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6-7.

40 ANNADO

Jun-Juillet 1892.

ICEZIERS,

Lou Viro-Soulèu
FLOURISSENT TOUTl LI MES

SOUTO L'AFLAT Dl
REDACIOUN
54 Us, carrlero Violet.

FELIBRE DE PARIS

PRES DE L ABOUNAMEN PER UN AN
Quaranto Sou

ADMINISTRACIOUN

51, carriero Moussa lou Prince

FÊTES FËLIBRÉENNES DE SCEAUX
Le départ.

Gironde, Duchier, Maurras, Blavet, Boissier, le
docteur Gourrier, de Barruel, docteur Gilles,
Hauser, de Saint-Pons, Marcel, Jules Arène,
Louis Barthou, Salneuve, Imbert, Gaudibert,
Jules Bonnet, Baptiste Bonnet, Reybaud, Mauge,
Viaud, Martin, la baronne de Pages, Mme et
Mlle Prévost-Roqueplan, Mme Clovis Hugues,
Mmes Rochas, Villon, Gilles, Célestin Bonnet,
M. Claris, rédacteur du Progrés de Saône-etLoire, Imbert, ancien quartier-maître des équipages delà Flotte, le garde républicain Dayma,
lauréat des Jeux floraux, etc.

A une heure, la gare de Sceaux, le petit
square voisin du lion de Belfort, la place poussiéreuse s'emplissent de Félibres, de Cigaliers,
d'invités venus du Nord et du Midi, de la Gascogne, de la Provence, de la Bretagne, de
Paris, etc. Nous remarquons, autour du président des fêtes M. Emile Zola, et de SextiusMichel, M. Armand Gautier, de l'Institut, un
languedocien zélé et fidèle aux réunions du
Félibrige, accompagné de son fils. MM. A. Delvaille, attaché au cabinet du ministre de la
La réception.
Justice, rédacteur de la Plume; Devise, président de l'Association des Etudiants de Paris;
Le maire de Sceaux, M. Charaire, le conseil
Lavigne, avocat, rédacteur de la République des
municipal, les pompiers, la fanfare, les sociétés
Hautes-Pyrénées ; les députés Maurice Faure,
locales et, en tête la société de gymnastique, La
Jourdan, Tony Révillon, Gaillard, de Vaucluse;
Patriote, aux costumes rouges, sont rassemblés
Gaillard de l'Isère, Aviat, peintre, conseiller
devant la gare, à l'arrivée du train ; le cortège
municipal de Sceaux, comtesse de Baussac,
se forme au milieu d'une foule immense, comAudouard, Mme Roger-Miclos, Mme l'amirale
pacte et serrée qui ne cesse de s'accroître sur le
Fournier, M. et Mme Hachette, Mme Lintilhac,
parcours de la gare à la maison de Florian,
MM. Paul Arène, Delbergé, de l'école de Jasmin,
pendant que des coups de canon et le carillon
directeur du Calel; le commandant Bayol,
des cloches annoncent l'entrée des Félibres et
ancien gouverneur des rivières du sud du
des Cigaliers dans la joyeuse et verdoyante ville
Sénégal; Gondry du Jardinet, directeur de
de Sceaux, pavoisée, enguirlandée, comme viVIndépendant de la banlieue de Paris, Mariéton,
brante d'enthousiasme. Les gardes écartent
directeur de la Revue Felibrèenne; Benjamin
avec peine les curieux, avides de voir de près
Constant, président de la Cigale; Niel, les Féle romancier illustre de Germinal et de la Délibres-Cigaliers, Eschenauer, Truphème, Inbâcle. La fanfare joue un pas redoublé.
jalbert, Constantin Roche, Lintilhac, Tournier, Gayda, Uzès, Grivolas, Maurou, Ronjat,
La maison de Florian.
Barracand, président du Gratin, Élie Fourès,
Gardet, Silvestre frères, Amy, etc. ; les FéliUn aimable habitant de Sceaux, M. Degas,
bres Ernest Plantier, le trésorier vigilant et
bien connu dans le monde des théâtres sous le
sympathique; Brès, Gourdoux, Degas (Liorat),
pseudonyme de Liorat, possédant un buste de
Yann, Nibor, Rochas, administrateur du
Florian dans la cour de sa villa, située en face
Viro Soulèu; Marin, Chalamel, Célestin Bonmême de la maison de l'auteur d'Estelle et Nénet, Relin, Bouillon, Reyne, Antonin Brun,
morin, a couronné le front du poète de fleurs
Calvo, Gustave Chapon, fils du directeur de la
magnifiques. Le cortège se rassemble devant

�Lou Viro-Soulèu

22

sa porte; M. Pierre Laffitte se détache du
groupe des Félibres, se place sous la plaque
commémorative, et, d'une voix pleine d'autorité, s'exprime ainsi :
« Messieurs,
Nous venons célébrer à Sceaux, la fête annuelle du Félibrige, et un des éléments de
notre fête, est d'honorer la mémoire de Florian
qui y est mort; on a bien voulu me charger de
cette mission ; je voudrais en caractériser la
nature.
Une circonstance spéciale nous a fait choisir
Sceaux; je voudrais justifier ce choix heureux,
et qui restera constant, pour la fête annuelle
des Méridoniaux — c'est à Paris, cette expression suprême de la France, qu'il faut célébrer
les souvenirs locaux destinés à mieux développer encore l'amour de cette grande unité,
constamment croissante, qui caractérise ce vaste
organisme collectif; y montrer le concours actuel des variétés, et, dans le passé, le concours
spécial du Midi à sa formation.
Messieurs, il ne faut pas séparer Paris de
cette ceinture charmante de localités si diverses
d'un caractère si distinct, non-seulement pour
le paysage, mais aussi pour la diversité dans
les habitudes et les traditions, et qui conservent leur personnalité propre dans cette grande
harmonie qui constitue Paris.
C'est par la famille et la commune que se
fait notre première éducation ; car l'éducation
morale suppose la concentration, comme l'intelligence la haute généralisation. Il n'y a de
vraiment naturel que la France et la commune
à un moindre degré; les autres divisions sont
artificielles, sans être arbitraires; les langues
du reste, en dehors du français, sont communales, bien plus que provinciales.
Les Méridionaux devaient faire un choix
pour célébrer la fête du Souvenir local; nous
avons pris Sceaux et je ne sépare pas de
Sceaux les communes qui le complètent.
L'aimable poète qui y a vécu, Florian, était
du Midi et les savants prétendent même
qu'il a peut-être écrit quelque chose en languedocien ; il n'y a à cela rien d'impossible.
C'est par ce souvenir gracieux, que Sceaux se
rattache au Midi.
Mais un autre grand Méridional, l'une des
plus hautes intelligences philosophiques de la
France, a habité Sceaux sous la Restauration et,
depuis, pendant l'été, Sceaux et ses environs
étaient le lieu de ses promenades. Je l'ai pendant
un grand nombre d'années accompagné dans
ses pérégrinations; et les causeries esthétiques,
bien plus que scientifiques nous occupaient. Je
suis donc, à un certain degré, et j'ose Messieurs
le réclamer, un délégué naturel de Paris à
Sceaux; car moi-même j'ai continué les habitudes d'Aug. Comte. J'espère donc que bientôt
l'inauguration par les Félibres, du buste
d'Aug. Comte, à Sceaux, complétera ce qu'a

commencé Florian; et que Sceaux deviendra,
pour le Midi, le lieu régulier de la célébration
printanière des Souvenirs locaux dans la grande
unité.
Enfin la cordiale réception delà municipalité
a créé des liens croissants de sympathie, d'estime qui ne pourront qu'augmenter.
Nous venons, Messieurs, célébrer à Sceaux
les Souvenirs du Midi, mais nous venons les
célébrer au milieu des Parisiens, avec leur concours et en français. C'est qu'en effet cette
grande langue est à la fois la création de
l'unité française et une des conditions de cette
unité. Honorons nos langues communales,
elles nous rappellent nos ancêtres; et c'est là
un noble sentiment qu'il faut cultiver, recueillons-en les traces avant leur disparition inévitable, empruntons-leur même quelques éléments, mais le français seul est à la fois notre
lien commun, et aussi le seul instrument
apte à servir toutes les fonctions d'un grand
peuple; non-seulement le français a servi aux
plus hautes comme aux plus délicates constructions de l'art, mais aussi à la philoophie, à la
science et à la politique, il est le grand organe
universel.
Le Midi réclame sa part dans cette incomparable construction : Vauvenargues, Mirabeau,
Siéyès, Montesquieu, Aug. Comte, Pascal, etc.,
ont apporté leur admirable contingent. Montesquieu, qui conserva toujours l'accent parlait
très bien le gascon; et j'insisterais bien davantage sur ce mérite si je ne craignais de blesser
la modestie bien connue de mes compatriotes;
mais il eut néanmoins difficilement écrit VEsprit des lois dans cette belle langue. C'est surtout à la philosophie, à la science et à la politique que ces grands Méridionaux ont apporté
leur contingent au français, depuis nous nous
sommes rattrapés, et aujourd'hui même nous
comptons parmi nous des représentants éminents de l'art : l'exquise et délicate perfection
de Paul Arène, le souffle poétique de Clovis
Hugues sont connus ; et notre fête sera présidée
par le grand artiste qui, dans une forte unité,
a su rendre dans de grandes constructions
esthétiques les variétés principales de notre
situation actuelle; j'ai nommé M. Emile Zola.
Mais Messieurs, si le Midi par ses grands
théoriciens a tant contribué à l'établissement
de notre langue, ses politiques ont leur part
capitale à la formation de notre indestructible
unité, de plus en plus centralisée. Sans remonter
jusqu'à Henri IV, et sans arriver jusqu'à Gambetta, rappelions-nous que c'est Siéyès qui a
constitué notre belle division départementale,
substituée à l'incohérent et confus édifice d'un
passé que la royauté n'avait pu suffisamment
vaincre, quoique préparant l'unité finale. Si
nous remontons dans ce passé, depuis les divisions que rencontra César, nous ne trouvons jamais aucun équilibre dans les transformations infinies; la stabilité n'existe que dans
l'équilibre rationnel de la Révolution qui a su

