
imitative poussée à l'excès, des brutalités, des
bizarreries. On dirait d'une montagne comme
l'Etna, couverte d'un côté de vertes prairies, de
nobles futaies, couronnée d'une flamme de
volcan, et de l'autre, envahie et gâtée par les
poussières et les scories du cratère... Du Bartas
n'avait pas de goût : c'est l'arrêt de Malherbe
qui en avait trop. C'est une belle chose que le
goût, et je ne veux pas en médire. Mais si on a
commis bien des crimes au nom de la vertu,
selon un mot célèbre, n'a-t-on pas commis
aussi quelques injustices au nom du goût ? La
critique qui s'attache trop à le défendre ne
s'arrête-t-elle pas à la forme d'une façon trop
absolue et trop étroite? Milton, dont le goût

71

n'est d'ailleurs pas pur de tcute tache, a su
reconnaître la haute inspiration de notre du
Bartas en reprenant sa tentative, en l'imitant
directement parfois.
Gcethe, qui, en sa qualité d'étranger, était
moins sensible que nous aux règles des maîtres
et professeurs de goût, n'a-t-il pas, ne tenant
compte que de l'inspiration épique de du Bartas,
déclaré qu'il le mettait au premier rang de nos
poètes? Nous n'en demandons pas tant pour
du Bartas. Nous voulons seulement qu'on accorde à sa mémoire ce qu'elle mérite d'attention
toujours, de respect et d'admiration parfois.
L'homme fut honnête, le poète fut souvent
inspiré. 11 a eu le sens des grands devoirs envers la grande patrie. Il a profondément ressenti
et aimablement célébré les beautés et les douceurs de la patrie restreinte, de la patrie gasconne. C'est assez pour justifier notre hommage.
Sous notre beau ciel bleu et pur, nous avons ce
bonheur de pouvoir, dans les constellations à
qui le seizième siècle donnait des noms de
poètes, distinguer et reconnaître toutes les étoiles, celles même qui n'étant que de seconde
grandeur, n'en ont pas moins un éclat doux et
vif à la fois, et qui charme nos yeux attentifs,
épris, avides de tout ce qui brille et éclaire les
astres comme les poètes...

C'est après le brillant orateur, le tour des
poètes.
M. Maurice Faure, de sa voix chaude et vibrante, dit ce sonnet :
A SALLUSTE DU BARTAS
PRÉCURSEUR DES FELIBRES
Où le français ne peut atteindre
souvent ]e gascon y atteint.
MONTAIGXK.

Revis, ô du Bartas ! poète magnanime,
Toi qui sus enchâsser saphirs et diamants
Dans le scintillement merveilleux de la rime
Dont tu fus le fidèle et somptueux amant.
Tu la fis rayonner d'une splendeur sublime,
L'embellissant d'un frais et riche vêtement
Dont tu pris les couleurs au trésor anonyme
Où vit l'esprit du peuple éternel et charmant,
Car tu pensais, ainsi que Montaigne, ton maître,
Que dans la langue d'oil, vibrante, doit renaître
L'âme des vieux parlers dont nous fûmes bercés;
Et c'est pour les garder immortels dans le temple,
Précurseur glorieux, que tu donnas l'exemple,
Français parlant gascon, Gascon parlant français !

�Lou Vìro-Soulm

7^

Un sonnet de M. Barracand est ensuite dit
par M. Elie Fourès. Le voici :
SALLUSTE DU BARTAS

Et dès lors sur le Pinde ils mirent la discorde.
Fiers tous deux, appuyés sur l'œuvre méritoire,
Ils prétendaient cueillir, d'un même et noble effort,
Le laurier vert qui garde à jamais la mémoire.
Aujourd'hui dans le faste et le même renom,
Leurs arrière-neveux mêlent leur double nom,
Ronsard n'est plus jaloux, du Bartas ne l'envie.
Et réveillés au bruit que l'on mène autour d'eux.
Ils s'accordent enfin, connaissant bien tous deux
La double vanité de l'Art et de la Vie.

Voici le sonnet provençal de M. SextiusMichel :
SALUSTO

DU

ROT

Dindonneaux d'Auch truffés
Aspic de Perdreaux
LÉGUMES .

SONNET

La Pléiade brillait au firmament du Nord,
Quand sous le ciel gascon, en deçà de la Loire,
Son astre se leva, si haut que tout d'abord
De l'illustre Ronsard il fit pâlir la gloire.

A

DEUXIÈME SERVICE

BARTAS

O grand ajustaire de rimo,
Du Bartas, quet'amave, enfant,
Quand regardavian sus li cimo
Li valènt pouèto d'antan.
Amave ta façoun sublimo
De troussa toun vers franchîmand.
Certo, preniés pas uno limo;
Aviès un ciseù flamejant.
Sabièu pas qu'ei muso gascouno
Aviès fa tambèn de poutouno,
Tu, lou rivàu d ou grand Rounsard.
Ah! sïèu urus en aquestoouro!
Lou Félibrige que t'ounouro,
Ounouro la patrio e l'art.

Ensuite a été servi un banquet plantureux :

Salade Russe historiée.
Buissons d'Ecrevisses
ENTREMETS

Bombes glacées
Ananas en branche
Pièces montées —Dessert, Café, Liqueurs
SERVICE DES VINS

Bourgogne, Pomard, Champagne CHquot

oir*
Après un très intéressant discours de l'émi.nent et aimable syndic de la presse parlementaire, M. Georges Niel, discours semé des plus
spirituelles anecdotes et des plus ravissants
souvenirs, M. J. Noulens a pris la parole en
l'honneur de Dastros :
SALUT A JEAN-GUILHEM DASTROS
Poète Gascon au xviie siècle,
Vicaire de Saint-Clar-en-Lomagne.
Puisque nous n'avons pu, dans nos pèlerinages
Aux tombeaux vénérés des poètes gascons,
Présenter, en passant, notre tribut d'hommages
Au vicaire Dastros, au chantre des saisons,
Inclinons-nous ici pour saluer son ombre,
Qui plane sur Saînt-Clar dans un brumeux lointain,
Nous le ferons, un jour, surgir de sa pénombre
Et sourire au soleil en soutane d'airain.

11 redonna la sève au verbe d'Aquitaine
Qu'illustrèrent jadis Arnaudet de Marsan,
Marcabrun le Gascon, Dias la châtelaine,
Qui tenait cour d'amour et lice à Samathan!
Sur un rythme à huit pieds, dans l'idylle et dans l'ode,
La muse de Dastros vibre comme un hautbois;
On peut la comparer à celle d'Hésiode,
Par le tour familier et vif de son patois.

MENU DU BANQUET D'AUGH
PREMIER SERVICE
Potage printanier à la Sévigné
Hors-d'CEuvre variés
Petites timbales Bohémiennes
RELEVÉ DE POTAGE

Saumons du Rhin, sauce ravigotte
ENTRÉES

Filet do Bœuf, sauce Marsala aux truffes
Pâté de foie gras de Gascogne, façon Strasbourg
Pintades désossées à la Demidoff
Tambon York-Cût à la gelée au Madère
Sorbets
SERVICE DES VINS

Madère, Sauternes, Saint-Julien, Saint-Estèphe

La langue de son coin est la langue sacrée :
Il veut que tout Gascon soit pour elle un amant,
Qu'on la garde toujours, limpide, inaltérée,
Rutilante de feux comme un vieux diamant.
Dans ses Quatre Saisons, Dieu, roi de la nature,
Met sa table, l'été, pour le pauvre et l'oiseau;
C'est pour eux que sa main fait tomber la glanure,
Qu'elle fait ricocher le grain sous le fléau.
Aucun pays ne vaut son pays de Cocagne!
Sî Dieu, du paradis fermant l'huis aux verrous,
Descendait ici-bas, il viendrait à Lomagne
Déguster, l'œil mi-clos, vins rouges et vins roux!
Quand Dastros rêve, au soir, sur le seuil de la cure,
C'est sans doute au moyen d'ajuster deux anneaux,

�Lou Viro-Soulèu

73

Discours de Maurice Faure.

dans l'histoire de la Révolution française, ce
n'est pas seulement par l'éloquence de leurs
orateurs ou la plume de leurs écrivains, c'est
encore, c'est surtout par l'héroïsme de ces enfants du peuple, qui, enflammés defamourde
la patrie, champions enthousiastes des principes de 1789, s'élevèrent, par la seule force du
courage et du caractère, jusqu'aux premiers
rangs de l'armée et conquirent glorieusement
l'immortalité en sauvant le pays de l'invasion
étrangère.
Admirable et sûr instinct de la démocratie
française! — Pendant que les orateurs formulaient à la tribune les idées nouvelles, pendant
que les législateurs les faisaient pénétrer dans
la loi, pendant que les clubs délibéraient, la
Nation, elle, avait merveilleusement compris
que les plus beaux discours, les lois les plus
parfaites, les résolutions les plus énergiques
n'aboutiraient en définitive qu'à une œuvre
stérile et sans lendemain, si, contre l'Europe
coalisée, la France républicaine ne se levait en
masse, protégeant à la fois de son épée libératrice et la Patrie et la Révolution.
Et l'on vit alors, — spectacle sublime et sans
précédent dans l'histoire, — des légions de
soldats improvisés sortir en quelque sorte de
terre et courir à l'ennemi envahissant de toutes
parts nos frontières.
Ah ! il n'était plus besoin alors, comme au
temps de la monarchie, d'avoir recours, pour
défendre le sol national, à des étrangers mercenaires ou à des milices enrôlées degré ou de
force par des raccoleurs de taverne ou de carrefour (car il faut dire, à l'honneur de la Révolution, que c'est elle qui a créé l'armée nationale).
C'était la France libre, la France émancipée
que les tyrans de l'Europe attaquaient; c'était
la France entière qui, volontairement et de tout
cœur, répondait à l'appel de la Convention
pour repousser, au chant de l'hymne national,
« cette horde d'esclaves, de traîtres, de rois
conjurés ».
A de tels hommes, il fallait des chefs dignes
d'eux : l'ancienne armée était désorganisée,
détruite en quelque sorte par la désertion d'un
grand nombre de ses officiers devenus les lieutenants du duc de Brunswick et les complices
des envahisseurs. La nécessité s'imposait de
créer, presque du soir au lendemain, des généraux capables de tenir en échec des tacticiens
déjà illustrés parla victoire, vieillis dans la vie
des camps et rompus à toutes les finesses de
l'art militaire.

Si, cette vieille et généreuse terre de Gascogne, s'est-il écrié, si votre vaillant département
du Gers ont marqué leur empreinte ineffaçable

Trouver, susciter, dans des conditions pareilles, des hommes à la hauteur d'une semblable mission, semblait tenir du prodige. Ce

La morale du Christ et celle d'Epicure,
De faire pénitence avec de bons morceaux.
En pratique il prenait, pour des hôtelleries,
Les châteaux d'alentour, et payait son écot
En compliments rimés, en fines railleries
Sur lui, sur son doyen, au nez coquelicot !
Dastros, en poésie, est plus osé qu'en chaire :
Il pique le mot gras, sans demander pardon,
Au risque de passer pour être le vicaire
Et le coadjuteur du curé de Meudon.
Doux réaliste, épris des terrestres merveilles,
11 aime l'alouette au vol et en pâté,
Les grappes de glycine et mieux celles des treilles :
Pour lui la fleur de vigne est la fleur de beauté!
Dans ses Quatre Eléments, le poète confesse
Qu'il est, comme le feu, l'adversaire de l'eau,
Dont il n'use jamais que pour dire la messe,
Que pour couper le vin qu'il offre à son bedeau.
Il plaint les buveurs d'eau, car ce liquide rouille,
Tout comme un fil de fer, les cordes du gosier;
11 plaint également le sort de la grenouille
Qu'il invite à quitter l'étang pour le cellier.
Il buvait en songeant à la vitre ogivale,
Où le Christ flamboyait dans ses chausses de feu,
Et croyait avaler, en vidant sa timbale,
Le velours vermillon des culottes de Dieu.
Dieu ne peut refuser indulgence au vicaire
Qui milite pour lui, son dogme, et ses autels,
Qui rime un catéchisme, en langue populaire,
Et berce, en l'adorant, Jésus dans ses noëls.
La muse de Dastros, paresseuse des ailes,
Laissant monter au ciel, morne et seul, le condor,
Rasait bas, en chantant, l'enclos et les tonnelles ;
Le chant ravit le cœur aussi bien que l'essor !
Je le vois, s'enivrant de l'air de la campagne,
Grapiliant comme un merle et comme lui sifflant;
Ce doux homme noir fut le merle de Lomagne,
Mais le merle phénix, appelé merle blanc.
Ainsi qu'Anacréon, que parfois il égale,
Quand il traduit la voix des champs et des halliers,
Dastros a célébré celle de la cigale ;
Acclamons donc en chœur l'aïeul des Cigaliers !

