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TRESENCO

ANNADO

Seièmbre-Outobre i8pi.

Lou Viro-Soulèu íc.t.o.o.
FL 0 URISSENT TOUTI LI MES

SOUTO L'AFLAT

Dl

FELIBRE DE PARIS

arziE RS

Í

REDACIOUN
7, oarriero de G-uénégaud

PRES DE L ABOUNAMEN PER UN AN
Quaranto Sòu

En dix jours, du 6 au 16 août, IesFélibres
de Paris unis à leurs bons compagnons
les Cigaliers ont parcouru en grande
pompe toute la région du Rhône et de la
mer latine; ils ont visité douze villes,
inauguré six monuments, posé quatre
plaques commémoratives; nous ne comptons ni les banquets auxquels ils ont pris
part ni les vins d'honneur que leur ont
offerts les populations. Sous la conduite
habile de l'éloquent et sympathique président du Félibrige de Paris, M. SextiusMichel, ils ont répandu de leur mieux la
bonne semence de l'art national et de l'attachement à la double patrie provençale et française. Leur manifestation a si
clairement réussi que tous les ennemis du
Midi français n'ont pu retenir l'expression d'une haine envieuse. Mais ces basses
attaques nous intimident peu : nous les
repousserons dédaigneusement comme
nous l'avons fait à des époques moins
prospères que celle-ci.
Mais laissons-là les adversaires. Les cinq
cents amis du Cid feraient pauvre figure
auprès des amis innombrables que nous
avons trouvés, à chaque pas de ce voyage,
dans le grand peuple provençal. Nous
sentions avec nous tout le cœur de la foule,
que nous fussions à Arles, au Martigue, à
Marseille ou à Tarascon ; et nous voudrions
pouvoir donner tout le détail de ces té-

ADMINISTRACIOUN

51, carriero Moussu lou Prince

moignages de sympathie glorieuse. Il
faudra malheureusement nous limiter aux
documents officiels. Mais espérons que,
cette année comme l'année dernière, nos
excellents confrères Paul Arène et Albert
Tournier voudront fixer dans un beau
livre les traces de ce gai pèlerinage d'été.
Bornons-nous donc à dire, du fond de
notre cœur, un merci cordial à nos hôtes.
Merci pour l'idée de décentralisation cigalière et félibréenne, à l'admirable peuple
qui l'a si bien comprise et aux hommes
de cœur qui ont pris en cette circonstance
la direction du mouvement.
— Cela dit, il nous reste à indiquer le
personnel de notre caravane. Citons d'abord les noms des Félibres et des Cigaliers titulaires. En tête de tous les cortèges,
présent partout et partout applaudi pour
l'élégance familière et douce de ses discours, M. Sextius-Michel, président du Félibrige de Paris, se prodiguait pour deux;
car un mal imprévu avait retenu à Paris
le très distingué président des Cigaliers,
M. Henri Fouquier, dont les échos pyrénéens et les rives des gaves n'oublient
point les paroles ironiques, émues et gracieuses de l'an dernier. Un autre absent,
dont le regret nous a poursuivis aussi
jusqu'à la fin de notre course, a été M. Maurice Faure, le vaillant député de laDrôme,
organisateur, orateur et tribun de nos manifestations méridionales, s'est vu forcé de
demeurer entre ses chères montagnes ; et
c'est sans doute la première fois que les
horizons familiers des vallées de Saillans
ont causé de l'ennui à son cœur de Félibre.
Ses amis de Paris attendent impatiemment
le jour de la rentrée pour lui manifester
toute la vive joie que leur cause son heureux et tardif retour à la santé.

�46

Lou Viro-SouVeu

On remarquait autour de M. SextiusMichel, en outre de Mistral, qui par deux
fois a consenti à se mêler à nos triomphes, MM. Paul Arène, Pierre Laffitte,
Félix Gras, docteur Bayol, Soleau, Antide
Boyer, Marius Girard, Albert Tournier,
Raoul Gineste, Charles Maurras, Amy,
Lintilhac, Ernest Plantier, Jules Arène,
Louis Brès, Auguste Marin, Duparc (de
l'Odéon), Jean Monné, Paul Mariéton,
Auguste Giry, Léon Barracand, Lombard,
Injalbert, Gailhard (de l'Isère), Eschenauer
(de Cette), Jules Uzès, Léopold Morice,
Jules Bonnet, Legrand, Aimé Perret,
Louis Gallet, Jouve, Rochas, Bellaize,
Édouard Hugues, Ant. Gleize, Hippolyte
Messine, Joseph Gautier, Constantin Roche, Herman, Sabail, Sourreil, Soulet,
Arnavielle, Paul Coffinières, Montenard,
Xavier de Magallon, Crousillat, Marius
André, AntonyRéal, Gabriel Perrier, Ser.ès
{La Sinso), Anatole Richier, Valère Bernard,Cordouan, JoachimGasquet, Edouard
Aude, Pigallio, Mallet, Joseph Mistral (de
Cavaillon), Amy fils, Marius Bain, de Barruel, Imbert, etc.
Citons aussi, parmi les notabilités étrangères au Félibrige et à la littérature provençale qui ont bien voulu honorer de
leur présence quelqu'une de nos fêtes :
MM. Maurice Rouvier, ministre des finances, Naudin, membre de l'Institut,
Tisserand, directeur au ministère de l'agriculture, Georges Hugo, Pasquier, architecte du département de l'Ariège, le docteur Gailleton, maire de Lyon, Adrien
Duvand, président de l'Association des
artistes lyonnais, Henry, préfet des AlpesMaritimes, l'amiral Duperré, le général
Robillard, Vigoureux, consul de la République argentine, les députés Félix Granet,
Charles Roux, Rousse, David, Raiberti,
les sénateurs Allègre et Chiris, M. Daumas, ancien sénateur, Jourde, président
honoraire du syndicat de la presse parisienne, Chapon, directeur de la Gironde.
Plusieurs dames, notamment Mmes la
baronne de Pages, Prévost-Roqueplan,
M11"Juliette Prévost-Roqueplan, Mme Amy,
Mmes Aimé Perret, Jouve, Ernst, ont
aussi bien voulu prendre part à nos fêtes.

La presse était largement représentée.
Parmi les journalistes de Paris, citons
MM. Paul Arène de i'Ecbo de Paris, Albert
Tournier, de l'Evénement, Pierre Laffitte,
de la Revue occidentale, Charles Maurras,
de la Galette de France, Fernand Vandérem, de la Revue bleue, Auguste Giry, du
Soleil, Maurice Charnay, du Parti ouvrier,
Richard, du Radical, Louis Gallet, de la
Nouvelle Revue. Parmi nos confrères de
province, MM. Raoul Cinoh, du Lyon républicain, Victor Gourraud, du Progrès,
Etienne Charles, du Salut public, Jules
Berlot, de l'Express, Georges Mentelé, de
l'Echo du Rhône, Angeli, du Nouvelliste,
Constantin Roche, du Radical de Vaucluse, E. Tamaris de l'Echo du Luberon,
Auguste Giry, du Soleil du Midi, Louis
Brès, du Sémaphore, de Fallois et Durand,
du Petit Marseillais, Auguste Marin, du
Petit Provençal, Flor O'squarr, du Var républicain, Marchand, de YAvenir d'Antibes.
Le Petit Journal, la Justice, le Temps, le
Siècle, le Petit Parisien, le Petit Lyonnais,
ÏExptess, le Rhône, l'Éclair, de Montpellier,
le Petit Midi, le Petit Méridional, le Messager du Midi, le Petit Var, le Phare du
littoral, le Petit Niçois, et en général (soit
dit pour nos oublis bien involontaires)
toute la presse régionale, ont publié les
comptes-rendus les plus sympathiques.
Les journaux félibréens l'Aioli, la Cigalo
d'or, Loti Félibrige, ont, comme on pense,
fait merveille, et nous gardons une cordiale gratitude à la vaillante Sartan de
notre ami Pascal Cros, qui a tiré des numéros spéciaux pour nos stations du Martigue et de Marseille.
Et maintenant faisons notre œuvre
d'historiographe succint. Nous compterons notre voyage par journées comme un
drame de Calderón.

�Lou Viro-SouTeu

PREMIÈRE JOURNÉE

Fête de Lyon (7 août 1891).
Partis la veille de Paris, arrivés du matin à
Lyon, les Félibres et les Cigaliers se sont embarqués à onze heures pour le Vernay où la
municipalité lyonnaise leur offrait à déjeuner.
Guidés par Paul Mariéton, chancelier du Félibrige, qui fait avec une grâce parfaite les honneurs de sa ville natale, ils abordent au Vernay,
déjeunent et brindent au dessert. MM. Paul
Arène et Laffitte, en des genres bien différents,
sont applaudis vigoureusement. Jules Bonnet
dit le Noël en mer, de Paul Arène. Puis, on
rentre à Lyon. On va inaugurer la statue de
Joséphin Soulary, œuvre du statuaire Lombard.
M. Lintilhac prononce le vif éloge que voici du
poète des deux Cortèges :

Discours de M. Lintilhac.
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Maire de Lyon,
Messieurs,
Les Cigaliers et les Félibres de Paris ont tenu
à inaugurer leur visite annuelle au pays du gai
savoir par un hommage solennel à la mémoire
de Joséphin Soulary et j'ai l'honneur de vous
faire la remise de son buste, au nom de mes
confrères. Ils m'ont chargé d'exprimer publiquement les sentiments particuliers qui leur inspiraient cet hommage et vous allez voir que notre
modeste présent n'est pas, quoi qu'on en ait
dit, une machine de guerre pour vous prendre
d'assaut, mais un gage de notre désir de nous
annexer à vous au passage, d'acquérir le droit
de cité dans Lyon « cette porte d'or et de soie
du Midi », comme l'appelait notre tant regretté
Roumanille, et d'en porter la nouvelle jusqu'à
Marseille au courant du Rhône, notre ami
commun.
Joséphin Soulary écrivait un jour dans le
Journal de Lyon, à propos d'Aimé Giron et de
Cyrille Fiston, deux poètes du voisinage, et
sans doute en faisant un retour discret et légitime sur lui-même: « La France, croyons-nous,
ne connaîtra le vrai fonds de ses richesses littéraires que lorsqu'il sera permis d'avoir du
talent et du génie ailleurs qu'à Paris, et que
l'esprit, pour être titré, ne sera plus contraint
de passer par cette filière implacable qui en
ramène toutes les productions à une espèce de
type commun. Ce type est lebeau peut-être; —nous aimerions mieux la variété dans le beau.
Le jour où la province, entendant vivre de sa
vie intellectuelle propre, s'émancipera de la
tutelle dédaigneuse de la capitale, ce jour-là,

Al

notre poésie aura retrouvé, avec ses traits distinctifs de race et d'origine, ses différences
d'altitude et de climat et ses particularités de
mœurs et de traditions, cette physionomie une
et multiple, si naturellement pittoresque, qui
la distinguait, au commencement du xvie siècle,
alors que de tous les points de la province se
levaient, sur les ruines du moyen âge, les
clartés de la Renaissance. Ce n'est pas assez que
notre poésie reste française, il faut qu'elle redevienne nationale. » Ces lignes suffiraient à
motiver notre manifestation ; ne prouvent-elles
pas combien Soulary était avec nous de tête et
de cœur, puisqu'il réclamait pour le talent le
droit d'être provincial, dans l'intérêt même de
l'esprit national? C'est pourquoi, en me bornant à rappeler que votre poète, non content
de tracer ce programme, l'a rempli, en désignant
dans son œuvre la part de l'inspiration lyonnaise et en prouvant qu'elle fut dominante, je
lui aurai adressé l'éloge auquel il eût été le
plus sensible, j'aurai fait un clair commentaire
de notre présence ici et j'aurai gravé dans vos
cœurs notre trait d'union, Soulary devant être
d'autant plus à nous qu'il aura été plus vôtre,
plus Lyonnais de Lyon.
Vous savez, messieurs, vous, les témoins de
sa vie, avec quelle fidélité il aima ce grand Lyon,
comme disait Marot, son grand village, comme
il l'appelle lui-même dans une pièce d'un
humour exquis, à l'adresse de certains Parisiens.
Aussi, tout parlera longtemps ici de lui aux
pèlerins de la poésie : sur cette place, ce buste;
ailleurs et bientôt un monument plus majestueux, mais non pas plus sincère ; là-haut, cette
colline de la Croix-Rousse qui garde sa tombe
et où il vécut modeste au milieu de ses frères
les canuts, mariant harmonieusement sa rêverie
à leurs travaux, ou tristement ému de leurs
chômages, comme en témoignent si poétiquement sa dédicace attendrie à la ville de Lyon, ou
encore ces vers d'une couleur à la fois si sombre
et si locale, mais si vécus :
Au dehors c'est l'hiver, au dedans c'est la grève,
l.e métier, cage vide aux étais vermoulus,

Où la navette, oiseau joyeux, ne siffle plus,
Semble un vague échafaud, n'attendant que le glaive.
Enfin, la-bas, dans l'humble bureau de la Préfecture, le vieux registre où il traça, de sa plume
de fonctionnaire, le fameux sonnet des Rêves
ambitieux, son délicat hoc erat in votis dont il
réalisa sans doute toutes les élastiques hypothèses.
Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve
y disait-il, et telle fut sa devise dans toutes les

�Lou Viro-Soulèu

48

crises, et lorsqu'à la veille de porter sa pièce au
comité de lecture delà Comédie-Française, il la
reprenait pour la faire jouer ici, en famille, et
lorsque, candidat à l'Académie, il se retirait une
semaine avant l'élection, laissant le jeu libre à
d'autres combinaisons. N'avait-il pas là-haut l'arpent de sol, l'arbre, le toit et les hôtes amis,
dans cette rue des Gloriettes, sur le nom de laquelle il plaisantait avec une douce ironie? Au
demeurant, il fut bien sage de vivre à couvert
de ce grand soleil de la publicité qui, disait-il
finement, fait tant d'ombres jalouses, là-haut
dans sa gloriette, en attendant la gloire. Elle est
venue et l'Académie a couronné son tombeau et
nous arrivons de Paris, commençant ce pèlerinage ému que d'autres feront après nous.
Oui, ce séjour obstiné à Lyon, dont il s'écartait à peine pour aller chercher en Bugey les
délicieux cadres d'idylle que l'on sait, fut le
meilleur des calculs : son talent y gagna ce loisir
nécessaire à l'exécution de ses œuvres, faites,
selon sa propre expression, « A force d'art et de
soins obstinés ». A Paris, notre sonnettiste eut
risqué de ne jamais trouver le temps de ciseler
et de monter tout cet écrin de bijoux au plus
modeste desquels s'applique son vers :
Et le caillou devint joyau par la monture.
11 le savait bien et il s'en est expliqué avec
son humeur ordinaire dans sa réponse à Albert
Glatigny :
Crime du sonnet!
Mais ma chaîne en est
La cause... ;
et il s'en est félicité avec une fierté légitime dans
« Le Sonnet » ou encore dans la pièce à Alfred
Delveau, moins connue :
Où maint aigle a brisé son front faute d'espace,
L'avette de Ronsard passe libre et repasse,
Car l'horizon des fleurs suffit à son essor,
Alvéole et sonnet tiennent la même place
Et la Muse gauloise est sœur des Mouches d'or
Pour pratiquer ces vertus de style qui soutiennent et paient le lecteur à travers toute son œuvre, il lui fallait une honnêteté toute provinciale
et une paix d'esprit dont il est redevable à son
grand village.
Mais il lui doit davantage et d'abord ses amis
qui lui feront cortège dans la postérité, cette famille de poètes, les frères Tisseur, parmi lesquels Jean « au large front de marbre, à l'œil de
feu » dont le talent avait avec le sien un air de
famille, cet air « précis et précieux » dont M.
Anatole France analysait récemment le charme
tout local, et jadis Pierre Dupont et jusqu'à la
dernière heure Chenavard et Adèle Souchier et

cette pauvre Louise Siefert, qu'il aimait à comparer à Louise Labé.
Mais où sont les neiges d'antan ?
Par eux et par elles, renaissait autour de lui
ce groupe lyonnais, dont il savait l'histoire et
suivait la tradition, qui avait nom VAngélique,
dont Fourvières avait été l'Olympe, il y a quelque trois cents ans, dont Marot fut plusieurs
fois l'hôte de passage, où brillaient avec leurs
disciples, notammentaveccePhilibert Bugnyon,
— récemment exhumé par un de vos jeunes
maîtres, — les Heroet, les Maurice Scève, en
qui Ronsard lui-même saluait solennellement
des précurseurs, et les Jéhanne Gaillarde et
enfin Louise Labé, de génies manières. Comme
eux, il fut un grand artiste de style, poussant
jusqu'au scrupule ce respect de la forme qui est
la probité du talent, définissant la poésie,
« l'incisif dans l'expression d'une sensation
vraie », d'ailleurs pétrarquisant comme eux,
c'est-à-dire à outrance, et sous l'influence inconsciente d'un obscur atavisme. Mais il rachetait mieux qu'eux ses préciosités par une saveur
gauloise dans le goût du bon vieux temps et
de la bonne province de tous les temps, la
combinant délicieusement avec le savant badinage d'Anacréon, par exemple dans les Deux
Roses, et Idylle de Pastels et Mignardises, dans
Puella et Frígida, ou avec le naturalisme exquis
de Théocrite dans Oaristys, la Huche, Dans les
Foins, la Laitière, et enfin dans ce chef-d'œuvre
de grâce cavalière intitulé : Dans un vallon de Cô.
Mais il me suffira d'avoir remarqué en quoi
le séjour de Lyon et ce commerce avec les
poètes provinciaux du xvi° siècle qu'il prônait
comme des maîtres d'originalité, à côté de son
cher Ronsard, favorisèrent en lui l'éclosion et
le perfectionnement des dons naturels d'écrivain en vers. Qu'ai-je besoin ici et aujourd'hui
d'insister sur ces mérites de forme connus et
caractérisés par la demi-douzaine de ses pièces,
toujours les mêmes, qui sont dans toutes les
anthologies, ce qui est bien, dans toutes les
mémoires, ce qui est mieux, et s'appelle, au
demeurant, la gloire? J'estime, au contraire, et
j'ai hâte de le déclarer publiquement, qu'il y a
un Soulary inconnu, singulièrement supérieur
au poète des Deux Cortèges, des Rêves ambitieux, de la Mère ou de l'Escarpolette, et celuilà, c'est ici le lieu et l'heure de le signaler.
C'est en effet en cherchant l'influence de ce
milieu lyonnais sur notre poète, qu'on arrive
directement à la source de ses plus hautes inspirations, celle que personne, à mon escient,
n'a encore franchement désignée, comme si une