�Lou Viro-Soulèu
conserver à la base la belle création du moyen
âge : la commune.
C'est l'inconvénient inéluctable pour ceux
qui veulent remonter vainement vers le passé,
de ne pouvoir jamais dans une situation toujours mouvante, trouver le point fixe.
N'oublions pas que ce sont les Marseillais
qui, en venant à Paris sauver la patrie par
le 10 août, ont apporté le chant glorieux dû a
un Jurassien affirmant surtout l'unité et la grandeur de cette patrie immortelle.
Dans la fête que nous célébrons à Sceaux, les
Méridionaux viennent donc surtout rappeler
leurs services pour la grande unité. Nous espérons qu'avec les Français du Midi, nous évoquerons aussi, en cet endroit, à quelques égards
unique, le souvenir des grands hommes qui
vinrent y trouver calme, repos, dans les douceurs de la sociabilité plus intime qui est un
des bienfaits de la campagne.
Colbert y bâtit le château et s'y reposait, au
milieu des artistes et des savants, de ses travaux pour l'établissement de notre grande administration.
Voltaire, Fontenelle, Mme de Staël et bien
d'autres s'y groupèrent autour de la duchesse
du Maine, et plus près de nous, Chateaubriand,
dans la vallée aux Loups, y fit les Martyrs.
Ainsi donc, dans ces lieux charmants, au
milieu des souvenirs complexes de tout le
passé, le Midi accepte la cordiale hospitalité du
Nord, pour joindre ses souvenirs personnels à
ceux de tous nos compatriotes.
Pardon, Messieurs, de vous avoir tenu si
longtemps, bien d'autres choses vous appellent ; mais vous avez pour les vieillards une
spéciale bienveillance dont je vous remercie. »

Le couronnement des monuments
de Florian et d'Aubanel.
Le discours fini au bruit de chaleureux applaudissements, le cortège se rend au jardinet
de l'église toujours soigneusement entretenu,
et devant le buste de Florian, M. Sextius-Michel dit le brillant sonnet que voici :

LA CIÈUTA DE SCÈU
(LA

VILLE

DE

SCEAUX)

A M. CHARAIRE,

maire de Sceaux.

23

Quente trelus ! quente pantai !
Piei la farfantello s'en vai
Dre que vén l'aubo cremesino.
Alor es tu, dins ta belour,
Tu que vese, cièuta divino,
Sèmpre courounado de îlour.
Sur ton parc verdoyant, ô Sceaux, parfois, quand
l'ombre s'amoncelle, les colonnes de ton vieux château semblent s'élever dans le ciel.
Ton passé revit. Tout rayonne. La Duchesse en
manteau royal, sourit avec un front plein de clarté,
dans un cercle de jeunes filles.
Quelle splendeur! Quel beau rêve! Puis la vision
disparaît aussitôt que vient l'aube aux lueurs rouges.
— Alors c'est toi, dans ta beauté, toi que je vois,
cité divine, toujours couronnée de fleurs.

On applaudit vivement et Mlle Prévost-Roqueplan pose gracieusement une fraîche couronne de fleurs sur la tête de bronze de Florian.
La foule s'écarte devant M. Emile Zola qui conduit le cortège au pied du buste d'Aubanel et
donne la parole à M. Elie Fourès, qui, de sa
voix chaude et vibrante, déclame les beaux
vers suivants en l'honneur du poète de la
Miougrano entreduberto :

A THÉODORE AUBANEL

Adorateur fervent des Vénus provençales,
Poète des amours fatales, Aubanel,
Nous voilà revenus comme un vol de cigales,
Jetant à tous les vents ton nom, maître immortel.
Et, devant toi, voici qu'après le Romantisme,
T'amenant son féal Théophile Gautier,
Le puissant romancier, prince du Réalisme,
S'incline et vient t'offrir le rameau de laurier.
Pauvre cœur amoureux, la femme, à ton aurore,
Comme au divin Musset, comme à l'ardent Chénier,
Te tendit, en riant, la robe du Centaure,
Qui mit ton âme en feu comme un vaste brasier.
Sur les sommets ardus, dans les plaines de sable,
A travers le Réel, à travers l'infini,
Tu promenas partout ton cœur inconsolable,
En poursuivant toujours le spectre de Zani.

Sus toun pargue verdau, 0 Scèu,
De fes, quand l'oumbro s'amoulouno,
De toun viei castèu H coulouno
Semblon s'enaura dins lou cèu.

Comme un gladiateur, laissant aux hippodromes
Les lambeaux de sa chair, déchirés et mordus.
Tu provoquas les sphinx, nourris du sang des hommes,
Humant la volupté des baisers éperdus.

Toun passat revièu. Tout raiouno.
La Duquesso en reïau mantèu
Sourris era' un front clarinèu
Dins un roudelet de chatouno.

Ton âme tiraillée entre l'ange et la bête,
Rugissait, jour et nuit, d'un farouche désir;
A des souffles d'enfer, tes ailes de poète
S'ouvraient en frémissant; tu courais au plaisir,

�Lou Viro-SouUu

24

Ivre, joyeux, les sens palpitants de jeunesse,
Comme un faune emporté d'un élan triomphant ;
Mais, soudain, pris au vol par l'austère sagesse,
Tu revenais, calmé par l'aspect d'un enfant.
Deux mondes ennemis se sont livrés bataille
Dans ton cœur de chrétien, par Vénus possédé,
Lui faisant tour à tour une profonde entaille,
Si bien que brusquement, tu tombas poignardé.
Ami, sois consolé! Tous les ans, ta mémoire
Sort du morne tombeau pour briller aux regards;
Ce bronze entend monter une rumeur de gloire;
Le blé que tu semas germe de toutes parts.
Comme les flots calmés laissent tomber le sable,
Maintenant que la Mort, en te transfigurant,
A laissé retomber l'élément périssable
De ton génie altier, sonore et fulgurant,
Nous te voyons passer couronné de pervenches,
Murmurant les vieux airs du doux parler natal,
Aimant les fleurs de pourpre et les étoiles blanches,
Adorant le Réel, poursuivant l'Idéal.

Au premier rang des assistants se trouve
Maurice Faure. C'est à lui qu'Aubanel a dédié
le sonnet superbe auquel M. Fourès fait allusion :
Tu revenais, calmé par l'aspect d'un enfant, etc.

Clovis Hugues,
amicalement
interpellé
comme ami d'Aubanel, s'avance au pied du
buste et, de sa voix la plus vibrante, improvise
un éclatant et sonore éloge du poète et de la
langue provençale.
Il est frénétiquement
applaudi, pendant que, toute belle, Mme Clovis
Hugues couronne,avec grâce et majesté,comme
il sied, d'ailleurs, à la reine du Félibrige parisien, le buste d'Aubanel dont le fantôme doit
regretter amèrement qu'un pareil hommage soit
posthume.
Les Jeux floraux.
Le cortège entre ensuite dans la salle des
fêtes de l'ancienne mairie, brillamment décorée.
M. Emile Zola se place sûr l'estrade, entre
M. Charaire et M. Sextius-Michel. La salle est
pleine à craquer. Beaucoup de fraîches toilettes
et de charmants visages. On apporte un magnifique bouquet qui est remis à M'«e Clovis
Hugues, au nom du très sympathique et toujours dévoué Félibre honoraire, M. Grondard,
ancien maire de Sceaux, et de Mme Grondard,
qui accompagnent d'un souvenir indéfectible
ces belles manifestations méridionales dont ils
ont tant aidé les débuts.
En quelques mots charmants et pleins de
cœur, M. Charaire souhaite la bienvenue aux

Félibres et à leur Président d'honneur, M. Zola ;
puis, il donne la parole à M. Sextius-Michel
qui commence par lire un télégramme de Marius
Girard : La Reino e lou sendi de "Provenço mandon à l'acamp fclibren si coumplimen cour au;
— on sait que Mlle Girard a été, lors des dernières fêtes des Baux, proclamée reine du Félibrige provençal, — et un télégramme du
Capoulié Félix Gras : Lou Félibrige saludo,
aclamo e porto en trioumfle Emilo Zola, fieu de
Trouvenço, grand mestre de la liiteraturo franceso, president, vuei, li fesio de nosti fraire li
Félibre de Paris. — Vivo Prouveuço, et subrefout vivo la Franco! — La lecture de ces deux
télégrammes est accueillie par de bruyants
bravos. M. Sextius-Michel prononce ensuite ce
discours plein d'élégance et de cœur :
« Monsieur le Maire,
Nous venons de saluer dans le jardin où reposent, au milieu des fleurs, les restes de Florian,
votre gracieuse cité qui fut si hospitalière au
doux poète et qui garde si religieusement sa
mémoire.
Ici, dans votre ancien Hôtel de Ville, c'est
vous que nous saluons et que nous remercions
pour votre cordial accueil, pour vos paroles
toutes pleines d'une si flatteuse sympathie.
Il y a un mois à peine, le suffrage de vos
concitoyens vous a de nouveau placé à la tête
de votre commune. Je vous ai félicité au nom
des Félibres parisiens. Aujourd'hui, Félibres et
Cigaliers vous félicitent encore.
Car nous savons, Monsieur le Maire, le culte
tout particulier que vous professez pour le poète
que nous sommes venus célébrer. Vous en avez,
l'année dernière, donné une preuve presque
filiale, en restaurant l'humble et touchant monument qui lui est consacré.
Aussi bien, n'êtes-vous pas un peu vousmême son compatriote? Qui sait si, dans votre
enfance, là-bas, sur ces monts d'Auvergne
d'où l'œil s'étend sur notre Midi charmeur,
vous n'avez pas comme entrevu parfois, au
pied des Cévennes voisines, dans une brume
dorée, le berceau de notre cher poète, dont à
présent vous honorez la tombe en mêlant le
respect des souvenirs au parfum des lis et des
roses?
Dans cette zone déjà plus azurée qui touche
de si près à notre Provence, les ressemblances
poétiques abondent. D'Urfé fut l'ancêtre littéraire de Florian, et le Gardon, cher aux bergères, est un peu le frère du Lignon où fleurit
jadis la pastorale, comme Estelle est la sœur
des héroïnes de l'Astrée.
Cher et illustre Président,
Tous les ans, à pareille époque, nous venons
ainsi célébrer les gloires du pays natal, en cou-