&lt;Jl\&gt;

Maurice Faure s'est levé à son tour et dans
une improvisation des plus entraînantes, il a
établi un éloquent parallèle entre les généraux
de la Révolution, originaires de la Gascogne et
du Dauphiné, dont les noms signifient dévouement, valeur et patriotisme.

�Lou Viro-SouUu

74

prodige se réalisa.,, et devant la France étonnée, devant le monde ébloui, apparut cette
brillante pléiade de jeunes capitaines, qui firent
preuve de qualités guerrières de premier ordre
et eurent en quelque sorte le génie spontané de
de la victoire.

Le jeune député de Valence a lu ensuite,
aux applaudissements de la foule, les magnifiques strophes de Clovis Hugues.
A

LA

VILLE

DE

LECTOURE

Salut, ville dix fois guerrière,
Nid d'aigles, berceau des géants!
Porte-glaive et porte-lumière,
Dompteuse des goufïres béants!
O toi qui, lorsque la Patrie
Défendait sa lande fleurie
En créant partout des héros,
Fis jaillir de tes flancs épiques,
Dans le vaste ouragan des piques,
Tout un groupe de généraux!
•

Bataille! bataille! bataille!
L'Europe, embouchant ses clairons,
Nous éclaboussait de mitraille,
Au galop de ses escadrons;
Le drapeau, misère étoilée.
Claquait au vent, dans la mêlée,
Comme aux sombres jours d'Attila...
Toi, montrant ton sein à la France,
Tu criais : « Je suis l'espérance!
a Veux-tu des vengeurs? frappe là! »
Elle frappa. Ce fut la gloire,
Et je la chante, stupéfait :
Tu fis sous les yeux de l'histoire
Ce que Rome et Sparte auraient fait.
Et cependant, l'aube sereine
Ne t'a point saluée en reine
D'un peuple soumis et tremblant,
Le jour où là-haut, dans la nue,
Ton ombre songeuse est venue
Se coucher sur le rocher blanc !
Sonnez, trompettes militaires!
Tu donnas, dès le premier pas,
Tes bataillons de volontaires,
Qu'enfiévrait l'appel du tambour.
Tu le vis, ô sainte martyre!
Fondre aux balles comme une cire
Fondrait aux flammes des volcans;
Puis, dans ta haute rêverie,
Tu pris un garçon d'écurie
Pour l'improviser roi des camps!
Lannes, c'est l'immense épopée,
Tonnant sous les cieux éblouis!
C'est la fortune de l'épée,
Au service d'un grand pays !
C'est la revanche de la foule !

C'est Je vieux monde qui s'écroule
Sous le prestige des guerriers!
C'est, pour la glèbe délivrée,
L'éclosion inespérée
Des épis avec les lauriers!
C'est la main de fer qui secoue
Les rois au seuil de leurs palais !
C'est Millesimo ! C'est Mantoue
Luttant sur un tas de boulets!
C'est Aboukir! c'est Saint-Jean d'Acre
C'est la victoire qui consacre
Le verbe ailé, le mot hardi!
C'est la gloire qui caracole
De Ratisbonne au pont d'Arcole,
D'Abensberg au pont de Lodi !
C'est la loyauté calme et rude,
Méprisant les fastes du char!
C'est le devoir sans servitude!
C'est la fierté devant César!
C'est la consigne! c'est la règle
Qui ne consent à fêter l'Aigle
Que pour humilier les Lys!
C'est l'honneur qui rêve, ô chimère!
De laver le sang de Brumaire
Dans l'or des soleils d'Austerlitz.
Maïs puisque l'univers envie
Ta tragique fécondité,
Voici Banel et Subervie
Avec la gloire à leur côté!
Voici Soulès! voici Legenge !
Voici Laterrade qui venge
Les drapeaux battus par les vents!
Voici la phalange guerrière
Qui couronne ton front de pierre
Comme avee des lauriers vivants!
Et quelles nobles destinées!
Grâce à tes fils victorieux,
Tu tonnes sur les Pyrénées,
Autour du sommeil des aïeux;
En ta modeste renommée,
Avec la gloire et la fumée,
Tu planes dans le ciel ouvert...
Qui sait, ô secrets de l'espace!
Si tu n'es pas le vent qui passe
Sur les coteaux de Champaubert?
Qui sait, ville simple et superbe
Si ton âme qui s'envola
Ne frémit pas dans les brins d'herbe
Sur les plateaux de Stradella?
Qui sait si parfois, quand la lune
Argenté, au bas de la nuit brune,
La feuille errante du bouleau,
Tu ne t'en viens pas, toute seule,
Rêver du passé dans la gueule
Du vieux lion de Waterloo?
Reste petite, mais sois fière :
Les peuples sont vaillants et forts,
Quand ils respectent la poussière
Des ancêtres qui sont bien morts ;

�Lou Viro-Soulèu

Et c'est pourquoi le pauvre barde,
Heureux d'arborer ta cocarde.
Oubliant un peu ses pipeaux,
Te fait, devant l'aube dorée,
Chanter par la lyre sacrée
Et saluer par les drapeaux !

A propos du bourgmestre Van Tienhoven,
Albert Tournier a porté un toast à la Hollande
qui se montra toujours si hospitalière pour les
victimes de nos discordes politiques et religieuses : « Puisque nous sommes rassemblés
pour fêter le souvenir d'un poète, qui fut aussi
un vaillant soldat huguenot, je tiens à rappeler que le grand philosophe Pierre Bayle, le
plus illustre des enfants du vieux comté de
Foix, trouva à Rotterdam un asile sûr, après la
révocation de l'Edit du Nantes, où il put vivre
et penser. »
M. Van Tienhoven a répondu très éloquemmentdans un discours qui a vivement ému les
auditeurs.

FÊTES PYRÉNÉENNES
1° Fêtes Bigourdanes.
Les Félibres et les Cigaliers ont été accueillis
à la gare de Tarbes par des discours du maire
de Tarbes, de M. le Président de la Société
académique des Hautes-Pyrénées, de M Paul Labrouche; ils ont été conduits devant la maison
natale de Théophile Gautier, où M. CandelléBeyle, procureur général à la cour de Nîmes, a
prononcé une charmante allocution et M. Paul
Lavigne une délicieuse poésie. De là on s'est
rendu dans l'admirable jardin Massey où était
organisé le banquet dont voici l'original et
pantagruélique menu.
MÉNUT
GARUURO
Coechos d'auco enclàuétados.
Pech de ma, sausso à la Félibre.
Pourets a la coquelo.
Filet de bouéu dou cot d'Aspi.
Camot d'Aussu à la Lannomouzino.
Ensalado Bigourdano.
Tarrocs de glas de Tucorouyo pingourlats.
Couquetos, Tarteletos, Milhassous.
Persegue de Maubezi.
Arrasims de Castetbielh.
Mirocoustous de Sent-Sabi.
Peros de ïroumpobaylet.
Arragos de Campa.

75
BIS :

Peyriguero bielh. Madira hero bielh.
Moutou d'Armalhac.
Champanho tourrat.
Café Ayguo de bito 1870.
Ayguo dons mounges.

Après le toast de M. lé Maire de Tarbes, le
marquis de Cardaillac a rappelé la figure de
d'Artagnan et Albert Tournier, celle de Barère
de Vieuzac, député des Hautes-Pyrénées à la
Convention nationale et membre du Comité
de Salut public. « L'homme politique fut discuté; mais nous n'avons guère à nous préoccuper aujourd'hui de l'homme politique dont je
n'ai pas à scruter la conscience et que nous
abandonnons d'ailleurs à toutes les controverses. Mais puisque j'ai la bonne fortune de
me trouver assis à côté de l'un des avocats les
plus distingués du barreau de Tarbes, mon
vieil ami Sabail dont la famille fut alliée à celle
de Barrère, j'ai tenu à saluer le souvenir de ce
Félibre et de ce Cigalier du xvm° siècle qui
écrivit avant la Révolution des vers bigourdans pleins de fraîcheur, et fit l'éloge du
poète Goudouli devant l'Académie des Jeux
floraux de Toulouse; et puisque son nom est
aujourd'hui prononcé publiquement pour la
première fois, dans sa ville natale de Tarbes,
j'aurai encore l'audace de rappeler qu'il fut, à
une heure terrible de notre histoire, l'interprète
vibrant des sentiments delà nation française et
de la Convention nationale, auprès des héroïques soldats de la Révolution. »

On s'est ensuite rendu devant le monument
de Théophile Gautier.
Voici le beau discours qu'a prononcé M. Henry
Fouquier à Tarbes.

Discours de M. Henry Fouquier.
Dans une des plus belles pièces de ce recueil
exquis intitulé Emaux et Camées, où Théophile
Gautier, maître de sa forme, a accumulé les
chefs-d'œuvre de poésie, il nous dit la «coquetterie posthume » d'une jolie femme qui veut
rester jolie dans la mort, ordonne qu'on la
farde avant de la mettre au cercueil et qu'on la
revête de ses plus brillantes toilettes. Vaines
précautions, hélas ! Car la beauté ne se survit
pas à elle-même et le corps de l'homme disparaît vite dans le néant... Mais, en compensation de cette dure et inexorable loi, les hommes
de bien, de talent et de génie peuvent avoir
une espérance plus haute, une « coquetterie

�76

Lou Viro-Soulèu

posthume » plus sûre, en comptant que la justice de leurs contemporains leur ouvrira et leur
assurera l'immortalité. Cette heure de !a justice
est venue pour Théophile Gautier. Elle est venue un peu lentement peut-être, mais pleinement, sans discussion et sans réserve. Nous ne
faisons ici, dans le pieux hommage que nous
rendons au poète, que consacrer l'universelle
admiration des lettrés et des artistes pour un
de ceux qui fut parmi eux un des plus grands,
des plus parfaits et des plus impeccables...
Cet hommage, Messieurs, a ceci de particulièrement touchant qu'il réunit d'une façon
étroite et directe ceux qui l'ont aimé à ceux qui
l'ont admiré, ceux qui l'ont connu dans l'intimité journalière à ceux qui ne savent de lui
que ses écrits : sa famille, en un mot, et le public. Le beau buste que nous venons de découvrir est, en effet, de sa fille, Mmo Judith Gautier.
Aussi ce marbre définitif a-t-il à nos yeux une
valeur singulière. 11 ne nous rappelle pas seulement les traits superbes de celui qu'on appelait familièrement Théo, d'un mot qui évoquait
l'idée de quelque dieu païen, plein de force et
de sérénité : il fixe encore par son expression
grave, un peu triste, le souvenir plus intime et
plus doux d'un homme bon entre tous, du travailleur résigné et tendre, qui vola lui-même
quelque chose à sa gloire pour satisfaire à son
cœur, et qui, pendant trente ans, sacrifia plus
d'un rêve d'artiste et ajourna plus d'un chefd'œuvre — le Capitaine Fracasse, par exemple
— pour obéir, avec la conscience qu'il mettait
en toutes choses, aux nécessités qu'il avait
acceptées, et qui ne lui furent tolérables que
parce que sa grande honnêteté en avait fait des
devoirs...
La bonté, Messieurs, la bonté active et vaillante, est le premier trait et comme le fond
essentiel de l'âme de Théophile Gautier. Permettez-moi de la mettre avant même le talent
ou le génie! Elle explique, d'ailleurs, comment
son existence, un peu orageuse en ses débuts,
s'écoula uniforme et sans aventure, jusqu'au
jour de sa mort trop hâtive, dans un labeur
constant, varié plus qu'interrompu par ces
heureux voyages auxquels nous devons les
livres descriptifs les plus parfaits que possède
notre littérature française. Deux fois méridional,
appartenant un peu aussi, par le voisinage, à
cette Espagne qu'il a si merveilleusement dépeinte à nos yeux en ses beautés diverses, Théophile Gautier était né à Tarbes, d'une famille
du Comtat. Sa race et sa naissance furent sans
doute pour quelque chose dans le double caractère de son génie. La Provence lui donna le
sens admirable de l'harmonie hellénique, qui

fait de lui un classique : il reçut de votre ciel,
de votre sol, de vos montagnes, de la tradition
espagnole, à laquelle Victor Hugo après Corneille dut tant, le don du pittoresque, le goût
de la couleur, l'instinct des audaces heureuses,
l'allure cavalière de son imagination, qualités
si naturelles en lui qu'on peut se demander
jusqu'à quel point le mouvement romantique
fut nécessaire pour lui ouvrir des chemins où
il marcha d'un pas tellement assuré qu'il semblait frayer la route et non pas y suivre un
maître!
Le romantisme, d'ailleurs, dans sa première
poussée, violente, excessive et droite à la fois,
n'est plus qu'un souvenir aboli. Son exclusivisme intolérant, répondant, à l'heure de la bataille, à un autre exclusivisme plus intolérant
encore, a disparu par le fait même des hommes
qui furent ses premiers chefs. Le génie ne brise
pas les murs étroits d'une école pour s'enfermer
dans les murs tout aussi étroits d'une autre
école. Il ne jette pas au vent les règles d'une
rhétorique pour en composer une nouvelle. Il
vit par la large compréhension du passé, par
la possession pleine de toutes les traditions,
dont il s'assimile le meilleur, par la liberté, qui
est son élément naturel, comme le plein air et
l'espace sont celui des aigles. Ne laissons pas
dire que des hommes comme Hugo ou Gautier
furent les hommes d'une école. Ce serait les
faire moins grands. Oublions même les paroles
imprudentes pendant la lutte libératrice. Après
les batailles littéraires, comme après les guerres
civiles, l'oubli vient, la paix s'établit, la part
de la tradition et la part du progrès se font naturellement. L'Olympe littéraire ne connaît et
n'accueille que des dieux réconciliés. Hugo y
rêve sous le même laurier que Virgile, et il a
reconnu déjà que les roses de Sâron fleurissaient, embaumées, sur les pas de Racine...
Cette compréhension de la beauté universelle
sous des formes diverses, Théophile Gautier la
possédait, d'ailleurs, au plus haut degré. Critique d'art, il refusait de choisir entre Ingres et
Delacroix, admirant la fougue et la couleur de
celui-ci, mais déclarant que la majesté et l'éloquence de celui-là pouvaient se passer du prestige du coloris.
Au retour de la Grèce, le souvenir du Parthénon le rendait presque sévère pour le pittoresque de la romantique Venise. Esprit pondéré, épris de clarté et d'harmonie, amoureux
de la forme pure que l'idéal fait chaste jusqu'en
sa nudité, Théophile Gautier ne pouvait être de
ceux qui appauvrissent l'art et diminuent ses
j ties en choisissant trop parmi ses chefsd'œuvre. Ceux qui, comme lui, aiment la vie,