�Lou Viro-Soulèu

sorte de bienséance fermait ici la bouche aux
critiques. Je m'explique.
Dans notre siècle, où les diverses sources de
la poésie semble tarir, il en est une toute fraîche,
d'une profondeur inconnue, d'où jailliront sans
doute les poèmes de demain et où votre Soulary
aura eu l'insigne honneur de puiser l'un des
premiers : cette source, encore mystérieuse,
comme celles dont parle Lucrèce, c'est le sentiment poignant des inégalités sociales, une foi
ardente dans l'avènement de la justice pourtous
par l'expansion de la fraternité de tous. Ces
sentiments naquirent en lui, au spectacle de
ses voisins les canuts, en qui il notait douloureusement ce « quelque chose de souffrant et de
contemplatif », qui a passé de l'âme de votre
peuple dans celle de vos poètes et de vos artistes.
C'est d'abord votre Ballanche qui, rêvant à
la « mission auguste d'organiser le nouveau
monde social », fondait généreusement sa palingénèsie sur le sentiment de la sympathie sociale, tandis que le vieillard inconnu de son
Orphée s'écriait pathétiquement : « Le cycle de
l'humanité commence, le plébéien c'est l'homme. » Rappelez-vous encore ces refrains navrés
ou révoltés de votre Pierre Dupont qu'a répétés la France entière : la Chanson du Blé, le
Chant des Ouvriers et le Chant du Pain, cette
Marseillaise plébéienne. Eh bien, votre Soulary,
lui aussi, se dit un jour, comme Ballanche :
« Je veux exprimer la grande pensée de mon
siècle », et il écrivit ces graves paroles :
Le pauvre est, comme vous, fils du grand héritage :
Faites-vous pardonner d'avoir, dans le partage,
Avant qu'il fût levé, pris son or et son vin 1
Puis, avec une clarté qui avait trop manqué
à l'auteur d'Orphée, avec un art dont se
passait votre grand rhapsode de Chants et
Chansons, il reprit ce thème, à travers toute
son œuvre, depuis Sacra fames, dans Pastels et
Mignardises, jusqu'à l'Ouvrière, ce sombre
pendant à la Fille du peuple. Je désigne à l'admiration des sincères les accents de mâle ironie
ou de pitié profonde, de généreuse indignation
ou de hautaine invective qui sifflent ou sanglotent, grondent et éclatent dans : le Casseur
de Pierres, l'Invisible, la Sportule, Avaritia,
Cula, l'Eiain, Vœ Soli, Ephémèrides, Luxúria
et vingt autres pièces qui sont d'ailleurs des
chefs-d'œuvre de facture. Ecoutez plutôt ce
début de Dans les blés :
Dans l'orgue de la terre un bel hymne est chanté
Par la voix des blés mûrs que la faucille touche.
Quand Ruth fuit, en glanant, votre regard farouche,
Cet hymne, ô moissonneurs, l'avez-vousécouté?
L'Epi dit : Union! le Grain dit : CharitéI

49

Les nobles accents, messieurs, et combien
personnels !
Ne serait-ce pas faire injure à la mémoire du
poète que de voiler tout ce côté de son talent,
et ne conviendrez-vous pas avec moi qu'il y a
un Soulary inconnu, qui sera aimé, et grand,
pour avoir été le précurseur des chantres attendus
de la grande charité et de la souveraine équité
du vingtième siècle? Celui-là est tout Lyonnais ;
c'est du sein de la grande ruche lyonnaise que
monte cet hymne de plainte et d'amour, tandis
que le poète l'écoute et le note,
Sur sa montagne, écho sonore
Du bruit de sa chère cité.
Les Alpes lui jettent leur brise,
11 est tourné vers l'Orient,
Et le Rhône à ses pied» se brise.
Majestueux et souriant.
Je ne puis finir sans noter brièvement dans
notre Soulary un accent plus indigène encore :
je veux parler de ce mysticisme tout local qui
dictait déjà ses symboles à Maurice Scève et à
toute l'école lyonnaise de la Renaissance, dont
la haute peiiséede Ballanche est tout embrumée,
qui fait flotter un brouillard transparent sur les
toiles de Chenavard et suscite parfois dans les
poèmes de Victor de Laprade des « héros sculptés dans les nuages», suivant sa propre expression. Par là encore Soulary est bien de leur
race et par là se complète la caractéristique
lyonnaise de son talent, témoin : Des Pas sur
le sable, Mary, un Morceau d'archéologie,
Influença, le Gué, Sicut DU, Entre l'Ane et le
Bœuf,Lazare... Mais à considérer l'ensemble de
son œuvre, ce brouillard de mysticisme paraît
léger et doux, comme un clair-obcur dans les
arrière-plans d'un tableau au dessin très serré.
Au tournant des pages, c'est comme une moire
rapide qui passe sur le miroir d'un lac très pur,
puis le miroir reprend son poli et reflète les
objets avec une précision parfaite de contours.
C'est qu'au fond ce poète lyonnais aime le
soleil. Je n'en veux pour preuve que son sonnet
à Anselme Mathieu. En vain l'eau tombe à flots;
par la vitre qu'essuie son doigt distrait, le
poète guette l'horizon vers le Midi. Viennent
des vers du Félibre ami, et alors adieu les Papillons noirs et les Diables bleus, et le poète de
s'écrier :
Gai réveil !
Entrez, messieurs l'Amour et le Soleil !
Et voilà, messieurs, pour nous une dernière
raison d'aimer votre poète. Il était donc juste
qu'un reflet de ce soleil félibréen qu'il a tant
goûté vint dorer son piédestal.
Aussi je m'empresse de céder la parole au

�Lou Viro-SouVeu

5°

chancelier du Félibrige qu'il avait salué publiquement du titre d'ami et qui saura célébrer en
poète et en Lyonnais, la gloire désormais nationale de Joséphin Soulary, poète lyonnais, unissant à l'hommage de l'esprit, celui du cœur.
r\tr&gt;

M. Duparcdonne ensuite lecture de la poésie
de Paul Mariéton, le Félibrige a Soulary, de laquelle nous détachons les belles strophes suivantes :
O poète ! pour toi la tombe à peine s'ouvre,
Qu'à ton nom méconnu, l'avenir se découvre,
Que ton humble destin s'affranchit, radieux,
De l'obscurité sainte où s'engendrent les dieux.
Et c'est nous, tes amis lointains, tes frères d'âme,
Qui dressons les premiers sur Lyon qui l'acclame,
Cette image de bronze où plane ton esprit!
...Nous avons assez de la toise impudente
Qui blesse de là-haut toutes nos dignités!
La petite patrie a d'antiques fiertés ;
Elle a droit à l'honneur et repousse l'offense.
On peut aimer sa ville aussi fort que la France
Et servir sa province en oubliant Paris !
Et tu l'as dédaigné, hautement, sans mépris,
Cet aveuglant soleil, aimant du plus grand nombre.
Dans ta calme province, orgueilleux d'un peu d'ombre,
Tu témoignas pour elle, et l'immortalité
Va désormais t'unir à ta chère cité.

Non, tu n'étais pas, mon poète,
De ce Lyon mystérieux
Que trop jaloux de sa conquête
Le Nord contemple avec ses yeux :
Du Lyon mystique des brumes,
Que la Saône au cours triste et lent,
Au lieu d'une écharpe d'écumes
Enveloppa d'un brouillard blanc.
C'était le Lyon populaire,
Ennemi du rêve et du deuil,
Le vieux Lyon de la colère,
Et du travail et de l'orgueil.

Ainsi, près de ton Rhône aux fureurs fécondantes
Qui répand, fraternel, à nos plaines ardentes
La fraîche haleine qui guérit,
Tu demeuras l'enfant de ta cité superbe.
Toi qui nous appartient par l'éclat de ton verbe
Et la clarté de ton esprit.

La Lumière est partout, tressaille au cœur de l'Ombre,
Et pénètre la Force et dirige le Nombre...
C'est la Nuit qui n'existe pas !
Et toute apothéose est d'aurore suivie,
Et nous sommes de ceux qui célèbrent la vie,
Incroyants de sa vanité.
Dans nos villes qu'amour et génie ensoleillent.
Nous allons, éveillant les gloires qui sommeillent,
Pour un réveil d'Eternité 1

Le maire de Lyon, M. le docteur Gailleton, se
lève et prononce un discours exquis en sa
brièveté; nous ne résistons point au plaisir de
reproduire cette salutation amicale du premier
magistrat de la grande cité :

Discours de M. le maire de Lyon.
Messieurs les Félibres et Cigaliers,
Vous avez voulu, cette année, inaugurer votre
voyage aux pays aimés du soleil en rendant un
pieux hommage à la mémoire de notre cher
poète Joséphin Soulary. Vous avez sollicité et
obtenu du ministère des beaux-arts ce bronze,
œuvre magistrale d'un artiste de talent; nous
vous en exprimons notre vive gratitude.
Soulary était bien des vôtres ; il appartenait
à cette phalange de poètes exquis et charmants
qui ont l'heureux privilège d'être la joie des
esprits délicats et amoureux de la perfection de
la forme et de la facture des vers, associée à
l'élévation de la pensée.
Si notre cher Soulary était dans ses œuvres
bon Français, il entretenait comme vous commerce d'amitié avec le vieux langage de nos
pères, il aimait avec amour cet idiome lyonnais
si plein de verte saveur pour les initiés et qui,
comme le provençal a, dans des proportions
bien modestes, sans doute, ses apôtres, ses
auteurs dramatiques et ses poètes.
Ce buste que vous nous apportez, nous
l'avons placé dans ce palais des Beaux-Arts que
notre poète aimait tant, sous ce saule ombreux,
à l'abri des foules bruyantes, mais bien accessible à ses nombreux amis.
Ces lieux peuplés des chefs-d'œuvre de l'art,
monuments de l'archéologie, des antiquités
lyonnaises, étaient l'asile que le poète aurait
choisi.
Merci à vous, messieurs les Félibres et Cigaliers; j'espère que Lyon sera désormais votre
étape au pays du soleil.
U1X&gt;

Le soir, à la réception de l'Hôtel de Ville,
M. Sextius-Michel, en quelques paroles très
fines, a dit ce que chacun de nous avait sur le
cœur : sa reconnaissante surprise pour l'accueil
triomphal fait ainsi aux Cigales, en ce Lyon si
injustement appelé la patrie du brouillard.
Qu'il vit plus juste, le poète qui nomma la
grande cité « la porte de soie et d'or du Midi » !

�Lou Viro-Soulèu

DEUXIÈME JOURNÉE
(8 août 1891.)
De

Lyon

à Valence et à Beaucaire.

Embarqués dès six heures etdemie à bord du
Gladiateur, les Cigaliers et les Félibres vont
passer la journée sur le grand fleuve de Claude,
de César et de Marius. Impossible de faire en ce
succint récit la moindre part au pittoresque.
Nous prions nos amis de s'en référer aux spirituelles et vivantes descriptions des écrivains
qui ont bien voulu se joindre à nous dans ce
trajet. Qu'il suffise de dire que nous étions
cent à fraterniser sur le pont du bon vieux bâtiment; que le drapeau de la Provence, le
drapeau bleu étoilé d'or, flottait à Pavant,
tandis que le drapeau tricolore à l'arrière se
déployait; et que du matin jusqu'au soir la
chanson des poètes ne s'est point tue. Du haut
des ponts et des châteaux égrénés le long du
rivage, la foule amassée nous jetait des bouquets
de fleurs ou même des lettres bourrées de compliments jusqu'à la marge.
Aux approches de Vienne, M. Bonnet
déclame le sonnet suivant de M. Paulin Capmal
à la louange de cette antique cité :

51

Que, gardant, elle alla jusques à septante ans.
Si du Temps qui vainc tout vaine lui fut la noise.
Son berceau le dit mieux que tous ces fols mentants :
Point n'eut d'autre secret que naître Dauphinoise !
Paul Marieton se met au piano. Tournier
entonne la chanson que Paul Arène composa
en 1870 pour les francs-tireurs de sa troupe
Une, deux,
Le Midi bouge
Tout est rouge,
Une, deux.
Nous nous fichons bien d'eux.
Puis, le Chant de la Coupe, puis la Marche
des rois, puis la Farandole, puis Magali, la
Marseillaise et tout le tremblement des chansons cigalo-provençales.
C/JV&gt;

A Valence.
C'est le pays électoral de notre confrère
Maurice Faure. La noble ville dauphinoise
fait à notre bateau un accueil si cordial que nous
mettons le pied à terre. Un vin d'honneur
nous attend sur la place où nous nous rendons
au son des fanfares. Plus de cinq mille personnes
nous pressent, bien que le service d'ordre soit
fait admirablement. Nous voici devant la statue

O reine d'autrefoisI ô fleur de France! ô Vienne!
Je salue, en passant, et tes riants coteaux
Et tes hardis clochers, et tes vallons si beaux
Qu'aux séjours enchantés leur splendeur nous ramène.

de Championnet.

Siège des grands Primats quand vint l'ère chrétienne,
Toi que le Rhône étreint de ses fécondes eaux.
Combien j'aime à revoir frissonner tes drapeaux
Près de mainte ruine ou gothique ou romaine.

en ces termes :

De ton arc triomphal !... ma muse un jour voulut
Célébrer tes héros, tes penseurs, tes poètes!
J'étais ton hôte alors, j'accourais à tes fêtes;
Alors, comme aujourd'hui, je redisais : Salut!
A ta noble industrie, à ta grâce, à ta gloire,
O pays de vaillants! ô fierté de l'histoire!
Puis apparaît Saint-Vallier, où fleurit la
mémoire de la belle, de l'éternelle Diane de
Poitiers. Le cigalier, Léon Barracand, a galamment payé l'hommage de tous à la maîtresse
de tant de rois :
Pour ce qu'elle resta belle en son plus vieil âge,
Courbant d'un mignard joug le cœur de deux grands
[rois,
Que, de ses nobles traits, de Diane au carquois
Primatice et Goujon figurèrent l'image,
11 semblait qu'elle usât, par très damnable ouvrage,
Des philtres de Satan à la cour des Valois
Et, sorcière, payât l'infernal compérage
En ramenant le monde à de païennes lois.
Ceux qui l'ont prétendu cherchaient à faux la cause
De sa lèvre en sa fleur toujours neuve déclose

M. Chalamet, premier adjoint, nous souhaite
la bienvenue. M. Sextius-Michel lui répond

« Messieurs,
« Cigaliers et Félibres sont émus et fiers de
l'accueil fraternel que leur fait la noble ville de
Valence.
« Il y a quelques jours, à nos fêtes félibréennes de Sceaux, le grand écrivain Ernest
Renan, qui nous présidait, glorifiait justement
votre cité et l'appelait « le seuil du Midi ».
« Nous qui allons exalter l'esprit du Midi,
nous avions le devoir de saluer la première
ville méridionale des bords du Rhône, qui
nous est chère, non seulement parce qu'elle a
donné naissance au glorieux Championnet,
mais encore parce qu'elle évoque à notre pensée
le souvenir de Bancel, qui consacra d'éloquentes
pages aux troubadours, les ancêtres du Félibrige,
parce qu'elle est la patrie d'Emile Augier, et
aussi parce qu'elle a élu au Parlement notre
excellent ami Maurice Faure.
« Ah ! s'il était là pour vous parler à ma
place, comme il louerait avec son ardeur, sa
passion pour le Dauphiné et la Provence et les
beautés de ce site, et les curiosités artistiques

�Lou Viro-Soulèu

52

de Valence dont il nous entretient avec amour
à Paris, et le général Championnet qu'il nous a
mieux fait connaître par ses discours et en
l'honneur duquel il nous a décidés à élever un
buste à Antibes.
« Le temps qui nous est mesuré, hélas! par
la nécessité d'arriver ce soir à Beaucaire, ne
nous permettra pas d'admirer, comme nous
l'aurions voulu, votre esplanade superbe où se
dresse la statue de votre héros, et votre admirable maison des Têtes, précieux reste de l'architecture de la Renaissance.
« Une autre fois, pas dans longtemps peutêtre, nous visiterons tout à l'aise les merveilles de
votre ville, et cette fois votre cher député, qui
n'aura plus la douleur d'être malade comme
aujourd'hui par suite de fatigues dues à son
dévouement sans borne au pays, notre ami
Maurice Faure, nous accompagnera et nous
guidera, et nous parcourrons tout votre Dauphiné si pittoresque en chantant ses gloires.
« Donc, messieurs, au revoir, à bientôt, et
vive Valence! vive le Dauphiné! »
M. le président du Syndicat du commerce
des vins des côtes du Rhône prononce ensuite
une allocution charmante au cours de laquelle
il offre aux pèlerins cinquante flacons de ces
vieux vins du Rhône, célébrés par Horace et vantés par Plutarque, et qui n'ont point dégénéré.
M. Ruzan, président de la section Drômoise
du Club Alpin offre aux Félibres et aux Cigaliers le premier exemplaire du bulletin social.
Enfin, M. le rédacteur en chef du Journalde
Valence a donné lecture de ce télégramme de
Maurice Faure :
« Mon cher ami,
« Veuillez présenter mes vœux chaleureux et
adresser mon salut fraternel aux amis Cigaliers
et Félibres, en leur exprimant le vif regret que
l'état de ma santé m'empêche d'aller glorifier
avec eux l'esprit du Midi et honorer notre illustre compatriote Championnet qui l'incarna
si glorieusement pour la défense et la Patrie.
« Dites-leur que tous les patriotes de la
Drôme se joignent à la population valentinoise
pour les saluer sympathiquement.
«

MAURICE FAURE.

»

Les acclamations redoublent, et l'on regagne
le Gladiateur qui repart.

notre excellent confrère J. Gardet, retenu loin
de nous, ce sonnet à la mémoire du peintre
Clément :
C'est un coin de l'Attique ensoleillé, tranquille.
Aux portes de Provence, un site merveilleux,
La plaine de Vaucluse, aux bruits mystérieux,
Sous un ciel pur s'étend là-bas, verte et tranquille.
Et tandis qu'en décor, alentour de la ville
Se dressent de grands monts, le Rhône impétueux
Roule ses flots épais dans son lit écumeux,
Au pied des vieux châteaux qui des rois fut l'asile.
Souvenir douloureux ! Hélas ' ce lieu charmant
Est celui qu'adorait le félibre Clément,
L'artiste modeste en sa gloire!
II n'est plus... Mais son œuvre, admirable à jamais,
Chaque jour de nos cœurs ravive les regrets,
En éternisant sa mémoire.

Enfin, à la hauteur d'Orange, la langue provençale nous apparaît en un beau sonnet de
M. Sextius-Michel :
LOU TIATRE D'ATJKENJO
Dins lou cèu ounte l'aiglo passo,
Desempiéi dès e vuè cents an
Que noste viei Cieri rouman
Dreisso sa grando carabasso,
Lou tèms que gès d'obro n'alasso
Emè sa daio, emè si man,
A bèu l'estripa, lou gigant
Espetaclous resto à sa plaço.
Vuèi a rugi coume un lioun
O superbo resureicioun.
Te saludan dins toun principo.
Quan saup lou bèu, s'aquesto niue
N'a pas, meraviho dis iue,
Vist Mounet-Sully dins Edipo?

Mais voici Avignon. Qui donc a dit que les
Provençaux avaient besoin d'écharpes, de tambourins et de discours pour se mettre en mouvement? Nous ne trouvons sur le quai ni musiciens, ni magistrats, ni orateurs. Nous trouvons
mieux que tout cela, la sympathie du peuple
qui poursuit le Gladiateur d'applaudissements
chaleureux.
Vers sept heures et demie du soir, nous touchons au terme de notre voyage. Paul Mariéton,
que Mistral va qualifier d'amiral du Rhône, se
démet de son grade entre les mains de M. Sextius-Michel. Le sympathique président des
Félibres prend la tête du cortège, et nous nous
rendons au milieu des belles filles et des beaux
garçons à l'Hôtel de Ville de Beaucaire.

«Yjp
Excellent déjeuner, où les présents du Syndicat des vins sont dégustés et louangés comme
ils le méritent.
Devant Donzère, Jules Bonnet lit, au nom de

A Beaucaire.
Dans un discours très ému et très littéraire,
M. Antoine, maire de Beaucaire souhaite la
bienvenue.