�Lou Viro-Soulèu

ronnant les bustes de Florian et d'Aubanel; et
la beauté des sites qui nous entourent, l'accueil
cordial des habitants de Sceaux, tout nous rappelle notre cher Midi.
Mais ce qui rend aujourd'hui notre joie plus
grande encore, c'est votre présence au milieu
de nous; c'est l'éclat que votre nom fait rejaillir
sur notre petite patrie, sur cette terre ensoleillée
que votre plume magique a si souvent décrite
avec un art infini. Ce n'est donc pas seulement
le puissant écrivain, le maître du roman moderne, que nous saluons en vous, c'est avant
tout le compatriote aimé, resté fidèle à sa patrie
d'adoption et à ces souvenirs d'enfance qui
sont la gloire de quelques-uns et le bonheur
de tous.
Pour moi qui ai connu votre père, qui l'ai
surtout connu pour avoir entendu parler de lui
par mon vieil ami M. Aude, à cette époque
maire de la ville du roi René, pour avoir entendu parler de lui par les illustres aixois Thiers
et Mignet, moi qui, simple étudiant, ai suivi
avec respect les funérailles dont l'honora l'unanime douleur de ses concitoyens, je suis heureux, après tant d'années, de saluer le fils
glorieux de celui qui mérita la reconnaissance
publique pour avoir, dans les gorges du Tholonet, près de ce hameau de Langesse où nous
avons bu, où vous avez bu certainement vousmême, dans vos écoles buissonnières, de ce bon
vin cuit chanté par nos poètes, pour avoir, disje, repris l'œuvre des anciens Romains et répandu les bienfaits de l'eau dans nos campagnes
quelquefois, hélas! si arides.
Impatient de vous donner la parole, je ne
m'occuperai pas ici de l'écrivain, laissant ce
soin à celui des Quarante qui, à brève échéance,
vous recevra sous la Coupole. Puissent alors
les palmes vertes ne pas vous faire oublier les
fleurs de notre pays.
Cependant, comme un des maires de Paris,
plus que comme président des Félibres, ayant
vécu au milieu des populations des faubourgs
que vous avez étudiées avec une si merveilleuse
puissance d'analyse, je tiens à rendre hommage
à l'absolue sincérité, à l'honnêteté profonde de
votre œuvre, je tiens à dire que, dans ce type
délicieux et charmant de Gervaise, vous avez
fait respirer le parfum de cette fleur d'idéal qui
s'épanouit, quoiqu'on en ait pu dire, au-dessus
des misères et des douleurs de la grande cité.
Nous vous remercions donc, cher et illustre
président, d'avoir bien voulu accepter la présidence de nos fêtes, et d'être venu, vous qui
êtes l'un des maîtres incontestés de notre littérature nationale, sceller à nouveau le pacte
de l'union indestructible de la France et des
pays de langue d'oc, de la grande et de la petite
patrie. »
Plusieurs longues salves d'applaudissements
saluent cette belle allocution. Les salves recommencent quand M. Zola se lève et témoi-

25

gnent de la chaude admiration du public pour
le grand romancier. D'une voix nette et ferme,
M. Zola lit le discours suivant que des bravos
enthousiastes interrompent sans cesse.

Discours de M. Zola.
« Messieurs,
Avant toute chose, laissez-moi vous exprimer
ma gratitude à M. Sextius-Michel, au digne et
très aimable président des Félibres; il vient de
prononcer des paroles qui m'ont touché infiniment. Je le remercie de sa grande sympathie
littéraire ; je le remercie plus encore des souvenirs qu'il a évoqués, de l'hommage rendu au
nom de mon père, de la remémoration de ce
passé lointain dont ma mémoire est restée toute
pleine. II ne pouvait me donner plus de joie
ni plus de fierté. Je lui serre les deux mains de
tout mon cœur.
Je sais bien, messieurs, pourquoi vous
m'avez fait le grand honneur de m'inviter à
vos fêtes. C'est que, sous ma terrible légende
d'humeur noire et de brutalité, vous avez découvert le rêveur attendri qui a toujours cru que,
seules, la bonté et la gaieté pourraient un jour
sauver le monde. C'est que vous vous êtes rappelé que j'ai grandi, là-bas, au pays de lumière, et que j'en ai gardé au cœur l'éternelle
flamme.
Il faut que je me cite, messieurs, pour qu'on
ne m'accuse pas, aujourd'hui que je m'assois à
la table des poètes, de faire de la poésie sur le
tard. Il y a quinze ans déjà, en plein dans ma
bataille, voici ce que j'écrivais à Ninon, à cette
incarnation amoureuse de la Provence tant
aimée et tant regrettée :
« C'est dans tes tendresses de toutes les
heures, mon amie, que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons, plus
tard, se sont parfois étonnés. Les illusions de
nos cœurs étaient des armures d'acier fin, qui
me protègent encore... Je te quittai, je quittai
cette Provence dont tu étais l'âme... Ah! ma
chère âme que de tempêtes ont grondé, que
d'eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce
temps sous les ponts croulants de mes rêves!
Dix ans de travaux forcés, dix ans d'amertume,
de coups donnés et reçus, d'éternel combat!
J'ai le cœur et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de jadis, ce
grand garçon souple qui rêvait de déplacer les
montagnes d'une chiquenaude, si tu le voyais
passer dans le jour blafard de Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma
Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis
ardents, éteintsà jamais... C'est que, mon amie,
j'ai quitté nos galants sentiers d'amoureux, où
les fleurs poussent, où l'on ne cueille que des
sourires, j'ai pris la grande route grise, aux
arbres maigres ; je me suis même, je le confesse,
arrêté curieusement devant des chiens crevés,

�26

Lou Viro-Soulèu

au coin des bornes; j'ai parlé de vérité, j'ai
prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu
prouver que l'art est dans la vie et non ailleurs.
Naturellement, on m'a poussé au ruisseau. Moi,
Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à
glaner pour ton corsage les pâquerettes et les
bluets!... Viens, et n'aie point peur, je ne suis
pas si noir qu'on me fait. Je t'aime toujours, je
rêve d'avoir encore des roses, pour en mettre un
bouquet à ton sein. J'ai des envies de laitage.
Si je ne craignais de faire rire, je t'emmènerais
sous quelque charmille, avec un mouton blanc,
pour nous dire tous les trois des choses tendres. ».
Et j'arrête la citation, messieurs, et je ne
peux m'empêcher de sourire en songeant à ce
que vont dire mes bons amis. N'est-ce pas?
m'y voilà au laitage, à la charmille et au petit
mouton blanc. 11 faut laisser les gens s'égayer,
puisqu'il n'est rien de meilleur au monde. Trop
de souvenirs heureux, d'ailleurs, chantent aujourd'hui en moi, toute ma jeunesse renaît et
fleurit au milieu de vous. Jusqu'à dix-huit ans,
j'ai poussé comme un jeune arbre, sous le grand
ciel bleu. En ce moment encore, lorsque je
ferme les paupières, il n'est pas à Aix, un coin
de rue, un pan de vieille muraille, un bout de
pavé ensoleillé, qui ne s'évoque avec un relief
saisissant. Je revois les moindres sentiers des
environs, les petits oliviers grisâtres, les maigres
amandiers frémissants du chant des cigales, le
torrent toujours à sec, la route blanche où la
poussière craque sous les pieds comme une
tombée de neige. C'était la Grèce, avec son pur
soleil sur la majesté nue des horizons, aux
écroulements de grandes roches fauves. Et cette
plaine aride, d'une ligne si classique, je me
rappelle ma surprise et mon regret, lors de mes
derniers voyages, en la retrouvant baignée de
vapeurs, verdoyante. Eh quoi! il y avait de
l'eau maintenant, il y avait des arbres, tout s'améliorait donc en notre siècle, ce n'était plus
déjà la terre desséchée et superbe de mon enfance !
Non seulement, messieurs, tout enfant, j'ai
été bercé à ce chant des cigales, mais j'ose dire
que je suis un cigalier de l'avant-veille. Sijusqu'à ce jour, je n'ai pas pris ma place parmi
vous, cela n'empêche pas qu'il en est peu ici
qui puissent se vanter, comme moi, d'avoir vu
naître le grand mouvement rénovateur de la
poésie provençale. Ce sont vos temps héroïques
que je rappelle, ces choses datent d'une époque
où les félibres n'existaient pas encore. J'avais
quinze ou seize ans, c'était en 1855, en '856
peut-être, je me revois, écolier échappé du collège, assistant à Aix, dans la grande salle de
l'Hôtel-de-Ville, à une fête poétique, un peu
semblable à celle que j'ai l'honneur de présider aujourd'hui. On lisait des vers provençaux, on distribuait des prix. Il y avait là
Mistral, déclamant « la mort du Moissonneur »,
Roumanille et Aubanel sans doute, d'autres

encore, tous ceux qui, quelques années plus
tard, allaient être les félibres, et qui n'étaient
alors que les troubadours. Les pièces de vers
du concours furent imprimées en un volume :
« Lou Roumavagi dei Troubaires », quelque
chose comme « la Fête des Troubadours ». Je
dois l'avoir encore dans ma bibliothèque. Et
c'est pourquoi je me retrouve ici sans étonnement, comme au milieu de ma famille naturelle, puisque l'enfant d'autrefois qui applaudissait au début de vos maîtres, n'a eu qu'à
grandir pour que vous l'asseyiez à cette place
d'honneur, en toute simplicité et en toute bonhomie.
Pourtant, il ne faut pas que je me fasse plus
Provençal que je ne le suis. C'est très laid de
mentir, même quand on vient de là-bas. Je ne
suis donc pas très sûr d'avoir toujours approuvé
la belle vigueur des poètes qui dressaient la
langue provençale en face de la langue française,
comme une sœur jumelle, ayant un droit égal,
exigeant le partage de l'empire. J'ai tant combattu, j'ai frappé si longtemps à droite et à
gauche, au hasard des polémiques, que j'ai un
peu perdu la mémoire de mes massacres. Oui,
il se pourrait que, dans quelque coin d'un
journal oublié, je me fusse montré sceptique.
Les langues meurent comme les hommes, les
unes de maladie, les autres de leur belle mort,
mais le talent, le génie, vivent immortels,
même quand la langue est morte ; et il y a eu, dans
cette résurrection imprévue, dans cette splendeur
dernière de la langue provençale, d'admirables
poètes que j'ai toujours aimés du bel enthousiasme de mes vingt ans. Ils ont véritablement
recréé une langue, élargi une littérature, laissé
tout un ensemble d'œuvres classiques et de
grande époque. N'est-ce donc rien, cette ardeur
victorieuse, cette volonté toute-puissante qui
fait jeter un éclat au flambeau près de s'éteintre? Et si je crois au nivellement de toutes
choses, à cette unité logique et nécessaire, où
tend la démocratie, je n'en suis pas moins pour
l'enquête ouverte partout, je suis pour que les
Bretons nous parlent de la Bretagne, pour que
les Provençaux nous parlent de la Provence,
car eux seuls peuvent nous en parler à plein
cœur, et en sachant au moins ce qu'ils disent.
Aussi, voyez les groupes se multiplier, les enfants de chaque province se réunir : il n'est
pas de cadres plus naturels, de sympathies plus
sociales mieux réparties, d'œuvres écrites documentées avec plus de soins. Cela jusqu'au jour,
— hélas! encore si lointain, — ce jour rêvé du
retour à l'âge d'or, où toutes les forces collectives se seront fondues dans la grande patrie,
où il n'y aura même plus de frontières, où la
langue française aura certainement conquis le
monde.
Et il y a encore une chose, messieurs, dont
il faut vous remercier : c'est d'oser être gais
dans un temps où la gaieté manque littéralement de distinction. Sans vous inquiéter des
sourires, vous faites des choses qui perdraient