�Lou Viro-Soulèu

la vie de l'esprit comme celle de la matière,
l'aiment en toutes ses manifestations. Poète du
soleil, voyageur enthousiaste en Andalousie, en
Afrique, aux bords du Nil, qu'il repeupla et fit
revivre dans son Roman de la Momie; \azzzrone à Naples, Turc à Constantinople, ne sut-il
pas admirer la Russie glacée sous son manteau
blanc de neige, et jusqu'à Londres encapuchonnée de brouillards? Un tel homme ne s'enferme
pas dans des admirations étroites ou dans des
haines injustes. Certes, je crois à la sincérité de
son romantisme de la vingtième année. Je comprends les colères outrées et généreuses qui
grondèrent en lui, en 1830, quand il entendait
nier, vilipender, insulter le génie du grand
poète qui était son maître et son ami. Mais
déjà étaient en lui les germes de l'apaisement
futur; et qui sait si dans son livre des JeunesFrance, défi gouailleur et charmant jeté aux
classiques, à l'Académie et aux « bourgeois »,
qui sait si son bon sens ne mettait pas déjà,
sous la forme d'une ironie supérieure dont il
gardait encore le secret, des réserves et des
limites à la révolution qu'il voulait triomphante
parce qu'il pressentait qu'elle serait bientôt
assagie?
Cette révolution, Théophile Gautier s'y jeta,
du reste, avec l'ardeur de sa jeunesse et ses
enthousiasmes de fils du Midi. Il vivait alors
dans ce cénacle d'élite qui a rendu célèbre
l'habitation commune de l'impasse du Doyenné.
On y exterminait en paroles ardentes les Philistins. On y travaillait, ce qui est mieux, à
forcer leur admiration. Ce furent les années les
plus heureuses du poète, que l'insouciance de
la jeunesse laissait tout entier à son art. C'est
l'époque à'Albertus, de la Comédie de la
Mort, de cette Mademoiselle de Maupin, dont les
audaces ont été dépassées, mais dont le talent
n'a pas été égalé. Si cette œuvre, d'un style
étincelant et pur à la fois, ayant, comme le diamant, la fermeté et l'éclat, avait besoin d'être
défendue, je demanderais à M. Renan de nous
répéter que la beauté vaut la vertu... Or,
pourrait-on dire que ce que la passion y a
d'excessif disparaît pour le lecteur devant la
grâce et la splendeur de son expression même?
Le culte du beau est si bien dans le cœur du
poète qu'il se dégage du détail de l'aventure,
rayonne au-dessus d'elle et l'ennoblit, comme
l'idée abstraite du Dieu plane au-dessus de
l'idole imparfaite. Ce furent là les œuvres conçues dans la joie, gardant à tout jamais le beau
sourire de la jeunesse, assurant à leur auteur —
prose ou vers — le premier rang parmi nos
poètes, nous permettant de détacher pour lui
une branche du laurier de Hugo et de Lamar-

11

tine et une rose de la couronne de Musset...
Mais ils sont rares, ceux qui ont eu la fortune
heureuse de pouvoir vivre leur vie entière avec
la première maîtresse, avec la muse de la Jeunesse! Si Théophile Gautier resta toujours
poète, écrivant Emaux et Camées, œuvre parfaite, écrivant vingt nouvelles, dont quelquesunes, comme Spirite et Avatar, sont comme
gonflées et débordantes de poésie, il dut sacrifier sa fantaisie aux nécessités et aux devoirs de
l'existence, et se laisser attacher pendant trente
ans à la glèbe du journalisme. A la Presse,
d'abord, puis au Moniteur universel, il devient
critique d'art et de théâtre, bientôt critique
officiel, j'emploie ce terme exprès pour pouvoir répondre de suite à certaines réserves
qui ont été faites à propos de cette partie de l'œuvre de Gautier. On a dit de Gautier
que, s'il avait été un critique disert, savant,
toujours élégant de style, il n'avait pas été un
critique indépendant. Certes, il reconnaissait
lui-même qu'il n'avait pas au journal officiel la
bride sur le col. Mais la seule consigne qu'il
ait acceptée jamais était celle d'être facile et
bienveillant, et si cette consigne put coûter
quelque chose à son esprit, qui était des plus
vifs et des plus mordants, en revanche elle
satisfaisait son cœur. Peintre dans sa jeunesse,
resté peintre toute sa vie, d'une façon intermittente, il avait gardé des amitiés nombreuses
dans le monde des arts. 11 savait les difficultés
de l'existence des artistes, le tort qu'eût pu
faire à un débutant une critique un peu sévère,
et il lui était doux de satisfaire, en se rappelant
la consigne de bienveillance, la naturelle bonté
qui était en lui. Sa tournure d'esprit, d'ailleurs,
le poussait à admirer plus qu'à critiquer.
Mais si, en tous cas, il manqua de liberté
pour le blâme, il sut garder l'indépendance
pour la louange qu'il tenait pour méritée.
Quand il fit, sur la commande du gouvernement, le tableau de la poésie du siècle, il mit
à la tête des poètes, sans restriction, V. Hugo :
et V. Hugo était à Jersey et venait d'y composer les Châtiments... Dans une autre occasion,
ayant à parler à'Hemani, il envoya, avec son
article, sa démission, donnant au ministre le
choix de publier l'un ou d'accepter l'autre.
C'est également une appréciation incomplète
du caractère de Gautier, une méconnaissance
de sa vie qui ont pu le faire représenter comme
ayant appartenu avec passion à un parti. Légitimiste d'origine et de tradition, il avait cru
que l'empire avait apporté à la France un ordre
définitif et une grandeur assurée. Il se rallia
donc au pouvoir dont il ne fut pas le courtisan.
L'ami d'une princesse aimable, qui recevait

�78

Lou Viro-Soulcu

chez elle des hommes distingués de tous les
partis, eût été, en tout cas, un courtisan maladroit et qui se trompait de porte. Quand
l'empire tomba, si Gautier garda une fidélité
toujours honorable envers les personnes, il se
montra reconnaissant à la République, qui, sur
la demande de M. J. Ferry, lui conserva sa situation, si bien qu'il disait volontiers avoir
plus reçu de ceuxqui ne lui devaientrien que de
ceux qui lui devaient quelque chose.
Un sentiment plus haut, d'ailleurs, s'empara
de l'âme de Gautier devant les malheurs de la
patrie. Il vint s'enfermer dans son cher Paris
assiégé : il vint braver le bombardement dans
sa petite maison de Neuilly, dans cette maison
chère à son cœur, arche de Noé pour les animaux qu'il adorait, toujours ouverte à ses
amis. Là, il souffrit de toutes nos angoisses, ne
pensant plus qu'à la patrie. Lisons ses Tableaux
du Siège. Ce n'est pas la main d'un artiste impassible qui les a écrits; c'est la main d'un patriote qui a montré aux vainqueurs d'un geste
tragique et superbe, sur la place de la Concorde,
la statue de la ville de Strasbourg sous le voile
de deuil qu'on n'oserait pas lui arracher!
Si certaines violences de langage de Gautier
dans sa jeunesse ne furent que les joyeuses
exubérances, que les paradoxes voulus de la vie
d'atelier, combien est moins fondée encore la
légende de l'impassibilité de son âge mûr!
L'impassibilité morale n'a, du reste, jamais été
qu'un masque sur le visage du grand artiste.
Il n'y a pas de puissance créatrice sans les convictions de l'esprit ou les émotions du cœur.
S'il plut parfois à Gautier de montrer quelque
dédain pour ce qui passionnait les hommes autour de lui, je puis affirmer, l'ayant connu,
qu'il se passionnait à son tour pour ses devoirs, ses affections, son art, sa patrie. La capitulation de Paris faillit le rendre fou de
douleur, et il ne s'en releva jamais. 11 eut même,
qui l'eût cru d'abord? un chagrin vif de n'être
point de l'Académie! Sa place y était marquée,
quand il n'eût écrit que le Capitaine Fracasse,
le plus merveilleux monument de style élevé de
nos jours à la gloire de la belle langue française.
Un académicien, à qui je causais un jour de
ce grand écrivain condamné au quarante et
unième fauteuil, me répondait plaisamment :
« Mais, entré chez nous, Gautier eût été capable de finir le Dictionnaire!... » Grand lecteur
de dictionnaires, en effet, se vantant à bon droit
de posséder trente mille mots, mais des mots
qu'il savait faire obéir, aussi bon ouvrier que
grand artiste, Gautier, en qui il y avait un incontestable fonds d'imprudence naïve, fut encore la victime de la légende. Le gilet d'Her-

tiaui, le gilet rouge ou le pourpoint de cette
soirée, disait-il avec mélancolie, je l'ai mis une
fois, et on veut que je le garde toute la vie !
L'Académie, au moins, sut regretter d'avoir
trop tardé. Quand Gautier mourut, dérogeant
aux usages, le secrétaire, Camille Doucet, témoigna publiquement le regret, je dirais presque le repentir, que l'Académie n'eût pas
ajouté à la gloire du grand styliste et de l'impeccable poète...
Cette gloire, Messieurs, il n'y manque plus
rien aujourd'hui. Elle est moins assurée encore
par le marbre ou le bronze que par l'admiration
des lettrés. Votre grand compatriote a reçu la
maîtrise indéniable et définitive contre qui rien
ne prévaut. Ce n'est même pas un hommage
nouveau que nous venons lui apporter ici... Il
nous a seulement paru bon, à nous qu'on accuse quelquefois d'avoir pour nos langues du
Midi un amour trop exclusif, de montrer combien nous savions admirer un incomparable
écrivain français né dans le Midi, et exclusivement écrivain français. Et puis, incertains que
nous sommes de l'au-delà du tombeau, il nous
a plu de rêver que le poète pourrait peut-être
entendre la louange des poètes et s'y complaire,
et que lui, qui n'ignorait rien de l'Hellade, se
rappellerait que, pour les Grecs, la cigale était
le symbole de l'immortalité...

Après ce discours, M. Armand Silvestre est
venu lire ses vers. A son apparition sur l'estrade, il a été salué par les bravos répétés de la
foule, et, la lecture terminée, c'est une ovation
qui lui a été faite. Comment vouliez-vous que
la foule ne fût pas gagnée par la beauté de pareils vers :
A

THÉOPHILE

GAUTIER

I
Ainsi qu'au firmament un astre solitaire,
Vers les zéniths que l'aigle emplit de son essor.
Plus loin que l'horizon et plus haut que la terre.
La gloire du poète ouvre ses ailes d'or.
Comme celle du jour sa lumière féconde
Verse sur les moissons la splendeur des étés.
Et son rayonnement qui descend sur le monde
Met au front des élus de nouvelles clartés.
Que l'orgueil des Midis s'éteigne dans l'espace,
Et qu'au fond du ciel bleu comme la fleur du lin,
Toute flamme pâlisse et toute étoile passe,
La gloire du poète est l'astre sans déclin.
Devant son vol vermeil, devant son vol sonore,
La nuit et le silence ont fui l'immensité.
La gloire du poète est l'immortelle aurore
Qui sonne les réveils de l'immortalité.