�Lou Viro-Soulèu

M. Sextius-Michel répond en ces termes, dont
tout le monde approuve la juste élégance et le
gracieux à-propos.

Discours de M. Sextius-Michel
A t Hôtel de Ville de Beaucaire.
Mesdames, Messieurs,
Ceci ne se rencontre pas tous les jours, de
voir un maire de Paris échanger des politesses
avec un maire de Beaucaire sur le balcon de son
hôtel de Ville. Mais, dans sa nouveauté, ce
spectacle ne laisse pas d'avoir une signification
particulière et touchante.
A Paris, au milieu de mes confrères les Félibres et les Cigaliers, grâce à leur bienveillance,
je représente le Midi. A Beaucaire, c'est vous,
monsieur le Maire, qui êtes le représentant du
pays au ciel bleu, et moi, celui du Nord avec
ses brumes. Unis et la main dans la main,
nous représentons ensemble, en quelque sorte,
et dans une fraternelle intimité, l'union de la
capitale et des provinces de la France.
Je n'oublie pas cependant que je ne suis
réellement ici que le Président des Félibres de
Paris, et c'est à ce titre, monsieur le Maire, que
je vous remercie de l'accueil si cordial que vous
nous faites. Je remercie et je salue votre population si noble et si intelligente; je salue les
dames de Beaucaire au nom surtout de ceux de
nos confrères qui n'ont pu venir avec nous
contempler les traits charmants de leurs aimables compatriotes.
Je salue votre ville si gracieusement assise
sur les bords du Rhône et dont le passé glorieux est cher à tous les méridionaux. J'y suis
venu tout enfant, attiré comme tout le monde
par la renommée de votre foire sans égale dans
l'univers, et j'en ai conservé un souvenir aujourd'hui délicieusement ravivé.
Un autre souvenir nous rend plus sympathique encore votre chère cité, c'est celui du
populaire Bonnet et d'Antoinette Rivière, l'auteur « di Belugo ». Antounieto di Beù-caire!
Quelle simple et touchante histoire que la
sienne! Et quel délicieux portrait en a tracé
notre grand et regretté Théodore Aubanel,
dans une lettre qu'il écrivit en 1869 à « l'amigo
que n'ai jamai visto ».
« Je n'ai vu Antoinette qu'une fois, disait-il
dans cette lettre, c'était deux mois avant sa
mort. Je ne puis vous rendre l'impression profonde, ineffaçable que je ressentis. C'est comme
une vision. Je la vois toujours, en robe de
laine blanche, si pâle qu'elle était plus blanche
que sa robe, avec de grands cheveux blonds,

55

négligemment bouclés et tombant sur ses épaules. Je lui offris la « miougrano », je lui baisai
les mains, et ce fut tout. Elle partait, le lendemain, pour les eaux d'Amélie, je ne devais plus
la revoir. »
Elle était morte, en effet, de ce qui tue
souvent les plus belles âmes, de ce sentiment
délicat et profond que Lamartine a célébré dans
un de ses plus touchants poëmes.
Et maintenant, chaque fois que reviendra la
saison des myosotis et des pervenches, puisse
chaque année une main pieuse aller déposer
sur sa tombe quelques-unes de ces fleurs dont
elle avait fait son emblème; car elle a mieux
fait que chanter : elle a aimé.
Je n'oublierai pas non plus de rappeler ici le
nom de l'abbé Siméon Lambert, auteur d'un
charmant poème intitulé « Betelèn », les Félibres ayant une place dans leurs coeurs pour
tous ceux qui ont parlé notre belle langue et
qui ont chanté pour sa gloire.
Demain, monsieur le Maire, nous continuerons
à rendre hommage à vos poètes, et notamment à Pierre Bonnet dont j'ai à peine dit
un mot, mais que célébrera, dans un discours
provençal, notre excellent ami, son homonyme
Baptiste Bonnet que nous avons choisi non à
cause de la similitude du nom, mais parce que
nul mieux que lui ne pourrait en parler dans la
langue du pays natal.
Puis, nous nous séparerons avec le regret,
de la part des Cigaliers et des Félibres, de
n'être pas restés plus longtemps au milieu de
vous. Mais d'autres amis, d'autres compatriotes
nous attendent, et le temps passe, lui qui ne
regrette rien.
Notre pensée du moins viendra souvent, pendant notre pèlerinage, se retremper ici dans la
fraîcheur de vos ombrages à peine entrevus et
dans le souvenir de votre aimable réception.
Notons, parmi les personnalités beaucairoises
qui ont bien voulu s'associer, ce soir-là, à notre
manifestation, l'un de nos lauréats, M. l'abbé
Boudin, dont on lit un fort beau sonnet, et
M. Champroux dont le lyrisme diabolique, la
diction furieuse et la vraie poésie nous ont plusieurs fois étonnés et charmés.
Après le dîner, jusqu'à des heures fantastiques,
grand bal et longue farandole sur le célèbre
Pré.

�Loti Viro-Soulèu

54
TROISIÈME JOURNÉE
(9 août 1891)

A Beaucaire.
La journée commence par une bonne action.
Les Félibres se rendent, sous la conduite de
M. Sextius-Michel, devant la petite maison
« pauvrette et ancienne » où vécut un des
plus excellents prédécesseurs des Félibres. Une
plaque de marbre blanc, aux lettres d'or, rappellera désormais la mémoire de Pierre Bonnet(i)
à ses compatriotes; et sûrement, les échos des
rues de Beaucaire n'oublierons point de sitôt
les belles phrases provençales que notre cher
confrère, Baptiste Bonnet, le prosateur souverain du nouveau Félibrige, avait composées à
la gloire de son vénérable homonyme. Très
malheureusement, Baptiste Bonnet n'avait pu
nous accompagner à Beaucaire. Comme vous
pensez bien, il s'est rencontré aux environs de
la plaque un troisième Bonnet, non le pire des
trois, pour nous lire cette oraison. Nous
avons applaudi, avec tout Beaucaire, à la diction harmonieuse et nette de Jules Bonnet :

Discours de Batisto Eounet.
Messiés, Midamo,
Es pas sènso esmòucioun que prene la paraulo
au mitan de la poupuhcioum Bèu-Cairenco
d'aquelo valènta poupulacioun qu'es toujour
estadoà la traucado doù Prougrès edela Liberia!
Tambèn quand nostis ami li Felibre eliCigalié
vengùeronme dire que falié que prounouncièsse
un discours à la mèmori de Peirè Bounet, maugrat tout lou cande que l'embessounamen de
nosti noum me dounavo, bestirère gaire pèr
dire de O. E perque sariéu ana bestirejaî
Es que Bèu-Caire es pas la premiero vilo que
mis iue d'enfantoun vegùerón ? Es pas à BèuCaire qu'en risènt en cantant venian faire nostis
escamandrado lou dimènche?
Es pas, pèr Bèu-Caire qu'en partèntde BelloGardo metian loucapèusus l'aurihoeme l'espèr
de veni faire pourta lou barrau à vosti fier
jouvènt, que sarra dins si bèlli taiolo roujo
chicoutavon commé de moustre li coucardo
de vosti cousso de biòu? Bèu-Caire? Mai lou
counèisse voste Bèu-Caire, lou couneisse mies
que ma pocho!
Es aqui dins voste oustau coumunau qu'ai
mes la man dins la garafo! Ai fa peta lou
fouit dins vosti carriero, ai escala milo cop sus
voste Castèu e de sa tourre ai vist ma tourre !
(1) A Peire Bounct (1785-1858) li felibre de
Paris, li cigaliè e li gènt de soun endré.

Voste Prat, es encaro marcat de mi pesado, e
vosto Banquetose remembro seguramen encaro
de touti li pantaiado que ié sieu vengu faire à
l'âge de vint an! Ah! boutas, se ieui ause auboura la voués entre-mitan de vautri Bèu-Cairen e Bèu-Cairenco, faudrié pas vous crèire pèr
acò que siegue toujour esta ansindo!
Que de fes à la toumbado de l'escabour,
quand la niue barrulavo en retenènt soun
grand rideu d'escur long de vostis oustau, que
de fes lis estello, aqueli deirouso fouligaudo,
soun vengudo me sousprene en trin de faire à
la chut-chut, mi bresihamen amourous,mi labro toco à toco d'uno jouino e fresco auriho!
Poudriéu vous counta uno à cha uno touti li
sensacioun d'amo que li rire e li cant de vosti
ganlànti chato m'an fa naisse dins la calamo de
voste terraire, que, fau bèn lou dire, es un di
cantoun dau miejour ounte la lengo se siegue
lou mies recatado.
Poudrieù vous charra di meravihous travai
de voste avugle de Sourjant! Poudrieù vous
parla doù mas de Tarau, doù Mas di Sablo,
doù Mas doù Bos, de la Font-doù-Rèi, doù
Mas di Quatre Carnbo! Mai sian pas eici pèr
parla de touti aqueli bèlli-causo, m'avès douna
la paraulo pèr que vous chaire sus mèste Bounet, es de mèste Bounet que vole vous parla.
Pèire Bounet! quau soun aqueli que lou
counouisson pas! l'a pas un gènt eici que
noun ague legi sis obro, pas un que noun
ague à la memòri li dato de sa vido e de sa
mort. Sabès touti coume ieù, que vengùe au
mounde en 1786, que mourigùe lou 8 de mars
1854 e que de sa vido vidanto, de bono ouro,
tanleù que pousqùe canta, cantè coume canton
li roussignùu de nosti palan valènt-à-dire dins
sa lengo mairalo, dins aque !o lengo que trono,
e peto e boumbis sus la bouco dis orne que pèr
se faire que mai tetadonso e que mai caresssrello en s'escapant di labro roso di femo, d'aqueli
tant poulit trespounchoun de Bèu-Cairenco!
Chasco fes que legisse Peire Bounet me sèmblo toujour entèndre aquel orne que dis en
quauqu'un.
« Coume! messiés li creticaire, lou taio-lesco
lou bigot, la trenco, la poudadouiro, lou voulame lou chafre, la rougno, la rasco, la destrau
lou piroù, la sartan touti aqueli mot taut espressiéu sarien que la rastagagno d'uno parladuro abastardido e toumbado dins lou racabòmi
di patouès !
« Coume! aqueli vièi nouvè, aqueli vieii
cansoun que ma maire e ma grand me cantavon
en me bressant; aqueli conte que moun paure
paire nous disié dins li vesprado au tramble

�Lou Viro-Soulèu
55
doù lum, dins lou cantoun doù fio ; li chavabroundo adiacado au soulèu s'alandon merararin, li paiado, la vèio de nouvè, lou cachovihous, supèrbe e dins rèn de tèms de la Gasfiò, li ferrado, li cousso de biòu, li farandoulo
cougno fan qu'un encèndi ! E dóu tèms
e la fiero de Bèu-Caire, touti aquelis us e cousquePierquin de Gemblousescarrabihara l'Avouhimo que fan l'ouriginalita d'un pople, vole que'
nage, lou célèbre marqués de Lafaro azime lou digues (se sias pas de bardot) coume
gara dins tout soun èime li galoio castagnado
poudès councebre que tout aco siegue qu'uno
di risènto valengo raiolo! Boulard d'Usés, ataespèci de-racaduro d'unlcngagi vengu d'ounteî
lara soun carretoun et, rebala pèr uno vièio
Noun-çai? Ah! li savènt ase! »
ganchello, de vilo en vilo, de vilage en vilage
Tàli soun à pau près li paraulo que mèste
declamarà sus li plaço publico si vers picant
Bounet de Bèu-Caire dévié clavela 'u mourre
coume d'agùio. Es uno crousado immenso de
di desbarjaire d'alor, car d'aquéu teins li descansoun, que coumenço un alagant incoumpacoucounarello dòu mas de Falabrego avien pas
rable de verslausant nosto lengo, celebrant lou
encaro fa'ntèndre la cansoun de Magali; la
païs nadalen, remembrant tòuti nosti viei'i
Miougrano s'èro tambèn pas encaro entrè-durglòri cercant de reencarna dins l'esperit dóu
bido e li Carbounié peréu avien pas davala dòu
pople l'amour de raço et lou respèt de tóuti li
mount Ventous! Em'acô que d'un joùr à l'aubélli causo de noste païs.
tre li camin de ferre gagnavon de camin dins
Alor, coume dins uno chavano, i'a plus qu'a
nosti vilo e li cop de siblet di machino en pourregarda d'aqui, d'ilai, d'amount, d'avau, li tron
tant esfrais i bèsti atalado coupavon lou siblet
peton, lis uiau uiausson de tout caire, li man
de nosti pouèto ai las ! a deja taut magagna de
se cercon e de pertout s'ausis' qu'uno cridadisso :
veire qu'en venènt de l'armado, lis enfant dòu
« Arri! Arri! »
païs, istòri de faireli fin, parlavon dins un franchiPlan, plan d'a-cha pau lou nivòulas que
mandige à vous faire tomba de vosto aussado!
nous estoufavo s'estraço, s'alongo, s'escartiro,
l'avié tant de grame à tria, tant de bastardèu
lou cèu s'escarcaio e dis Aup i Pirèneu, dóu
à creba, taut de lengo à coûta, que Jousè RouPounent à PUba, se vèi plus qu'un grand fio
maniho aquel orne que quàuquis an plus tard
de Sant-Jan adusènt en tóuti uno lusour
dévié se métré à la tèsto d'aquéu grand moud'espèr, uno flamado de vido.
vamen qu'avèn aro, eme touto sa lengo bèn
Es dins aquelo grand revoulumadod'omeque
penjado, un moumen trantaié d'esfrais à tau
d'aro-en-lai anan vèire dins tout soun afoupount que bacela de pòu comme èro pousqùe
gamen Pèire Bounet de Bèucaire. Es dins lou
pas s'empacha d'escriéure à soun ami J. B. Gaut
jóurnau Lou Bouiahaisso, à la coumpagno dóu
li quàuqui vers que seguisson :
grand baile Gelu, de Benedit, de soun cambaMoun bel ami de Dièu, quant de fes me sièu di,
rado Desanat, de soun ami D'Astros, que lou
Pèr fusteja de vers fau èstre un abesti,
vesèn bataia pèr sa lengo mairalo eme tout lou
E subre-tout de vers en lengo prouvençalo
tron-de-Diéu d'un Bèu-Cairen de raço ! Es dins
La lengo di pacan qu'es tant rufo e tant salo!
lou jóurnau Lou Tambourin e lou Menestreu e
Jargoun espeiandra que dins vint au d'eici
Res aujara parla res poudra plus ausi.
même dins lou Descaladaire que vai traire à
boulet rouje si vers revoulumant d'esperit.
Ai pas besoun de vous dire, messies, midamo,
Tout fiò, tout flamo, d'un temperamen nerque Roumaniho se trompavo ; i'a ges de bon
vihous, pounchouna de-longo pèr l'a'.alènt
chivau que noun brounque, e la pòu, lou sabès,
dòu bèu, dòu verai et dòu juste, Peirè Bounet
gardo souvènt li vigno ! Ço que tèhe à faire
canto sènso relàmbi : Es de-longo pèr orto; es
ressortre es l'enavans, la fé, lou crèire, que li
d'ilai, es d'aqui e zòu! escampiho à pleno Cerpoueto coume Bounet de Bèu-Caire, avien en
velló, à rounfle, à bóudre l'or e l'argènt de soun
travaiant à la mantenènço de la lengo.
parla dindant, la pouesio e l'amour queii regard
l'a de que d'avé de goust pèr lou Félibrige
enfadant di Bèu-Cairenco l'avenon delongo.
quand l'on s'encafourno dins lou passa pèr ié
vèire e amira tóuti aquelis ardent troubaire
de 1830, qu'esparpaia d'en pau pertout dins
tóuti li Prouvinço dóu miejour, s'aubourèron
tout d'un teins de touti li caire e cantoun
coume pèr respondre à uno voùes que de joùr
e de niue iè cridavo :
Arri! Arri! mis enfant, àrri, toujours àrri!
de-longo!
Es alor que li Jasmin et li Peiroto coume de

Vaudrièu pousque vous dire qùauquis un de
si vers mai ai pòu adeja devous agudre trop
fa chamla moun acabado e pamens es que i'a de
fesio sènso lou sant? De que disès, messiés,
midamo? Un pau mens, un pau mai, tant vau
que vous digue aquestoépigramo medirèsapres
s'aquelo es bèn de Bèu-Caire.
Un caladaire proun malin,
Qu'avié la lengo bèn penjádo,

�Lou Viro-Soulèu

56
Un jour plaçavo de calado
Davans l'oustau d'un médecin.
Lou malurous se despachavo
N'en metié dos liogo de tres
Cresènt d'èstre pas vist de res.
Mai lou dóutour que l'espinchavo
Vesènt, qu'en guiso de caiau
Metié de terro dins li trau
ïé' reprouché d'uno voués auto.
L'autre rébèco aqui dessus :
— « Teîsas-vous, coulègo, motus!
« La terro acato nosti fauto ».

Avès coumpres seguramen touti li finesso
d'aquéu pichot moucèu, escrit se pou pas dire
autramen, de la man d'un mèstre.
Veici encaro douscoublet d'uno cansoun que
tóuti li Bèu-Cairen e li Bello-Gardié sabon de
pèr-cor. Lou jougaire renaire.
Aragno poutoum, pouso-raco,
Que quand gagnes, fas de foulié
Entré que la veno te traco,
Renègues coume un carretié !
O tron-d'un-goi de cascagnoto
Barbo-de-chin ! fege-de-loup !
Quaucun m'a douna la mascoto
Quand jogue perde de pertout !
Au piquet, frounzisses lou mourre,
S'en coupant agantes un set;
Coume lou mistrau sus li mourre,
Roundines en picant di pèd.
Souvent as uno quinto facho,
L'autre te fai piquet-capò ;
Alor te tires li moustacho
Pèr rèn te penjaries au crò.

Es ansin que Meste Bounet de Bèu-Gaire
ouitavo soun mounde e aro que counouissès
un briéu lou castigaire, vole vous fa faire un pau
couneìssènçoeme lou pantaiairedi quatre sesoun :
L'estiéu
L'espigo roussejo,
Lou vènt la galejo,
L'èr l'amadurejo,
l'a rèn d'agani;
Lou bèu meissounage
Dono forço óubrage
Es un tèms béni.

La bono recordo
Adus la councordo ;
Urous, tout s'acordo
Tout canto l'estiéu,
E pièi lou bon paire
Qu'es pas degaiaire
Fasènt sis afaire
Gamacio Diéu.

