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6°

-IO-I1.

Avoust à Nouvèmbre i8ç4

ANNADO

Lou Viro-Soulèu
C.I.D.O.

FLOURISSËNT TOUTI LI MES
SOUTO

L'AFLAT

REDACIOUN

PRES

54, balouard Si-Marcel j

DE

Dl

FELIBRE

L'ABOUNAMEN

PÈR

Quaranto Sôu

UN

AN

DE

PARIS

BtZIERS

AMEMSTRACIOUN

77,carriero Cardinet
Descente du Rhône

ET FÉLIBRÉENNES

Le dernier voyage des Félibres et
des Cigaliers dans le Midi, a rempli la
presse entière de ses échos joyeux et
du bruit de ses manifestations artistiques.
Nous allons résumer rapidement les
brillantes étapes de ce pèlerinage,
pour les rares félibres qui, n'ayant pu
y prendre part, n'auraient pas lu déjà,
dans maint journal, le récit des dernières fêtes rhodaniennes.

Lyon
Quand le train stoppe en gare de
Lyon, par une claire matinée, nous
trouvons sur le quai, Paul Mariéton,
chancelier du Fèlibrige, au milieu de
prudents félibres arrivés la vei11le. Le
temps de courir à l'hôtel, d'y réparer,
par de saines ablutions, les fatigues du
voyage, et nous voici prêts.
Nous nous retrouvons, à dix heures,
au Palais Saint-Pierre, d'où nous
nous rendons à l'Exposition. Un banquet y est offert à la Presse parisienne
parles Journalistes lyonnais. Quelques
félibres y assistent Repas succulent,
vins exquis. Après le café, on nous
photographie sur la terrasse du Restaurant français. Après quoi, on se
divise. Les félibres visitent l'Exposition jusqu'à l'heure du lunch. Sur un
yacht, originalement décoré, les mêmes convives du banquet se retrouvent
devant les buffets somptueusement
arnis. Eclairage à giorno du lac, feux
'artifice, etc.
La fête se prolonge, très animée,
dans ce décor féerique, par une admirable nuit d'août...

f

A six heures, sur le Gladiateur, les
félibres et les cigaliers s'embarquent.
Pas un retardataire. C'est une matinée
claire. Une fraîcheur monte du fleuve,
Le bateau descend, rapide, entre les
rives souriantes.
Un piano est dressé à l'avant. On
chante, dans le bruit de la machine.
Des farandoles se \ brisent dans les
colis. Une gaîté monte de cette réunion de belles dames, d'artistes et de
politiciens. On dirait une bande d'écoliers en vacances.
A Tournon, première escale. Les
quais sont noirs de foule. Les mouchoirs s'agitent. Des bravos éclatent.
On débarque aux ■ sons de la Coupe,
l'hymne félibréen.
Municipalité en tête, le cortège se
rend au vieux lycée, entre deux haies
vivantes, d'où jaillissent des acclamations. Voici la cour aux ombrages
séculaires où les tables sont drossées.
Le repas est charmant. Au dessert,
Maurice Faure porte un toast aux propriétaires de Tain et de Tournon, qui
ont si généreusement offert ce vin
exquis, ce vin parfumé qui lious a mis
le soleil en tête.
Mais notre temps est compté. Nous
sommes à la merci du capitaine de
bord. Embarque ! Le vapeur reprend
sa course vers la lointaine cite papale.
On chante la Coupo, Damo GuiraudoTout le répertoire des chansons pro.
vençales est épuisé.
Le chancelier Mariéton (l'infatigable
chancelier!) répand des brochures destinées à l'éducation félibréenne des
touristes, et Paul Arène jette des mots
que recueillent les reporters. Auguste
Marin chante ses Pescadou San-Janen.
Le maestro Auzende exécute des frag-