�Lou Viro-Soulèu

II
Théophile Gautier, cette gloire est la tienne,
Fils auguste des dieux parmi nous descendu,
Pour réchauffer, au feu de ton âme païenne,
De l'antique Beauté l'amour longtemps perdu.
Toi, dont le front pareil aux montagnes sacrées
Qu'un beau mythe faisait les colonnes cfu ciel,
De l'Olympe portait les gloires restaurées,
Dont la lèvre d'Hymète avait sucé le miel,
Doux Atlas soulevant sur tes larges épaules
Le monde que la lyre avait sacré divin,
Laurier de l'Hélicon parmi nos fleurs des Gaules,
Poussant ta noble sève ainsi qu'un rouge vin;
Rabelais par le rire, et par le rêve Homère,
Toi qui, morose ou gai, n'adoras que le Beau,
Toi qui de l'idéal poursuivant la chimère,
En emporta le mal jusque dans le tombeau.
Ouvrier dédaigneux de toute œuvre fragile
Qui, dans ces temps hâtifs, à l'art sacré pervers,
Ne laissant que tes pas s'empreindre dans l'argile,
Sculpta dans le Paros le moindre de tes vers,
Dont le génie avait pour frère le courage
— Beau souvenir parmi des souvenirs amers —
Gautier, toi qui restas, bravant le même orage,
Fidèle au grand proscrit assis le long des mers ;
Qui plus tard, à l'appel déjà vaincu des armes,
T'enfuis malgré l'effort de cœurs hospitaliers,
Quittant l'exil fleuri pour la patrie en larmes,
Prendre ta part du deuil sanglant de nos foyers.
Délivrée aujourd'hui, ton âme fraternelle
A quitté le chemin des terrestres douleurs,
La gloire du poète ouvre l'or de son aile
Sur ton front radieux et couronné de fleurs.
Cette pierre où tes traits ont mis leur harmonie
Est signée, ô Gautier, de ton nom triomphant,
De filiales mains qu'anima ton génie,
T'ont fait dans cette image à jamais revivant.
Enfant du ciel antique et d'une race élue,
Et qui de quelque honneur mêlas notre destin,
Comme aux pieds d'un autel un peuple te salue,
Gautier, fils du Soleil, gloire du sang latin !

Le succès a également été très grand pour
Félix Gras qui avait envoyé une poésie provençale au nom des Félibres d'Avignon. Le prochain numéro du Mois Cigalier publiera ces
strophes vibrantes.
Après une merveilleuse excursion à Bagnèresde-Bigorre, à Argelès dont les casinos ont tenu
à honneur de fêter le passage des Félibres et des
Cigaliers en leur donnant le spectacle.des danses
locales, on a rendu hommage à d'Espourrins, à
Saint-Savin où Henry Fouquier, plus en verve
que jamais, a dit les mérites poétiques du
Théocrite des Pyrénées, et où Mounet-Sully,

79

dans le plus admirable décor.;qui se puisse
rêver, a dit magistralement la Chanson des
Epèes du président d'honneur de la Cigale,
M. Henri de Bornier. Les touristes ont visité
ensuite en groupes dispersés Adast, Luz, SaintSauveur, le Cirque de Gavarnie pour se rendre
ensuite à toute vitesse dans le Béam.

2° Fêtes Béarnaises.
Discours de M. Faisans.
Messieurs,
La ville de Pau vous souhaite la bienvenue;
elle vous remercie d'avoir bien voulu vous arrêter quelques heures chez elle, bien qu'elle ne
pût vous offrir l'occasion d'inaugurer un buste
ni même une plaque commémorative. Avec
votre instinct d'artistes et de poètes, vous avez
senti que les Félibres et Cigaliers avaient le
devoir de saluer la mémoire de Gaston Phcebus,
de Marguerite et de Henri IV. La vieille terre
de Béam qui tient une si grande place dans les
fastes méridionaux ne pouvait être indifférente
à ceux qui font profession d'honorer toutes les
gloires méridionales.
Il y a trois siècles, Henri IV, roi de droit depuis un an, guerroyait dans les plaines de Normandie, à la tête de vaillants soldats qui étaient
nos ancêtres communs. Deux ans plus tard,
Paris lui ouvrait ses portes, et dès ce jour
(nul ne l'ignore de Bayonne à Marseille), la
France étant annexée au Midi. C'est une date
mémorable, et qu'il vous faudra bien, puisque
la mode est aux centenaires, nous aider bientôt
à marquer par une éclatante commémoration,
car dans l'histoire des Empires jamais conquête
n'a été plus durable. Le Midi conserve aujourd'hui ses positions d'il y trois cents ans. N'entendons-nous pas encore quelques esprits chagrins se plaindre de sa puissance d'absorption ?
Le Midi, disent-ils, est partout, il prend tout,
il tient tout, il encombre tout, il règne en
maître dans les lettres et dans les arts. C'est vous
que l'on vise, Messieurs, vous, qui par la puissance de l'intelligence et le seul rayonnement
de l'esprit, gardez la conquête de Henri IV et
maintenez la suprématie méridionale.
Si nous autres, gens de Pau, nous ne nous
piquions de mettre toutes choses au point et de
ne jamais risquer une exagération, nous répondrions que cette royauté dont on vous fait un
crime est une royauté légitime; car c'est de
nous, les fondateurs de la dynastie, et avec

�8o

Lou Viro-Soulèu

notre consentement, que vous la tenez. Le
Béarnais ne marche plus guère à la conquête de
Paris. Il est ailleurs. Son humeur aventureuse
l'a lancé aux quatre coins de l'horizon. Tantôt
il va par groupes à Buenos-Ayres, dans la Louisiane, en Californie, où il fonde les colonies
françaises les plus prospères, tantôt il mène
seul ses chèvres à travers le monde, ou entreprend les métiers les plus variés. Cuisinier chez
le Sultan de Zanzibar, agent matrimonial chez
les Mormons, maréchal ferrant d'une tribu
cosaque, journaliste au Cap, il lui arrive même
de conquérir encore des trônes, en Suède et en
Ethiopie, mais il excelle surtout à perfectionner
les animaux domestiques, et on le rencontre,
portant le fer dans les sources de la vie, comme
a dit un homme du Nord qui reculait devant
le mot propre, et opérant les veaux en Auvergne, les rennes au Spitzberg, les chameaux au
Caire, les coqs en Angleterre, les éléphants à
Bombay, et toute l'arche de Noé chez Barnum.
On n'est pas sûr qu'il n'a pas découvert l'Amérique cinq cents ans avant Christophe Colomb,
et les astronomes seuls seront étonnés lorsque,
pénétrant dans la lune, ils s'apercevront que la
coiffure à la mode est le béret, et que T&gt;iii
Bibani est le juron national.
Comment, avec des dons et destins si divers,
aurait-il encore eu le loisir de songer à la succession de Henri IV? On dirait vraiment que, la
Ligue dissoute, il a considéré son rôle historique comme terminé. 11 laisse à Paris son roi
que sa grandeur attache au rivage et poste des
sentinelles pour la garde de la place; c'est à
vous, Messieurs, qu'il a confié les clefs, et certes
elles ne sauraient être en de meilleures mains.
Vous avez donc raison, Félibres et Cigaliers,
quand vous venez chez nous, pour nous rappeler nos vieilles gloires un peu trop oubliées.
Vous restituez au patrimoine commun des richesses ignorées, comme un conservateur rendrait à son musée d'anciennes toiles perdues
dans les greniers et dont la poussière des siècles aurait terni la magistrale couleur. Aussi
qu'on ne vienne pas nous jeter à la tête cette
absurde accusation, qu'avec ces résurrections
vous courez le risque de porter atteinte à
l'unité nationale. Nos pères de 89 ont pris des
fragments de tous les métaux de France pour
élever une statue à la Patrie. Ils les ont jetés
dans la grande fournaise révolutionnaire où la
fusion s'est faite au bruit de la canonnade de
Valmy. Et le métal a coulé si pur, si parfaitement homogène que toute trace d'alliage a
disparu. Dans quelques parties, il est vrai, la
statue rend, sous le doigt qui l'interroge, des
vibrations plus sonores. C'est qu'on touche là

le pays des Cigaliers et des Félibres; mais là,
comme ailleurs, la réponse est la même :
« France ». Elle ne diffère des autres que par
sa résonance plus forte et son timbre plus
joyeux.
Nous n'éprouvons, pour notre part, aucun
scrupule à nous détacher quelques instants de
la grande famille qui, hier, s'associait tout
entière à l'hommage que vous rendiez à Théophile Gautier, ce maître ciseleur en langue
française, pour nous réunir en cercle intime,
entre proches parents. Notre plaisir est si vif
qu'il y aurait mauvaise grâce à nous blâmer.
Nous allons entendre enfin, de la bouche des
poètes eux-mêmes, cette merveilleuse poésie
née chez nos frères du Sud-Est et qui s'est envolée d'un si puissant cou d'aile qu'elle a déjà
fait le tour du monde ; et puis vous nous
direz ce qu'on pense chez vous de notre Henri,
du vert-galant, qui regretterait bien, s'il était
des nôtres, de ne pouvoir offrir, ce soir, à votre
Vénus d'Arles, l'hospitalité de son château. A
leur tour nos poètes vous conteront Navarrot.
Ils se sont levés, de tous les coins du Béam, se
disputant l'honneur de vous faire entendre leurs
chants ; nous vous les aurions présentés tous,
si le souci de vos convenances ne nous avait
obligés à faire une sélection; mais la gerbe que
nous vous offrons vous permettra d'apprécier
la valeur de la pléiade. Vous allez, dans ces
vers, reconnaître une langue sœur des vôtres;
nous serons heureux et fiers si vos applaudissements nous témoignent que vous reconnaissez la même fraternité dans le génie.
&lt;yiV&gt;

Après le discours de M. le Maire de Pau, les
poètes béarnais couronnés par la Société des
sciences, lettres et arts des Basses-Pyrénées ont
dit de très beaux vers. C'étaient MM. Auguste
Peyré, d'Oloron ; M. Adrien Planté, maire
d'Orthez, ancien député, l'aimable et érudit
auteur de Saint-Sébastien et de la Vis bi^antine
au vi° siècle; M. l'abbé Labaig-Langlade, curé
de Momas ; Antonin Montaut, d'Oloron ; Henri
Pellisson, d'Arette ; Jean Palay, de Vie, et
Daniel Lafore, d'Orthez.
M. Paul Arène, président d'honneur du
Félibrige parisien, a improvisé le discours suivant au milieu des applaudissements de l'assistance :

Discours de M. Paul Arène.
Messieurs,
Mon ami Albert Tournier m'ayant fait l'agréable surprise — ou la malicieuse plaisante-

�Lou Viro-Soulèu

rie — d'annoncer que je venais à Pau muni
de pleins pouvoirs, comme ambassadeur extraordinaire auprès de votre roi Henri, de notre
reine Jeanne, souveraine idéale des Cigaliers
et des Félibres, je n'aurai pas la mauvaise grâce
de me dérober à une aussi galante mission.
J'essayerai de m'en acquitter de mon mieux,
brièvement et familièrement, à la provençale!
Ce me sera facile au milieu d'un décor à ce
point chevaleresque, à quelques pas de ce château que bâtit Gaston Phcebus, plein de souvenirs de courtoisie amoureuse et de gloire,
qui vit naître le Béarnais, et où, dans le calme
des belles nuits, souriante comme quand elle
accueillait les penseurs et les poètes à sa cour,
ou mélancolique comme après Pavie, erre encore l'ombre charmante de la première des
Marguerites.
En m'excusant donc de retarder — et pour
quelques minutes seulement — le discours attendu et dont il est facile de prévoir la haute
portée historique et philosophique de notre
éminent et vaillant compagnon de pèlerinage,
Pierre Laffitte, permettez que je vous présente
mes lettres de créance et vous expose le sujet
de cette chimérique ambassade au sérieux de
laquelle, entre nous, je commence à croire.
Henri et Jeanne eurent tous les deux ce rare
destin d'être aimés du peuple pendant qu'ils
vivaient, et ce bonheur plus rare encore d'être
aimés davantage après leur mort.
Pourquoi ? Parce qu'eux aussi
savaient
aimer. Henri, pour roi qu'il fût, eut l'âme populaire, et tout en menant à bien ses grands
desseins au sortir du conseil et de la bataille,
s'inquiétait du bonheur des humbles ; Jeanne
fit de même avec ce qu'ajoute à la douceur du
cœur un peu de grâce féminine.
Aussi disons-nous Nosto iello Jano comme
vous dites Nostre Henric.
Votre Henri est aussi le nôtre ; votre Henri
est à tous, la patrie le revendique et ce n'est
pas sans émotion que nous saluons ici le généreux Béarn qui fit un tel don à la France.
Hélas ! toute province ne peut s'offrir des
munificences pareilles. Notre reine Jeanne n'est
qu'à nous, les Provençaux, et son nom, qu'après quatre siècles se redisent encore nos paysans, ne rayonne guère au delà du Rhône.
Qu'importe !
Si Henri IV, dans le jour clair de notre commune histoire,
personnifie glorieusement
l'unité française, Jeanne, sous le vague et troublant reflet de souvenirs un peu légendaires,
symbolise pour les paysans de France et pour
nous, Cigaliers et Félibres, le culte des choses
du passé.