�Lou Viro-Soulèu
de réputation des gens du Nord : vous couronnez des bustes, vous tenez des cours d'amour,
vousdansez des farandoles, vous donnezdesfêtes
au peuple. On vous a vus, àMeudon, fêter Rabelais; on vous voit ici fêter Florian et Aubanel.
On vous a vus, à Orange, ressusciter les spectacle de l'ancienne Grèce, au milieu d'un concours de foule immense. On vous a vus chevaucher jusque dans les Pyrénées. On vous a vu
partir de Lyon, en bande folle et sacrée, traverser de votre vol de poètes libres Beaucaire,
Tarascon, Arles, Marseille, Toulon, Cannes,
Grasse, Antibes, pour aller vous abattre à Nice,
comme emportés par un vent de joie. La France
est à vous, vous ne craignez pas d'y promener
l'éclat de vos rires, les fleurs galantes des réjouissances de jadis. Et, je le répète, c'est très
brave cela. D'abord, vous vous amusez, ce qui
est bien quelque chose. Ensuite, vous faites
honte à ceux qui ne s'amusent pas, vous sonnez le réveil de toutes les énergies et de toute
la santé de notre race.
Ah! la gaieté, la gaieté sainte qui ne va
guère sans la bonté, c'est celle qui est véritablement la force de la vie! Je sais combien est démodé et ridicule de faire appel à la vieille gaieté
française : la jeunesse d'aujourd'hui hausse les
épaules et répond avec quelque bon sens qu'on
ne peut pas être gai, quand on n'a pas des raisons pour l'être. Mais il en est de la gaieté
comme de l'amour, il faut aimer et être gai
pour comprendre. La gaieté, c'est l'allégement
de tout l'être, c'est l'esprit clair, la main prompte,
le courage aisé, la besogne facile, les heures
satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises.
C'est un flot qui monte du sol nourricier, qui
est la sève de tous nos actes. C'est la santé, le
don de nous-mêmes, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et d'agir. Vivre et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse peut-être. J'en
parle du reste, messieurs, avec le plus grand
regret d'un homme qui n'a guère la réputation
d'être gai. Je parle comme un souffrant parle
de la guérison, je voudrais ardemment que la
jeunesse qui pousse fût gaie et bien portante.
Je n'aurais, moi, que l'excuse d'avoir beaucoup travaillé, avec la passion des forces de
la vie. Oui, j'ai aimé la vie, si noire que je
l'ai peinte. Et quelles montagnes ne soulèverait-ori pas si, avec la foi et le travail, on apportait la gaieté!
Mais c'est Florian que nous fêtons, messieurs,
et il faut bien que je dise combien celui-là fût
un gai et un tendre. La malignité attendait
peut-être quelque embarras de ma part à
louanger Florian. Je suis ravi au contraire de
l'heureuse rencontre. Ne m'a-t-on pas raconté
que Florian aima follement, qu'il se battit
comme un beau diable, qu'il fêta la vie moins
innocemment que nous ne la fêtons ici? Tout
se compense, les livres trop purs se paient ailleurs, les portes fermées. Et, du reste, ces livres,
ils ont vraiment une réputation exagérée de
fadeur. Je viens de relire Estelle. Savez-vous

7

2

bien qu'il y a là des détails très justes, très
vrais, d'une réalité, d'une vulgarité même extrêmement rare au siècle dernier? Florian novateur, Florian oseur et révolutionnaire, cela
pourrait se soutenir. La vérité est qu'il a écrit
l'éternelle idylle que chaque époque reprend,
depuis « Daphnis et Chloé », et qu'il nous l'a
contée dans le décor, avec la rhétorique et les
procédés de son temps. Les bergers et les bergères en habits coquets, les houlettes enrubannées, les petits moutons frisés se désaltérant
dans l'onde pure, tout cela, c'est la part de la
mode, c'est la manie littéraire du moment,
c'est ce qui vieillit et ce qui meurt. Mais quel
charme ces jolies choses ont dû avoir pour nos
arrière-grand'mères ; et, en somme, sous les
parfums évaporés, on retrouve les fleurs d'autrefois, de l'humanité malgré tout, des cœurs
qui ont battu, l'éternel amour vivant que les
poètes ont habillé de cent façons.
Je faisais un retour sur nous-mêmes, je me
demandais ce qu'il adviendrait de nos procédés
et de notre rhétorique. J'ai bien, pour ma part,
cinq ou six idylles sur la conscience, et toujours
la même, Daphnis et Chloé, Paul et Virginie,
Estelle et Némorin, un couple de jeunes cœurs
qui s'éveillent à l'amour, qui s'en vont par les
sentiers, dans le ravissement du soleil. Qui sait,
mon Dieu ! ce que seront devenus mes couples,
quand ils auront cent ans? Peut-être auront-ils
plus de rides que les aimables moutons de
Florian. On a regretté qu'il n'y eût pas un loup
dans sa bergerie. Hélas! dans ma bergerie à
moi, peuplée de loups, ne dira-t-on pas que
j'aurais dû au moins mettre un mouton? Et
c'est ainsi qu'il ne faut point sourire deses ancêtres, quand ils n'ont eu que le ridicule d'être
trop délicats et trop tendres, de voir la vie dans
un rêve trop charmant, une vie de lumière, de
bonne odeur et d'éternelle félicité.
Je finirai comme j'ai commencé, par une citation, par ce rendez-vous que je donnais à la
Provence, à la Ninon de mes seize ans : « Plus
tard, oh! plus tard, ce sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes, tièdes encore de
nos tendresses. Nous serons bien vieux, mais
nous nous aimerons toujours... Et les arbres, les
brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnaîtront de loin, à nos baisers, et ils nous souhaiteront la bienvenue. »
Messieurs, puisqu'il n'y a ici que des poètes,
qu'ils nous apprennent donc la gaieté, la bonté
et la beauté qui font vivre ! »
11 était difficile de maintenir au même diapason d'enthousiasme la foule enivrée par le
discours de Zola. Clovis Hugues a fait ce prodige. Voici ses vers qui ont soulevé des ouragans de bravos. C'était étourdissant :

�Lou Firo-Soulèu

28

A
A

ÉMILE

ZOLA

L'OCCASION DES FÊTES DU

MIDI A

SCEAUX

Simulent un noble dégoût,
Lorsque tu fais en ton prétoire
Subir un interrogatoire
A quelque monstre de 1 egout.

QUI donc avait dit, puissant maître,
Que ta gloire, espoir du granit,
Dédaignait l'idylle champêtre
Où nous évoquons notre nid,
Et qu'Estelle, la sœur des fées,
N'égayait jamais tes trophées
Du vol des souvenirs sereins,
Quand avec un bruit de cymbales
Les ailes d'argent des cigales
Se posaient sur les tambourins?

Es-tu le maître? Est-ce ta faute
Si l'or a tué l'idéal
Et si nous marchons côte à côte
Avec la Débauche et le Mal ?
Est-ce toi qui fais dans les villes
Osciller les foules serviles
Entre le vice et la douleur ?
Es-tu le complice des hontes?
L'orage te doit-il des comptes,
Chaque fois qu'il brise une fleur?

Notre Mireille est accourue,
La rose et le bluet au front,
Pendant qu'au milieu de la rue
Les poètes dansaient en rond ;
Et te voilà dans notre fête,
Oubliant de quelle tempête
Sera fait ton livre nouveau,
Pour ressusciter ta jouvence,
Aux doux chants de cette Provence
Qui t'ensoleilla le cerveau !

Quand les vents soulèvent le sable
Dans l'immensité du désert,
Ta main est-elle responsable
Du grain de sable qui se perd ?
Est-ce toi qui pousses l'échelle
Sous la planche tremblante et frêle
Où son pied s'était mal posé,
Quand Coupeau, tournant dans le vide,
Tombe sur le pavé stupide
Ainsi qu'un grand oiseau blessé?

Ah! j'osai presque te maudire
De n'avoir pas servi mes dieux,
Moi qui garde à la sainte Lyre
Un amour de barde pieux,
Lorsque des épaules du Verbe
Tu fis en moissonnant ta gerbe
Dans les splendeurs de Messidor,
Glisser le manteau romantique
Qui sur le seuil blanc du Portique,
Tramait de la pourpre et de l'or!

Est-ce pour railler son ivresse
Et l'accabler sous ton arrêt
Que tu l'amollis de paresse,
Au seuil banal du cabaret ?
Si Gervaise aussi s'habitue
A l'alcool qui brûle et tue
Les grêles poumons vidés d'air,
Est-ce ta pitié dérisoire
Qui verse de la mort à boire
A ces damnés de notre enfer?

Qu'importe! la pensée altière
Egale l'enfant à l'aïeul ;
L'art est le pays sans frontière.
Où le génie est roi tout seul.
L'œuvre plane sur les doctrines :
Tout ce qui s'écroule en ruines
Contenait de l'ombre et du vent ;
Un drapeau passe, un livre dure;
La querelle meurt, à mesure
Que le grand homme est plus vivant.

Est-ce ta volonté suprême
Que le sort aveugle et jaloux
Livre le juste à l'anathème
Et les brebis aux dents des loups ?
N'as-tu dessiné sur de l'ombre
Qu'une chimère haute et sombre,
Dans l'énorme page où tu mets
Au service de Souvarine
Le flot qui, pour noyer la mine,
Ruisselle au penchant des sommets?

Vois si notre dispute est vaine !
Tout hâte le même réveil.
Tu ne sculptes la fange humaine
Que pour la dorer de soleil,
Les types que ton rêve crée
Frissonnent de l'horreur sacrée,
Dès qu'ils ont ployé le genou ;
Le réel confine au prodige,
Et tout le songe ailé voltige
Dans les roses du Paradou.