Vaqui, messies, midamo, dóu biais que nosti
paire, li troubaire cantavon, e aro disès-me,
cresès pas felibre e cigalié qu'en parlant de la
reviendanço prouvençalo sarié bon de la prene
dins si barbat e que pèr la prene dins si barbat
sarié necite de reescala à la dato de 1830? Es en
aquelo epoco qu'à noste pount de visto la mort
o la vido de noste idiome èron a tiro-péu ! Es

en aquelo epoco que fau ana cerca li grands
aparaire de nosto lengo, car sènso li Bellot, li
Gelu, li Benedit, lis Achard, li Lapommeraye,
li Garcin, de Marsiho ; sènso li Camilo Reibaud,
li Carie Dupuy, de Nyons; sènso li Ricard-Berard, de Pelissano; li Seimard d'Apt; sènso li
Chalvet de Ponthias ; sènso li Bonnet, de BèuCaire e quau saup ounte diausse n'en sarian
aro eme nosto lengo ! Quau vous a pas dit, messies, que vers l'acoumençanço d'óu siècle, la
lengo estént abandounado d'aquelis orne, qu'aurias aro li bèn cap d'obro de Mistrau, d'Aubanèu, de Félix Gras, qu'en aubourant la Prouvènço à soun aussado agrandisson que mai
encaro la grando glóri de la Franco ! Quau vous
a pas dit, messies, que se lou grand Gascoun
Jasmin èro pas vengu pèr tèms e pèr ouro, se
lou grand Cevenóu Lafaro s'èro pas auboura de
touto soun aussado, quau vous a pasditqu'aurias iéui li bèu pouèmo d'Auguste Fourès,
d'Arnavielo e de tant d'autris orne de trio, que
soun tout un trelus dins lou mouvamen que se
coumplis eme tant de voio e d'enavans !
Oubliden pas, messies, qu'un gran de blad
fai uno espigo e que li cop de bagueto de
quâuqui tambourdaire podon faire boumbi touto
uno armado e treboula touto uno nacioun ! Li
felibre, avèn agu qu'a contreja sus lou charruia di troubaire de 1830, mai fau dire tambén
que gráci i mestre contrejaire s'es fa de bèu travai ! Li racino di coussido, dis óuriolo, dis agavoun e di courrejolo an vist lou soulèu en
l'èr e coume la semenso èro pas aganido li semena soun esta bèu e iuei li recordo granon
resplendènto de pertout, de pertout dins chasco
prouvinço li mèstre Meissounié comton sis orne
e li garbo daurado toumbon e li molo se mounton que fai gau.
Siin en pleno fogo, en pleno tempouro, lou
bèu tèms nousbuto, avèn qu'a baissa li tendiho
e bourja du, e cava fèrme! E zóu ! mis ami de
Diéu, de qu'aven á cregne? Miréio nosto bello
princesso se permeno dins touti li terraire d'où
mounde e d'enterin que la gènto mournifleto
fai si poulit cacaraca li felibre embouinon li
porto di vilo, aprivadon li menistre, li gènt de
lei, lis academician e que sabe iéu !
Nous manco plus que d'atraïna 'me náutri
lou pople di campagno. Mai acó vendra ; sian
au bèn tèms vous dise, àrri ! arri ! coume cridavon li vièi troubaire. L'Estat nous baio d'argènt
pèr nous aduja paga nosti déute e se coume se
dis li que pagon si déute, s'enrichisson dau !
dau ! perdeguen pas de tèms, pausen de placo,
aubouren d'estatuio.
Messies, midamo, es en tresanant, es en regardant moun bèu païs de Bello-gardo, que

�Lou Viro-Soulèu

tout moun cor vous crido : Vivo la vilo de
Bèu-caire! Vivo la Franco! e longo mai encaro
lou Miejour restountigue au boufe armounious
de sa lengo enchusclanto.
Cela fait, les plus lestes de nos compagnons
ont couru, pied léger, au cimetière de Beaucaire déposer des fleurs sur la tombe de la félibresse Antoinette dont personne n'a oublié les
Belugo mélancoliques. — Les autres se sont
rendus tout droit à Tarascon où, depuis plus
d'une heure, la foule impatiente attendait à
l'entrée du « pont ».
•Mr"*

A Tarascon.
Nous passons donc le fameux pont. Les Beaucairois cédant à la fièvre de confraternité félibréenne consentent à nous suivre, et les Tarasconnais ne lesprennent point pour des Volsques.
Les chevaliers de la Tarasque font la haie
devant nous. Les tambourins jouent les vieux
airs. Le géant Saint-Christophe fait sauter Jésus
sur son bras. M. Riffard, à l'Hôtel de Ville,
souhaite la bienvenue à ses hôtes en des termes
exquis et chaleureux. Puis, l'excellent poète de
Saint-Remy, Marius Girard, se lève et fit la plus
charmante et la plus drôle fantaisie : le Testament de Tartarin. Quel ennui que l'abondance
des matières nous empêche de pubier cette galéjade !
Après une heure de repos, les jeux de la Tarasque commencent. Nous désespérons d'en
donner en si peu d'espace une description suffisante. Renvoyons pour cela au joli chapitre que
Paul Arène et Albert Tournier ne manqueront
pas d'insérer, sur les joyeuses tarascades, dans
leur prochain récit de voyage (i).
Arrivé à midi à Tarascon, Frédéric Mistral
assistait, du balcon de l'Hôtel de Ville, à la fête
de la Tarasque.
A sept heures, banquet à l'école communale, dans une salle toute verte et que décorent
mille inscriptions en français et en provençal,
mais qui sont toutes à la gloire des poètes et
de la poésie. Menu exquis, et brindes dignes
du menu. Voici d'abord celui de M. le maire
de Tarascon :

Brinde du maire de Tarascon.
Messieurs les Félibres,
Messieurs les Cigaliers,
Un de nos ancêtres, qu'un historien a appelé
le dernier des troubadours et en qui je salue moi
(l) XJAlmanach Provençal de 1862 contient une
description parfaite de ces jeux.

57

le premier des Félibres et des Cigaliers, René
d'Anjou, le roi René pour mieux dire, passe généralement pour avoir imaginé les jeux de la
Tarasque dans le but de distraire la mélancolie
de sa femme. Il n'en est rien. Erreur historique
qu'il faut joindre à tant d'autres. — La vérité
est que ce brave homme de roi, à son retour
d'Italie, trouva les Tarasconnais divisés ; non pas
contre eux, cela ne s'est jamais vu, mais contre
leurs voisins des bouches du Rhône et des Alpines. Un autre, un politique aurait pris fait et
cause et achevé de brouiller les cartes. Heureusement que René était un poète, partant: un
moraliste. Il considérait les mauvais sentiments
comme des maladies de l'âme qu'il fallait traiter
par le plaisir. Voilà pourquoi il dressa luimême le programme, il nota lui-même les airs
il dessina lui-même les costumes de ces aimables fêtes, dont nous avons essayé de vous donner aujourd'hui une faible idée et qu'il fit
célébrer sous son patronage avec cette devise :
« Concòrdia fetia. »
Vous aussi, messieurs, qui êtes comme lui,
des porte-couronnes et aussi des adeptes du
gai savoir, vous êtes arrivés au milieu de nous
comme des messagers de joie, comme des artisans d'heureuse concorde. Aussi tous les visages
se sont déridés, tous les cœurs se sont ouverts,
toutes les mains se sont tendues vers vous.
C'est pourquoi je lève mon verre en votre honneur. Je bois à nos hôtes, messieurs, en les
remerciant une fois de plus. Je bois aux Cigaliers. Je bois aux Félibres et à leur digne président, monsieur Sextius-Michel.
M. Sextius-Michel répond par deux sonnets,
le premier en l'honneur de Tarascon, le second
qui chante Mistral. Nous les publierons dans
un prochain numéro.
Mistral se lève.
Tout le monde applaudit.
Après avoir remercié les précédents orateurs
des paroles gracieuses qu'ils lui avaient adressées, il a voulu lever son verre, plein de vin
rouge, au peuple (1).
« C'est un bon et grand peuple, celui qui
sait comprendre et respecter d'une manière aussi
intelligente ses vieilles traditions nationales.
Sous la première Révolution, les gens d'Arles
vinrent et brûlèrent la Tarasque. Ce fut un
outrage terrible : aussi les vieux nous ont-ils
conté que dans les familles populaires, on faisait
(1) Nous donnons l'excellent résumé et la version
française d'Albert Tournier, le texte provençal improvisé n'ayant pas malheureusement été recueilli par
les sténographes.

�58

Lou Viro-Soulèu

commencer ainsi la prière du soir : Au nom du
père, du fds, du Saint-Esprit, nous n'oublierons
jamais que nos voisins d'Arles' ont brûlé notre
Tarasque. On faisait prêter aux enfants des
serments de vengeance, aussi respectables et
sacrés que celui d'Annibal et le fameux delenda
est Carihago du vieux Caton.
« Le peuple, respectueux des anciennes traditions ne se trompe jamais dans ses affections
et ses respects. Qu'est cette Tarasque, qu'il
aime? Est-ce une image, un symbole? 11 faut
croire qu'elle existe, car, dans un monument
antique et véritable de l'histoire de ce monde,
Cuvier nous a montré des bêtes antédiluviennes,
qui sont exactement votre Tarasque, comme si
on lui eut coupé le cou. Donc, elle a vécu. Mais
il n'est guère probable qu'elle existât au temps
de sainte Marthe. Ce qui existait c'était le culte
de la Tarasque, symbole de force et de puissance.
C'était une divinité d'arrondissement : on a
trouvé des Tarasques en pierre, de l'époque celtique à Eyragues et à Noves, on peut les voir
au musée d'Avignon. C'est ce culte qui fut détrôné par le christianisme sous l'influence de
sainte Marthe. »

Marius Girard boit aux Cigaliers, aux Félibres et aux chevaliers de la Tarasque; Joseph
Gautier, le vaillant directeur de la Cornemuse,
et le digne félibre de la félibresse Brémonde lit
un sonnet; Charloun Rieu, le grand poète
paysan du Paradou, chante une chanson merveilleuse ; Paul Arène boit à la petite fille qui
représentait sainte Marthe, en avant de la Tarasque. Après quoi chacun s'encourt farandoler.

QUATRIÈME

JOURNÉE

(10 août 1891)

A Tarascon

[suite].

Le lendemain, à dix heures du matin, sous
l'ombre des marronniers, à quelques pas du
buste de Desanat, dont il faisait la remise et
au milieu d'un grand concours de peuple,
M. Sextius-Michel a prononcé le discours suivant :

Discours de M. Sextius-Michel
Mistral cite les anciens Tarasconnais qui furent les précurseurs des Félibres : le troubadour
Richard de Tarascon ; le jésuite Berthet qui fit
à propos de la prise de Maëstrich un quatrain
célèbre dans toute l'Europe et Desanat « que
nous honorerons demain matin, car il sut réveiller ici la poésie provençale grouper autour
de lui de beaux poètes et tint longtemps le
flambeau que nous avons pris de sa main.
Comme chaque tige a sa fleur et tout arbre a sa
fleur, nous avons aujourd'hui la félibresse Brémonde qui a donné sa main à notre ami Joseph
Gautier (2).
« Lorsque j'étais petit, nous n'avions pas ces
beaux livres illustrés qu'on distribue aujourd'hui
à la jeunesse : aussi nos enfants savent-ils tout
à cinq ans. Nous, nous ne savions rien et les
nôtres nous disaient que les Tarasconnais ne
pourront jamais se détarasconner. Eh bien, je
dirai : Tarasconnais ne vous détarasconnez pas:
gardez votre tarasque, vos traditions, vos jeux
qui vous font une physionomie particulière et
vous font une petite patrie différente des autres.
Vous savez que la vue de notre clocher nous
fait couler des larmes, tandis que les autres
nous laissent froids.
« Je bois au peuple de Tarascon. »
S (2) T&gt;ono'i Bremoundo 'de Tarascoun, de qui nous
possédons tant de poèmes exquis.

A Vinauguration du buste de Desanat, à Tarascon.

Mesdames, messieurs.
Est-il un voyageur, touriste ou pèlerin, qui,
voyant poindre à l'horizon le pays de ses rêves,
ne salue d'un cri de joie la terre hospitalière?
Nous Félibres et Cigaliers, lorsque du bateau
sur lequel nous avons fait notre poétique traversée, nous avons aperçu les tours du château
du roi René, et le clocher de votre cathédrale,
splendidefleurd'architecture gothique, épanouie
dans l'azur, c'est par un cri d'amour que nous
avons salué la Provence, la terre natale.
En ce moment, monsieur le Maire, nous saluons encore une fois votre antique et si aimable
cité. S'il nous est doux de revoir, après les
longues absences, des compatriotes méridionaux, c'est un plaisir d'artistes et de lettrés de
nous retrouver dans ce pays des merveilleuses
légendes.
Hier déjà, tandis que le Rhône nous berçait
doucement, comme il eut fait du vaisseau de
Virgile, quand les Alpilles nous sont apparues
dans la clarté rouge et tombante du soleil, nous
avons senti que quelque chose de mystérieux
et de plus fraternel était en nous.
Nous cherchions du regard, comme s'il nous
eût été possible de le voir, le grand lion de
pierre accroupi sur le mont Gaussier, que les
vers de Mistral ont mis au rang des choses
impérissables, et il n'est pas un de nous qui

�Lou Viro-Soulèu

n'eût alors sur les lèvres quelqu'une des strophes
de ce divin poème « le lion d'Arles », évocation
sublime de l'âme de la Provence.
Tu, Prouvènco, trobo e canto
E marcanto
Per la liro o lou cisèu,
Largo-ié tout ço qu'encanto
E que niounto vers lou cèu.

« O Provence, trouve et chante et, marquante
par la lyre ou le ciseau, répands-leur tout ce
qui charme ou qui monte vers le ciel. »
Quand cette superbe apostrophe retentit pour
la première fois à Arles lors des premières
e.\cursions cigalières en 1877, sur cette terre
sainte du Félibrige, le poète dont nous venons
aujourd'hui honorer la mémoire, vieux, souffrant, aigri par l'infortune lors de l'apparition
de Mireille et de Calendal, Desanat était mort
depuis 4 ans. Mais son âme, échappée aux terrestres embruns, dut alors tressaillir dans son
séjour élyséen, et saluer, dans le chantre des
Iles d'or, le restaurateur d'un idiome auquel,
pendant sa vie, il av.:it dû lui-même sa popularité.
Votre compatriote fut donc un précurseur. 11
m'aurait plu de dire un apôtre, s'il eût été un
peu plus le contemporain des Félibres de FontSégune, tant cette dénomination symbolique
rappelle de poétiques souvenirs et se trouve
bien en rapport avec le cadre qui nous entoure.
Ce cadre, c'est la Crau avec son désert de pierres
et ses oasis plantées d'oliviers, c'est le Rhqp*
non moins ensoleillé que les beaux fleuves de
l'Orient, et, — comme fond de tableau, — les
pâtres vêtus de bure poussant leurs grands
troupeaux dans les larges plaines.
Mais Désanat qui avait la religion de la langue
maternelle en avait-il à un degré assez élevé
le véritable sentiment artistique? Aurait-il eu
une foi d'apôtre suffisante pour s'associer au
mouvement de propagande et de rénovation qui
entraîna tant de généreux esprits à la suite de
Roumanille et de Mistral ? Rien dans ses œuvres
ne l'indique. Désanat fut avant tout un poète
satirique ou mieux un chansonnier, et il chanta
dans une langue comprise du peuple. C'est un
assez beau titre aux honneurs que nous lui
rendons.
Désanat, né à Tarascon en 1800, y est mort
en 1873. Comme ses parents étaient pauvres, il
avait fréquenté d'abord l'école communale, et
dès l'âge de 13 ans il était entré comme apprenti
chez un maître taillandier de la place Condamine. Son instruction était donc plus que superficielle; mais il la compléta de son mieux
par son énergie et par son travail.

59

Sa vie, elle, comprend deux périodes bien
marquées.
La première commence en 1816, époque à
laquelle il débuta avec toutes les ardeurs de la
jeunesse dans la carrière littéraire. Elle finit
en 1836.
La vocation des poètes date, dit-on, de leur
premier amour. La politique fut la première
maîtresse de Désanat. C'est dans cette période
en effet qu'il composa ses satires et ses chansons politiques qui lui valurent les applaudissements de la jeunesse libérale de Tarascon. Notre
poète était depuis longtemps conquis aux idées
nouvelles, et la révolution de juillet avait
achevé de mettre le feu à son âme. Doué d'un
tempéramment exalté, enthousiaste, s'il sut alors
s'attirer de glorieuses sympathies (Béranger
lui-même avait encouragé ses efforts), d'amères
récriminations ne tardèrent pas à fermenter dans
le cœur de ceux que blessaient ses rimes un peu
trop passionnées.
Heureux si sa muse ne s'était jamais montrée que couronnée de pampres et de fleurs, car
Desanat excellait à chanter la nature, l'amour
et les plaisirs champêtres. Tous les sites de
votre beau pays, il les a célébrés, et la Montagnette, et les Alpilles, et les poétiques ombrages de la Laurade et du pont de Thùne.
Mais un jour arriva où la lutte des partis
s'étant rallumée, et l'imprudent écrivain ayant
décoché de nouvelles flèches qui allaient atteindre ses adversaires avec les ailes de la chanson, il crut devoir quitter sa terre natale, en
s'écriant sans doute avec Dante : « Ingrate Patrie ! si tu savais quel trésor d'amour renferme
ce cœur que tu as brisé. »
La seconde période de la vie de Désanat date
de cet exil volontaire.
Ce fut l'époque de sa plus grande popularité.
11 s'était retiré à Marseille où, s'occupant un
peu de commerce quand la nécessité l'y forçait,
il conçut enfin l'idée qu'en associant, dans une
feuille hebdomadaire, la muse familière et le
parler natal, il pourrait servir en même temps
les intérêts du peuple dont il serait mieux compris et ceux delà langue provençale qu'il aimait
par dessus tout.
Cette idée géniale, seul, avec sa verve intarissable, son esprit naturel et son étonnante
fécondité, il pouvait la réaliser. Il fonda donc
le « Bouillabaisso ».
L'apparition de ce journal ( 1841 ) fit sensation
dans la cité phocéenne. Ce ne fut qu'un concert
d'éloges de la part de la presse locale tout entière, et Moquin-Tandon, l'illustre professeur de
botanique, un des quarante mainteneurs de

�6o

Lou Viro-Soulèu

l'Académie et des jeux floraux de Toulouse,
Il ne me reste plus, monsieur le Maire, qu'à
pouvait lui écrire : « Vous avez plus fait à vous
offrir à la ville de Tarascon, au nom des Féseul que toutes les académies ensemble. Vous
libres et des Cigaliers le buste de Desanat; nous
avez réveillé les muses endormies. Votre journal
l'avions confié à l'un de nos plus éminents conest devenu le rendez-vous de tous nos diafrères le sculpteur Amy, et il a mis dans cette
lectes et le Panthéon de tous nos troubadours. »
œuvre magistrale tout son grand cœur de comIl est juste de dire en effet qu'il fut admirapatriote et son grand talent d'artiste.
blement secondé dans son oeuvre par la phaPour moi, messieurs, ce sera l'honneur de
lange des jeunes poètes qui déjà saluaient de
ma vieillesse d'avoir rendu le premier hommage
leurs beaux vers l'aurore de la renaissance des
public au poète qui charma mon enfance.
parlers locaux, et dont plusieurs sont devenus
Le buste de Desanat est alors dévoilé et les
célèbres. Je ne citerai que les noms de Jasmin,
Tarasconnais admirent la belle œuvre de leur
de d'Astros, de Gaut, de Gelu, et de Castilcompatriote Amy. M. Riffard, en des termes
blaze. Théodore Aubanel et Roumanille y encharmants, remercie les Félibres au nom de ses
voyèrent leurs premiers essais.
administrés. Joseph GautieretTony Champroux
Desanat a dignement couronné son œuvre
disent de beaux vers à la mémoire du poète du
poétique par une éloquente pièce de vers consaBoui-Abaisso et la cérémonie prend fin.
crée à la mémoire de Puget que les Félibres et
les Cigaliers honoreront à Toulon dans quelques
jours.
Mais celle de ses poésies qui dut à coup sûr
L'après-midi est employée à accomplir le
le plus flatter ses compatriotes, fut celle où, en
plus pieux des pèlerinages. Nous allons à Saintbon tarasconnais qu'il était, il a chanté les « Jeux
Remy, sans cortège, sans musique, déposer
de la Tarasque ».
une couronne au tombeau du grand mort de
La Tarasque méritait bien cet honneur; elle a
1891, Joseph Roumanille, en attendant d'y
depuis mérité la reconnaissance des méridionaux.
élever un emblème plus solennel et moins éphéVous vous rappelez, mesdames et messieurs,
mère.
les terribles inondations qui désolèrent en 1888
nos contrées du Midi. La Presse qu'aucuns
chargent de tous les péchés d'Israël, mais que
A Arles.
les malheureux si souvent bénissent, organisa
à Paris, dans un sublime élan auquel tous les
Réception admirable et qui n'a rien d'offipartis s'associèrent, une fête d'une splendeur
ciel. Le peuple arlésien, les divers groupes litincomparable, dans le palais de l'Industrie, sous
téraires et musicaux en tête nous attendent au
le nom de Fêtes du Soleil.
train du soir. Le cortège se forme et se rend aux
La municipalité de Tarascon n'hésita pas à
Arènes, où, pour commencer, l'on fait la farandonner son concours à une œuvre appelée à soudole. Huit cents personnes se tiennent par la
lager tant d'infortunes; et, sur la demande de
main et dansent dans l'immense cirque. Paul
Mistral, des Cigaliers et des Félibres de Paris,
Marieton remercie ensuite les Arlésiens du haut
elle se décida à envoyer la Tarasque figurer
d'une estrade volante, et Jules Bonnet dit la
dans cette fête inoubliable.
Vénus d'Arles.
Malgré la température peu favorable, le tout
Au cercle de l'Avenir, où une réception tout
Paris des grands jours se pressa bientôt dans
à fait chaleureuse nous est préparée, Paul Arène,
l'immense salle, trop étroite encore, de l'imcomme tout le monde l'en prie et en l'absence
mense monument, etla Tarasque fit son entrée
de M. Sextius-Michel, s'assied au fauteuil de
triomphale au milieu des applaudissements et
la présidence. M. Paul Arène commence un
des cris de joie. C'était en effet un spectacle
discours exquis, comme il en sait faire; car
féérique, la reproduction vivante du Midi avec
nul n'excelle comme Arène à couronner de
ses sites les plus pittoresques, avec ses gais faroses le vin provençal. Il en est récompensé
randoleurs et les belles filles des bords du Rhône.
tout de suite : quatre jeunes filles choisies
Si Désanat eût vécu à cette époque, il serait
parmi les plus merveilleuses de cette ville
accouru un des premiers, comme poète et comme
d'Arles renommée par le monde ainsi qu'une
journaliste, se joindre à nous et à tous nos amis
île de beauté, quatre Arlésiennes ravissantes
de la Presse. C'est lui qui aurait pris la parole
s'avancent avec des compliments et des bouen notre nom pour adresser aux représentants
quets de fleurs qu'elles présentent à Paul
des journaux et à sa ville natale les remercieArène, à Paul Mariéton, placé sur un fauteuil
ments des inondés.
voisin, et à deux autres privilégiés que l'excès

�Lou Viro-SouXèu,
de leur joie a sans doute menés aux ChampsElyséens; car leur visage échappe à notre mémoire, ainsi que leur nom.
Mariéton baise la main de l'une d'elles. Paul
Arène dit à une autre : « Permettez-moi de
vous embrasser pour tout le monde. Ce sera
un plaisir pour moi. »
Discours, toats, poésies de Raoul Gineste,
Lintilhac, Duparc, Mariéton, etc.
Marius André lit l'Espoucado de Mistral. On
l'applaudit et on lui demande une pièce de son
beau livre provençal, Ploù e Souleio. Meste
Eyssette, cabiscol de l'Ecole du Lion, et Firmin
Maritan disent de très beaux vers.
Voici le sonnet de Meste Eyssette :
En través dóu Miejour, que pèr vautre s'estrasso,
Dins Arle coumtavias faire uno cambo lasso;
O bràvi cigalié, toumbas mal a prepaus.
Se vous creisès eici d'atrouva lou repaus.
S'èro Amadiéu Pichot que parlesse à ma plaço,
Vous dirié que venès cerca de nis d'agasso;
Car se de l'Aveni (i) reîucas ii fanau,
Sauprès que se dor gaire encò dt Miejournau.
E vous lou prouvaren, car se iéu me desbauche
léu, paure gent de mas, iéu a parla tant gauche,
Pèr auboura moun got à la Fraternita,
Es qu'Arle entènd resta la Roumo di Felibre,
En cantant Ii vertu que fan H pople libre,
L'afecioun dóu travai, l'amour de la Bèuta,
Après une excursion au vénérable et charmant cimetière des Alyscamps, on s'en revient
danser au Cercle de l'Avenir, non sans avoir
traversé le théâtre antique qui dressait dans
le ciel nocturne étoile follement, comme deux
fleurs antiques, ses deux colonnes mutilées. La
Estudiantina jouait pendant la promenade, et
de beaux jeunes gens brandissaient des torches
de poix.