81

Transfigurée dans le lointain des âges,'
Jeanne de Naples, notre Jeanne, est devenue
comme la fée gardienne de mille touchantes
et vieilles choses auxquelles, par entraînement
ingénu, par raison aussi et librement, nous
avons voué un culte pieux; les traditions du
foyer, les vieux parlers, les vieux costumes,
tout ce qui, enfin — au profit, certes, de la
grande — nous apprend à aimer la petite
patrie.
L'unité, œuvre de Henri IV, fait forte notre
mère commune, et fils bâtard serait celui qui
songerait à y toucher; mais c'est la variété,
c'est le mélange heureux des tempéraments et
des races qui, entre toutes les nations, la fait
belle.
Que la France reste forte ; que, fidèle à ses
destins, elle continue son fier chemin à l'avantgarde de l'histoire ; mais aussi qu'elle reste
belle : les ciselures du pommeau n'enlevaient
rien, je le suppose, à la trempe de Durandal.
Jeanne était, nous dit-on, charmante; Henri
galant, quoique guerrier. L'hommage de Jeanne
ne lui eût point déplu ; que Henri s'accorde donc
avec Jeanne — c'est notre vœu, c'est le vôtre
aussi — et la France ne peut qu'y gagner.
Au bon Henri, à la reine Jeanne !

Discours de M. Pierre Laffitte.
A Pau, s'est accompli un événement qui a
été certainement le plus retentissant, le plus
curieux de la promenade triomphale des Cigaliers. M. Pierre Laffitte, le chef de l'école positiviste, a fait l'éloge de Henri IV. On sait la
vaste érudition' de ce penseur, de cet écrivain,
mais on sait aussi qu'il est républicain, et que
cette opinion n'est que la conséquence de sa
doctrine scientifique. M. Laffitte, à la vérité,
n'est pas un esprit étroit; il juge les hommes
du passé avec impartialité.
Or, Henri IV est une de ses admirations, et
il a tenu à le proclamer, tout près du berceau
même du fils dejeanne d'Albret, de cette chambre
où le vieux d'Albret frottait les lèvres du nouveau-né d'ail et lui faisait avaler une cuillerée
de jurançon.
Pour M. Pierre Laffitte, les Cigaliers ont eu une
excellente pensée en voulant honorer spécialement Henri IV. 11 était temps qu'on rendît un
hommage à un homme d'Etat. L'homme d'Etat
est celui, quand il est digne de ce nom, qui rend
le plus de services à l'humanité et qui a sur la
marche du monde la plus grande action. Un
poète charme par ses vers; un peintre produit
une œuvre qui saisit, mais les deux impressions

�82

Lou Viro-Soulèu

sont fugitives et sans portée sur la marche des
idées.
M. Laffitte classe Henri IV parmi les quatre
plus grands hommes d'Etat que nous ayons
eus : Louis XI, le Béarnais, Richelieu et Mazarin
forment donc ce quatuor. Et l'admiration de
M. Laffitte est sans réticence. Comme Michelet,
il ne s'attarde pas à étudier Henri IV dans sa
vie amoureuse et galante; il ne voit ni le mari,
ni l'amant, mais simplement le roi dans son
œuvre de chef du gouvernement.
C'est d'abord la direction de la politique intérieure de Henri IV qui sera examinée par M. Laffitte. Elle lui paraît tout à fait remarquable, et
attester les grandes vues du souveiain, qui fit
passer la politique avant la religion et comprit
que les hommes de tous les cultes, de toutes
les croyances, pouvaient également contribuer
à assurer la prospérité du pays, travailler à sa
gloire. C'est, en un mot, l'inauguration de la
liberté de penser, qu'il appartenait à la Révolution de proclamer d'une façon définitive. 111e
loue d'avoir promulgué l'Edit de Nantes.
M. Laffitte n'a pas moins été élogieux pour
Henri IV financier, qui conserva l'ordre dans
les finances et sut écouter les avis de ce sévère
comptable qui s'appelait Sully. Il attesta sa
vigilance par des édits, son esprit d'organisation et de prévoyance. Avec lui, la France fut
heureuse, riche, et ce règne eût été le plus grand
de tous si le misérable Ravaillac n'avait pas été
l'instrument d'odieuses ambitions ou de basses
vengeances.
M. Laffitte s'est étendu sur la politique extérieure ; il a montré les visées supérieures de
Henri IV, cherchant à réduire la maison d'Autriche en augmentant l'importance des petites
puissances, comme la Suisse, ou en multipliant
les petites souverainetés.
« Je suis républicain, je n'aime que cette
forme de gouvernement ; mais je dois reconnaître que, jusqu'à Louis XIV, c'estla monarchie
qui a fait la France. Elle aurait pu, si elle avait
eu, à ce moment, un autre Henri IV, ou un
Richelieu, faire la Révolution française. Celle-ci
était inévitable et nécessaire. »
La magnifique conférence de M. Pierre Laffitte a eu dans toute la presse le grand retentissement qu'elle méritait.

3« Fête d'Oloron.
Discours de M. Sextius-Michel
A l'inauguration dit monument de Navarrot.
Monsieur le Maire,
Mon premier devoir est de vous remercier
publiquement du sympathique accueil que vous
faites à vos compatriotes parisiens.
Vous avez pensé qu'aimant, comme vous, le
parler de notre enfance, nous avions gardé
intact l'amour de la petite patrie, et vous avez
cordialement serré nos mains qui vous étaient
cordialement tendues.
Et toi, charmante ville d'Oloron, qui, gracieusement assise sur ta verte colline, baignes
tes pieds dans le cristal d'une double rivière, et
regardes, le front couronné d'azur et de soleil,
les délicieuses vallées d'où montent vers toi le
parfum des fleurs et le chant des oiseaux, ô
reine, belle encore malgré les déchirures que les
Maures ont fait subir à ta robe de pierre, ô jolie
reine béarnaise, reçois le salut fraternel des
Félibres et des Cigaliers.
Pour toi les échos des Pyrénées redisent
encore le nom si poétique de la Marguerite des
Marguerites, et nous, nous venons faire vibrer
nos lyres et nos cœurs pour l'un des tiens qui
chanta des refrains gascons que les échos rediiont aussi.
Mesdames, Messieurs,
Le voyageur qui traversait vers 1830 les
riantes vallées dont je viens de parler pouvait
apercevoir, non loin de la ville, une de ces
auberges aux murs ensoleillés où les rosiers
grimpants, aux petites fleurs écartâtes, s'entrelacent avec les feuilles de la vigne et les grappes
de raisin. Là, se réunissaient, aux jours fériés,
de gais compagnons venus pour s'y délasser en
fêtant Bacchus et l'Amour, comme l'on disait
encore à cette époque. Notre voyageur, un instant arrêté pour jouir de la beauté du paysage,
entendait alors, s'échappant de ce nid de verdure, des chants tour à tour satiriques ou
passionnés dont les notes ailées se perdaient
dans les nuages d'or. Quelle était cette langue
harmonieuse et vibrante? Quel était ce beau
pays si semblable à la Grèce ? Ainsi devait
chanter Anacréon dans la ville de Théos ; ainsi,
dans son grenier, à vingt ans, devait chanter
l'immortel amant de Lisette. Quel était le
maître poète qui chantait ainsi ?
C'était Xavier Navarrot, — Navarrot dont la
chanson alerte et court-vêtue, mordante et colorée, emprunte quelquefois à la lyre de Tyrtée de
patriotiques accents; c'était Navarrot, le joyeux
compère, comme François Villon; Navarrot, le

�Lou Viro-SouVeu
vrai poète du peuple, qui, le verre en main,
oublieux de l'heure, insoucieux du lendemain,
au soleil comme au clair de lune, chantait dans
le vibrant idiome de ses pères.
Et l'auberge ensoleillée, aux rosiers grimpants,
aux grappes pendantes, et qu'il avait inaugurée
lui-même par de joyeux refrains, s'appelait
VEstangiiet, autrement dit l'auberge delà vallée,
nom plein de couleur locale, lieu charmant où
tout faisait son harmonieux office, l'onde murmurante, l'oiseau gazouillant et le chansonnier
enfiévré de poésie.
L'histoire de Navarrot est toute dans ses
chansons; elles embrassent tous les sujets, le
vin, l'amour et la politique. Tous les actes de
sa vie, il les a chantés. Il chantait pour faire
l'aumône; il chantait pour ridiculiser les sots,
pour flageller les hypocrites et les rénégats. Il
chantait surtout pour le besoin de chanter.
Jean-François-Xavier Navarrot naquit à Oloron, le 25 février 1799. Son enfance est peu
connue. Après avoir achevé ses études au lycée
de Pau, par deux fois il était allé à Paris pour
y faire son droit, selon,la volonté de son père,
puis pour y étudier la médecine comme sa
mère le voulait. Mais un démon familier l'accompagnait partout.
De retour dans sa ville natale, donnant tout
à fait l'essor à son imagination vagabonde, il
fit comme la chrysalide qui se débarrasse de sa
première enveloppe et s'élance vers l'azur : il
devint poète.
Grâce aux relations qu'il s'y était faites, il
aurait pu, comme tant d'autres, s'obstiner à
poursuivre la gloire dans la merveilleuse Ville,
centre attractif de toutes les intelligences ; mais
il n'y aurait pas trouvé alors, comme aujourd'hui sur la jolie place de l'Odéon, cette réunion
du Félibrige si hospitalière aux jeunes et aux
ardents. Comme tant d'autres, peut-être, il
aurait vu s'y éteindre sa flamme native sous les
brumes du ciel parisien.
Plus avisé ou plutôt, ayant, comme Jasmin,
le profond amour du sol natal, il préféra, comme
lui, vivre, chanter et mourir sous le ciel où il
était né.
Il ne tarda pas, du reste, à devenir célèbre
dans cette contrée si amoureuse de littérature
et d'art, et son nom vola bientôt de bouche en
bouche avec le nom de d'Espourrins, ce Théocrite du Béarn, qui était né près de cent ans
avant lui.
C'était l'époque rayonnante entre toutes où
le romantisme naissant concordait avec la renaissance des lettres méridionales. Lamartine
adressait à Jean Reboul une de ses plus belles
harmonies ; Sainte-Beuve acclamait Jasmin, et

83

Xavier Navarrot correspondait avec Béranger
que Napoléon Peyrat avait initié au culte des
muses gasconnes.
C'est Béranger qui a dit dans une de ses
lettres : « La patrie est la première des muses,
plus d'une fois elle a inspiré Navarrot ; elle
l'inspirera longtemps encore. »
Le savant professeur Lespy, l'auteur du
remarquable dictionnaire béarnais-français, en
rééditant, en 1868, les chansons de Navarrot,
avait élevé un premier monument à la gloire de
son compatriote. Poète lui-mèmeet littérateur de
grand talent, il ne s'est pas fait faute de le célébrer dans une notice où il apprécie les œuvres
du chansonnier avec beaucoup de compétence
et de sincérité, et par des vers d'une superbe
allure :
Taa loungtemps que sus les monts y per las arribères,
Nouste lengatje es parlarà,
Tas cansous. Navarrot, seran toustemps nabères ;
De toun coo, du toun noum, cadu se broumbara.