�40

Lou Viro-Soulèu

pour la nuit. Duparc a égaré ses malments de sa cantate Proserpine, Maules. Victime du mistral, Silvai n a
rice Faure s'enthousiasme devant le
perdu son chapeau, et Truphème,
succès des fêtes.
dans la nuit traîtresse, a fait à son
Mais voici Valence. Des fanfares
cache-poussière un accroc lamentable...
éclatent. Mêmes cris, même enthouOù coucherons-nous ? Comme à
siasme. Nous débarquons dans le
Lyon, la chasse à la chambre recomsoleil, dans la poussière, dans le mismence. Quelle odyssée ! Nous allons
tral. Le cortège se rend au nouvel
dans un Avignon noir, maussade, nos
Hôtel-de-Ville, où un vin d'honneur
valises en main, à la recherche . d'une
est offert aux félibres et aux cigaliers.
asile improbable. Enfin, à neuf heures,
Puis on procède solennellement à la
sûrs d'un gîte pour la nuit, nous poupose de la première pierre du monuvons assister au punch qui nous est
ment d'Emile Augier. Jules Claretie
offert, à l'hôtel du Louvre, par les
prononce un discours. Visite à la
Félibres Avignonais. Mais combien
maison natale de Championnet,
denotis n'ont pu s'y rendre, toujours
inauguration d'une plaque commémogrâce au manque d'organisation.
rative ; pose de la première pierre du
On se couche de bonne heure, en
monument de Montalivet ; discours de
prévision des fatigues nouvelles que
Maurice Faure et d'Albert Tournier,
promet la journée du samedi.
et — toujours au milieu d'un grand
concours de peuple — nouvel embarCadenet
quement.
Cette fois nous allons sur Avignon,
La gare est gardée militairement.
directement, sans arrêts. La fatigue
Une consigne sévère n'en permet l'acgagne les voyageurs. Les plus bruyants
s'apaisent. C'est l'heure des rêveries à cès qu'aux porteurs de cartes de presse,
aux invités du train ministériel.
l'avant, sur les chaises longues, des
A Cavaillon, arrêt de quelques miintimes causeries, des lectures et des
nutes pour luncher, en gare.
travaux d'aiguille.
Arrivée à Cadenet à 10 heures. RéLes reporters notent leurs impresception enthousiaste de la population.
sions. Quelques voyageurs sommeillent
Des calèches, des landaux, des tapisdans les cabines. D'autres, silencieux,
sières transportent les invités à la ville.
regardent fuir le rivage. Sextius MiDes gendarmes, à cheval, nous escorchel, notre président, très guilleret,
très enjoué, va et vient parmi les tent. C'est une entrée triomphale que
groupes. Sur les tambours, où tour- nous effectuons dans la vieille cité.
Le cortège se rend sur la place où,
nent bruyamment les aubes, Benjamin
superbe, dans le soleil, le Tambour
Constant guette le coucher du soleil.
La nuit tombe, très douce. Les rives d Arcole, criant et courant bat une
charge forcenée. L'œuvre du sculpteur
s'estompent. De noirs châteaux surAmy est vivante. Quand le voile qui
gissent, fantastiques. Mais le mistral
la recouvrait est tombé, un cri d'adsouffle plus fort. Nous sommes glacés.
miration a jailli de toutes les poitrines,
Heureusement Avignon est proche...
cependant que \&amp;Marseillaise éclatait.
Le Maire de Cadenet fait une paAvignon
triotique allocution. Puis Albert Tournier, au nom du Fèlibrige de Paris,
Avignon ! Avignon ! Enfin ! Dans la
nuit noire, nous débarquons. Un peu- prononce le vibrant discours qui suit :
ple invisible pousse des cris de joie. Le
DISCOURS DE M. ALBERT TOURNIER
capoulié Félix Gras, en des termes
très affectueux, souhaite la bienvenue
Mesdames, Messieurs,
aux Félibres de Paris. Dans l'ombre,
Au
cours
de nos dernières fêtes, en
on se cherche, on se hèle. Quel débaraoût 1891, nous célébrions au cap
quement ! Edouard Petit est pris, par
quelques-uns, pour Mounet-Sully et d'Antibes, en présence de l'escadre
de la Méditerranée, l'un des plus
Roux-Servine pour Albert Lambert.
urs, l'un des plus nobles héros de la
César Gourdoux, perdu dans la mêlée,
-évolution, le général Championnet,
bousculé, embarassé de sa valise, de
ses cartons, s'inquiète d'un logement celui-là même qui commandait les