CINQUIÈME JOURNÉE

( 11 août 1891)
Au Martigue.
Partis d'Arles par un des premiers trains,
les Félibres arrivent vers huit heures à SaintChamas où ils sont attendus sur le quai de la
gare par une délégation du comité des fêtes du
Martigue. Mistral et M. Pierre Dol, vice-président du comité, échangent quelques paroles
et l'on se met en marche sur la route blonde
bordée d'oliviers et de pins, vers le rivage de
l'étang de Berre. Un bateau à vapeur, le Saint-

(1) Le cercle de l'Avenir.

61

Mandrier, nous prend à son bord et nous
voguons vers le Martigue, dans la chanson gaie
du mistral et des violons du Félibrige.
Il y avait ce jour-là quatre fêtes pour une au
Martigue. Lesprudhommes-pêcheurs célébraient
le centenaire de leur tribunal. Les Félibres de
Provence faisaient leur banquet de la SantoEstello. Les Félibres parisiens venaient honorer
la mémoire de Gérard Tenque, le bienheureux
fondateur de chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, né, en 1040, dans l'île du Martigue.
Enfin, les trois quartiers de la petite ville y
fêtaient les trois couleurs — bleu, blanc,
rouge, — qui ont bien probablement donné,
en 1789, à la France moderne l'étendard national.
Comme nous approchons, on arbore aux
trois clochers les flammes symboliques de chaque paroisse. Les cloches sonnent. Le canon se
met de la partie et les vivats de vingt mille
personnes accourues de tous les points du terroir provençal éclatent longuement. Sur lequai,
nous trouvons MM. Mandine, maire, Jourde,
conseiller général du canton, M. le commissaire
de marine Dangibeaud, et les cinq prudhommespêcheurs, vêtu de noir à la Henri IV, avec le
chapeau monté, la cape et les culottes courtes.
Trois petites filles, aux couleurs de la ville,
présentent des bouquets à Mistral, Paul Arène
et Sextius-Michel. Et le cortège se met en marche. Trente jeunes gens dansent en farandole
au-devant de nous, au son du fifre et du tambour.
A la maison commune où l'on arrive, après
avoir fait le tour de la ville, M. le maire prononce'
quelques paroles de bienvenue auxquelles répondent les applaudissements unanimes des visiteurs. Puis, M. Sextius-Michel se fait leur interprète et rend à la petite cité, généreuse d'enthousiasme et de beauté, un hommage éloquent :

Responso de Sextius-Michel au maire
doù Martegue.
Moussu lou maire, messiès,
Se 'ia quaucarèn que siègue agradièu à de
gènt que venon de tant luen dins soun païs
natau, es de se vèire reçaupu coume lou sian
per uno municipalita tant courouso. per un
maire qu'es un tant bon felibre e par nosti valènt
counfraìre dòu miéjour.
Dre qu'avèn desbarca, avèn proun vist que
nous atroubavian rèn que 'mé d'ami, e que
vostì man e vosti cor nous èron dubert coume
se chascun de nous autre rapourtavo à n' un
ami que l'esperavo la mita de soun amo [dimidium vitœ) coume disiè lou pouëto latin.

�62

Lou Viro-Soulèu

Vaqui pèr que felibre de Paris e cigaiiè vous
saludan moussu lou maire, messies, emè noste
cor e vous disèn un bon e long gramaci.
Saludan vosto cièuta graciousamen assetado
au bord de vosto mar coume uno ninfo plasènto
e riserello que trefoulis en ie bagnan si pèd
brouzi pèr lou soulèu e fai vèire subre l'oundo
amistouso soun front courouna d'un brout
d'óuliviè.
E dire que i'a même de Prouvènçau que s'en
van cerca Veniso en Itàli, quand s'astrobo dins
soun païs uno viloto tant poulido, em'un terraire clafi de fru e de flour, emè d'aigo cascaïejanto e de galoi bresilihamen d'auceloun,
— e mounte i'a de bravi gènt e subre tout si
valènt pescadou qu'an counserva emé lou parla
e li coustumo d'antan aquelo prudoumié tant
pitouresco que de segur davans elo, dèu «cala
touto barbo ». Coumprène àro perque noste
ami e counfraire Carie Mauras que nous a douna
tant d'ajudo dins Palestinien d'aquesti festo,
siégusse mai que mai afouga dòu Martegue
mounte vouliè nous faire resta tres jour, sèns
coumpta lou jour de la Santa-Estello. Aviè, lòu
valènt felibre, dins touti nosti sesiho un biai
nouvèu pèr nous parla dòu Martegue, coume
un fièu qu'amo bèn sa maire e que vau la faire
amira.
Nous autre, tambèn, l'aman, nosto maire, la
Prouvènço, e la saludan encaro una fes,(elo e
soun grand pouëto qu'es à nostis iue lou sirobèu
même de la pouesio e de l'amour patriau.

On se rend de là au tribunal de pêche; les
prudhommes se tiennent debout devant leur
siège de justice. M. Dangibeaud, commissaire
de marine, raconte en quelques mots d'une rare
justesse l'histoire administrative de Martigue.
Puis, M. Pierre Dol prononce un discours étendu ;
nous regrettons bien de ne pouvoir publier en
entier cet admirable résumé des annales martéganes. Contentons-nous de dire que tout le
monde a partagé les regrets éloquents donnés
à la mémoire d'un compatriote aussi connu des
Parisiens qu'il était aimé des Martégans,
M. Richaud, gouverneur de l'Indo-Chine française. Détachons aussi cette anecdote des plus
curieuse et que seule pouvait fournir la mémoire du voyageur intrépide qu'est M. Pierre
Dol :
« Les bourgeois du Martigue sont de grands
voyageurs. Ils ont toujours été ainsi. Celui qui
vous parle se trouvait en 1885 dans l'Hindoustan, en qualité de secrétaire du gouverneur
des établissements français. 11 accompagnait son

chef qui allait visiter notre jolie possession de
Mahé sur la côte de Malabar. La ville de Madura qui est fort curieuse, se trouvant sur la
route, on y passa la nuit. Un grand dîner fut
servi chez le collecteur ou préfet du district. Le
repas touchait à sa fin. Tout à coup il se fit
enrendre, dans la salle voisine, une musique
surprenante et délicieuse à nos oreilles martéganes. L'air que jouaient sur leurs violons les
barbiers de Madura — il n'y a point d'autres
musiciens que les barbiers dans ce pays, —
était cette marche joyeuse, vive, un peu capiteuse qui date du roi René et que nos bons
tambourinaires jouent d'habitude dans nos
targues. Vous l'entendrez ce soir.
« Et, messieurs, sur cette terre anglaise,
au milieu de ces Hindous, sujets de sa gracieuse
Majesté, je me suis souvenus des marins français qui avaient apporté et qui avaient laissé là
cette belle musique. Je me suis rappelé qu'au
xviii0 siècle, au temps de Dupleix de La Bourdonnais et de notre grand bailli de Suffren,
Martigue avait compté jusqu'à huit cents
marins embarqués à la fois sur les vaisseaux
du roi. »

M. le premier Prudhomme Escavy a pris la
parole en ces termes :

Discours doù Prudome Escavy.
« Vous souvèti la bèn-vengudo. Vous remercian tout plen denousaguéfal'ounour de vous
arresta 'n pau dins noste poulit Martegue.
Vous remercian au noum dei pescaire, qu'avèn
l'ounour de representa, d'èstre vengu festa 'mé
nautre lou Centenàri prudoumau de noueste
Tribunau de pesco.
« Iéu vous demàndi qu'uno cavo : aro que
sabès lou camin, aro qu'avès fa couneissènço
emélei Martegau,fau veni un pau plus souvènt
nous vèire, e fau pas espera lou Centenàri que
vèn, car li a gros à paria que nous trouvarias
plus.
« Adounc, s'un-còup tournas, nounóublidés
jamai de veni touca lei cinq sardino emé lei
Prudome, que lei Prudome pescadou emé lei
Felibre sian fraire! Parlan, aman la mémo
lengo.
« Eici, Messiés, rendèn lajustici en prouvènçau,
sènso frès, sènso avoucat.
« Eici, ges de chicano. Quand lei doues
partido pouedon pas si metre d'accord, lou jùgi
dis simplamen à-n-aquéu qu'a tort : « La lei
te coundano », e' m'acò tout es fini.
« Emai siegue pas nàutrei que fabrican lou

�Lou Viro-SouVeu

pèis, esgràci à la sagesso de nouéstei reglamen
que fa que mangarés long-tèms, e longo- mai,
de bouen boui-abaisso.
« Iéu termini en brindant à l'ounour dei
Felibre — que sian seis ajudaire; e, mau-grat
qu'en Prouvènço, diguen proun mau dóu
mistrau : vivo lou Mistrau qu'avèn aro dins
lou tribunau ! »
A cette voix de l'éloquence populaire et familière, Frédéric Mistral ne se contient plus. Aux
paroles charmantes de maître Escavy, il répond
par celles-ci :
« Mirabèu un jour disié, — que se bono fe
s'eisilavo jamai dóu rèsto de la terro, l'on la
retrouvarié toujour au tribunau patriarcau di
Prudome de Prouvènço. E iéu ajuste, M. lou
Proumié Prudome, que se la galejado venié à
s'esvali dóu gàubi prouvènçau, l'on la retrouvarié, toujour galoio e fino, vers li Prudome
dóu Martegue. »
Le premier Prudhomme, en signe de joie
« lève toutes les punitions pour contravention
de pêche » et l'on va à l'église, Mistral en tête,
écouter le beau panégyrique de Gérard Tenque
que prononce, en langue provençale, M. le
chanoine Mille.
On en jugera par une page détachée de la
première partie où l'éloquent panégyriste
raconte la vocation de Girard :
« Ero dever l'an de Noste-Signe 1040. Lei
gusas de coursari avien tan de cou escouba la
ribo mounté lou viei Martegue s'aubouravo que
vostei réire avien feni per veni s'embarra din
l'isclo de Brescoun. En l'ounour de soun grand
patroun, l'avien batejado l'isclo de sant Ginies ;
es lou noum que lei pargamin li dounoun. Ero
escrit, semblo-ti pas que lou patriarco d'aqueli
valent chivalié que duvien faire; l'emperi enca
mai sus mar que sus terro et vieùre tant de
siècle de soun istori, entre mitan dei flo, su lei
doues pouncho de roco que li dien Rodo eme
Malto, atrouvesse uno isclo per bres et tetesse
eme lou la de sa maire l'amarun dóu grand
toumple qu'anavo servi de draio à sa glori !
« Esaquito tamben, sus lou bor de I'estang,
au mitan dei fiela que se secoun au souleias,
din lou viro-voii dei barco que van et que
venoun, que lou jouine Girard, s'espandissé ;
es d'entre sei ret, coumo lei proumié pescaire
d'orne souna per Noste-Signe, que lou benurous
sourtiraper segui lei memei piado et per aganta
d'amo en plaço de pei.
« Pas mens, quouros'embarquéd'enproumié,
noste beil jouvent cresie pas de faire talo fourtuno. Mai anesse en Terro-Santo, pensavo pas

63

gaire qu'à soun negoci, ce qu'es pas défendu,
Crestian, mai ce que basto pas per faire un
sant d'un orne. Pécaire! Sounjavo sucamen a
rabaia lei tresor que soun agarri per lou roui et
per lei laire; et s'anavo querre de perlo, coumo
l'orne abrasama de PEvangeli, ero pas, ségur,
aquelo qu'atrouve, per cas de mereviho, en
Jerusalem.
« O bello crous blanco a vue pouncho, que
beluguejeres eis ui de noste benurous dóu
cresten même dóu Calvari, signe de salut per
tant de pèlerin, qu'assouste lou grand couarde
Girard, signe de vitori persa raço courajouè que
t'enaurè, despiei, din tant de bataio, es tu, la
perlo santo que sigueres la fourtuno dóu pu
noble dei Martegaù et que sies encaro l'ounour
de la villo que l'i a servi de bres! »

Midi sonne. C'est l'heure du banquet de la
Santo-Estello. Les feuilles officielles des Félibres
ont raconté avec plus de détails que nous ne
saurions le faire, ces deux heures, d'ailleurs essentielles, de la journée. La Revue félibréenue
doit en rendre un compte minutieux. Nous
-serons donc rapides. Indiquons seulement que
tous les convives ont, dès les premières bouchées, reconnu la main de MM. Paul Mariéton et Jean Monné : ces deux organisateurs
émérites ont réussi à satisfaire les plus exquises
délicatesses de deux cents estomacs travaillés
par la fatigue du voyage et de la traversée.
Honorons aussi le comité du Martigue, qui s'était chargé de l'ornementation de la salle et
qui l'avait réussie merveilleusement. Tous les
engins de la pêche locale tapissaient les colonnes et, de pilier en pilier, on lisait, sur douze
cartouches les beaux vers où Mistral célébra la
gracieuse Venise de Provence. Au dessus de la
table d'honneur, l'étoile aux sept rayons avec
le nom de sept fondateurs du Félibrige. A l'opposite, la dernière strophe du magnifique chant
de guerre de Félix Gras : l'a siéîs cents an qu'es
aclapado.
Passons sur les brindes, encore que celui de
Mistral ait été superbe et celui de Félix Gras
d'une poésie merveilleuse; nous arrivons au
triomphe obtenu par notre ami Duparc. Originaire du Martigue, Duparc a voulu réciter devant ses compatriotes la plus vaste chanson
lyrique; il a dit le quatrième chant de Caleudau, et les bravos ont éclaté à couvrir la voix
du mistral.
On a donné ensuite la parole à M. Xavier de
Magallon qui a prononcé un véritable, un admirable discours — en langue française — sur

�64

Lou Viro-Soulèu

la renaissance romane. Nous voulons en extraire quelques phrases qui sont superbes, avec
le grand remords de mutiler cette oraison toute
pleine du souffle de Mirabeau :
Après avoir résumé, le programme des félibres, des cigaliers et de ces jeunes hommes de
France groupés tout récemment en « école romane », M. Xavier de Magallon, se tournant
vers le peuple attentif, songeant aux grandes
fatalités qui dominent les évolutions littéraires,
songeant aussi aux adversaires du Midi, s'est
écrié :
« Telle est votre œuvre, durant la paix qui
fleurit. Qu'ils se rassurent, si la guerre éclate.
Nous avons deux raisons faute d'une de haïr
l'ennemi héréditaire contre qui veillent les Français du Nord. Car il est anti-français, mais il est
plus encore anti-latin. Du reste, que l'on veuille
se rappeler ou apprendre ceci : 11 y a un poète
qui a battu cette charge du tambour d'Arcole
emporté par tout le souffle épique des armées
de la Révolution : c'est Mistral. Il y a un poète
qui a chanté la Cansoun de Van que ven : c'est
Aubanel. Non loin d'Aix, une plaine s'étend
qui se nomme Pourrières à cause d'un certain
nombre de cadavres qui pourrissaient là, voici
deux mille ans. Au-dessus d'elle, une montagne
s'élève, que, par dessus les eaux de leur étang,
les pêcheurs du Martigue peuvent apercevoir,
dressées comme un grand souvenir et comme
un grand exemple, la Montagne de la Victoire :
et sur ces flancs un lieu se trouve, un gouffre
s'ouvre, qui garde dans ses profondeurs les os
du premier et du dernier Teuton qui ait foulé
le sol provençal. »
Inutile de dire les acclamations que soulèvent
les mots du jeune orateur. Mistral, en luiserrant
la main, le félicite devant tous d'avoir si pleinement et si parfaitement exposé le programme
littéraire et politique du Félibrige.
Après quoi, l'on va voir jouter les marins
du Martigue. Pendant ce temps, le Consistoire
félibréen s'assemble dans la plus grande salle
de l'Hôtel de Ville :
Sontélus : Capoulier, Félix Gras, à la place de
Roumanille, dont le souvenir n'a pas été oublié
au cours de la fête — Félibres majoraux:
M. Sextius-Michel, président du Félibrige parisien ; Paul Mariéton, chancelier du félibrige et
Remy Marcellin.