N'as-tu ciselé qu'un fantôme,
Quand le vieux, pleurant en chemin,
S'en va, chassé du toit de chaume,
Avec son bâton dans la main ?
S'Ü suffit d'un baiser d'alcôve
Pour éveiller la bête fauve
Dans la poitrine de Lantier,
Est-ce que la race et la terre,
Mariant leur double mystère,
L'ont fait ton tragique héritier ?

C'est l'éternelle hypocrisie
Qui fait, en un siècle lassé,
De l'ombre sur ta poésie
Avec son masque rabaissé.
Les comédiens de l'extase.
Mirlitonnant leur vieille phrase,

Claude lutte, Sigismond rêve
Que tout le vieux monde a croulé ;
Saccard s'arrondit, Nana crève
Le ventre au milion volé ;
Riche et pauvre, palais et bouge,
Tout fait la culbute; et Bazouge

�29

Lou Viro-Soulèu

Emmène la Camarde au bal...
Toi, tu dresses devant l'histoire,
Pour les siècles et pour ta gloire,
L'implacable procès-verbal!
Et que m'importe qu'on t'accuse,
Au nom du bon goût désolé,
D'avoir au front blanc de la Muse
Arraché son masque étoilé?
Ce n'est pas seulement pour dire
Des bagatelles au zéphire
Volant à travers les rameaux
Que la légion des génies
A tendu ses lèvres bénies
A l'éternel baiser des mots.
Que les beaux faiseurs de morale.
Agenouillés devant les grands,
Fassent d'abord cesser le râle
Des parias et des souffrants !
Ce n'est pas ton labeur sincère,
C'est l'universelle misère
Qu'il faut maudire à pleins poumons.
Laissons se protéger les anges :
Nos doigts ne pétrissent les fanges
Que pour lapider les démons!
Dans ton œuvre bien étayée,
Où l'aile vibre où tout est clair,
La justice vit, appuyée,
Sur ses quatre jarets de fer.
Concorde! plus de misérable!
Ton réalisme formidable
Aura vengé notre idéal.
J'attends que le grand soleil vienne ;
Et déjà là-bas, comme Etienne,
J'ai vu frissonner Germinal !
Or, c'est une pléiade amie,
Où les Ris fêtent les Amours,
Qui t'ouvre son académie,
Sans te corriger ton discours.
Notre bureau, c'est la pelouse;
Pas une cigale jalouse
Ne t'aura refusé sa voix.
L'hirondelle, si tu nous parles,
Ira conter aux filles d'Arles
Que les nids chantaient dans les bois.
J'ai peut-être en mon odelette
Erré dans le bleu trop souvent.
Que veux-tu? le chant du poète
Est comme une aile sous le vent.
Mais nous aurons devant les marbres,
Dans le soleil et sous les arbres.
Gazouillé comme des oiseaux ;
Et légers de soucis moroses,
Nous pourrons emporter des roses,
Puisque nous reviendrons de Sceaux!
Après ce triomphe, il fallait la forte voix et
le grand talent de M. Lintilhac pour retenir le
public au milieu d'une atmosphère véritablement embrasée, et pour l'intéresser à la lecture
d'un rapport. M. Lintilhac a brillamment réussi

et des applaudissements prolongés ont accueilli
sa lecture. — Notre éminent confrère s'exprime
ainsi :
« Messieurs,
Le sujet proposé pour le concours de philologie était : « Di traço qu'a leissa lou paganisme
dins lou miejour de la Franço. » « Des traces
laissées par le paganisme dans le midi de la
France. » Parmi les travaux que ce concours a
provoqué, il en est deux de tout-à-fait remarquables, et dont les mérites, quoique fort différents, nous ont paru équivalents. L'un suit à
la trace, avec la discrétion et le respect que
commande la matière, l'influence exercée parle
paganisme sur les fêtes et cérémonies religieuses,
depuis l'eau bénite et les ex-voto, jusqu'à ces
communions mystiques avec la divinité, dont
M. Ravaisson de l'Institut montrait récemment
l'auguste filiation, des mystères d'Eleusis à la
cène évangélique. Puis l'auteur documente cette
même influence sur les fêtes et cérémonies civiles, telles que la reine de Mai, le Maye, les
libations, à l'antique, sur la bûche de Noël, ou
le roi de la fève; puis sur les légendes, comme
celle de Jean de l'Ours, l'Hercule chrétien, ou
celle de la Chèvre d'Or, illustrée par notre ami
Paul Arène, enfin sur la langue elle-même. La
méthode d'exposition est nette et limpide, le
style sobre, la sagacité très alerte, l'érudition
très prudente et très suggestive.
La seconde étude compense par des qualités
artistiques ce qui manque à son auteur du côté
de la prudence dans les rapprochements, ou de
l'ampleur dans l'information. On sent qu'il a
plus senti que pensé son étude, en un mot
qu'il l'a vécue, prenant plus volontiers à témoin les monuments qui sont l'orgueil du sol
méridional que les textes des archives. 11 les
évoque avec le secours de la gravure et il les
illustre encore mieux avec son propre lyrisme,
depuis la carène du vaisseau grec, conservée
au château Borély, de Marseille, jusqu'au théâtre
d'Orange, où nous vous donnons rendez-vous
pour l'an prochain, quand le ministère des
Beaux-Arts aura achevé de lui rendre son antique splendeur, grâce à l'initiative de notre
cher collègue le député Maurice Faure, qui
veut en faire le Bayreuth du Midi, et où Mounet-Sully nous rendra sous le dais des étoiles
le frisson sophocléen.
L'auteur du mémoire a ainsi relevé pas à pas
sur le sol même, sans négliger les proverbes ni
les fêtes, en s'aidant de la gravure et de la
musique, et en ne s'arrétant qu'à regret au
seuil même de l'Italie, les marques désormais
ineffaçables du paganisme sur les mœurs et
toute la physionomie de la France méridionale.
Il a bien un peu confondu l'œuvre de la civilisation antique avec celle du paganisme. Mais
ne chicanons pas son œuvre d'enthousiasme :
la poésie avait le droit de parler ici aussi haut
que la science.

�30

Lou Viro-Soulèu

Le Félibrige de Paris partage donc le prix du
Ministre de l'Instruction Publique entre les auteurs de ces deux manuscrits. L'ouverture des
plis cachetés nous a appris que leurs noms
étaient déjà notoires dans le Félibrige. L'un de
ces mémoires, le premier dont nous avons parlé,
est l'œuvre de M. Alphonse Michel, juge de
paix à Marseille; l'autre est signé de M. Ferdinand Troubat, le Félibre-Cigalier de Montpellier.
Le Félibrige de Paris accorde en outre un
second prix au mémoire de M. Léopold Bertrand, qui a fait œuvre de délicat et de lettré, et
auquel je sais, pour ma part, un gré particulier
d'avoir rendu leurs titres de noblesse à la farandole, au galoubet et au tambourin, en rapprochantl'une de la danse sinueuse diteife lagrue,
fondée, ce dit-on, par Thésée, en souvenir
de ses détours dans le labyrinthe, et en assimilant le cher flageol provençal à trois trous à
la flûte primitive dont parle Horace, simplexque
for aminé pauco.
Enfin la verve de M. Paul Constant nous a
paru mériter une mention. M. Paul Constant
est rédacteur du nouveau et déjà si vivace organe de l'école de Jasmin, qui vient d'être fondé
à Villeneuve-sur-Lot et qui a pris élégamment le
nom que garde encore dans nos campagnes la
lampe antique, le cale]. Mais cette lampe de
Psyché vacillerait en éclairant la fête qu'il nous
conte. Jugez-en : elle s'appelle de son vrai nom
fête coculaire — (dispensez-moi, Mesdames, de
vous donner l'étymoIogie\ — Elle est, par sa
nature, d'un caractère si antique, le sujet en
est si
commun, dirai-je?
si biscornu, que
je ne peux le caractériser davantage. C'est dommage, nous y aurions eu le mot pour rire. Mais
il nous faudrait toute la licence de la bacchanale ancienne, et notre culte de l'antiquité hésite
ici. Revenons donc à la gravité foncière du
sujet et des autres mémoires, pour conclure.
Le Félibrige de Paris s'applaudit de susciter
de pareils travaux. Us montrent combien son
appel a retenti dans la terre provençale. Après
les avoir lus, on sent que son œuvre n'est pas
vaine. Inviter ainsi toute une race à prendre
une plus haute conscience d'elle-même dans un
passé glorieux, lui rappeler par le menu que
son culte mystique du divin, aussi bien que sa
toute terrestre joie de vivre, dérivent directement de cette conception de la vie, source
d'énergie autant que de poésie, qui fut la civilisation gréco-latine, c'est travailler à l'union
matérielle de races homogènes qui tranchera le
nœud gordien de certains intérêts nationaux
emmêlés et irrités par une politique néfaste,
c'est cimenter la solidarité morale de ce vaste
groupe d'hommes au sein desquels apparurent
pour la première fois les idées pures de la
liberté et du droit, c'est les préparer à aborder
avec toute la magnanimité et l'unanimité nécessaires ces grands problèmes sociaux dont l'humanité présente ne peut plus et ne veut plus
ajourner la solution. Et, n'est-ce pas, Messieurs,
la suprême raison d'être du Félibrige que de

faire surgir par la double vertu de la poésie et
de l'histoire, du passé profond où elle sommeille, cette personne morale des riverains du
grand lac méditerranéen, qui s'appelle, dans les
chroniques, du beau nom de Romania à la
veille des invasions barbares, et que de rendre
son unité à la grande âme latine pour'qu'elle
s'oriente vers les questions désormais inévitables de la justice internationale et sociale?
N'est-ce pas enfin, Messieurs, par l'effet de ces
nobles aspirations que le Félibrige de Paris rappelle au cœur et à l'esprit de tant d'entre nous
leur origine méridionale, par elles qu'il fait tant
de recrues et voit venir à lui des présidents si
éminents, à chacune de ces manifestations annuelles dont la portée morale ne le cède pas à
l'agrément artistique, ce que symbolise à merveille, aujourd'hui même, la présidence du très
artiste, très latin et très humain auteur de Germinal? »
Avec une grâce fine et un charme des plus
pénétrants, M. Bayol, chargé du rapport sur le
concours en langue d'Oc, a conquis de suite son
auditoire qui a écouté, d'une oreille attentive
et d'un visage souriant, l'ancien gouverneur
des Rivières du Sud du Sénégal, aussi dévoué à
la Provence qu'à la grande patrie dont il a
noblement tenu le drapeau.
« Mes chers Collègues,
Vous m'avez fait la surprise et l'honneur de
me désigner pour faire le rapport sur le concours
en langue d'Oc.
J'en suis profondément touché, mais j'aurais
préféré, dans l'intérêt de la cause Félibréenne,
qu'un autre plus autorisé, plus apte à constater
les nobles efforts des concurrents, à vous signaler
les œuvres remarquables adressées à la Société
des Félibres. et vous faire voir les progrès réalisés dans l'étude des différents dialectes de nos
chères provinces du Midi, eût été choisi à ma
place.
Vous avez voulu me récompenser, je n'en
doute pas, de mon sincère attachement à nos
coutumes et à nos usages, de mon amour profond pour notre belle langue_si sonore et si
joyeuse.
Cet attachement qui nous est commun peut
être considéré comme une forme du culte des
ancêtres, manifestation que notre cher et illustre
collègue, Monsieur Pierre Laffitte, classe dans
le Positivisme, dont il tient si vaillamment le
drapeau.
Permettez-moi tout d'abord de remercier en
votre nom les nombreux candidats qui ont
répondu à l'appel de la société du Félibrige.
Vous trouverez dans le programme des Fêtes
la liste générale des Lauréats du Concours.
Bien que je ne veuille pas abuser de votre
patience, je dois cependant analyser d'une manière rapide les principales œuvres couronnées,