« Aussi longtemps que sur les monts et dans
les plaines, notre langage se parlera, tes chansons, Navarrot, seront toujours nouvelles. De
ton cœur, de ton nom, chacun se souviendra. »
Les Félibres de Paris, en élevant un buste à
Navarrot, n'ont fait que suivre un noble exemple.
C'est pourquoi, dans nos Jeux floraux du
mois de juin dernier, nous avions mis au concours, en vue de nos prochaines fêtes pyrénéennes, une ode à ce poète si digne de nos
hommages.
Ici, je laisse parler notre vaillant vice-président et ami, Elie Fourès, rapporteur de ce concours :
« Quant à Navarrot, dit-il, il a été servi par
la plus merveilleuse fortune qu'il pût rêver.
Lorsque nous avons lu l'ode à ce poète, nous
avons été littéralement transportés d'enthousiasme par la grâce, par le sentiment délicat et
poétique des strophes, écrites dans le plus pur
dialecte du Béarn. Nous étions intrigués autant
qu'agréablement surpris. Quel était ce jouteur
si élégant, si habile, si puissant? Tout s'est
expliqué, quand nous avons lu le nom de
M. Isidore Salles, ancien préfet, ancien viceprésident des Félibres de Paris. Navarrot ne
pouvait trouver un appréciateur plus distingué,
plus autorisé que le grand poète des Debis
gascouns, qui est un admirable écrivain français en même temps qu'un des premiers poètes
du Félibrige. »
Je n'ajouterai rien, Messieurs, à ce juste éloge
de M. Isidore Salles, sinon que vous entendrez
tout à l'heure sa belle poésie.
Si Xavier Navarrot a eu la bonne fortune

�84

Lou Viro-SouVeu

d'être si bien loué par un tel poète, il a été
non moins bien partagé en trouvant un sculpteur de grand talent pour donner à ses traits le
caractère que la postérité lui reconnaîtra.
L'artiste n'a oublié, ni la spirituelle bonhomie qui éclate dans ses oeuvres, ni le chapeau
légendaire qui tempère sur son front l'éclair de
la malice.
M. Escoula, l'auteur de ce buste, est un fervent Cigalier; il est votre compatriote, étant
de à Bagnères-de-Bigorre, et il a fait une belle
œuvre d'art. A tous ces titres, il a bien mérité
du Félibrige et du Midi pyrénéen.
Les Félibres de Paris, Monsieur le maire, en
offrant ce buste à la ville d'Oloron, sont heureux d'avoir pu, grâce à votre concours, remplir
cette dernière partie de leur programme.
Leur programme! je dirai plutôt le plus cher
de leurs devoirs.
Depuis que l'éloquent député de la Drôme
qui porte sous son écharpe d'élu du peuple un
grand cœur de poète et de Félibre, depuis que
Maurice Faure a tondé notre Société, nous considérons, nous, les exilés, comme un devoir
sacré de glorifier nos ancêtres, nos précurseurs
qui ont eux-mêmes glorifié leur pays par la
renommée de leurs œuvres.
Nous disons aux jeunes Félibres : voici vos
modèles; imitez-lez, écrivez dans la langue maternelle, amie et sœur de la langue nationale.
Et vous, artistes, qui sait si la radieuse image
des aïeux que vous faites revivre, pour notre
admiration, dans l'immortalité du bronze, ne
sera pas pour vous un jour un titre de plus aux
mêmes honneurs?
C'est avec cette pensée et ces sentiments que,
dans le cours de la semaine, nous venons
d'inaugurer le buste de Cortète de Prades, à
Agen; celui de Bartas, à Auch ; celui de Théophile Gautier, à Tarbes; et que nous avons
salué d'Espourrins en belles rimes béarnaises et
catalanes, et Ingres par un magnifique discours
de M. Henry Fouquier. Ici, Xavier Navarrot
nous apparaît triomphant sur son piédestal.
Plus tard, dans un an peut-être, nous continuerons à honorer des troubadours comme Bertrand de Born, des poètes comme Goudouli, qui
attendent encore les honneurs dus à leur célébrité. Mieux vaut voir sur les places publiques
se dresser des bustes que des engins belliqueux
rouler sur le pavé des rues.
Oui, certes, nous aimons, ô terre natale, à
te glorifier dans tes enfants.
Oui, nous aimons à semer des strophes et
des fleurs devant les autels de nos dieux, devant
tous ceux qui, par l'idéal, sont montés vers la
lumière. Que ne pouvons-nous, quand l'immor-

talité devance pour l'un d'eux le lendemain de
la vie, que ne pouvons-nous le conduire en
triomphe dans une des métropoles du Félibrige
pour y recevoir le laurier qui ceignit le front de
Pétrarque!
On peut couronner les poètes ; ils n'asserviront jamais leur pays, eux, les pacifiques et
divins chanteurs, qui gravent sur l'airain de la
poésie le nom des grands citoyens morts en
défendant le sol sacré de la patrie, et qui, à
un moment donné, sauraient la défendre euxmêmes au péril de leurs jours.
Ah! n'oublions rien, mais jetons en ce moment un voile sur ces tristes images. Souhaitons plutôt, devant ce génie aimable, que la
poésie et les arts triomphent un jour des antiques haines, et que le bronze ne serve plus
désormais qu'à ériger des statues.
Alors, les étoiles sereines ne se voileront plus
au-dessus de nos sanglantes mêlées détestées
des mères, et le pâtre pyrénéen entendra sans
frémir le cor de Roland sonner dans la montagne.

Après les discours de Mendioudou, maire
d'Oloron, et de M. Louis Barthou, on s'est rendu
à l'Hôtel de Ville où un lunch était servi. Le
secrétaire de la Cigale a bu à la ville d'Oloron
et remercié la presse de son concours. Georges
Niel a répondu dans un toast délicieux en sa
double qualité de journaliste et d'ancien souspréfet d'Oloron. Notre confrère a laissé le meilleur souvenir à Oloron. où il était adoré de ses
administrés. Mounet-Sully a dit ensuite avec
son très grand talent une poésie de Victor Hugo.

FETES FRANCO-ESPAGNOLES DE St-SÉBASTIEN
On s'est dirigé ensuite vers la frontière d'Espagne. Dans une fête intime qu'il a donnée à
ses confrères de passage à Bayonne, M. Aristide
Astruc a remis la lettre suivante au secrétaire
de la Cigale :

Lettre de M. Élie-Aristide Astruc.
Chers confrères Cigaliers et Félibres,
Empêché de me joindre à vous, permettezmoi de vous charger de mes vives sympathies
pour nos amis espagnols.
Quels meilleurs interprètes pourrais-je prendre
auprès d'eux? Fils du Midi, comme eux, du
lumineux et chaud Midi, vous êtes une des

�Lou Viro-SouVeu

meilleures parties de la France ; vous êtes la
poésie et l'art. Comme l'a si bien dit Armand
Silvestre,
Vous êtes les fervents des cultes qu'on renie.

Patriotique et sainte est donc votre marche pacifique ! Porteurs de la bonne nouvelle, dites à
nos amis d'au delà des monts qu'ils sont nos
frères bien-aimés et entendez-vous avec eux
afin que, par la liberté, le travail, la paix, la
science et la fraternité, il n'y ait plus de Pyrénées.
ELIE-ARISTIDE ASTRUC,

Grand rabbin de la circonscription de Bayonne,
grand rabbin honoraire de Belgique.

Bayonne, le

17

août

1890.

Le dimanche matin 17 août, une magnifique
réception nous attendait à Saint-Sébastien où
la municipalité a déployé tout le faste des réceptions de la cour de Charles-Quint.

Réceptions grandioses, courses de taureaux, etc.
BRINDE

D'ANGEL

PASTOR

Un taureau Bordador nousaété spécialement
dédié. Àngel Pastor s'est gracieusement avancé
vers nous et sa montera haut levée :
« Je dédie ce taureau à vous, Félibres et Cigaliers, et à celles que vous aimez! »
Au banquet, après quelques paroles en langue castillane de M. le Maire de Saint-Sébastien, M Samaniego, et du gouverneur du Guipuzcoa, l'adjoint au maire, M. Lizariturry s'est
levé à son tour :

Discours de M. Lizariturry.
Messieurs,
A titre d'adjoint et d'ancien élève de Henri IV,
je suis chargé par M. le Maire et la municipalité de Saint-Sébastien de vous exprimer les
sentiments de sympathie et de cordialité avec
lesquels nous avons l'honneur de vous recevoir aujourd'hui dans notre ville. Aussi vous
répétant les paroles que vous a adressées ce
matin notre digne Alcade, je me contenterai
de vous dire tout simplement : « Messieurs, vous
êtes les bienvenus. »
Nous avons suivi avec le plus grand intérêt
le pèlerinage littéraire que vous avez effectué
dans plusieurs villes de France, et il est certain que les fêtes célébrées à Montpellier, lors
du sixième centenaire de l'Université, et celles
qui se sont célébrées ces jours derniers dans le
Sud-Ouest, ont ajouté un nouvel éclat à la ré-

»5

putation si justement acquise des sociétés des
Félibres et Cigaliers. Pour noire part, nous
nous plaisons à rendre le plus respectueux
hommage aux maîtres dont vous honorez si
dignement la mémoire.
Grâce à des persévérants efforts, la langue
d'Oc s'est réveillée après six siècles de sommeil.
Des poètes de talent se sont donné pour mission
sacrée de lui rendre sa place au soleil, et c'est
ainsi que Mistral à Marseille et Jasmin à Agen
ont acquis une réputation européenne. A côté
de ces hommes de génie, chaque province,
chaque canton a produit des poètes remarquables, qui ont consacré leur vie et leur talent à
la restauration du patois local comme langue
littéraire.
La grâce et l'esprit qui caractérisent la race
béarnaise, se révèlent dans les naïves pastorales de d'Espourrins, immortalisé par son chefd'œuvre de La haïtt sus las mountanbes. Vous
avez rendu un solennel hommage au poète
populaire de la Gascogne, à ce Jasmin dont le
talent d'improvisation charmait les foules.
C'est à juste titreque la ville d'Oloron vient
d'ériger une statue au poète Navarrot, ce type
du vieil étudiant, dont les chansons satiriques
font écho aux poésies de Béranger.
Comment donc n'aurions nous pas une sympathique admiration pour des poètes qui ont vécu
si près de nous, et qui ont chanté leur pays,
comme nos poètes basques ont chanté leleur, car
nousaussi, Messieurs, nouscultivonsavecamour
les souvenirs de notre respectable tradition, et
dans nos Jeux floraux nous encourageons nos
poètes à conserver les reliques sacrées de notre
vieille langue basque. Nous sommes fiers de
notre origine, de notre histoire et de notre langue; de cette langue qui ne ressemble à aucune
autre, et si difficile à apprendre qu'elle épouvante les plus hardis, car d'après une légende
populaire, comme l'a dit un de vos écrivains, le
diable lui-même vint passer dix ans dans notre
pays, sans y avoir appris un seul mot. Oui,
elle est belle notre langue Euskara et puisque
on fait remonter notre origine au berceau même
des peuples d'Asie, ce ne serait pas une si grande
témérité de déclarer que YEuskara est une de
ces langues primitives tombées du ciel au pied
de la fameuse tour de Babel.
Il paraîtrait même que Dieu et nos premiers
parents ont dû parler notre langue dans le paradis terrestre; toutefois, Messieurs, je n'ose pas
vous l'affirmer.
Quoi qu'il en soit, l'histoire atteste notre
existence, et notre poésie populaire nous rappelle par le chant à'Altabiskar les hauts faits
de nos ancêtres dans les premiers temps du

�Lou Viro-Soulìu

86

moyenâge. Nos frèresbasquesfrançais del'autre
côté

des

Pyrénées

chantent

encore

de

nos

Ce devoir accompli, qui m'est doux, je remercie du fond du cœur M. le gouverneur de

jours des couplets authentiques qui évoquent

la province,

la mort de Roland, et chaque année nos frères

miento et leur digne alcade, MM. les membres

MM. les membres de l'ayunta-

de Tolosa célèbrent le triomphe de Beotibar en

de l'Académie basque et mes chers confrères de

vers qui remontent à l'époque même de la ba-

la presse de l'accueil magnifique et, ce qui nous

taille.

touche encore plus, de l'accueil amical, amisious,
écrit : ils ne se

comme nous disons, qui nous est fait dans cette

nourrissent presque que de traditions verbales;

noble ville de Saint-Sébastien, jadis guerrière,

nos poésies se transmettent de génération en

aujourd'hui pacifique et charmante, Pallas ibé-

génération,

rique qui a déposé l'égide et le glaive — dont

Les Euskaldunak ont

et

peu

notre jeune

société

littéraire,

s'applique par de louables efforts

il ne saurait plus être question entre nous —

à nous transmettre les poèmes, ballades et cou-

pour prendre en main le rameau d'olivier et la

plets,

palme des artistes et des poètes.

I'EUSKAL-ERRIA,

tout

poètes

en

favorisant l'éclosion

modernes,

de nos

dont les productions

sont

Si j'ai établi ce faible

Messieurs, nous sommes des pèlerins, les pèlerins de la poésie locale et populaire. Nous

pleines de charme et d'harmonie.
parallèle, Messieurs,

avons entrepris la tâche de défendre, peut-être

c'est pour vous démontrer que nos mœurs et

ne serait-il pas trop hardi de dire : de sauver,

nos travaux littéraires ont une grande analogie

les idiomes

avec les vôtres.