A dix heures du soir, inauguration de la
plaque offerte par les cigaliers et les félibres à
la ville du Martigue. Voici le texte de cette
plaque : L'an dòu sant Crist milo quaranto,

dins noste ciéuta d'ou Martegue, nasqué lou benurous Gerard Tenque, foundatour dis Espitaliè
de Sant Jan de Jerusalen e lou XI d'avoust
MDCCCIXC li ctgalié me li felibre an ounoura
pèr aqueu maubre la memori doù grand prouvènçau pietadous.
A la fenêtre principale de la mairie éclatait
un beau transparent peint en l'honneur de
Gérard Tenque, par deux félibres de Paris,
MM. Mange et Denis.
Notre ami Albert Tournier a prononcé à cette
occasion la belle allocution que voici :

Allocution de M. Albert Tournier.
Je me garderai bien d'interrompre par un
long discours les jeux et les divertissements qui
mettent en joie les habitants des trois îles.
Dans cette magnifique journée, où Éloquence
et Poésie ont si largement débordé de la coupé
symbolique, l'extrême concision est un devoir
pour celui d'entre nous à qui est échu l'honneur
immérité et très grand de prendre la parole.
Pourquoi, d'ailleurs, retenir longtemps l'attention? L'histoire de Gérard, tous les Martégans la connaissent dans ses moindres détails ;
ils savent que c'était un pauvre pêcheur, né
dans l'île de Saint-Geniès et parti en Palestine,
où il devança Pierre l'Ermite. Dès son arrivée
en Syrie, il se rendit à pied à Jérusalem pour
entrer dans un couvent italien fondé par des
marchands d'Amalfi. Au couvent, se trouvaient
annexés un hôpital et une chapelle, bâtie — ce
qui prouve bien l'esprit de large tolérance de
l'islam — quelques années avant la première
croisade avec la permission très spéciale du calife d'Égypte. Gérard Tenque devint le recteur
de l'hôpital, et il occupait cette fonction lorsque
Godefroy de Bouillon vint assiéger Jérusalem.
Accusé d'entretenir des relations avec les assiégeants, il fut attaché à une croix dressée sur les
remparts et exposé aux coups des assaillants,
ses coreligionnaires. Échappé par miracle à la
mort, il resta estropié toute sa vie.
Après la prise de la ville, le baron du SaintSépulcre le replaça à la tète de l'hôpital, qu'il
enrichit de donations nombreuses. Les frères
hospitaliers de Jérusalem avaient pour mission
de donner leurs soins aux malades et leurs statuts, ratifiés par le pape Pascal II, comprenaient
les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Mais bientôt, grâce à la soif insatiable de
domination, sous le coup peut-être des nécessités pressantes de la situation de l'Orient à cette
époque, les frères hospitaliers se formèrent en
corps armé, chargé d'escorter les pèlerins de

�65

Lou Viroi-SouIèu

Terre-Sainte et de les protéger contre les bandes
musulmanes.
L'ordre, de religieux qu'il était, devint militaire; il prit un développement considérable et
fonda des missions nombreuses divisées en
plusieurs langues, où la langue provençale occupa toujours le premier rang; c'est ainsi que
s'établit la commanderie de Trinquetaille, celle
de Saint-Remi et la maison célèbre de Manosque où, pendant notre dernier voyage dans
les Basses-Alpes, Paul Arène me montra une
œuvre du grand sculpteur provençal Le Puget,
représentant la tête de Pierre Gérard en argent
repoussé, teinté couleur chair et renfermée dans
un sac de velours rouge.
Je n'ai pas à retracer le passé glorieux de
l'ordre des chevaliers de Malte auquel le savant
Damase Arbaud a reproché d'avoir, par orgueil
nobiliaire, longtemps négligé la mémoire du
pauvre pêcheur du Martigue, auquel ils devaient
pourtant leur existence. Dans la mesure de
leurs forces, Félibres et Cigaliers ont eu à cœur
de réparer, bien faiblement d'ailleurs, cette
souveraine injustice.
Et maintenant, d'un bond plus formidable
encore que celui du lion de notre grand Mistral,
franchissons huit cents ans pour arriver à
l'heure où le général Bonaparte se rendant en
Egypte prit la cité la Valette et s'empara de la
souveraineté de Malte. Quei était le grandmaître de l'ordre? C'était un nommé Hompech,
un Allemand des environs de Dusseldorf, qui,
après un simulacre de résistance ressemblant
énormément à une trahison, se montra d'une
platitude tudesque devant le vainqueur qui lui
servit, à Montpellier, où il devait mourir, une
modique et méprisante pension.
Il nous a plu de mettre face à face le dévouement désintéressé du fondateur de l'ordre, le
Provençal Pierre Gérard, et la lâcheté stipendiée
du dernier grand-maître, heureux de trouver
dans ce parallèle significatif un trait de plus à
l'honneur de la terre et de la race de Provence,
terre de beauté et d'amour, race de vaillance et
de patriotisme.
Tout le Martigue, conquis par la grâce éloquente et l'amabilité de notre excellent confrère, a couvert ses paroles d'applaudissements
répétés.
« Lei fieloué » ont ensuite fait leurs danses
et leurs chants, un peu contrariés par un mistral
violent. Après un grand bal, les félibres sont
allés prendre leurs quartiers de nuit chez les
habitants du Martigue, où tout était préparé
pour les recevoir.

SIXIÈME JOURNÉE
(12 août 1891)

A Marseille.
Partis du Martigue à 10 heures 30, les Félibres et les Cigaliers sont reçus à Marseille par
M. Bret, adjoint au maire, M. Horace Bertin,
président de l'Association de la presse marseillaise, M. Rolland, président de l'Association des
étudiants, et une foule considérable des notabilités marseillaises. M. Bret prononce quelques
paroles, empreintes d'une rare finesse et d'une
grande courtoisie. M. Sextius-Michel lui répond,
et l'on se serre la main en se donnant rendezvous à 4 heures, à l'Hôtel de Ville. Huitlandaus
sont mis à la disposition des voyageurs, et les
salons du Cercle artistique leur sont ouverts
fraternellement.
&lt;v/-&gt;
A 4 heures, en effet, on se retrouve à
la commune et voici le joli discours prononcé
par M. Baret, maire de Marseille; on en parle
encore sur la Cannebière :
« Messiés lei felibre, Messiés lei cigalié, mi
senti pas mau embarrassa pèr vous souveta la
bèn-vengudo enlengo prouvençalo : coumpréni
bèn aquéu lengàgi, mai despui que siéu à la
coumuno ai un pau perdu l'abitudo de lou
parla
e, se voulès que vous va digui, mi
creirés o mi creirés pas, siéu un pau crentous
de moun naturau. Pui, quand fau parla davans
Moussu Sextius-Michèu, aquèu mèstre, e aquel
autre, Moussu Coffinières, que l'ai counouissu
au tribunau mounte, coumo avouât, mascaravo de papié, es pas eisa.
« Crési bén que, pui-qu'un Maire de Paris,
Moussu Michéu, va nous parla en prouvènçau,
le Maire de Marsiho farié bèn de parla françés.
« Subre-tout que sàbiproun que la aqui dins
un cantoun lei journalisto de Paris e de Marsiho qu'espèron de m'entèndre dire quauco bestiso pèr si garça de iéu deman...
« Regrèti foueço de pas vèire à vouesto tèsto
Mistrau, noueste grand pouèto prouvènçau, qu'a
fa la bello Mir'eio; regrèti que siegue pas eici
pèr pousqué l'embrassa au noum de la vilo de
Marsiho touto entiero!
« Vautrei, en vesitant nouesto bello Prouvènço, cantas sei glòri e sei bèuta, sias tóutei
de sabènt, les de libre... pui-que sias de
felibre.
« Nàutrei, sian pas tant urous e cantan pas
toujour. En fa de libre e de pouësio, fèn un
tuadou pèr sauna les buou e lei vaco, lei ve-

�Lou Viro-Soulcu

dèu, e... aussi lei ai — e sabès que lei ai mancon pas! Pui anan faire souto la vilo un grand
pàti ounte Marsiho jitara sei pourcarié pèr Ieis
adurre à la mar.
« Pauro mar! E pui-que l'a eici lei Felibre de
la Mar, lei prègui de li demanda pardoun de ço
que l'anan manda : mai que voulès! va poudèn
pas garda!...
« Fès obro magnifico en vesitant la Prouvènço : en cantant sei glòri, cantas lei glòri de
la Franco.
« Vouéstei paire, lei troubaire, anavon de
castéu en castéu canta souto lei fenèstro dei
bèllei damo; va fasèn d'escoundoun... Vàutrei,
en fa de damo, n'eimas qu'uno, uno grando,
bello : la Prouvènço, e la cantas en plen
soulèu !
« Vivo Marsiho! Vivo la Prouvènço! Vivo
la Fianço! Acò 's tout un ! »
M. Sextius-Michel répond en ces termes :
« Gramaci, moussu lou Conse majourau de
Marsiho, coume coulègod'abord, pièi au noum
di dos grandis assouciacioun dóu Félibrige e de
la Cigalo que vuei n'en fan qu'uno; gramaci
pèr vosto aculido tant bello e t.-.nt amistouso e
pèr li paraulo que venès de prounouncia au
noum delà municipalita e de la ciéuta de Marsiho, em'uno tant graciouso elouquènci.
« Avès pensa que sarié mai couralamen reçaupre vòsti coumpatrioto parisen en ié parlant
la lengo dóu païs natau. Es dins la memolengo
en vous pregant de m'excusa de moun pau
d'abitudo e de gàubi.
« Gramaci tambèn e salut en tóuti, messiés
li Felibre de la Mar, li representant de la Prèsso,
lis ami dit letro prouvençalo, que siaseici acampa
en l'ounour de nosto grando Causo.
« Salut, meravihouso ciéuta de Marsiho, que
i'a mai de dous milo an mesclaves deja à l'engèni dou negoci l'amour de la pouëiio e dis
art e que sèmpre mai t'espandisses pèr la glóri
de la Prouvènço.
« Vivo lou Miejour ! disié au mes de jun
darrié l'iluslre Ernest Renan dins soun flame
discours de Scèus. E perqué dirian pas coume
éu nous-àutriqu'aven pèr deviso que mai amas
vosto pichoto patrio mai amas la grando ?
« Vivo lou Miejour! vivo la Prouvènço ! es
pèr elo que sian vengu dóu Nord frejoulous e
que sièi jour à-de-rèng avèn felibreja de-long
dóu Rose e glourifica tóuti aquéli que subre-tout
pèr la liro l'an ounourado : à Lioun, Jócsefin
Soulary qu'amavo tant noste païs ; à Bèu-Caire,
lou precursour Bounet e la gènto Antounieto
Riviero qu'aurié pouscu prendre pèr deviso :
ama, canta; pièi lou tarouscounen Desanat, lou

gai coumpan de voste Pèire BeHot, que lis ancian de Marsiho an proun couneigu en legissènt
lou Boui-abaisso, lou premié journau escri en
lengo prouvençalo.
« Ièr, erian au Martegue ounte avèn celebra
la fèsto de Santo Estello e begu à la Coupo
felibrenco.
« Vuei, gràci à l'assistanço, à l'estrambordde
municipalita, di Felibre de la mar e de tóuti lis
ami de nosto literaturo, venèn de rendre au
grand Gelu Tournage pouëti que despièi longtèms i'èro degu.
« Gelu, messiés, Anfos Michel, noste valènt
coumpatrioto, n'en parlarà tout-aro dins soun
parauli subre-bèu. Leis-sas-me pamenseici vous
debana 'n quàuqui mot ço que n'en pènson li
Felibre parisen.
« Arregardan Gelu coume un di precursour
qu'an lou mai enaura nosto Causo. Geluamavo
lou pople; Gelu a canta dins la lengo dóu
pople. Soun talènt pouëti? Escoutas lis ecò
dóu vièi Marsiho que resclantisson encaro desi
can?oun plebéiano. Si vers n'an pas soulamen
lou crusige brutau de l'espressioun, an tambèn
la pouderouso energio de l'dèio e la flamo de
l'engèni populàri; an de fes la suprèmo pieta
qu'inspiro is amo generouso coume la siéuno
lou long miserere de la vitimo e dóu paure.
Mai, quand lou vòu, es que s'enauro pas dins
lis autour idealo de pouësio ? Quau eici noun
counèis soun « Credo de Cassian » ?
En mourènt regreian. L'orne, quand disparèisse,
Va poupla leis estello au founs dou fiermanien...
« Dirias que l'amo de Beranger, soun ami, a
passa dins la siéuno.
« Me rèsto plus, messies, qu'a vous remercia 'ncaro uno fes de voste acuei simpati e de
saluda vosto grando e bello ciéuta coumo l'a
saludado Mistrau dins la Rèino Jano ».
Cinq heures sonnent. On va inaugurer le
monument de Victor Gelu. Alphonse Michel,
piésident des Félibres de la Mer prononce un
discours tout débordant d'admiration légitime
pour le génie du grand poète de Fenian e
Grouman.
Le beau monument du sculpteur Clastrier
est alors dévoilé. Gelu apparaît, montrant le
poing, enflant la voix. M. Sextius-Michel remet
à la municipalité marseillaise et à l'Ecole de la
Mer l'effigie du chansonnier marseillais. Son
improvisation chaleureuse est couverte d'applaudissements. Duparc récite Veuso Mégi. Les
tambourinaires d'Aubagne, dont on avait déjà
goûté au Martigue la maestria délicieuse, exécutent l'air de Magali. La musique des pompiers entame aussitôt après Fenian e Grouman.

�Lou Viro-Soulèu
Enfin, Pierre Bertas, l'excellent et fervent poète
de Set Saume d'tAmour, lit une ode superbe de
laquelle nous extrairons ces deux strophes couleur de feu :

Escouto doun d"eici, d'eila,
Tout aquèu fourniguié quiela :
Creiras que t'escoutes parla,
Que diès tei cansoun de Marsiho,
Car, espelido ei Vièi Quartié,
Chivau de boues, ta Muso avié
Mai d'estouma que de camié,
L'oudour dou pèi 'mi dei caciho;
Car ta Muso, en soun cr.racò
D'indiano, dins sa vouas, ecô
Dei trompeté dejericô,
S'ero empegna lou couar e l'amo
Dòu pople aquèu long cors-souffrant ;
N'avié lou gest canaio e grand,
Lou bras tesa vers sei tiran,
E bramava, tè, coumo éu bramo !

Pascal Cros avait le même jour donné dans
la Sortait cinq stances d'une force et d'une crudité admirable à la mémoire de son maître
enfin reconnu glorieux.
M. le maire déclare que la place Neuve, où
est érigée la statue, s'appellera désormais la
place Victor-Gelu.
c/fo

A neuf heures, à l'Hôtel de Ville, grande
réception. Discours de MM. Silbert, au nom des
étudiants, Boyer, maire d'Aubagne, du Felibre
Lintilhac, de M. Gelu fils, de Mariéton, de M. Alphonse Michel ; enfin M. Horace Bertin, président du syndicat de la presse marseillaise, salue
les voyageurs avec tant de verve et de joie que
M. Paul Arène monte à son tour sur l'estrade
et lui rend en bel or cigalier et félibréen chacun de ses bons saluts. Allocution finale de
M. le maire et dispersion dans la scintillante
nuit marseillaise, brûlante et haletante comme
une nuit de l'Orient.

SEPTIÈME JOURNÉE
^Le jeudi 13 août 1891)
A

Toulon.

Les Félibres et les Cigaliers sont reçus par
une délégation du Conseil municipal, le comité
local et M. Coffinières, notre aimable confrère
de la Cigale et du Félibrige, qui a porté presque
à lui seul le poids de la journée.

67

Une charmante Toulonnaise, la propre fille
de M. Foucard, l'excellent chroniqueur provençal du Soleil du Midi, le directeur des
pastorales marseillaises, une jolie et brune enfant aux yeux d'agate, qui a revêtu pour l'occasion les antiques parures des provençales
offre un bouquet aux pèlerins; et, après le discours de M. Pellegrin, adjoint au maire, leur
adresse le charmant salut que voici :
Bravei Moussu,
A vouestri arribado dins Touloun vous estounares pas qu'une fiho doù pople vous aduse
la benvengudo. Despuei lou commençamen de
vouestre viagi toutei vous an fa bel accuei, mai
sieù seguro qu'es subretout lei travaiadou que
vous an festéja.
« Différamen, si pourié pas estre. Coumo
farian per pas vous aima e vous reçubre lei bras
duberts vaoutrei que quitta lei païs dou Nord
per veni ncus veire, vautri que dins vouestreis
escrichs canta noustro Provenco adourado,
vautri que sias lei défensour de nouestro bello
lengo e de nouestrei vieis usagi.
« Aïer aves vist Marsiho — qu'es moun païs
— vuei anas veire Touloun, la Seino e Tamaris— l'attrobarès coume pertout de Prouvènçau
destermina. Si leïssaren jamai prené ei piegi
dei gatomiaulo que cercoun a nous leva noustre parla e nouestre façon de vieùre, mai per
countrai saben recounoueisse lei bravi gens
coume vous. Bessai que lou souleu de nouestrei
port nous caùff' un paù la testo, mai, boutas,
nous fa tambèn flambeja lou couar.
« Vouei ! sian toutei bèn conten de faire
vouestro counoueissençi ; vouestro vengudo
nons fa gran gaù et s'aco poù vous faire plesi
recubès l'asseguranço que de longo, de paire en
fieù, restaren fideù ei tradition e ei coustmo de
nouestrei reire gran.
« Adoun, bravei cigaliè, bravei felibre, lou
poplé qué vous aimo, vous douno la boueno
saludo e vou creido deù foun dòu couar : Siguès
lei benvengu.
« Fino FOUCARD. »
M. Sextius-Michel répond en galant troubadour. Il offre son bras à mademoiselle Foucard,
et c'est ainsi que nous nous rendons au jardin
de la ville où nous attend le magnifique buste
de Puget, sculpté par notre confrère Injalbert.
C'est de l'avis de tous un morceau admirable. On attendait pour le louer et pour redire
aux Toulonnais la gloire de Pujet une de ces
causeries éloquentes et fines dont Henry Fouquiera le secret. Henry Fouquier, toujours retenu
par la goutte, n'a pu quitter Paris. Notre tréso-

�68

Lou Viro-Soulèu

rier, M. Eschenauer prend la parole à la place
du président et, ma foi, chacun l'applaudit.
« Pour être presque un impromptu, a dit
M. Auguste Giry, l'éloge de Puget n'a point
eu à souffrir. M. Eschenauer a développé en
termes choisis et avec de nombreux détails la
vie du grand artiste. »

Discours de M. Eschenauer.
Ce m'est un bien grand honneur, en l'absence
de notre président, M. Fouquier, inopinément
retenu loin de nous, pour cause de maladie,
d'avoir à saluer aujourd'hui au nom des Cigaliers et Félibres de Paris, et la belle ville de
Toulon qui nous reçoit si cordialement et l'immortel Puget, l'une des gloires les plus pures
de la France qui lui a légué son premier chefd'œuvre d'architecture et de sculpture. Honneur
insigne dont je sais, croyez-le bien, le prix et le
poids; car, pour célébrer dignement « l'artiste
marseillais-toulonnais », en prose ou en vers,
il ne faudrait rien moins qu'un Fouquier, un
Clovis Hugues ou un Jean Aicard.
Vous qui journellement passez devant le
balcon et les merveilleuses cariatides de votre
Hôtel de Vdle, vous partagez aisément notre
enthousiasme. Mais contemplez aussi le buste
magnifique dû à l'habile ciseau de notre collègue et ami Injalbert,. et vous aurez de suite,
par la seule vue de cette œuvre synthétique et
inspirée, tout le secret du génie prodigieux de
Puget. Voyez, en effet, cet œil pensif, cette
tête doucement mélancolique, légèrement penchée sous l'effort de la pensée qui l'assiège,
mais en même temps triomphante dans la conscience de la difficulté vaincue par la persévérance au travail le plus intense.
Voyez sa main saisissant fortement le marteau et son bras fermement appuyé sur la tête
douloureuse du Milon de Crotone vous aurez
Puget tout entier. Vous aurez l'artiste hors
ligne, le Michel-Ange français comme on l'a
surnommé si bien, et certes l'ardent disciple du
plus puissant génie de la Renaissance ne pourrait démentir que par modestie cette appellation
glorieuse. Vous aurez l'amant fidèle et passionné de la nature et de l'antiquité classique,
l'artiste embrassant tous les arts et se signalant
par ces deux traits caractéristiques qui le résument : la force de la pensée et la force du travail.
Et d'abord, la force de la pensée. Messieurs
les artistes et vous surtout, poètes, artistes au
premier chef, inspirateurs de tant d'œu vres d'art
et échos vibrants des plus belles, vous n'avez
certes pas besoin qu'on vous rappelle que c'est

la pensée qui enfante l'œuvre excellente dont
l'esprit est le père. Mais il vous est bon de vous
souvenir toujours des leçons du vieux Socrate,
ce maître et ce guide de tant de penseurs et
d'artistes célèbres comme lui. Il vous dira qu'il
ne suffit pas de concevoir avec effort ; qu'il faut
encore gester, porter, mûrir patiemment,parfois
péniblement, ce fruit de vos entrailles, en ayant
toujours l'œil fortement et invariablement attaché à l'idéal divin qui préside à l'art.
C'est ce qu'a fait excellemment Puget. Et ici,
permettez-moi de vous conter une réminiscence
lointaine, hélas ! J'avais seize ans, quand je
m'arrêtai pour la première fois à Paris, me rendant de Bordeaux à Strasbourg pour y continuer
mes études. Un jeune et savant professeur me
conduisit au Louvre. Il me mit en présence du
Milon de Crotone. Non, je n'oublierai jamais
l'émotion dont je fus saisi et pour ainsi dire
électrisé. Quelle profondeur de pensée, me
disais-je, quelle éloquence dans la douleur!
quelle protestation énergique contre l'aveugle
fatalité ! Quelle expression poignante dans ce
corps qui, de la pointe des cheveux à l'orteil
souffre, crie et se démène! Ah! Puget a dû,
lui aussi, croyant sincère et généreux, sentir le
poids delà mystérieuse, de l'inéluctable fatalité
de certaines rencontres inattendues qui nous
accablent et protester contre elle et contre toute
violation du droit. Il a dû connaître Pascal :
« L'homme est un roseau fragile, mais c'est un
roseau pensant. II ne faut pas que l'univers
s'arme pour l'écraser... Mais quand l'univers
l'écraserait, l'homme serait encore plus noble
que ce qui le tue, car l'homme sait qu'il meurt,
et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers
n'en sait rien. »
Ainsi toute notre dignité consiste dans la
pensée. Il a dû retenir l'un des plus beaux vers
du chantre de Mantoue :
5««/ herimœ rerum ei mentem mortalia tangimt
et cet autre non moins beau de Térence qui se
prête à l'alexandrin :
Je suis homme et d'humain rien ne m'est étranger