g

�Lou Viro-Soulèu

volontaires de la vallée du Rhône, à
la fameuse 32e demi-brigade. Le sculpteur
Léopold Morice
avait ressuscité dans le bronze la figure si
française, à la fois si martiale et si
douce, du général et du lettré qui,
après la proclamation de la République Parthénopéenne, était allé respectueusement s'incliner devant le tombeau de Virgile, à la tête de s"on étatmajor.
Cette cérémonie d'Antibes avait
pris un caractère essentiellement militaire ; la garnison était sur pied ; flahutets et tambourins avaient cédé le
pas aux tambours et aux clairons. C'est
une fête du même ordre qui nous
réunit aujourd'hui sous la présidence
de jeunes, brillants et énergiques ministres républicains et, — en adressant nos remerciements à la municipalité et au comité d'organisation —
nous devons hautement nous féliciter
qu'elle serve de frontispice à notre
pèlerinage accoutumé au milieu de
nos compatriotres.
Grâce aux félibres de Provence, une
brillante
floraison
poétique
s'est
épanouie en terre française : la patrie a
le droit d'en être fière. Mais nous
tenons à le déclarer, car l'heure et le
lieu nous paraissent propices : le fèlibrige n'est pas simplement une école
littéraire, il ne s'est pas seulement donné la joyeuse mission de jeter sa note pittoresque dans le concert national, d'entretenir comme un feu sacré la vieille
gaieté galloise, en mettant en honneur les fêtes populaires et les banquets
fraternels ; il a pris également à tâche
d'exalter, surtout dans la petite patrie,
ce qui peut servir à la glorification de
la France.
C'est pour obéir à cette préoccupation que notre cher capoulié, Félix
Gras, retrace à cette heure avec la
vigueur de trait et la richesse de
couleur qui sont la double caractéristique de son talent, l'histoire du bataillon marseillais du 10 août. C'est dans
ces senliments que Frédéric Mistral
écrivait en l'honneur du tambour
d'Arcole les strophes impérissables
d'une envolée sublime, que vous allez
bientôt applaudir
Nul mieux que le poète idyllique de
Maillane n'a su peindre l'ardeur des
armées républicaines, le formidable
élan de tout un peuple vers l'idéal, le

41

choc des batailles, l'héroïsme du petit
tambour ver de terre sorti de Cadenet », la charge impétueuse, tandis
que domine dans la mêlée le roulement
sonore qui parle aux soldats, jeunes et
vieux, de liberté et d'honneur.
A partir d'Arcole, la gloire illumine
le front du jeune tambour ; on lui
décerne les baguettes d'honneur et la
croix des braves ; il est popularisé par
des images et des chansons. Toujours
battant sa caisse, il suit en glorieux
comparse l'épopée impériale jusqu'à la
la sinistre avalanche, et son tambour
— coquille de noix, dit le poète —
surnage dans l'engloutissement des
souverains. C'est au roulement de ses
baguettes, ne l'oublions pas, que la
coalition avait été culbutée, que la
déclaration des Droits de l'Homme
avait été impérieusement signifiée à
l'Europe, et que fut cimentée l'unité
indestructible de la Patrie.
André Estienne participa à tous ces
prodiges ; mais ce que nous devons
pardessustout admirer en lui, c'est son
désintéressement, celui de tous les
soldats obscurs qui apparaissent un
jour en pleine gloire avec une simplicité
vraiment antique sans espoir de grade
ni de récompense ; qui vont au devoir
avec la certitude de rester dans le
rang, tandis que chefs et camarades
les connaissent par leur nom et les
traitent familièrement en demi-dieux
et en héros.
Héros, il l'était, reconnu pour tel
dans les rangs de la grande armée, où
il roulait son tambour sans relâche ni
trêve ; héros, il l'est resté, lorsque,
perclus de rhumatismes, il s'installa
dans une humble boutique de la rue de
Grenelle et devint tambour-maître
dans la dixième légion de la garde
nationale.
Aussi à sa mort accourt à ses funérailles une affluence considérable de
citoyens, composée d'officiers supérieurs, d'officiers des compagnies, d'un
détachement de la garde nationale et
des tambours des légions de Paris.
Le maréchal Lobau rend hommage à
l'une des illustrations de notre vieille
loire militaire. Le chef de bataillon
évrier dans un langage vibrant d'émotion, exalte son courage et sa vertu,
son héroïsme et sa probité, et après
avoir rappelé son départ comme volontaire de 92, sa traversée du Danube