Midi, de les propager, les uns par notre bonne

Français et Espagnols nous sommes fils de la
même mère.
Basques,

Provençaux, Gascons, Béarnais,

nous

sommes frères dans la même

populaires

de nos provinces du

volonté et notre admiration, les autres à coups
de chefs-d'œuvre, ainsi qu'on fait —je mêle les
morts et les vivants — Mistral, Roumanille,

race latine ; c'est vous dire, Messieurs, que vous

Aubanel, Jasmin, Gras, Despourrins, et ce Na-

avez toutes nos sympathies, et nous sommes

varrot,

heureux de penser que la visite que vous nous

qui vous comprend, car si le diable, selon votre

faites aujourd'hui aura

dicton,

pour conséquence de

votre voisin, que vous comprenez et
renonça à apprendre

le

basque,

un

resserrer nos liens d'amitié, de même que les

Gascon ne saurait être embarrassé de réussir là

Félibres provençaux et gascons ont scellé l'union

où le diable a échoué!

intime qui doit relier les peuples de Provence à

Cette œuvre de diffusion, les Félibres l'ont
commencée il y a tantôt trente ans, alors que

ceux d'Aquitaine.
La France et l'Espagne ont toujours marché

Mistral offrait à

Lamartine le rasin di Crau,

arts ; nous

son beau poème de Mireio. Ils l'ont commencée

faisons des vœux ardents pour que, toujours

en écrivant en provençal. Ce fut le point de dé-

unies,

part d'une renaissance à laquelle, Cigaliers, nous

à la

tête de la littérature et des

elles conservent cette glorieuse supré-

sommes venus nous joindre. Les Félibres —

matie.
Je bois donc, Messieurs, à la confraternité

vous savez

que

ce

mot, dans son indécision

des deux pays. Je bois à l'union et à la gloire de

charmante, veut dire à la fois les poètes, les

la France et de l'Espagne. Je bois à la prospérité

sages

des sociétés des Félibres, Cigaliers et

EUSKAL-

bonne méthode, ont assuré que le mouvement

et en portant cette santé permettez-moi

existait en marchant eux-mêmes... Les Cigaliers

de dirigerma pensée vers votre vénérable maître,

sont venus ensuite. Leur tâche est une tâche de

ERRIA,

et les anciens — les Félibres, selon la

le chantre inspiré de « Mireille », et de vous rap-

propagande, d'extension de cette idée que l'on

peler ce gai refrain qui vous est si cher de la

doit apprendre à mieux aimer la grande patrie

Chanson de la Coupe :

en aimant mieux la petite. Et nous l'avons commencée, cette œuvre pieuse, au lendemain de

Prouvençau voici la coupo
Que nous ven di Catalan
A-de-reng beguen en troupo
Lou vin pur de noste plan.

notre guerre de 1870, ce qui répond de reste à
ceux qui pourraient nous accuser d'un particularisme trop étroit. Ce que nous avons voulu,
c'est trouver, pour la France, des gloires nouvelles et trop peu connues, pour la consoler de
ses blessures; et nous nous sommes rappro-

Discours de M. Henry Fouquier.

chés de la grande mère pour lui redire à l'oreille

Messieurs,

les chants de foi et d'espérance qui ont été les

Hôtes de l'Espagne, je vous propose de lever
avec moi vos verres en l'honneur de LL. MM.
le roi et la reine régente.

chants de nos foyers et de notre enfance!
Messieurs, dans ce pèlerinage, nous ne pouvions passer à côté de l'Espagne sans mettre le

�Lou Viro-Souliu

pied sur sa terre hospitalière. C'était un devoir
et une joie! M. l'Alcade le disait ce matin :
Franciay Espano son hermanas.
Et cette fraternité des races latines, combien
elle est plus puissante encore dans nos pays
frontières!... Déjà les chantres catalans nous
ont donné une coupe, la coupe sainte, qui nous
sert dans nos réunions de poètes : je la prends
en main pour boire aux chantres du pays
basque... La langue que vous parlez reste mystérieuse... Mais, si elle vous donne un caractère à part, elle exprime aujourd'hui des sentiments qui nous sont communs, qui nous
viennent de nos origines, du beau ciel de notre
pays, de nos montagnes pyrénéennes, qui
existent encore, mais qui nous rapprochent plus
qu'elles ne nous séparent, depuis que nous en
avons fraternellement et à jamais partagé les
versants entre deux grands peuples...
L'Espagne, Messieurs, nous donne un grand
exemple. Elle réalise, dans l'ordre politique, ce
rêve de l'art d'unir la variété, l'originalité du
détail, à l'unité magnifique de l'ensemble. De
même que nous voulons que les Basques, les
Gascons, les Languedociens, les Provençaux
restent les fils de leurs provinces en étant de
bons Français, vous avez, depuis longtemps, su
garder vos langues, vos usages, vos franchises,
dans les provinces de l'Espagne, tout en les
fondant et les faisant s'incliner dans et devant
la grande idée de la patrie espagnole. Catalans,
Basques, Gallegos, Valençais, Andalous, vous
êtes vous-mêmes, jusque dans le costume : et
cependant, on l'a vu hier, on le verrait demain,
quand l'honneur national est en jeu, tous, des
provinces les plus variées, parfois un peu rivales
peut-être, vous n'avez qu'une âme pour comprendre cet honneur de la patrie, comme vous
n'auriez qu'un bras pour la défendre. Cet
amour commun de la patrie nous donne seul
la liberté pleine d'aimer nos provinces. Il résiste
à tout : il est supérieur à tout. C'est l'amour
profond que dit la chanson andalouse — une
chanson qu'on entend en France, loin, bien
loin, si loin que je ne veux le dire :
Atame con un cabelio
A los bancos de tu camino,
Aunque se rompa el cabello
Yo me quedaré !...
Cette analogie entre la France telle que nous
la comprenons — diverse et une — et l'Espagne n'est pas seule la raison de notre visite.
Entre la Fiance et l'Espagne, il y a encore un
lien littéraire tout-puissant. Par deux fois,
l'Espagne a eu dans l'histoire de nos lettres
françaises une de ces pénétrations du génie
qui sont les seules conquêtes dont veuillent

87

supporter l'idée la raison et le patriotisme des
deux grands peuples latins. Vous savez ce que
vous doit Corneille. Vous savez ce que vous
doit Hugo. Hernani est une œuvre sœur de
Horenis le roi "Personne, de votre Francisco de
Rojas. C'est la même muse charmante, charmante et fière... Et notre poète a payé sa dette.
A la première représentation à'Hernani, le mot
d'ordre était un mot espagnol : hierro. Son
héros avait le nom d'une de vos villes ; et plus
tard, quand il voulu dire les gloires de la chevalerie, c'est à l'Espagne qu'il a songé. II a
dit ce Cid de Bivar, le petit roi de Galice, et
ce Roland qui, sans être vôtre, a laissé tomber
dans les Pyrénées l'épée que Pélage a ramassée
pour chasser les Maures et commencer le triomphe de la patrie ibérique.
Frères latins, peuples littéraires et amis,
c'est à peine si je me sens votre hôte, tant je
me sens ici dans un milieu commun d'origine
et de pensée. Je ne dois pas l'oublier cependant
pour porter, en finissant, le salut de la coupe
— dispensez-moi de ce mot horrible de toast
qui est anglais — le brinde des troubadours,
à l'Espagne, au pays basque, au pays du soleil
et de la liberté et à la gracieuse ville de San
Sébastian...

Discours de M. Sextius-Michel, président
des Félibres, à Saint-Sébastien.
Messieurs,
En dépit des plus puissantes barrières, en
dépit des fleuves, des mers et des montagnes,
les peuples trouvent toujours occasion de manifester les sentiments de sympathie et d'intérêt qui les attirent les uns vers les autres.
Notre voyage de ce côté des Pyrénées est une
de ces occasions, et je tiens, comme président
des Félibres de Paris, à attester, à confirmer à
mon tour, en quelques mots seulement, les
sentiments de fraternité qui doivent unir toutes
les nations que baigne la grande mer latine
et qui parlent toutes des langues sœurs par leur
origine romaine.
Nos troubadours et les vôtres, Messieurs,
fraternisèrent au moyen âge dans le culte du
gai savoir, et nous qui sommes restes fidèles
aux traditions anciennes, nous avons à cœur
de renouveler et de proclamer l'alliance poétique d'autrefois.
Comme nous, vous avez des poètes et des
écrivains qui se passionnent encore pour les
vieux idiomes; comme les Félibres, vous avez
des Jeux floraux où sont couronnés vos meilleurs poètes populaires.

�88

Lou Viro Soulèu

Et ce matin même, après avoir remercié l'illustre Maire qui nous a si magnifiquement et
et sympathiquement accueillis, nous avons
échangé des paroles cordiales avec l'éminent
président de votre Académie.
Ce n'est pas d'aujourd'hui d'ailleurs que
date l'échange de sympathie réciproque entre
le Félibrige et la littérature populaire de vos
provinces.
Depuis longtemps, de fraternelles relations
existaient entre les poètes provençaux et ceux
de la Catalogne.
C'est pour les étendre à votre si noble et si
glorieuse province de Guipuzcoa que nous
sommes venus dans cette ville de Saint-Sébastien, admirable trait d'union entre la France et
l'Espagne, éternellement unies dans l'amour de
l'idéal et par la communauté des intérêts de
race et de sang.
Aussi, Messieurs — en terminant — puisque les Félibres parlent généralement en vers,
ce me sera un grand plaisir ou plutôt je considère comme un de mes devoirs de réitérer
l'expression des mêmes sentiments dans la
langue de Roumanille et de Mistral qui est
presque la vôtre :
Voudièu mounta sus ti cimos altiero,
O Pirenèu, o gigant sourne e bèu,
Superbe mount, amistouso frountiero.
Per countempla l'emperi d ou soulèu.
D'aqui veirièu l'Espagno e l'Italio,
E lou cor plén di souveni d'antan,
J'è cridarièu : au noum de la patrio,
Pople latin, se fàu douna la man.
Tout nous rejoint. Avèn la mémo flamo
Que dins lis uie fai lusi l'estrambort.
L'astre de fio que dardaio en nosto amo
Nous fai tambén mai valènt e mai fort.
Li rasin d'or nous vuejon l'ambrousie;
Li fru, li flour clafisson nosti champ.
Tout nous unis : l'amour, la poèsio.
Pople latin, se fàu douna la man.
Que l'ltalian n oublide pas l'istori
Ni li grand jour ount par sa liberta,
Nostis enfant, si coumpagnoun de glori,
Sènso plagnun, mourièn à si cousta;
N'óublide pas ço qu'ensen nous enauro,
Que sian liga par la lingo e lou sang,
Que soun Petrarco amavo nosto Lauro.
Pople latin, se fàu douna la man.
Fraire Espagnòu, lou Félibrige en troupo
Vènt per canta Balaguèr et Mistràu.
Diren ensèn la cansoun de la Coupo
En Catalougno óuferto ei Prouvençàu.
E parlaren de l'antico amistanço.
Et pourtaren un brinde belugant.
Beven, messies, à l'Espagno. à la Franço!
Pople latin, se fàu douna la man.

M. Albert Tournier ayant porté la santé du
consul général de France, ce dernier a répondu :

Toast de M. de Saint-Sauveur, consul
général à Saint-Sébastien.
Mesdames et Messieurs,
Je suis véritablement tout confus et, soyezen certains, très fier de l'honneur que vous
avez bien voulu me faire, et je vous en remercie infiniment, de m'avoir admis à cette table
où se trouvent réunies des éminentes personnalitésde tout genre. Vous pouvez être assurés
que je garderai le plus précieux souvenir des
bons, mais, hélas ! trop courts moments que
je passe en votre aimable compagnie.
L'éloge des Félibres et des Cigaliers n'est
plus à faire. Leur gloire n'est pas discutable.
Aussi me bornerai-je, mes chers compatriotes,
à boire à votre santé, à vous et à la continuation de vos brillants succès dans la littérature
du monde.

Puis est venu le tour de la poésie, voici les
beaux vers du poète mayorquin don Juan Ensenat :

LOS P1RINEOS
EN LA EXCURSION DE LOS FELIBRES Y CIGALIERS
DE PARIS

Giganles que en el curso de îos siglos
Fuiste centro de Incitas y proezas,
Y en rauo, entre ambicionem, iran y odios,
Elecàsteis granítica barrera.
Despertad del letargo en que sumidos
Os tiene In embriaguez de las peleas,
Y sacudid vuesfra nevada /rente
Al ratio hermoso de la luz febea.
Un nuevo mundo se ha forniado en torno
De vuestras cumbres que asaltà la guerra,
Y In,if fado es paz, ventura, amor y luz
Bonde todo filé extragos y tinieblas.
Veis la vieja Aquitauia ! La ahatieron
En la nochc feroz de la Edad média,
Tres lustras de Cruzada religiosa
Y medio siglo de intestinas guerrœt;
Y eu al si no bastarà la- hecatombe;
La santa InquisicUm, siempre sedimla.
De sangre infiel, durante cinco siglos
Derrama la que aûn corre por sus venus.
Miraria, Bemozada, vigorosa.
Mebosando entusiasmo y gentileza,
Esparce en vuestras fertiles vertientes
Ricos tesoros de su vida nueva.
Al canto de modernas trocadorcs
Su espiritu poètica despierta,
Y une su voz al coro magestwiso
Que entonan al Progreeo tarte» V ciencias.
Vnestros valladùs, de reposo albergue,
No repercutiran ecos de guerra,
Y el hombre buscarà en vuestras alturas
La purification de sus kleas.