Puget fut au plus haut point doué d'une nature sympathique et poussant comme Beethowen le pathétique jusqu'au sublime :
Voyez plutôt sa Peste de Milan. Philosophe,
mettant au point les hommes comme les statues, il le fut aussi. Voyez encore son groupe
de Diogène et Alexandre. Poète, et poète héroïque, il le fut enfin comme un Phidias : Voyez
un autre de ses groupes, Andromède et Persée.
Ce n'est pas tout : La force du travail, voilà

�69

Lou Viro-Soulèu

ce qui le signale parmi les artistes de tous les
temps et de tous les pays. Et c'est ici surtout
qu'il tient réellement du prodige. Et là j'ai encore
pour témoin et pour bon juge l'auteur éminent
de ce beau buste. 11 y a dix jours, nous en causions
ensemble, dans son atelier comme une paire de
camarades, et alors, comme il y a trois jours je
ne savais absolument rien de la noble mission
qui me serait dévolue de par notre excellent
président du Félibrige, Sextius-Michel. « Mon
cher, me dit-il, on n'a pas idée de l'ardeur infatigable de Puget au travail. Son labeur a été
de tous les instants et ce qu'il a produit de
merveilleux est incalculable. »
Sous ce rapport, je serais tenté de le croire
unique dans son genre. Songez, messieurs, que
né à Marseille, en 1622, il avait à peine 34 ans
quand il fit vos cariatides. Jusques là, il s'était
voué à la peinture, et il avait semé l'Italie,
Gênes surtout, où il s'était réfugié en apprenant
« la célèbre disgrâce » du célèbre Fouquet, de
toiles admirables, vraiment inspirées, au dessin
correct, au coloris harmonieux, à la composition
sage, pondérée, à la fois et puissante. Rappelé
par Colbert, ce pourvoyeur du génie, et préposé
à la direction des ateliers artistiques de la marine à Toulon, il y inventa ces poupes colossales, ornées d'un double rang de galeries
saillantes et de figures en bas reliefs et en ronde
bosse dont nous avons de magnifiques échantillons au Louvre. « Le génie, une longue patience » aurait-il pu dire avec Newton; car si le
génie est plus encore par son rayon lumineux
et dans sa source jaillissante, il est aussi celà.
Revenons à notre buste : Labor tmprobus
omnia vincit! semble-t-il crier à notre chère et
laborieuse patrie. Tel a pu être le dernier mot
de Puget mourant en 1694.
Messieurs, saluons tous Puget qui, du haut
de l'empyrée, peut se réjouir à bon droit d'avoir
ici, où il a travaillé avec tant d'énergie, un
buste signé Injalbert. Saluons en lui une des
plus éclatantes personifications du génie français composé de clarté et de force dans la pensée, de puissance dramatique et de souplesse
dans l'exécution, de précision, d'élégance et de
noblesse dans l'expression.
Gloire à Puget !
r\lr&gt;
&lt;Ji\&gt;

M. Eschenauer est descendu de la tribune au
milieu d'un véritable concert de bravos.
M. de Fallois a lu ensuite quelques lignes de
Jean Aicard, retenu, lui aussi, loin de nos
fêtes. M. Coffmières a récité un sonnet et l'un
de nous a dit les belles strophes envoyées de
Paris par Elie Fourès.

A PUGET
Aux sonores appels de ton ciseau puissant,
Le marbre réveillé tord ses blocs magnifiques
Et chante glorieux, en strophes héroïques,
A la Force superbe, un hymne éblouissant.
Dompté par ton génie, altier et rugissant,
Le marbre prend, docile à tes rêves épiques,
La vie et la couleur des légendes antiques,
Et, sous ta main de dieu, se plie en frémissant.
Les muscles tourmentés, les torses gigantesques,
Les mouvements hardis, rudes, Michel-Angesques,
Vibrant d'un rythme fier comme un son d'olifant,
Et, par les blancs contours, par les lignes flexibles,
Soufflant nos passions aux pierres insensibles.
Ont trouvé leur sculpteur fougueux et triomphant.

II
Qui donc ne connaît pas tes œuvres immortelles,
O maître, ô souverain et libre créateur?
Tu fus à la fois peintre, architecte, sculpteur.
Sous le triple laurier aux couleurs éternelles.
Ton large front, baigné d'aubes toujours nouvelles,
Creusé d'âpres sillons, ô farouche lutteur,
Resplendit dans l'azur tranquille, à la hauteur
Des fronts les plusaltiers, des gloires les plus belles,
Dédaignant les sentiers parcourus tant de fois,
Tu suivis les leçons, sublimes et fécondes,
De la grande Nature aux mille voix profondes,
Et, sous tes blancs héros de marbre, j'aperçois,
Dans les brillants éclairs de ta fougue éclatante,
L'homme éternel, pétri d'une chair palpitante.

ni/-»
On s'est rendu de là à la mairie, où nous
attendait un vin d'honneur. M. le maire de
Toulon, souhaite à son tour la bienvenue aux
Félibres.
« Messieurs, leur dit-il, la ville de Toulon est
heureuse de vous posséder en ce moment et je
suis l'interprète de tous mes concitoyens en
vous souhaitant la bienvenue.
« Je regrette de ne pas savoir comme vous,
messieurs, cette belle langue de Mistral et de
Roumanille, cette belle langue provençale, si
souple et si harmonieuse. Mais si je ne puis
m'en servir pour vous exprimer les sentiments
de la population toulonnaise, j'en connais et
j'en apprécie toutes les richesses d'images et de
coloris.
« Fils adoptif de la Provence, j'aime son langage sonore et brillant, sa mer bleue éternellement calme et unie, son ciel transparent et
toujours pur, tous ces présents de la nature qui
en font un des plus beaux joyaux de la France. »
Et plus loin :
«
Je vous remercie surtout d'être venu
parmi nous accomplir une œuvre de haute répa-

�70

Lou Viro-Soulèu

ration en consacrant par un monument, le génie
du maître qui contribua si largement à l'embellissement de notre cité.
« C'est pour avoir dressé ce buste dans notre
jardin public que je vous prie, messieurs
d'accepter l'expression de toute la gratitude de
la ville de Toulon...
«
Votre œuvre est noble, messieurs, elle
est surtout féconde en enseignements de toutes
sortes, elle mérite de fixer l'attention et l'admiration de tous les Français vraiment soucieux
de la conservation de notre patrimoine artistique
et littéraire.
« Messieurs, je bois aux hôtes de la ville de
Toulon, à toute cette pléiade d'hommes aussi
distingués que dévoués, à la vaillante phalange des Félibres et des Cigaliers, à tous ceux qui
sont venus aujourd'hui apporter à la gloire du
grand sculpteur le tribut de leur talent et de
leur admiration. »
«M/1

Réponse de M. Sextius-Michel au maire
de Toulon.
Monsieur le Maire,
S'il est une chose qui réjouisse pleinement
le cœur des Cigaliers et des Félibres, et les repose
du long voyage qu'ils ont entrepris dans le
Midi méditerranéen, c'est la façon amicale et
charmante dont ils ont été partout reçus, et
principalement dans cette ville de Toulon qui,
non contente d'être un des plus beaux ports du
monde, sut de tout temps attirer dans son sein
les grands artistes comme celui dont nous venons d'honorer la mémoire.
A la fois redoutable et gracieuse, elle est avec
ses forts, ses arsenaux et sa ceinture de remparts,
l'avant-garde, la sentinelle avancée de nos côtes ;
elle est le nid d'aigle d'où s'envoleraient, aux
heures solennelles, nos légions de marins et de
soldats, si la France était forcée un jour de déployer ses trois couleurs sous les rouges éclairs
du soleil de Provence.
Mais ce n'est pas la cité guerrière que nous
saluons aujourd'hui; c'est le Toulon tel queies
poètes et les artistes aiment à se le représenter,
avec ses beaux monuments, son merveilleux
panorama, sa mer transparente et bleue, et ses
collines toutes étagées de pins et de sycomores
et tel que Méry l'a si bien dépeint. C'est la
ville hospitalière où Pierre Puget s'est révélé le
grand sculpteur qu'il a été en exécutant ces deux
magnifiques cariatides qui soutiennent le balcon
de votre Hôtel de Ville, Pierre Puget dont notre
ami et député, Henry Fouquier, président de la

Cigale, nous a, dans un si beau langage, retracé
la vie et les œuvres.
Mais je m'oublie dans la pensée et la contemplation de toutes les grandes et belles choses.
J'oublie, monsieur le Maire, que mon premier
devoir était de vous remercier, au nom des Cigaliers et des Félibres, de votre accueil si sympathique et des paroles si gracieusement éloquentes que vous venez de leur adresserau nom
de la Municipalité et de la ville de Toulon. J'aurais dû commencer par là ; mais je suis sûr
d'avoir touché votre cœur de premier magistrat
de votre cité, en en faisant d'abord l'éloge.
Je remercie également tous les amis des lettres
et des arts qui se sont groupés autour de vous,
tous les Félibres de votre région, et notamment
votre compatriote, notre vaillant ami Paul Coffinières qui est l'âme de ces fêtes et qui vous a
si puissamment secondé.
Je remercieavec lui l'excellent felibre La Sinço
si connu et si aimé dans votre ville. Je lui
adresse un salut d'autant plus amical que son
véritable nom, Charles Senès, est le nom de
famille de ma mère, originaire de Solliès-Pont.
Ce n'est qu'un souvenir d'enfance; mais il se
rattache à la terre natale. Vous me pardonnerez,
messieurs, de l'avoir évoqué.
Je termine, monsieur le Maire,en vous exprimant tous nos regrets d'être obligés de vous
quitter sitôt. Notre séjour à Toulon n'aura été
que de quelques heures, et votre bonne grâce
et la sympathie de tous en auront encore, involontairement, abrégé la durée.
rvri
On boit à la Sinso, aux Félibres. M. François
Armagnin lit un excellent sonnet. M. Coffinières propose la santé d'Injalbert. Injalbert ne
veut boire qu'au grand Puget. Mais tout le
monde se met d'accord : l'on boit à Injalbert et
à Puget.
La journée s'achève délicieusement, sous la
conduite de M. Paul Coffinières, à bord du
bateau à vapeur mis gracieusement à notre
disposition par Michel-Pacha, nous parcourons
la rade. A laSeyne, où nous abordons, la municipalité, M. le maire Fabre en tête, nous fait la
réception la plus cordiale. Et nous abordons à
Tamaris où, par les soins de M. Coffinières, nous
attend un parfait déjeuner. Aux brindes, la
poésie s'envole de tous les verres. M. SextiusMichel boit au ciel bleu, à l'eau bleue, aux
yeux bleus. Des officiers de la marine grecque
se trouvant à notre table et buvant à la France,
M. Lintilhac recommence la Prière sur l'acropole. M. Coffinières dit les Etapes du Félibrige.

�71

Lon Viro-Soulèu

Puis, devant le médaillon de Georges Sand,
M. le maire de la Seyne a prononcé une élégante et éloquente allocution à la mémoire de
l'auteur de Tamaris.
De là, inauguration de l'école de Tamaris.
Notre président lit les triolets délicieux que
M. Hippolyte Guillibert a adressés à M. Coffinières, fondateur de l'Ecole :

rons pouvoir donner dans notre prochain numéro quelques fragments de ce discours.
Au Cercle philharmonique, vin d'honneur et
réception des plus amicales. Mariéton, voyant
la foule massée sous les fenêtres, prononce du
haut du balcon quelques mots chaleureux à la
gloire de Cannes, la perlo de la Mieterrano.
A deux heures, départ pour Grasse.

Dins lou reiaume di Cigalo
As fa toun nis à Tamaris ;
Leù li felibre fan escalo
Dins toun reiaume di Cigalo,
Ti cant, toun envanc, ti cop d'alo
Esbeluguèron à Paris :
Sies lou galoi rei di Cigalo,
Sies l'Anfos Karr de Tamaris.

A Grasse.

Dans le royaume des Cigales —Tu as fait ton nid
à Tamaris ; — aussitôt les félibres font escale — dans
ton royaume des Cigales. —Tes chants, ton essor,
tes coups d'aile — furent étincelants à Paris : — tu
es le joyeux roi des Cigales, — l'Alphonse Karr de
Tamaris.
Mlles Coffinières et Foucard chantent tMagali
qui est, vous le devinez bien, bissée en entier...
Et les voyageurs se répandent de ci de là sous
les ombrages fins où vient mourir la mer
sereine. Les violons des bals publics pleurent
toute la nuit, et l'aurore est bien proche quand
la bande joyeuse reprend le bateau pour Toulon.

HUITIÈME JOURNÉE
(Le vendredi 14 août 1891)
A Cannes.
Encore que la fatigue et les indispositions inséparables du voyage aient, ce jour là, un peu
dispersé notre petite troupe, elle parvient à
Cannes en nombre suffisant et à l'heure dite.
M. Sextius-Michel étant demeuré à Toulon
avec la plupart des dignitaires de la Cigale et du
Félibrige parisien, c'est à M. Paul Mariéton
qu'incombent les honneurs et le labeur du commandement.
L'école de Lérins, — au grand complet, et
ayant à sa tête son très jeune et très distingué
cabiscol, M. Maurice Raimbault, un prosateur
et un poète de haut talent — nous attend sur
le quai de la gare. La Philharmonique de Cannes
attaque ses meilleurs airs et, après les présentations, l'on se rend devant la plaque érigée à
la mémoired'Émile Négrin. Maurice Raimbault
prononce un discours d'une éloquence simple
et forte qui fait grande impression. Nous espé-

Le sculpteur Hercule a dressé parmi les fleurs,
sur la montagne de Grasse, le buste de Belaud
de la Belaudière. Car c'est ici la fête de ce grand
poète provençal qui, au xvi" siècle, organisa
une première renaissance de notre vieille langue. 11 est impossible de rêver un accueil plus
cordial qui celui de la municipalité et de la
population Grassoise. Les édifices publics et
privés étaient mis à la disposition des pèlerins
de la Cause et les grands parfumeurs du cru,
avec la meilleure grâce du monde, se sont
laissés mettre au pillage.
Nos remercîments particuliers à M. le maire
Roure, qui a payé de sa personne, de son éloquence, à toute occasion. On sentait bien qu'il
avait pris à cœur la résurrection du grand sonnettiste dont nous célébrions avec lui les beaux
vers. Merci encore à M. le commandant Raynaud qui nous a fait si cordialement les honneurs de sa propriété, où Belaud jadis séjourna,
et à M. Giraud fils qui nous a initiés à tous les
mystères de l'art de la parfumerie.
A six heures de l'après-midi a eu lieu l'inauguration du monument devant une assistance
nombreuse, choisie et sympathique. Maurice
Raimbault a lu, au nom de Paul Mariéton, un
panégyrique de Belaud, dont la grâce aisée et
fine n'a échappé à aucun auditeur. Nous nous
permettons de renvoyer, pour ce document, au
prochain numéro de H Revue félihréenne. Raimbault récite, en outre, une poésie provençale
de Marius Bourrelly.
A sept heures, somptueux banquet offert aux
Félibres par la municipalité. Brindes nombreux,
comme l'on pense. Le soir, grand bal. Les
champs sont parfumés au loin de jasmins et de
tubéreuses.

�72

Lou VirO'i-Soulèu

NEUVIÈME JOURNÉE
(Le samedi 15 août 1891)

A Antibes.
Nous voici parvenus sur les terres de notre
excellent confrère et ami, M. Soleau, Felibre et
Cigalier et qui nous l'a fait bien voir. Avouons
simplement que sa munificence a été sans égale
et passons —avec quel regret! —sur l'aspect
si pittoresque de la vieille cité maritime, ^Antipolis, sur les merveilles du paysage et des
décorations pour venir tout de suite aux documents officiels : ils sont nombreux.
C'est que M. Rouvier, ministre des finances,
l'amiral Duperré, avec tout l'état-major de l'escadre, M. le préfet des Alpes-Maritimes, etc.,
s'étaient donné rendez-vous à Antibes pour
inaugurer avec nous la statue de Championnet
dont le sculpteur Morice a véritablement et
puissamment rendu le caractère héroïque.
M. Sextius-Michel a fait en ces termes la
remise du monument :

Discours de M. Sextius-Michel.
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Maire,
Mesdames et Messieurs,
Nous sommes venus ici pour glorifier le patriotisme de notre cher Midi en honorant la
mémoire du général Championnet, qui mourut
dans votre ville et où reposent ses cendres, et
dont le nom symbolise à nos yeux l'amour de
la patrie.
Notre confrère, notre ami Léopold Morice,
auquel nous avions confié la tâche de faire revivre sur une de vos places publiques les traits
de votre glorieux compatriote, nous a livré une
œuvre de la plus haute valeur et qui comptera
parmi les plus belles créations de ce grand
artiste.
C'est cette œuvre que les cigaliers et les
félibres offrent aujourd'hui à la ville d'Antibes.
Si notre ami et cher député Maurice Faure, qui
avait le premier conçu l'idée de la glorification
de Championnet à Antibes, n'était pas retenu
loin de nous par la maladie, c'est lui qui aurait
pris la parole au nom du Félibrige et de la
Cigale. Notre éminent confrère M. Pierre Laffitte, a bien voulu le remplacer et c'est lui que
vous entendrez tout à l'heure.
Pour moi, en vous faisant la remise de ce
buste, je n'ai, monsieur le Maire, que le devoir,
qui est un plaisir pour moi, de vous remercier
de la superbe et surtout cordiale réception que
vous venez de nous faire.
Parmi les hommes d'élite qui s'intéressent à

notre cause, vous êtes un des plus ardents et
des plus dévoués. Nous vous en remercions.
Nous vous remercions aussi, monsieur le Ministre, de vouloir bien nous donner une preuve
de haute sympathie, en assistant à cette fête dans
une des villes les plus merveilleusement situées
de notre petite patrie qui est aussi la vôtre ; et
nous vous demandons la permission d'associer
à votre nom, celui de votre collègue, M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique et des
beaux-arts, qui sait, comme vous, que les mots
de France et de Provence sont indissolublement
liés dans nos cœurs, et qui nous aide, par de
généreuses subventions, à honorer tous ceux,
poètes, artistes ou soldats qui ont glorifié l'une
et l'autre.
Je termine, mesdames et messieurs, à la manière des Félibres, en saluant la ville d'Antibes
dans un sonnet provençal que j'ai dédié à son
gracieux maire :
Antibo, darrié l'Esterèu,
Quand l'astre escound soun grand iue rouge,
Souvent sus toun cresten ferouge,
Sus ti vièi barri negrinèu,
Ai vist un soudât fièr, aurouge,
Que iè roudejant coumo un treù.
En auravo au vènt lou drapèu,
Lou drapèu de quatre-vingt-doue.
Dret sus sa toumbo coume un dieu
Championnet brave pièi vesièu
E qu'aparavo la frountièro.
Mai lèu, quand l'aube sourisié,
M'appareissiè, o vilo autièro,
Lou front courouna d'ouliviè.