f

�Lou Viro-Soulèu

à la nage, Arcole, les baguettes et la
croix qui faisaient toute sa gloire, tout
son bonheur, tout son patrimoine, il
affirme ces sentiments : « En honorant
André Estienne, nous honorons l'armée
tout entière ; que l'armée reconnaisse
donc dans l'hommage que nous rendons à l'un de ses vieux soldats, les
sentiments de fraternité qui nous unissentàelle... Adieu, Estienne, s'éenaitil dans une prosopopée finale! adieu,
intrépide tambour d'Arcole! Sur cette
terre le fronton du Panthéon t'immortalisera et dans l'autre monde, s'il est
un Elysée pour les braves, tu es bien
sûr d'y prendre place ! »
Certes, sa place est marquée dans ce
paradis guerrier auprès de tous les
vaillants qui ont défendu avec intrépidité leur patrie, auprès du dauphinois
Bayard, du poète soldat Antoine
Arène, qui fut le Tyrtée satirique de
la défense provençale contre CharlesQuint, auprès de Hoche, de Marceau,
de Kellermann, de Kleber; il pourra
fraternellement y serrer la main du
jeune Viala, frappé à mort sur les
bords de la Durance, tout près de
Cadenet, en obéissant aux décrets de la
Convention Nationale, et qui, avant
d'expirer, portant la main à son cœur,
s'écriait, en bon félibre avant la lettre :
M'an pas manqua ; aco m'es egau,
more pèr la liberta ! »
Au pied de ce monument qui fait
le plus grand honneur au talent et à la
foi républicaine du sculpteur Amy —
qui a su rendre avec une rare intensité
d'expression dans la représentation de
son personnage battant la charge,
chantant la Marseillaise, le maximun
d'action et d'emportement héroïque —
il est difficile d'oublier l'enthousiasme
qui, à cette glorieuse époque, débordait de tous les cœurs et éclatait sur
toutes les lèvres. La France apparut
alors comme la terre de l'émancipation,
comme la grande libératrice, luttant
pour les idées de justice et de fraternité, et dès lors comment s'étonner si
tous jurèrent de vivre libres ou de
mourir,
Depuis cette époque, les Vauclusiens
ont donné des preuves nombreuses et
répétées de leur attachement inébranlable à la Patrie française ; pour ne
parler que de l'année terrible, on n'a
pas oublié la vaillance des compagnies
vauclusiennes qui luttèrent clans la

Côte-d'Or. Ces jeunes comtadins furent
dignes de leurs compagnons d'armes
des autres provinces françaises, car
toutes les petites patries se ressemblent
dès qu'il s'agit de défendre la grande.
Ils surent accomplir leur devoir au
milieu des amertumes de la défaite.
Si l'heure du péril venait encore à
sonner, la France verrait accourir de
tous les points de l'horizon d'intrépides
défenseurs, qui marcheront au combat
comme si le tambour d'Arcole, descendu de ce socle de marbre, battait à
nouveau la charge contre les ennemis
de la Patrie.
La foule fait une longue ovation au
fougueux orateur, dont la parole chaude a su l'émouvoir et la faire vibrer.
Après lui, le général Quenot prend
la parole au nom de l'armée. Et le
ministre de l'Instruction publique, M.
Leygues, loue, dans une superbe improvisation, les vertus civiques du
Tambour d'Arcole. Jules Bonnet dit
ensuite les belles strophes que Frédéric
Mistral a écrites sur le héros de Cadenet.
De là, on se dirige devant la petite
maison blanche, où naquit l'auteur du
Désert et de Lalla-Rouck, Félicien
David. M. Auzende y a pris la parole
au nom des cigaliers. Voici son discours :
DISCOURS DE M. AUZENDE

Préoccupée par de graves questions
politiques sociales, la France a dû, pendant de longues années, négliger un
peu les arts et la musique ; après cette
période de violentes émotions patriotiques, elle a produit une riche moisson
de grands compositeurs, ; elle possède
aujourd'hui une école musicale de la
plus haute valeur, formée de talents
nombreux et divers, telle enfin qu'il
ne semble pas qu'aucune école rivale
puisse lui être comparée en ce moment.
Il suffit de citer les noms de Gounod,
Ambroise Thomas, Bizet, Saint-Saëns,
Massenet, Paladilhe, Delibes, Guiraud
et d'autres encore qui suivront les
traces de leurs aînés.
Mais comme je viens de le dire, il
n'en a pas toujours été ainsi ; la scène
française a toujours appartenu à des
j musiciens étrangers et, tandis que l'Allemagne protestante créait la grande
'