�Lou Viro-Soulèu

regrettant de ne pouvoir vous parler de tous
les travaux qui nous ont été soumis et qui
accusent chez leurs auteurs l'amour profond
de la langue d'Oc, et de notre cher pays.
Le concours littéraire en langue d'Oc, auquel
tous les Félibres pouvaient prendre part, comprenait :
i». — Une chanson héroïque;
3°. — Un sonnet sur le mois de Janvier;

30. —Une chanson plaisante;
40. — Une nouvelle en prose.
Le concours classique, pour les élèves des
lycées, collèges et écoles du Midi, se divisait en
deux parties :
10. — Traduction en langue d'Oc, prose, des
deux premiers paragraphes de la Guerre des
Gaules de Jules César;
20. — La traduction en prose de la fable de
La Fontaine « Le Gland et la Citrouille ».
Les candidats étaient libres de choisir le sujet
de la chanson héroïque.
M. Félix Lescure, de Gréasque (Bouches-duRhône), a obtenu le premier prix avec la chanson
de Protis.
11 était difficile d'être mieux inspiré dans le
choix d'un sujet. C'est l'aurore de la Provence,
la Provence nouvelle unie à l'Orient, que nous
chante en beaux vers, doux et harmonieux, le
Félibre si estimé et si connu.
Protis, l'aventurier hardi, le futur époux de
la blonde Gyptis, la fille du roi d'Arles, quitte
la célèbre Phocée, une des villes ioniennes de
l'Asie Mineure, et s'en va, dirigeant une flottille
grecque, sous la protection de Diane, à la
recherche d'une terre nouvelle qui deviendra sa
Patrie et le berceau de la race provençale, destinée à remplacer ces populations Ligures
auxquelles le culte de l'Idéal était inconnu.
M. Chailan d'Aix a obtenu la première
mention. Il nous décrit le voyage de Christophe
Colomb.
Il débute, en opposant à l'orgueil du marin
célèbre qui veut découvrir un nouveau monde,
la puissance suprême du maître des Cieux. Sa
pièce, d'une haute envergure, se continue en
strophes superbes, au cours desquelles il semble
railler le grand navigateur de ses prétentions
insensées. Puis, il décrit la ténacité de l'illustre
Génois, qui n'est épris que de gloire, et dont la
joie éclate débordante quand la vigie signale
du haut des mâts que la terre est en vue.
Le nouveau monde est découvert au prix de
mille dangers.
La calomnie, compagne habituelle du succès,
n'épargne pas l'homme célèbre qui vient de
donner à l'Espagne un empire incomparable.
Colomb a ouvert la route où, bientôt, vont
s'élancer les Cortez et les Pizarre pour achever
son oeuvre.
La chanson de M. Paul Roman d'Aix, em-

31

preinte du plus pur amour de la Patrie et de la
terre provençale, a obtenu la 20 mention.
M. Fernand Troubat, de Montpellier, lauréat
du concours littéraire en langue française, dont
notre collègue M. Eugène Lintilhac a analysé
le travail avec sa grande lucidité d'esprit et sa
haute compétence, obtient également le premier prix du sonnet en langue d'Oc. Son œuvre,
courte comme elle devait l'être, est d'une grande
valeur, d'un caractère philosophique et d'un
charme pénétrant.
M. Paul Gourdou, pharmacien et maître en
gai sçavoir, a fait une œuvre de longue haleine,
d'un souffle poétique incontestable, mais qui
dépasse le cadre d'un sonnet.
11 a obtenu le deuxième prix ex-œquo avec :
M. Dayma, garde républicain, et M. Marius
Bourrelly.
M. Dayma a écrit un sonnet champêtre dans
le beau dialecte de Jasmin, sonore et doux
comme ces chansons harmonieuses qui font
éclater l'enthousiasme de cette population
éprise d'art qui habite sur les rives de la Garonne, Toulouse, cette patrie de Clémence
Isaure, des Capitouls et des jeux Floraux.
M. Marius Bourrelly, maire de Pourcieux(Var)
et majorai du Félibrige, a chanté le mois de
Janvier en belle langue félibréenne, en termes
clairs comme le soleil de son pays, en philosophe légèrement fataliste, comme tout bon
Provençal.
La valeur des œuvres envoyées a permis à
la société des Félibres d'accorder un troisième
prix cx-squo à M"6 Louise Ouradou de Brassac
(Tarn', à M. Galle, agent-voyer à Valence (Drôme)
et à M. Bonnefoy-Debaïs, d'Alfortville.
Je manquerais à tous mes devoirs de Félibre,
si je ne signalais pas à votre bienveillante
attention le nom de M110 Louise Ouradou. Le
sonnet qu'elle a composé peut se résumer en
ces quelques mots qui lui servent d'épigraphe :
« De la mort sortira la vie. » Mlle Ouradou
puise dans ses sentiments pieux et dans la force
que lui donne la foi une invincible espérance :
« Alors que l'âme est courbée par la douleur,
dit-elle, et que tout paraît mort à nos yeux,
Dieu se penche vers nous et sèche nos larmes,
que nous croyions intarissables. »
MM. Galle et Bonnefoy-Debaïs ont adressé
des sonnets d'une facture très heureuse.
La gaieté n'est pas encore morte dans le
Midi, et Victor Gélu, dont les Félibres inauguraient l'année dernière le buste sur la place
Neuve, à Marseille, a laissé de nombreux émules.
Aussi la chanson plaisante en langue d'Oc
a-t-elle été traitée d'une manière remarquable.
Je ne puis vous parler ici, à mon grand regret,
que du premier lauréat, M. Marius Bourrelly,
et vous citer les noms de MM. Léon Rozier et
de Saint-Jean du Gard et de M. Maurice Joret
de Sens (Yonne) qui ont obtenu ex-asquo le
second prix.

�32

Lou Viro-Soulèu

Le vaillant Félibre Marius Bourrelly a obtenu
sans conteste le premier prix, et le bon Gélu a
dû bien rire s'il est vrai que les trépassés voient
et entendent ce qui se passe chez les vivants.
Si notre collègue, l'énergique poète provençal
Auguste Marin, chantait de sa voix vibrante
votre gaie chanson, ô Bourrelly, les Provençaux
qui sont au paradis avec Gélu, et je ne doute
pas qu'ils y soient tous, répéteraient en chœur :
« Marrias de sort! Aquelo empégo! »
(Sort misérable! Celle-là est forte.)

Et quelques jours plus tard, assise dans un
fauteuil, près de la croisée ouverte, la grande
dame écoute, souriante, la pendule sonner le
réveil du jour, et son âme s'envole au moment
où le soleil rayonnant inonde de sa clarté la
terre provençale, et où les oiseaux et les cigales
chantent leur hymne matinal en l'honneur de
la vie éternellement renaissante.
11 est parmi les compositions en langue d'Oc
un groupe qui doit particulièrement nous intéresser; ce sont les compositions des jeunes élèves
des lycées et écoles du Midi.
M. Raoul Mistral, élève de 40 au collège de
Carpentras (Vaucluse), a obtenu le prix pour la
première partie du concours classique.
Sa traduction des deux premiers paragraphes
de la Guerre des Gaules est exacte et ne manque
pas de couleur.