Discours de M. Soleau.
Messieurs,
A l'inauguration d'un monument que des
célébrités bruyantes avaient fait oublier, j'entendais une parole dont vous apprécierez toute
la vérité : la lente incubation du suprême hommage rendu aux héros n'est pas un signe d'indifférence. Le buste de Championnet en est
aujourd'hui l'éclatante démonstration. Ce brave,
disparu avec le siècle, dormait du sommeil de
l'éternité, à l'ombre de cette cité militaire, dont
chaque étape dans l'histoire est marquée par un
sacrifice à la France. Mais l'heure de la réparation a sonné. Citoyens de sa ville natale, dont
nous regrettons le sympathique représentant,
Maurice Faure, félibres, cigaliers, écrivains, tous
vous protestez contre cet oubli immérité. Aussitôt apparaît le génie de notre Provence, offrant
ce monument auquel se consacrent et le glorieux sculpteur dont chaque œuvre est un suc-

�Lou Viro-Soulèu

ces national, et l'habile architecte chez qui la
modestie est une tradition de famille.
Avec les historiens accourent les orateurs et
les poètes dont les accents inspirés font vibrer
les cœurs. Puis viennent les compositeurs et
les artistes dont les harmonies entremêlées
s'élèvent dans l'espace comme un encens offert
au guerrier qui a su être miséricordieux.
Mais pourquoi donc louerais-je Championnet,
messieurs, quand l'érection de ce monument
par les cigaliers et les félibres, si dignement
présidés par deux hommes qui marquent dans
le monde littéraire, quand votre présence à tous
honore suffisamment sa mémoire ? Championnet
n'est-il pas fier d'être adopté par cette pléiade
d'écrivains et d'artistes, chez qui était inné le
sentiment de l'idéal î Ne possédons-nous pas
le ministre qui représente avec éclat le gouvernement de ce pays? Ne sont-ils pas ici, à côté
de conseillers d'Etat, ces mandataires du peuple
dans les assemblées législatives, départementales et communales, brillante émanation de la
République que le héros a aimée et servie sans
être autre chose qu'un soldat? Ne voyons-nous
pas ces hauts fonctionnaires de tous ordres,
toujours si dévoués au devoir? Enfin, n'entendons-nous pas la grande voix de nos patriotiques
populations qui s'honorent elles-mêmes en glorifiant la bravoure? Tout cela porte plus haut
et va plus loin que ma parole, messieurs. Au
nom deia ville d'Antibes, je n'aurais donc plus
qu'à dire merci aux généreux donateurs, si je ne
voyais au premier rang l'armée, dans la personne
de l'illustre commandant en chef de l'escadre,
entouré de son état-major, d'un vaillant général, de brillants officiers et de braves soldats.
L'âme de Championnet que reflète ce superbe
bronze se réjouit, en jugeant combien valent
ses valeureux frères d'armes qui sont aujourd'hui la sauvegarde de la paix. Qui sait s'il ne
se mêle pas à sa joie une pensée de regret sur
ce qu'il aurait pu accomplir avec de tels moyens
d'action? Car le général Championnet, confiant
contre tout espoir, a fait beaucoup avec rien.
En disant rien, je blasphème, messieurs ! car il
possédait tout : il avait comme vous l'invincible
foi dans les destinées de la Patrie!
M. Soleau a donné ensuite lecture de la dépêche suivante de Maurice Faure :
« Quelle joie pour moi, mon cher maire, de
voir se réaliser le patriotique projet dont j'avais
pris l'initiative avec votre chaleureux appui auprès de nos amis Cigaliers et Félibres ; mais aussi
quelle tristesse de ne pouvoir m'associer que
de loin à votre enthousiasme ! Des voix plus
autorisées diront combien fut admirable Cham-

73

pionnet, quels services il rendit à la patrie,
avec quelle puissance il incarna l'esprit de ces
volontaires du Midi, qui firent tant pour le
salut de la France; combien il avait l'âme cigalienne et félibréenne, ce conquérant qui, au
lendemain de la victoire à Naples, allait saluer
le tombeau de Virgile et décrétait qu'un monument serait élevé à Pouzzoules au poète des
'Bucoliques. Du fond des montagnes de la
Drôme où une maladie me retient, de ces montagnes qu'il aima tant et n'oublia jamais, j'ai à
cœur de vous exprimer, comme député de Valence, la reconnaissance profonde et la vive
sympathie de tous les citoyens de la Drôme
pour la généreuse ville d'Antibes qui rend un si
touchant hommage au patriote illustre, mort
dans ses murs, pauvre et magnanime comme
un héros antique. »
M. Pierre Laffitte prononce alors un de ces
discours si profondément pensés qu'ils défient
toute analyse. Nous ne nous risquerons point
de défigurer par une version inexacte les vues
du maître; et c'est pourquoi nous attendrons
pour en donner une idée que le directeur du
Positivisme ait publié dans la Revue occidentale
cette magnifique oraison qui a été couverte
d'applaudissements par tous les lettrés et tous
les politiques de l'auditoire.
•MP

Discours de M. Rouvier.
M. le ministre des finances, dans une vibrante
improvisation, a exprimé toute la satisfaction
qu'il éprouve à présider en qualité de membre
du gouvernement de la République, au milieu
d'une population dont il est le représentant à
la Chambre des députés, une fête d'un caractère
si hautement patriotique.
M. Rouvier remercie ensuite les Félibres et
les Cigaliers et cette brillante pléiade de littérateurs, de poètes et d'artistes du Midi, de ce
Midi dont il est heureux d'être originaire et qui
ont pris à tâche de rendre hommage dans leurs
pérégrinations à travers nos contrées à ceux
d'entre leurs compatriotes qui ont assuré par
leurs hauts faits, leur science et leur valeur la
grandeur actuelle delà France.
Le ministre remercie le savant orateur qui l'a
précédé, un des maîtres de la pensée moderne,
d'avoir évoqué les luttes héroïques soutenues
par la France et d'avoir montré sous leur vrai
jour la noblesse des sentiments qui doit inspirer
le patriotisme moderne, au lieu de ces théories
énervantes qui sont la négation de l'histoire et
de l'humanité.

�74

Lou Viro-Soulèu

« Si en ce moment, dit M. Rouvier, le général
dont un ciseau magistral a évoqué la mâle
figure, pouvait sortir de son tombeau et que
ses mânes vinssent errer autour de nous, il
serait fier et heureux en même temps de voir
assemblés près de ce monument les représentants
de cette imposante flotte qui promènent sur
toutes les mers le pavillon respecté de la France
et qui attestent aux yeux du monde la grandeur
de la patrie française.
« Il contemplerait avec orgueil,lui, le général
mort à la tâche, le fils osbcur et glorieux de la
Révolution, cette armée reconstituée, dont nous
ne voyons ici qu'un brillant détachement, car
les autres, on le sait, sont en ce moment dans
nos montagnes, où ils s'exercent à la défense du
sol natal. (Salves d'applaudissements.)
« Cette armée, qui est l'émanation de la
Patrie elle-même depuis que la République a
fait de chaque citoyen un soldat, depuis que le
pays sait pouvoir compter non seulement sur le
dévouement de ses enfants, mais aussi sur leur
habileté et sur leur aptitude au combat, car les
jours sont passés de la désorganisation et des
armées improvisées. Nous ne sommes plus,
comme au temps de Championnet, exposés à
entrer en campagne avec des soldats recrutés au
hasard. Grâce à ce régime de rigoureuse égalité
qui plie sous le même fardeau tous les citoyens
de l'Etat, c'est la nation entière qui se lèverait
demain pour défendre son sol menacé. (Triple
salve d'applaudissements.)
« C'est en contemplant le spectacle imposant
de cette admirable réorganisation militaire que
l'on juge à sa valeur l'œuvre patriotique de la
République. C'est à la République ressuscitée,
raffermie et plus vivante que jamais, qui est et
qui sera désormais le régime définitif de notre
beau pays, que nous devons la place respectée
occupée par la France. C'est grâce à elle que,
consciente de sa force mais ne provoquant
personne, la France envisage d'un œil calme
toutes les éventualités dans la certitude qu'elle
trouvera au moment critique, groupés autour
de son drapeau, tous les courages et tous les
dévouements. »

Après le défilé des troupes — défilé admirable et qui fait battre tous les cœurs — on
laisse Championnet se détacher sur le ciel bleu
et l'on se rend à l'école d'agriculture, histoire
de l'inaugurer et même d'y déjeuner. Notons
en passant les brindes de MM. Soleau, Tisserand, Rouvier, Flaminius Raiberti, duquel nous
détachons cette phrase :

« Messieurs, je bois à la gloire des morts, et
puisque nous avons la joie d'avoir parmi nous
les chefs de notre armée de terre et de mer, je
laisse à la postérité l'honneur de boire à la
santé des vivants. »
Enfin, Amable Richier, le poète national delà
région du Var, dit de belles strophes à la
louange de l'olivier.

Il est une heure. Nous parions pour Jouanles-Pins où nous attend, avec une grande kermesse, la plus belle nature qui se puisse admirer. M. Soleau a fait mettre à notre disposition
la villa Soleil, sur le Cap incomparable. A huit
heures du soir, trois cents convives se réunissaient de nouveau en plein air pour le second
banquet. M. Rouvier le présidait et M. SextiusMichel buvait à la santé du ministre félibre,
tandis que M. Pierre Laffitte s'élevait de nouveau aux considérations les plus intéressantes et
les plus variées sur le vrai sens de cette fête, au
milieu de tant de beautés du ciel, des eaux et
des collines. Le coup d'œil, en effet, est splendide. Les feux bleuâtres de l'escadre versent,
au loin, au ras de l'eau, leur lumière d'étoiles;
tandis que, non loin du rivage, des escadres
chargées de lumières et de musiques balancent
dans la nuit les ors violents et doux d'un décor
vénitien. Pendant ce temps, Rich er ne cesse
point de nous Ghanter et Magali et la Cougourdo.

DIXIÈME JOURNÉE
(Le dimanche 16 août 1891)
A Monaco.
Avant d'entrer à Nice — et par un léger renversement de programme primitif — les Félibres et les Cigaliers ont fait une excursion à
Monaco. Ils ont été reçus, en l'absence du
prince, par M. le duc de Marcharty, gouverneur,
qui leur a fait les honneurs du palais. M. le
commandant Dubin s'est chargé de les guider
à travers le Casino.

A Nice.
A quatre heures de l'après-midi, entouré
d'une dizaine de conseillers municipaux,
M. Béri, adjoint au maire de Nice, reçoit les

�Lou Viro-Souìiu
voyageurs et les salue d'une allocution aussi
spirituelle que brève.
Le cortège se forme, et l'on se met en marche
vers la maison du poète Rancher, à la mémoire
duquel a été apposée la plaque que voici :
Au Poète
JOSEPH

Né le

RANCHER

Juillet 1785, mort le II Juillet 1843
Les Cigaliers, les Félibres de Paris
Et ses Concitoyens, 15 Août 1891

75

Nice est notre dernière étape, et c'est avec
joie que nous venons saluer la mémoire de
Rancher, qui fut un de nos précurseurs. Je vous
remercie, messieurs, de votre cordial accueil, je
remercie la population qui nous entoure, et,
suivant l'usage, je vais, si vous le permettez,
lire un sonnet que j'ai fait en l'honneur de
votre belle cité :

20

A

LA

CIÈTJTA

DE

NIÇO

A Niço, un sounet, per que faire ?
&lt;7ÎV&gt;

Discours de M. Sextius-Michel.
A Lyon, dit-il, notre première étape, nous
avons honoré la mémoire du poète Soulary ; à
Valence, nous avons salué la statue de Championnet, ce soldat lettré; à Beaucaire, nous
avons célébré les mérites d'un poète, Pierre
Bonnet, et de la charmante Antoinette Rivière,
qui mourut, hélas! trop jeune, car elle aurait
enrichi la littérature méridionale de nouveaux
chefs-d'œuvre; àMartigues, nous avons célébré
au milieu des pêcheurs la Santo Estello, avec la
fête du drapeau tricolore ; à Marseille, nous avons
inauguré le monument de Gélu et à Tamaris
celui de Georges Sand.
Mais il serait trop long de retracer en détail
nos différentes étapes. Nous sommes venus à
Nice pour honorer la mémoire de votre poète
Rancher, par la pose de cette plaque, bien modeste hommage rendu à l'auteur delà Nemaïda.
Le but que nous poursuivons, c'est de favoriser les écrivains méridionaux, mais plus particulièrement de célébrer les louanges des poètes
et littérateurs qui ont écrit dans la langue de
leur pays; c'est de rappeler le souvenir de ceux
qui ne sont plus et d'encourager les hommes qui
s'attachent à l'étude du dialecte de leur pays
natal.
Nous voulons aussi que chacune de nos
provinces méridionales garde son originalité,
sa force et sa physionomie particulière; nous
nous efforçons de maintenir les traditions et les
usages et de les faire ressusciter là où ils ont
disparu. C'est ainsi qu'à Tarascon, nous avons
fait sortir la Tarasque, qu'on n'avait pas vue
depuis plus de trente ans; dans cette même ville,
nous avons remis en honneur des jeux du moyen
âge, et la joie de la foule et des étrangers
accourus pour les voir nous ont prouvé que nous
avions bien agi. A Toulon, à Cannes, les tambourinaires et les flûtets ont reparu ; à Grasse,
où la fatigue m'a empêché de me rendre, on a
farandolé, et la ville a fait à nos amis une réception superbe.

Poù se passa d'aquest ounour :
Dins si jardin i'a proun de îlour,
l'a proun de flour dinssoun terraire.
Sias malaut? n'espéras plus gaire?
L er de Niço garis toujour.
Per canta Niço e sa belour
Es pas besoun d'estre troubaire.
Sa mar bluio, sis arangié,
L'arniracioun dis estrangié,
Tout aco la fai sèns rivalo;
O Niço, as un double rai d'or:
Per la bèuta siès prouvènçalo,
E siès franceso per lou cor.

M. Béri répond avec la bonne grâce qu'il nous
a montrée à l'Hôtel de Ville. Il honore lui aussi
de quelques paroles ferventes la mémoire de
Rancher, et Paul Mariéton renouvelle la profession de foi du Félibrige :
« On vient, messieurs, ajoute-t-il, de vous
rappeler ce qu'est et ce que veut le Félibrige.
Nous tous, qui sommes méridionaux et qui, de
Paris, où nous vivons, n'oublions jamais notre
cher Midi, nous défendrons le personnalisme
imprescriptible des provinces. Nous pensons
que plus on aime sa terre natale, plus on aime
la France; notre province, notre village garde
notre douce affection : la patrie, la France, a
notre amour, notre vie.
« Dans notre tournée de cette année, nous
avons voulu saluer Rancher et sa ville natale,
ce bijou de la Provence. »
Et l'on ne s'en va point, avant que l'excellent poète Richier ait improvisé son sonnet.

A dix heures du soir, la fête reprend de plus
belle à la salle des Eventails de la jetée-promenade. M. Béri préside, entre M. Henry, préfet
des Alpes-Maritimes, et M. Sextius-Michel.
L'assemblée, après les quelques mots d'ouverture, commence par redemander à notre président son sonnet sur la ville de Nice. Paul Arène
porte ensuite un brinde scintillant à la beauté

�Lou Viro-Sonlèu

76

du ciel de Nice, à la beauté toute parisienne de
la grande cité provençale. Notre confrère Auguste Giry boit à la presse niçoise si clairement
enthousiaste des choses félibréennes. M. Henry,
à l'alliance russe. M. Mariéton, à M. Henry.
Puis Richier redit l'Ouliviè! on le réapplaudit.
M. Harris, consul d'Angleterre, boit à la France.
M. le préfet à la reine Victoria. M. Raiberti,
qui a prononcé tantôt un discours magnifique
sur l'histoire de Nice, se lève de nouveau et
boit à Georges Hugo, qui, petit fils d'un grand
poète et d'un grand patriote, a voulu honorer
cette fête de patriotes et de poètes.
Nous en passons et des meilleurs. Mais
Richier chante Magali, et c'est le signal de la
séparation — hélas ! définitive.
Mais on se retrouvera sans doute quelque
part, l'année prochaine.

Puis la troupe des jeunes : Folco de Baroncelli-Javons, qui se prodigue pour XAïoli, Marius André, dont les vers libres font jaillir des
discussions échevelées, Firmin Maritan, Louis
Hugues, et ce nom cher au Félibrige de Paris :
Jules Boissière, l'ancien secrétaire des commandements du café Voltaire.
Nous ne laisserons pas passer les deux beaux
sonnets de Jules Boissière, A n'uno Reino, sans
vous en citer la moitié :
Lis autre t'adurran la fourtuno e la glòri,
Vujaran a ti pèd H diamant e l'or,
Li fru dóu Nouvèu mounde e l'encèns e l'evòri :
— Siéu qu'un paure felibre e te doune moun cor.
Aquéu cor, l'ai pourta vers lis
L'ai garda caud e pur coume
L'ai perfuma de fe, d'espèr, de
E dedins ai clava toun noum e

Isclo d'Asio;
à moun proumiè jour,
pouësio,
moun amour.

Pèr la mer tempestouso e lis estràngi terro
Ai barrula sèt an, sèt an ai fa la guerro,
Pu liuen que Marco-Polo ejan de Lamanoun.
Gardave esclau pèr tu mi pantai d'orne libre :
— E se duerbes deman lou cor de toun felibre,
le trouvaras enca moun amour e toun noum.

ÉCHOS CIGALIERS
Il nous est impossible de parler ce mois-ci
des deux événements qui ont, après nos fêtes,
passionné l'attention du public Cigalier et Félibréen : la mort du grand poète des Grilbs,
Auguste Fourès, et les discours de Carpentras.
Qu'il nous suffise d'exprimer aujourd'hui
notre vive douleur à nos amis de l'Aquitaine
pour la perte immense que vient de faire l'Art
latin et de féliciter nos amis de Provence de la
déclaration vibrante et fière du nouveau Capoulier Félix Gras.
*

*

*

Nous voulons pourtant saluer VArmana
prouvençan de 1892. On nous dit que Roumanille n'y a pas mis la main. Et nous ne voulons
pas le croire. Voici sur la première page le portrait du Capoulier. Voici d'un bout à l'autre du
« librihoun » son bon éclat de rire, sa tristesse
charmante, et cette malice de vieux provençal.
Autour de lui nous retrouvons toutes les signatures admirées et aimées : Mistral, Félix
Gras, Paul Arène, Alphonse Mathieu, Marius
Girard, Joseph Gautier et Mme Joseph Gautier,
Clovis Hugues, le père Xavier de Fourvières, le
moine des lies d'Or et l'immortel Cascarelet.

Paris. Typ.

PAUL SCHMIDT.

NÉCROLOGIE
Adolphe Michel.
C'est avec le plus grand regret que nous
apprenons la mort d'un de nos meilleurs confrères, Adolphe Michel, du Siècle, décédé pendant les vacances, à l'âge de cinquante-deux
ans.
Depuis l'année 1869, Adolphe Michel n'a
cessé de combattre, avec une énergie dont il ne
s'est jamais départi, pour la République et
pour la Liberté.
Historien, romancier, chroniqueur plein de
verve, Adolphe Michel était pour tous ceux qui
l'on connu le type de l'homme de cœur et du
journaliste accompli.
En outre d'une histoire de la troisième République, Adolphe Michel laisse plusieurs romans
remarquables.
A la suite de la brillante campagne qu'il
avait menée contre les hommes du Seize-Mai
il avait reçu la croix de la Légion d'honneur.

Le Gérant: Louis

ROCHAS,

51, rue Monsieur-Ie-Prince.

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              <text>Lou Viro-Soulèu : Flourissènt touti li mes souto l'aflat di felibre de Paris. - Annado 03, n°09-10 (setèmbre-outobre 1891)</text>
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