�Lou Viro-Soulèu

instrumentale, tandis que l'Italie dilettante créait l'Opéra par l'alliance de
la représentation
poétique
avec
l'expression lyrique, nous autres, esprits émancipés, nous demeurions simples spectateurs de cette double éclosion esthétique.
Enfin, notre tour est venu et l'on
peut dire que Félicien David a été un
des premiers boutons qui aient fleuri sur
le rosier de l'art musical Français.
L'apparition de son ode-symphonie,
le Désert, a été un véritable événement dont les contemporains se souviennent avec enthousiasme ; Berlioz
lui-même en a ressenti la forte impression, et cette œuvre très primesautière,
qui a su conserver son rang parmi
nous, obtient encore dans nos concerts
un succès franc et très légitime.
Quelles sont donc les qualités maîtresses, quelles sont donc les séductions nouvelles qu'elle apportait avec
elle, qui lui ont valu sa vogue et sa
popularité ?
Nous nous trouvons ici, messieurs,
au lieu même où est né Félicien David.
Cadenet a eu le grand honneur de lui
donner le jour ; c'est à la vue de ces
sites pittorresques et capricieux, devant
ces horizons étonnants et pleins de
surprises, à la clarté vivifiante et inspiratrice de cette lumière éclatante,
qu'il a ressenti ses premières impressions d'enfant; c'est dans cette contrée
merveilleuse qui nous entoure et que
nous admirons, que son jeune cerveau
s'est ouvert à la contemplation de la
nature, qu'il a puisé à la source poétique, qu'il s'est développé. Ln semblable spectacle, si captivant et si grandiose, laisse, vous le savez, des empreintes indestructibles dans les esprits,
même les moins délicats de nos fils du
Midi ; l'influence d'un pareil milieu sur
une nature sensible et ardente, sur
l'âme d'un artiste tel que Félicien
David, devait être plus profonde et
plus durable encore.
A ces premières émotions méridionales, vinrent s'ajouter ensuite les
sensations analogues mais plus intenses et plus énervantes des pays d'Orient et, de cet ensemble d'images
accumulées, d'impressions et de souvenirs de toute nature, naquit enfin sa
première œuvre vraiment personnelle
et originale, le Désert, où nous trouvons un splendide reflet du Midi, un

43

sentiment extraordinaire de la lumière
et du coloris, l'intensité des images
et une sorte d'évocation magique des
civilisations exotiques.
Les principaux morceaux de cette
œuvre entrent, chacun à sa manière,
dans ces divers ordres d'idées : «la
Marche de la caravane», tranquille et
un peu somnolente, « le Lever du
soleil », curieux effet de sonorité lumineuse et
d'intensité grandissante,
«le Chant du muezzin &gt;\ arabesque
très colorée et d'une absolue exactitude de contour, « l'Hymne à la nuit »,
qui peint si admirablement ce sentiment de fraîcheur que l'on éprouve par
une belle nuit d'été après les ardeurs
accablantes du jour.
Il est donc permis d'attribuer le
grand succès du Désert a cette première apparition, dans une œuvre musicale, des éléments radieux que notre
cher Midi répand autour de nous avec
une si généreuse profusion ; la gloire
de Félicien David consiste à en avoir
senti l'importance artistique, à en avoir
fixé le charme dans une œuvre achevée
qui peut les faire goûter et apprécier
de tous.
Lalla Rouck, une autre des œuvres
capitales du maître vient d'être récemment reprise à l'Opéra-Comique. Nous
y retrouvons encore l'Orient, mais un
Orient tout différent de celui du Désert;
tandis que celui-ci est un peu aride et
fruste, celui de Lalla Rond; est harmonieux et chatoyant, il évoque les
rêveries mélancoliques et langoureuses,
il fait scintiller à nos yeux des imagés
suaves ou brillantes. D'un caractère
deux, mais de riches couleurs, cet opéra
exhale à son tour un parfum de haute
poésie, on y respire l'arôme des bois
de roses, on y aperçoit vaguement
les raffinements voluptueux d'une civilisation avancée.
A ces divers titres, nous devons
considérer Félicien David comme un
des principaux initiateurs de l'école
française moderne, comme ayant eu
une influence profonde sur le grand
mouvement musical qui vient de se
produire chez nous. Ce qui distingue
ce mouvement de ceux qui l'ont précédé, ce qui constitue sa valeur particulière, la caractéristique des tendances
qui ont dirigé sa marche et son développement, c'est l'introduction définitive dans la langue musicale d'un