qui est bien la plus charmante satire que
pourrait prononcer le chansonnier marseillais,
si son buste, s'animant soudain sous les rayons
brûlants du soleil, s'apercevait que près de ses
lèvres, amoureuses du bon vin, coule éternellement une eau limpide et claire.
La nouvelle prose en langue d'Oc a donné
La fable de La Fontaine « le Gland et la Cilieu à un premier prix ex-œquo accordé à
trouille », a été traduite dans le dialecte de
M. Jules Gallas, de l'Isle (Vaucluse) et à M. FréBéziers, par M. Justin Silhol, élève à l'école
déric Estre de Remilly, près Metz (Lorraine).
régionale de Montpellier. Le premier prix a été
Le deuxième prix a été obtenu par MM. Joseph
décerné à sa composition, qui est très heureuse;
Chevallier, de Marseille, et Fernand Pigot, de
mais je reprocherai affectueusement à M. Silhol,
Capestang (Hérault).
qui promet d'être un jour un peintre de talent,
M. Jules Gallas, dans sa nouvelle intitulée
d'avoir laissé un peu trop courir son imaginaSouvenir de jeunesse (Remembranço de joution, au lieu de se conformer au texte de la
fable.
venço), fait un tableau d'une vérité saisissante
d'un campement de Bohémiens, non loin de la
MM. Paul Jouvent et Blanc, élèves du collège
maison où s'écoulèrent ses jeunes années.
de Carpentras, ont fait des traductions exactes
qui leur ont valu un deuxième prix.
Son style sobre, l'heureux emploi des mots
empruntés à la pure langue provençale, la
Dans leur naïveté, ces traductions des jeunes
manière simple et le goût littéraire avec lesquels
élèves de nos collèges du Midi montrent comil rend tout ce qui se passait jadis sous ses yeux
bien notre langue que Mistral, dans son immortel
d'enfant, montrent que M. Jules Gallas est un
chef-d'œuvre, ne voulait faire entendre qu'aux
Provençal de race, amoureux de son pays,
pâtres et aux humbles de la terre provençale,
comme notre cher collègue et ami le maître
combien notre langue s'épure et entre de plus
exquis, l'homme de lettres impeccable qui a nom
en plus dans le domaine des lettres. Elles monPaul Arène.
trent qu'elle devient pour les esprits littéraires,
M. Frédéric Estre, qui habite la Lorraine, n'a
non-seulement un régal, mais une source prépas oublié le Midi. Lou viei Reloge (la vieille
cieuse, où ils peuvent puiser des images, et
trouver des tournures de phrases et des mots
Pendule) est une histoire profondément touchante, écrite en bonne langue, et qui indique
presque latins, dignes de faire partie de notre
langue nationale, si claire et si précise.
chez son auteur une connaissance sérieuse de
la littérature provençale. Son récit très clair est
Le Midi, mes chers collègues, a eu le privilège
empreint d'un véritable sentiment poétique.
de soulever des attaques passionnées, et notre
culte pour le pays qui nous a vu naître, pour
Une grande dame, très âgée, revient mounos dialectes locaux, sortis delà langue superbe
rante à son château de Provence. Elle passe
triste, soutenue par un domestique, au milieu
reconstituée aujourd'hui dans sa pureté intégrale,
a été tournée en dérision.
de jeunes et belles Arlésiennes, appartenant
aux fermes voisines, réunies pour lui souhaiter
Le Midi bouge et l'on rit; le Midi chante, le
la bienvenue. Elle regarde sans voir les roses
Midi pleure, et d'aucuns sourient, ne croyant ni
parfumées qui s'épanouissent mêlées aux liseà sa gaieté, ni à sa douleur. Ceux-là ne connaisrons sur la façade de la demeure seigneuriale,
sent pas notre race et n'ont jamais étudié l'âme
pénètre dans les appartements et sourit, en
provençale.
apercevant une vieille pendule posée sur une
Avec son rire bruyant, son goût pour le
antique commode dont le tic-tac trouble seul le
plaisir, la musique et les arts, l'homme du Midi
silence de la maison déserte.
est laborieux, sobre, se possède plus qu'on ne
Elle sourit, puis elle laisse tomber ces mots :
le croit et, s'il prend feu facilement, il s'éteint
« Je suis heureuse de t'en tendre, ô bruit cadencé,
de même et garde toujours sa raison.
qui sonna les heures si douces de ma jeunesse,
Les Phéniciens et les Grecs lui ont donné
6 toi, messagère joyeuse de mes plus belles
l'esprit pratique, les Romains le goût de l'ordre,
années. »
de l'administration et de la politique, et il a

�Lou Viro--Soulèu

gardé de son origine, de l'union des tribus
Ligures qui occupaient le littoral méditerranéen
avec les peuples de la Grèce et de l'Asie, l'amour
passionné du beau. L'âme provençale est faite
d'un rayon de soleil et d'un souffle emprunté
au vent de la vallée du Rhône, à l'impétueux
mistral.
De là nos périodes d'ardeur et de calme, transitions brusques empruntées à notre atmosphère,
contrastes qui étonnent les gens des pays tempérés.
C'est le mistral, qui vint à Paris en 92 chanter
la Marseillaise, conduisant les fils du Midi, et de
son souffle puissant soulevant les masses populaires.
C'est le soleil qui a fait éclore cette pléiade
de littérateurs, ces grands artistes, peintres,
sculpteurs, musiciens, pleins de talent et de
charme, dont la patrie française s'honore et bénéficie. Gardons précieusement notre exubérance, cette fille du soleil ; gardons notre gaieté,
c'est ce qu'il y a de meilleur ici-bas, et souvenons-nous que le monde aime, non à pleurer,
mais à rire.
La mélancolie ne vaut rien, la bonne humeur
est une force irrésistible; c'est un puissant
levier parmi les hommes, et c'est peut-être là
qu'il faut chercher le secret de la réussite de nos
compatriotes.
Gardons surtout notre enthousiasme pour
tout ce qui est beau, pour tout ce qui est
utile.
Et lorsque nous voyons le grand souverain
d'un peuple sérieux et calme, montersurlepont
d'un cuirassé français en rade de Cronstadt, au
milieu des vivats frénétiques des marins de
notre vaillante flotte, alors que nous voyons le
parent de ce prince aller spontanément dans la
ville lorraine, restée française, présenter au
premier magistrat de la Patrie, ses hommages
et l'assurance de l'amitié de ses compatriotes,
nos poitrines battent à l'unisson de toutes les
poitrines françaises, nos acclamations se joignent
aux acclamations de nos frères de la frontière
del'Est, et nous proclamons que l'enthousiasme,
même exubérant, n'est pas plus l'apanage des
gens du Midi qu'il n'appartient à ceux du Nord,
qu'il est une qualité de la race française, chevaleresque et généreuse.
Donc, mes chers collègues, soyons enthousiastes, mais gardons toujours notre bonne
humeur et disons bien haut :
Oui, nous aimons notre belle terre natale,
comme les Bretons aiment leur douce et poétique
Armorique ; nous aimons la langue d'Oc, comme
ils aiment la langue celtique, le breyzad; mais,
quelque grand que soit notre désir de voir nos
coutumes locales et notre langue se perpétuer,
nos provinces aimées du soleil se souviennent
et n'oublieront jamais qu'elles font partie intégrante du territoire de la Patrie et de la Patrie
une et indivisible. »

La séance littéraire et artistique.
Après un court entr'acte dans la salle aérée,
vient le tour des chanteurs et des poètes qui
improvisent un concert ravissant, avec l'aide du
compositeur Lavello, l'auteur de Tolosa, l'opéra
tiré par notre confrère Joseph Gayda du poème
de Félix Gras. L'audition de quelques fragments
de Tolosa est acclamée par des bans enthousiastes. Une pantomime de Paul Arène, inspirée
d'Estelle et Némorin, est admirablement jouée
parM. Séverin et par Mme Dowe, dontles attitudes et les gestesde statues gracieuses, élégantes
et charmantes, donnent une exquise sensation
d'art délicat et pur, comme une vision de figurines grecques se mouvant au rythme des vers
d'une idylle de Théocrite ou d'une bucolique
de Virgile. Voilà la vraie pantomime.
Mile Ritter, élève du Conservatoire, déclame,
avec un art parfait, le Noël en mer de Paul
Arène. Deux barytons, MM. Gaidan et Castel,
Mlles Suzanne Corot, Louise Giannini Beauprez,
de l'Odéon, MM. Bringer et Jame Vilior, sont
vivement applaudis. M. Jules Bonnet, qui a
organisé cet attrayant concert, et qui dit les
fables languedociennes de Bigot avec un talent
très personnel et très saisissant, mérite les plus
grands éloges et les plus chaleureux remerciements.

La Cour d'amour.
Il est déjà cinq heures. Le public, entraîné
parla belle reine du Félibrige, Mmo Clovis Hugues, se précipite vers le parc et, sous les
grands marronniers, au milieu d'une pelouse,
se tient la cour d'amour, cette cour d'amour
dont M. Renan rêve encore, nous dit-on, et
que la pluie dispersa si malencontreusement,
l'an dernier. Un cercle de jolies femmes se
forme autour de Mm° Clovis Hugues qui donne
la parole à Mmo Ballet, de la Société des Gens de
lettres. Clovis Hugues déclame, avec son
estrambord fougueux et entraînant, une poésie
de sa composition.
M. Delbergé, le directeur du Calel, lance,
d'une voix vibrante et d'une allure mousquetaire, un opportun madrigal en dialecte agenais.
Terminons par ces quelques strophes du Félibre-Cigalier Gardet, toujours plein d'à-propos
quand il s'agit de rendre hommage aux dames :

Ahî laissez-nous vous admirer,
Gentes dames au gai visage;
Où trouver un aréopage
Plus digne de nous inspirer?

�Lou Viro-Soulèu

34

Aux cours d'amour! à la mémoire
De ceux dont la foi vit en nous !
De celles dont le temps jaloux
Ne saurait obscurcir la gloire!
A vous enfin, groupe enchanté
Qui nous faites rêver d'Isaurc,
De la reine Jane, de Laure,
De vaillance et de loyauté!
Etc., etc.

Le banquet.
Les tables du banquet sont rapidement dressées dans la salle des fêtes. Vers huit heures, on
compte 120 convives environ. Au dessert,
des toasts sont portés par MM. Sextius-Michel, Charaire, Tony-Révillon, Tournier, etc.
M. Zola exprime de nouveau son contentementaux Félibres et se félicite hautement de sa
journée. On chante Li pescaire san Jqnen, de
Marin, qui deviennent aussi populaires à Paris
qu'à Marseille. M. Lintilhac porte un toast galant aux gentes dames. Les gaies chansons
succèdent aux rires joyeux et aux allègres propos. Entre deux refrains, M. Louis Brès tient
attentif ce bourdonnant et frétillant auditoire;
il lui parle ainsi :
« Mesdames, Messieurs,
C'est un grand honneur que m'a fait la Société des Félibres de Paris en me désignant
pour exprimer les sentiments qui nous animent
tous à l'égard de l'illustre écrivain qui a bien
voulu venir s'asseoir à notre table et participer
à ces agapes fraternelles. J'en suis d'autant plus
touché, d'autant plus heureux, que je trouve
ainsi l'occasion, vivement souhaitée, de dire à
M. Emile Zola, en lui rappelant des souvenirs
déjà lointains, mais qui, sans doute, ne lui sont
que plus chers, combien un. journal de Provence, auquel il a collaboré jadis et auquel
j'avais, dès cette époque, l'honneur d'appartenir, combien ce journal a gardé pour lui de
profonde et affectueuse sympathie et quelle
sincère admiration nous y avons tous pour son
caractère et son talent.
Oui, cher maître, vous n'avez pas oublié le
temps où, collaborateur assidu du SÉMAPHORE
DE MARSEILLE, vous adressiez à ce journal des
lettres quotidiennes où se reflétait, avec une
admirable fidélité, le mouvement si complexe,
si divers de la vie parisienne. Evénements politiques, solennités artistiques, publications littéraires, fêtes mondaines, prenaient sous votre
plume un intérêt que n'offre pas d'habitude
cette littérature d'informations hâtives. C'est
que l'observateur attentif, l'écrivain puissant,
l'artiste prestigieux qui sont en vous se manifestaient déjà en des pages d'une saveur peu
commune.