�Lou Viro-SouUu

Cien vates han sacado del olvido
La dulce, hermosa y expresiva lengua
Que en Lyon, Roma y Paris como heregia
Proscribiera Urànico anatema.
Estos que hoy tan feliz renacimiento
En tu vertienie occidental ceîebrdn,
Son los nietas de Born, Montena; Laharta,
Ausias March y Guillermo de Tudela.
La espada del laud inseparable,
Lebiù ayudar ai triunfa de la idea,
Y con sanaré escribieron tantos hérocs
Lo más bello y genial de su epopeya.
Los barbas que vèis hoy, con sòlo cl canto,
De la patria ensancharon las fronteras,
Y vienen, à Armar pacto de aliauza
Con sus liermanos de la hispana tierra.
Altiros montes que muralla fuistcis
Contra fusion de razan y de ideas,
Sed lazo de union entre dos pueblox
Que aqui sejuran amistad eterna.

89

Hautes montagnes qui fûtes un rempart | contre
la fusion des races et des idées, [ soyez désormais un
trait d'union entre deux peuples | qui se jurent ici
une amitié éternelle.

Mounet-Sully, qui se trouvait dans le pays
de Ruy Blas et de Hernani comme dans une
seconde patrie, s'est véritablement surpassé et
avec la meilleure grâce du monde et un talent
incomparable a dit des poésies de Victor Hugo,
Murger et Théophile Gautier. Les frères Lionnet ont été également délicieux dans le Chant
des Basques. Puis Paul Coffinières a dit avec
beaucoup d'à propos une Ode a l'Espagne, et
quelques instants après le Taureau de feu a
fait merveille.

LES FÊTES CIGALIÈRES ET LA PRESSE
LES

PYRÉNÉES

O géants, qui, à travers les siècles, | fûtes le centre de luttes et de prouesses, | et en vain, entre les
ambitions et les haines j avez dressé une barrière de
granit,
Réveillez-vous du sommeil léthargiquedanslequel |
vous tientplongé l'enivrement des batailles ; | secouez
votre tête couronnée de neige | aux beaux rayons du
soleil.
Un nouveau monde s'est formé autour | de vos
sommets qu'escalada la guerre, | et aujourd'hui tout
est paix, amour et lumière | là où tout fut ravages et
ténèbres.
Voyez la vieille Aquitaine. Elle a été abattue |
dans la terrible nuit du moyen âge | par trois lustres
de croisade religieuse | et un demi-siècle de guerres
intérieures.
Et comme si l'hécatombe n'avait pas été suffisante, |
la sainte Inquisition, toujours assoiffée | de sang infidèle, pendant cinq siècles, | versa celui qui coulait
encore dans ses veines.
Voyez-la. Rajeunie, vigoureuse, | pleine d'enthousiasme et de gentillesse, | elle répand dans vos versants fertiles j les riches trésors de sa vie nouvelle.
Au chant des modernes troubadours | son esprit
poétique se réveille, j et elle joint sa voix au chœur
majestueux j que les sciences et les arts chantent au
Progrès.
Vos vallons, refuge du repos, | ne répéteront plus
les échos de guerre, | et l'homme cherchera dans
vos hauteurs | la purification de ses idées.
Cent poètes ont tiré de l'oubli | la douce, belle et
expressive langue, | qui, à Lyon, à Rome et à Paris,
comme hérétique, j fut proscrite par un tyrannique
anathème.
Ceux qui célèbrent aujourd'hui sur | ton versant
occidental une si heureuse Renaissance, | sont les
petits-fils de Bertrand de Born, Mortena, | Labarte,
March et Guilhem de Tudella.
L epée, inséparable de la lyre, | dut aider au
triomphe de l'idée, | et ces héros écrivirent avec du
sang I le plus beau de leur épopée.
Les bardes que vous voyez, rien qu'avec leur
chant, I ont élargi les frontières de leur patrie, | et
ils viennent signer un pacte d'alliance | avec leurs
frères de la terre espagnole.

La partie descriptive des fêtes ayant été nécessairement omise par suite de l'abondance
des documents officiels, nous croyons devoir
indiquer à ceux de nos amis qui désireraient
quelques détails sur les incidents tantôt splen dides, tantôt charmants qui se sont produits
au cours du voyage, la liste des journaux où il
leur serait loisible de trouver de plus amples
renseignements.
Toute la presse départementale a publié les
comptes rendus les plus sympathiques : il suffit
de consulter du 10 au 30 août la collection du
Petit Marseillais, du Petit Provençal, du Journal de Die, du Combat, du Petit Méridional, du
Phare de la Loire, et plus spécialement la Gironde, et, la Petite Gironde, qui ont publié des
articles de M. Routurier, et la Dépêche de Toulouse contenant ceux de M. Louis Tastavin;
Pour les fêtes, il est aussi utile de consulter
les journaux plus spécialement locaux, tels que
le Messager de Toulouse où Firmin Boissin a
éloquemment déploré l'abstention de la municipalité toulousaine, le Journal de Lot-etGaronne, le Patriote, V^Avenir républicain
d'Auch, la Tribune de Montauban, le Courrier
de "Biarrit{, la République des Hautes-Pyrénées,
VIndépendant des Basses-Pyrénées, le Var républicain, et du Guipuzcoa, la Libertad, el Guipúscoa, et la Vo^ de Guipúscoa et la Revue
Euskal—Erria.
La presse parisienne était brillamment représentée; voici les noms des divers rédacteurs;
il suffira de se reporter à la collection des divers
journaux à la date indiquée entre le 8 et le
30 août :
MM. Pierre Laffitte : Revue occidentale.
Henri Fouquier : XIX* Siècle, Figaro, Echo
de Paris.
Armand Silvestre : Echo de Paris, la Grande
Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg.
Anatole de France : le Temps.
Paul Arène : Gil Blas.
Georges Niel : Soleil.

�9o

Lou Viro-Soulèu

MM. Albert Tournier : Evénement.
J. Ensenat et Paul Coffinières : Etendard.
Paul Lavigne : Rappel.
P. Vidal : Petit Journal.
Charles Maurras : Galette de France, Siècle,
et la Revue VInstruction publique.
Emile Goudeau : France.
Maurice Charnay : le Parti Ouvrier.
VIllustration, le Monde Illustré, V Univers
Illustré, le Paris—Revue et VEcho de Gascogne
ont consacré divers dessins à nos fêtes.

statue ait jamais été dressée officiellement à
une danseuse.
Nos renseignements particuliers nous permettent de dire que le vrai nom de la Camargo
était Mistral. Les Cigaliers seront très aises
d'apprendre que la belle et étourdissante danseuse du xvine siècle est une arrière-cousine
de l'immortel poète de Mireille et de la reine
Jeanne, et ils ne l'en fêteront qu'avec plus
d'enthousiasme et d'ardeur. — Et maintenant,
comme dit l'équipage de la Reine Jeanne :
Lanliro. lanlèro
E vogo la galèro !

Voici la note que Mistral joint à sa lettre :

LES FÊTES CIGALIÈRES DE LA MÉDITERRANÉE
En 1891.
Les fêtes du Sud-Ouest sont à peine terminées que l'organisation des fêtes sur le littoral
de la Méditerranée commence. Cigaliers et
Félibres iront célébrer l'année prochaine en
Avignon le centenaire de la réunion du ComtatVenaissin à la France. De là diverses fêtes sont
projetées à Saint-Remy en l'honneur de Nostradamus, à Soliès-Pont en l'honneur d'Antoine
Arène, à Saint-Cannat pour le bailli deSuffren,
à AntibeSj pour le général Championnet.
Le secrétaire de la Cigale a reçu d'un armateur de Cette l'offre d'un magnifique vaisseau
pour les Cigaliers et les Félibres pèlerins. Les
dieux de la mer nous seront favorables, car ce
vaisseau a nom le Neptune.
Charles Maurras organise avec beaucoup
d'entrain la fête de l'étang de Berre, au Martigue, où les viei prud'ome pescadou préparent
déjà une réception qui fera époque dans les
annales de la Cigale. Pour couronner le tout,
Frédéric Mistral adresse au secrétaire delà Cigale
la lettre suivante :
Eh ! bien, dansez maintenant.
Mon cher Tournier,
Voici un document 'après lequel la célèbre danseuse Camargo serait originaire de Saint-Remy en
Provence. 11 appartiendrait, ce me semble, à la
Cigale de tirer au clair ce petit problème biographique, et s'il était avéré que la Camargo sortît de
la Camargue, on pourrait l'utiliser comme élément
'une des prochaines fêtes cigalières au pays des
Alpilles.
Une jolie statue de la belle danseuse provençale
s'encadrerait parfaitement au milieu des farandoles
de Saint-Remy.
Je confie au charmeur Tournier l'évocation de la
ballerine illustre.
Amis tadous amen,
F. MISTRAL.
Maillane, 14 septembre 1890.

d

d

Voilà, pour un sculpteur cigalier, une belle
occasion de commettre un chef-d'œuvre dénué
de banalité. Car nous ne croyons pas qu'aucune
Paris. Typ.

PAUL SCHMIDT.

Ici 00"
iBtZIERS

On a beaucoup écrit sur la célèbre danseuse ; mais
son origine est peu connue.
« La plupart des feuilletonistes — écrivait notre
compatriote, Michel de Truchet, en 1833 — n'ont pas
manqué de lui donner une origine plus ou moins fabuleuse, tantôt la faisant arriver de QuimperCorentin, escortée par un seigneur bas-breton; tantôt
venant à Paris par la diligence du Maine ; tantôt la
faisant naître à Bruxelles... Nous devons, en conscience, dire la vérité.
« Nous avons eu à Arles l'honorable chevalier de
Peint, ainsi que le beau, l'agréable danseur Petit :
l'un, autrefois administrateur au Grand Opéra,l'autre,
apprécié pour son talent dans l'art de la chorégraphie au même théâtre de Paris; tous les deux Arléaiens, contemporains delà Camargo, l'ayant connue
dans son intérieur et qui, au débotté, quand elle
arriva dans la capitale, n'eurent pas besoin de lui
demander son certificat d'origine, attendu l'intensité
d'un certain accent indélébile. C'est même à ce cachet
que notre beile compatriote dut le nom de Camargot
car le sien propre jusqu'alors avait été Mi***; elle
était originaire de Saint-Remy...
« Elle raconta comme quoi, en 1750, des comédiens
ambulants étant arrivés à Arles, le directeur de la
troupe déploya assez d'éloquence pour déterminer
trois jeunes et belles personnes à le auivre à Paris,
pour se consacrer au théâtre. Leur sort fut divers.
Quant à elle, sa détermination fut bientôt prise;
aimant mieux apprendre à danser que d'aller sarcler
les blés aux mas Duroure ouSeignoret en Camargue.
&lt;t — En Camargo ! (la belle enfant appuyàit sur la
finale) en Camargo! qu'es acô? s'exclamèrent les
ballerines, les choristes, toutes les nymphes des coulisses.
« — La Camargo? c'estle paysd'oùjeviens,répondait naïvement notre novice, se prêtant avec obligeance à répéter l'explication.
« La Camargo ! notre débutante, dès le lendemain,
n'était plus désignée sous un autre nom.
« Historien arlésien et fidèle, ajoute Michel de
Truchet, j'ai un reproche à faire à la Camargo : celui
d'avoir un peu trop oublié nos pays, quand elle fut
à l'apogée de sa gloire; n'ayant écrit qu'une seule
(ois à l'un de mes vieux et anciens amis, lequel, ilya
trente ans, nous communiqua une lettre que la Camargo lui avait écrite depuis un demi-siècle... Elle
mourut à Paris, âgée de 56 ans, au commencement
de la Révolution. Faute de renseignements sur son
origine, personne, à Arles, ne savait accorder l'identité entre la Mi*** d'Arles ou de Saint-Remy et la
Camargo, jusqu'à ce qu'un vieux donnât la clé de
tout cela pour faire lever les scellés, au grand contentement de ceux qui firent le voyage de Paris pour
y recueillir l'héritage. » (Historique.)
D'autres font la Camargo originaire de Navarre.
{Extrait du BULLETIN ARCHÉOLOGIQUE D'ARLES,
publié par Emile Fassin, conseiller à la Cour d'appel
d'Aicc.)

Le Gérant : Louis

ROCHAS, 51,

rue Monsieur-Ie-Prince.

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              <text>Lou Viro-Soulèu : Flourissènt touti li mes souto l'aflat di felibre de Paris. - Annado 02, n°09-10 (setèmbre-outobre 1890)</text>
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              <text>Lou Viro-Soul&amp;egrave;u (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13127"&gt;Acc&amp;eacute;der &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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          <name>Contributeur</name>
          <description>Le contributeur à Occitanica</description>
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      <name>Jòcs florals = Jeux floraux</name>
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