�Loti

Viro-Soulèu

élément nouveau et précieux : le coloris.
Sans m'attarder ici à développer cet
aperçu important, je dois dire que la
musique possède désormais des richesses, des ressources inestimables : la
variété infinie des tons, aujourd'hui
acquise, celle des timbres et des
rythmes, celle de l'instrumentation,
sont au point de vue de la lumière, du
pittoresque et de la couleur, autant de
conquêtes chèrement achetées auxquelles nous avons contribué pour une
large part. La puissante impulsion
suscitée par ces recherches, l'ardente
poursuite de ces grands résultats ont
fait surgir au faîte de notre école musicale deux maîtres de la plus admirable envolée : Berlioz qui a poussé la
symphonie instrumentale aussi loin
qu'il était possible de le faire ;
Reyer, un autre fils du Midi, dont
Sigurd représente certainement la plus
haute conception de l'opéra qui se soit
produite jusqu'ici. Dans ce long travail
d'incubation, ainsi que j'espère l'avoir
fait ressortir, l'action de Félicien David
est évidente et ne saurait être contestée.
A côté de ses préoccupations musicales qui furent à coup sûr prépondérantes, d'autres préoccupations d'un
ordre tout différent prirent à un moment donné place dans son esprit ;
il fut affilié à la secte des saint-simoniens. Cet essai de religion nouvelle
est vraiment un phénomène bizarre qui
montre bien que ce n'est pas seulement
d'aujourdui que se trouve posée la
terrible question sociale qui nous agite
en ce moment. Si quelques esprits
généreux et confiants ont put se méprendre sur la véritable valeur de
cette doctrine illusoire et éphémère,
sur l'efficacité de cette solution stérile,
nous devons, sans les blâmer, considérer leurs aspirations vers un idéal
social meilleur et bienfaisant comme
une preuve de leur bonté naturelle, de
l'élévation de leur intelligence.
Je pense cependant que c'est sous
l'influence de ces théories plus ou
moins scientifiques et humanitaires que
Félicien David a écrit sa nouvelle odesymphonie Christophe Colotnb. On y
trouve une brillante célébration du nouveau monde et une sorte d'apothéose
au célèbre navigateur qui fut indiscutablement un des plus ardents bienfaiteurs de l'humanité ; ce sont là deux
notions qui se rattachent à de hautes

idées de perfectionnement social et de
progrès humain et vous voyez qu'ici
encore Félicien David nous apparaît
comme un homme d'avant-garde,
comme un précurseur hardi.
FI ne me reste plus, messieurs, qu'un
mot à dire. Appelé à prendre la parole
dans cette solennité, au nom de mes
chers amis les cigaliers et les félibres
de Paris, je suis doublement fier et
honoré de pouvoir rendre hommage ici
même à ce noble fils de Cadenet qui,
l'un des premiers dans la capitale, est
venu s'asseoir parmi nous au banquet
de la Cigale.
Vous le voyez, messieurs, Félicien
David fut un musicien justement illustre, il fut aussi un esprit éclairé, progressiste, préoccupé de la chose du
jour et de celle du lendemain.
Autrefois, on brûlait les novateurs,
aujourd'hui on leur élève des statues;
ce nom jadis déconsidéré constitue
désormais le plus beau titre de
gloire que nous puissions décerner à
un homme et à un artiste. Honorons
donc Félicien David et sa mémoire,
célébrons le musicien inspiré qui sut
chanter le Midi, le soleil, l'Orient et
sa poésie pénétrante, saluons aussi
l'homme supérieur dont les regards
furent constamment fixés du côté de
l'Avenir. .
On se rend ensuite sous les ombrages de l'école communale. Un excellent
déjeuner nous y était servi. A peine en
étions-nous aux hors - d'œuvre , que
Mistral survenait. A sa vue, l'assistance entière s'est levée. De frénétiques
applaudissements ont salué le chantre
de Mireille. Le ministre l'a fait asseoir,
à table, en face de lui.
Au dessert, MM. Gaston Carie,
préfet de Vaucluse. le maire et le curé
de Cadenet, ont pris la parole. Puis
M. Leygues s'est levé. En poète, plutôt qu'en ministre, il a salué Mistral.
Celui-ci a répondu superbement, en la
belle et sonore langue de Provence, et
les convives ont, dans les mêmes bravos, acclamé le Ministre et le Félibre
A trois heures, le train officiel repartait pour Orange.
Orange
Dans l'avenue de la gare, une foule
bruyante attend les ministres et les
' félibres.

�Lou Viro-Soulèu

Après le vin d'honneur, offert par la
municipalité, une lutte homérique s'enage entre E. Plantier, trésorier du
elibrige, chargé de distribuer les
entrées pour le théâtre, et les postulants
à ces billets de faveur. Dans une salle
voisine, les journalistes harçèlent, pour
la même cause, le pauvre chancelier
Mariéton.
Les rares hôtels sont envahis. On
se sert soi-même, à la cuisine. On
mange sur un rebord de table, sur les
genoux, debout, comme on peut. A
huit heures, nous pénétrons dans le
théâtre, L'impression que produit cet
admirable monument est saisissante.
Mais le mistral'souffle violemment.
Une crainte nous vient de ne pas
entendre.
Les ministres sont reçus au son de
la Marseillaise. Mistral est longuement acclamé, à son tour. M. Leygues
le fait asseoir à son côté.
Et le spectacle commence.
Mlle Bréval, de l'Opéra, chante
VHymne à Pallas-Athénée, dont la
musique est de Saint-Saëns et le
poème, que nous donnons ci-après, de
notre ami J.-L. Croze :