C'était au moment qui suivit la débâcle de
l'Empire, quand, après tant d'héroïques souffrances, il nous fallut subir la loi d'un vainqueur impitoyable. Vous étiez à Bordeaux avec
le Gouvernement de la Défense nationale, avec
l'Assemblée nouvellement élue, et par des lettres
d'une éloquence émue, patriotique, d'une admirable justesse de vue, vous nous faisiez assister
à l'ouverture et aux premiers pas de cette Assemblée d'où devait sortir une France nouvelle.
Mais c'étaient des pages d'histoire que vous
nous donniez là! Et je les ai, pour ma part,
précieusement conservées.
Puis, quels curieux tableaux de Paris pendant
la Commune, vous nous traciez au jour le jour!
Combien de morceaux de haute saveur révélant
l'observateur et le maître peintre! Plus tard,
Paris, se ressaisissant, c'étaient des solennités
mondaines, une réception à l'Académie, celle
de M. Jules Simon, si j'ai bonne mémoire, où
le talent de l'eminent orateur était très finement apprécié; la journée du grand prix, avec
le panorama de l'hippodrome de Longchamps.
Ah ! vous nous avez donné là, bien avant la
lettre, bien avant le livre, veux-je dire, une
esquisse d'une de vos toiles les plus justement
célèbres, débordante de vie, de couleur, de lumière! Et je crois bien que l'esquisse n'est pas
loin de valoir le tableau. On y reconnaît en tout
cas la griffe du maître. Et puis, c'étaient des
études sur Victor Hugo, sur Georges Sand, sur
les Goncourt, — un régal de gourmets!
Ces lettres n'étaient pas signées. D'ailleurs
vous n'aviez pas encore écrit cette suite d'œuvres puissantes et si étonnamment personnelles
qui, tout en livrant votre nom aux discussions
passionnées et si souvent injustes de la critique,
l'ont imposé à l'admiration du grand public.
Vous aviez pourtant donné déjà ce chef-d'œuvre,
Thérèse Raquin, ignoré alors de la foule, mais
qui vous avait placé très haut dans notre estime
et notre sympathie. Vous aviez en nous des
admirateurs convaincus; quant aux autres, ils
dégustaient ces lettres avec la naïve satisfaction
de gens qui, sans s'en douter, auraient chaque
jour sur leur table du bourgogne de grand cru
et le boiraient en guise de bon ordinaire.
Certes, les lecteurs du Sémaphore n'étaient pas
à plaindre!
11 y a bien des années déjà que M. Emile
Zola a renoncé au journalisme pour se consacrer au roman. Les « Rougon-Maquart ! » Vous
connaissez toute cette œuvre colossale, cette
histoire naturelle et sociale d'une famille sous
le second Empire, qui est, en réalité, le tableau
de la société française pendant les dernières
années de ce siècle et comme une suite à la
Comédie humaine de Balzac.
Apprécier cette œuvre comme elle le mérite
serait une tâche au-dessus de mes forces, et
d'ailleurs superflue. Vos applaudissements
m'ont dit déjà en quelle haute estime vous
tenez son auteur. Ce que je veux simplement
faire ressortir ici — et vou« m'en saurez gré,

�Lou Viro-Soulèu

je n'en doute pas — c'est l'influence que la
Provence a eue sur le talent de M. Emile Zola.
Dans les Rougon-Maquart, la famille dont le
romancier étudie l'évolution a ses origines en
Provence. La race y est observée avec un sympathique intérêt et ses qualités natives s'y affirment à côté des défauts inhérents à l'humanité. C'est à la Provence que M. Zola a
emprunté quelques-uns de ses plus merveilleux
paysages, tel ce Paradou qui sert de cadre aux
ivresses coupables de l'abbé Mouret. C'est, au
reste, d'une façon générale, à la nature provençale, à ses vibrantes colorations, à sa lumière,
que M. Emile Zola doit son talent de paysagiste. Maintes fois, il en. a fait implicitement
l'aveu en évoquant avec délices des souvenirs
de courses à travers la campagne provençale, de
siestes dans des trous de feuillage, de flâneries
le long de nos petites rivières à l'eau si limpide
et si fraîche.
Et cette nature n'a-t-elle pas fait de lui un
poète en même temps qu'un romancier! Me
permettrez-vous, cher maître, de citer ici deux
strophes superbes que certainement vous ne
désavouerez pas?
Jusqu'aux derniers taillis j'ai couru tes forêts,
O Provence, et foulé tes lieux les plus secrets.
Mas lèvres nommeraient chacune de tes pierres,
Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.
J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris
Que brins d'herbe et graviers me sont de vieux amis.

35

de proche en proche parmi les promeneurs du
parc et un vif mouvement de curiosité fait
dresser toutes les têtes, sous le feuillage mouvant et fortement éclairé en dessous par les
lumières des baraques et des becs de gaz...
C'est la tarasque, c'est la fantastique tarasque!
Elle sort de son long sommeil d'une année et
elle court à travers les rues, à travers la foule,
à travers les allées, dans une tempête de rires
et de clameurs. L'heure est bien choisie. La
nuit donne au monstre un inoubliable caractère d'apparition farouche et comique. Avec la
farandole, c'est le complément pittoresque de
la fête, une face curieuse du Midi, un contraste
amusant, comme les grands poètes, les puissants dramaturges aiment à en parsemer leurs
œuvres.
Dans l'air frais, sous le ciel assombri par un
rideau de nuages immobiles, les monuments de
Florian et d'Aubanel, enguirlandés de verres
de couleur, brillent paisiblement, et les deux
poètes semblent rêver doucement, à l'écart, et
savourer les joies de cette journée triomphale,
visités discrètement par des couples amoureux
qui, tout bas, dans l'ombre, leur parlent sans
doute d'Estelle et de Némorin, ou leur murmurent la chanson dis Estelo.

•

Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique
Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique.
Plages que vient bercer le murmure des flots,
Campagnes où le pin pleure sur les coteaux,
O région d'amour, de parfum, de lumière,
Il me serait bien doux de t'appeler ma mère !

Mais Provençal, vous l'êtes aussi bien que
nous, en dépit de votre acte de naissance qui
vous fait Parisien ! On est l'enfant du sol où
l'on a été élevé, du pays où l'on a appris à
voir, à sentir, à aimer. Comme nous tous,
vous portez en vous l'âme de la Provence,
vous êtes des nôtres, cher maître! Nous en
sommes heureux et fiers! Heureux, car nous
la retrouvons, notre Provence aimée, dans les
pages merveilleuses de vos livres ; fiers, car
nous pouvons vous opposer, vous et votre
œuvre, à toutes les attaques injustes, à toutes
les charges ridicules dont la Provence et les
Provençaux ont été le prétexte ou l'objet.
Aussi, est-ce avec reconnaissance et enthousiasme que je lève mon verre et que je bois à
l'enfant d'adoption de la Provence, au maître
du roman moderne, à Emile Zola! »
Dans le pare.
Vers minuit, une violente rumeur se propage

ÉCHOS FÉLIBRÉENS

A la dernière réunion du Félibrige, notre
éminent confrère et ami, M. Sylvain, de la
Comédie-Française, nous a dit Sedan, de Victor
Hugo, et une traduction de la Vénus d'Arles,
dont il est l'auteur.
Cette traduction, de même que la pièce originale d'Albanel est dédiée à notre ami M. Paul
Arène.
LA

VÉNUS

D'ARLES

A Paul Arène.
O Vénus, ta Beauté, comme un subtil poison,
Ta magique Beauté peut ravir la raison.
Ta tête au regard fier, fier et doux tout ensemble
Fait mollement plier ton cou. Ta bouche semble
Prête à sourire, fleur fraîche éclose aux baisers.
Sur ton front coule un flot de longs cheveux frisés
Qu'endigue d'un ruban ta grâce souveraine.
O blanche Vénus d'Arle, ô notre reine, ô reine
Provençale, toi, dont l'épaule, à tous les yeux,
Sans voile resplendit, comme l'astre des cieux

�Lou Viro-Soulèu

36

On t'adore, on te sent déesse et l'on devine
O fille du ciel Bleu, ta naissance divine.
Sous ta blanche tunique on voit deux fruits vainliqueurs,
S'arrondir, allumant l'amour dans tous les cœurs.
L'amour et la beauté coulent de tes mamellçs.
Venez, peuples buvez à ces coupes jumelles.
Que deviendrait le monde hélas 1 sans la Beauté
Que la Laideur se cache, et que la Nudité,
Semblable au fier rayon qui surgit de la nue
Se montre. Oui, Vénus, montre-toi toute nue.
Eveille, éveille en nous des transports inconnus.
Montre-nous tes bras nus, tes seins nus, tes flancs
[nus.
Car enfin ta Beauté te va mieux qu'une robe.
Laisse choir à tes pieds l'étoffe qui dérobe
Le trésor le plus beau de ton corps sans pareil,
Abandonne ton ventre aux baisers du soleil.
Laisse comme le lierre à l'écorce de l'arbre
S'enlacer mon étreinte, à l'entour de ton marbre,
Et partout sur tes lys, courir éperdûment
Ma main tremblante et folle et mes lèvres d'amant.
O jeune fée antique, ô Vénus, ô Lumière
Dont l'éclat rayonnant sur la Provence entière,
Prodigue, bien sacré des aïeux hérité,
La vigueur aux garçons, aux filles la Beauté,

C'est ton sang toujours chaud qui circule en leurs
[veines.
Nos garçons, des taureaux bravant la fureur vaine,
Sont forts contre l'amour, qu'ils vont aussi bravant
Nos filles vont cheveux libres, poitrines au vent.
Voilà pourquoi ta vue, ô grande Enchanteresse
Fait naître dans mon âme une étrange tendresse
Et quoique mon autel soit l'ennemi du tien
Je te chante, Païenne et t'adore chrétien.
SlLVAIN,

(Sociétaire de la Comédie-Française).
M. Sylvain a été acclamé et fêté par tous les
Félibres heureux de voir en lui non plus seulement un grand tragédien mais encore un excellent poète.
Après M.Sylvain, MHeHartmann, del'Odéon,
nous, a dit de merveilleuse façon des stances
d'Armand Silvestre et Mlle Camille Ritter a
déclamé le Noël en Mer, de Paul Arène.
Inutile de dire que des applaudissements enthousiastes ont remercié et félicité Mlle Hartmann et Mlle Ritter.

I

Paris. Typ.

PAUL SCHMIDT.

Le Gérant : Louis

ROCHAS, 51,

rue Monsieur-Ie-Prince.

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