f

Les dieux sont morts, leur culte aboli; c'est à peine
Si leur grand nom par une lèvre humaine
Est encor murmuré.
La nuit qui sur eux pèse a déjà trop duré
Pournousdonner l'espoird'une aurore prochaine.
Pourtant plus doucement les étodes ont lui
Parmi l'ombre plus claire...
Qu'elle voix t'a troublé, silence séculaire,
Et qu'elle blanche forme apparaît aujourd'hui ?
Grandie à l'ombre qui se lève
Elle semble, dans sa beauté
La vivante splendeur d'un rêve
Que le jour rayonnant achève
Et transforme en réalité.
C'est Pallas-Athèné, la déesse, la reine ;
Vierge au casque d'argent, la sagesse sereine,
Qui protégeait fa Grèce en ces jours radieux.
Apprenant que chez nous son culte allait renaître,
uittant le Parthénon, elle a voulu connaître,
e temple où s'éveillait l'âme des anciens dieux !

E

La Provence est sœur de la Grèce,
Le même flot de sa caresse,
Enchante leurs bords doucement :
Le même azur au firmament
Donne à leur ciel la même ivresse.
Nos vierges ont charme pareil
Aux vierges des Panathénées :
Elles marchent dans le soleil,
De même grâce environnées.
Fille de Jupiter, Pallas !
Répands tes faveurs à mains pleines !
Comme aux jours de l'antique Hellas,
Les Piovençaux, nouveaux Héllènes,
De ton nom font sonner les plaines !

45

O déesse aux beaux yeux, ô Pallas-Athèné !
Un nouveau sancUiaire en ton honneur est né:
Le temple est là debout : que ta gloire y pénètre.
Laisse le Parthénon, et viens chez nous connaître
La splendeur des jours radieux,
Et viens y réveiller l'âme des anciens dieux !
O Pallas-Athèné!
O Pallas !

L'Ilote, où Silvain s'est montré supérieur, intéresse vivement la foule.
On applaudit les acteurs, et on réclame
l'auteur. Silvain entraîne sur le théâtre
Paul Arène, qui est l'objet d'une longue ovation.
Puis Œdipe-Roi est religieusement
écouté. La tragédie du vieux Sophocle,
déroulant ses épisodes sanglants dans
ce décor merveilleux, impressionne
profondément les assistants, qui, malgré le vent très froid, restent jusqu'à
la fin du spectacle.
Avignon
La journée du dimanche ici, est plus
officielle que félibréenne. Il y a un
banquet populaire, à midi, où assistent
les ministres. Inauguration des bustes
dePamardet de Requiem. Nous rencontrons peu de félibres. Beaucoup
d'entre eux sont restés à Orange. D'autres visitent les environs...
Retour à Orange
Banquet offert par la municipalité
aux ministres et aux cigaliers.
M. Leygues nomme officiers de l'Instruction publique MM. Amy, Albert
Tourmer et Paul Mounet, et officiers
d'Académie, MM. Gourdoux, Plantier
et Croze.
Le vent est moins fort que la veille.
Antigone obtient le même succès
qu''Œdipe-Roi. Ce soir, on a eu l'heureuse idée d'éteindre les lumières. Sauf
la scène, tout le cirque est plongé
dans l'ombre. C'est sous la « pâle
clarté qui tombe des étoiles » que Aille
Bartet, la pathétique Antigone, déplore ses infortunes en de rigides
alexandrins. Ce soir, les min'stres s'en
vont.
Santo Éstelo
A dix heures, inauguration du monument de Roumanille, dans le jardin
Saint-Martial, Félix Gras, au nom du
Fèlibrige, remet le monument à la
ville d'Avignon. Mistral prononce un
discours ému.
Ensuite le Président des Félibres de
Paris, M. Sextius Michel, prend la
parole en ces termes :

�Lou Viro-Soulèu
DISCOURS

DE

M. SEXTIS-MICHEL

Mesdames, Messieurs,
Après l'admirable panégyrique que
vient de prononcer l'illustre auteur de
Mireille, je m'abstiendrais volontiers
de prendre la parole, si je n'avais,
comme présidentdes Félibres parisiens,
un devoir impérieux à remplir.
Les Félibres de Paris avaient pour
Roumanille, comme pour Aubanel, un
culte particulier. Ils l'appelaient l'ami,
le père. Pourrais-je ne pas venir, en
leur nom, apporter un tribut d'hommages, si modeste qu'il soit, devant ce
pieux monument élevé à la mémoire
de celui qui fut pour ses amis, le «bon
Rouma », et qui sera le grand Roumanille pour la postérité ?
Oui, nous l'aimions, et lui-même
n'avait garde d'oublier ses amis de
Paris. Il correspondait avec plusieurs
d'entre nous. Aussi, suffisait-il d'une
de ses lettres, même d'un simple télégramme, pour que, dans le cours d'une
de nos séances, au café Voltaire, son
image soudain semblât nous apparaître
dans un épanouissement de bonne
humeur et de saine gaieté.
Oh! les chères et charmantes lettres,
toujours pleines de finesse et de gentillesse méridionale! Avec quelle chaleur
d'âme nous leslisions, encore tout imprégnées d'air natal et vibrantes du
chant des cigales !
La dernière que nous reçûmes m'était adressée ; elle était datée du 20
janvier 1891.
« Moun bèu felibre, m'écrivait-il,
despièi l'estiéu passa que vous mandère tant couralamen à Tarbe quàuqui
ligno amistousamen felibrenco, nous
sian rèn di. Un tros de papié cartoun
emé moun noum empremi dessus,
acò's pas proun. Vole, iéu, dève apoundre quàuqui paraulo, pichot bouquet
de bono annado que reçauprés tout
bonamen, roume vous lou mande, de
ma chambreto, ounte, counvalescènt
urous, siéu embarra, maudissènt l'ivèr
malin e verinous que nous desolo e
nous aclapo. Es lou cas de canta :
Lèu ! lèu ! lèu !
Fai-te vèire, bèu soulèu !

en esperant d'ana béure, i pèd dóu
palais, aquelo tisano tant sano facho
emé de rai de soulèu e d'aire pur bèn
meiouro pèr la santa que li drogo

pudènto d'Esculape, aquéu diéu imbécile...»
Quelques lignes encore sur le même
ton, puis, brusquement comme attendri ou comme un voyant, il finissait
par-ces mots : « Embrassen-nous ! »
C'est ainsi que nous apprîmes sa
maladie, et, le 22 mai suivant, nous
apprenions, hélas! que le «bon Rouma » n'était plus.
Rapellerai-je le cri de douleur qui
s'échappa de toutes les poitrines, à
cette nouvelle ? A Paris les regrets
furent les mêmes qu'en Avignon où
l'antique nef de Saint Agricol entendit,
au milieu des sanglots, l'oraison funèbre du P. Xavier de Fourvières, prononcé en cette même langue que le
grand félibre avait relevée, et comme
tirée de l'ombre et de la servitude.
Maintenant, ôcheret immortel félibre,
tandis que tu dors, là-bas, dans ton
petit village fleuri, parmi les pommiers
que tu as chantés, voilà enfin que ton
image se dresse, en sa sereine bonhomie, dans cette noble cité, ville sainte
du Fèlibrige. où tu vécus toute ta vie
d'homme et de poète, au milieu de
cette population généreuse et enthousiaste, fidèle aux leçons du passé, aimant sa province et ses usages, et son
Rhône tumultueux, et son grand palais,
voisins des étoiles, aimant la France
par dessus tout.
Ces sentiment étaient les tiens, ô
poète, et voilà aussi que toutes les
Muses, celles des monts et des fleuves,
celles des rivières et de la mer, toutes
les Muses méridionales chantent des
hymes en ton honneur, faisant revivre
ton passé laborieux dans ta gloire présente, et mêlant encore une fois dans
la sonorité des rimes et l'encens des
hommages, les deux noms toujours
chers de Joseph Roumanille et de
Rose-Anaïs.
O penseur au rire toujours jeune,
regarde-nous du haut de ce monument ;
souris-nous, si quelque chose des
ancêtres vit encore à travers le marbre
ou le bronze ; souris àceuxqui, n'ayant
point suspendu leurs lyres aux saules
de la rive, dans le pays d'exil, n'en ont
pas moins les yeux sans cesse tournés
ver la petite patrie, ne prononçant
son nom et celui des ses poètes qu'avec
le respect des amitiés fidèlement
gardées.
Ce que nous aimons en toi, ô maître,

�47

Lou Viro-Soulèu

tu le sais, ce n'est pas seulement l'au- I salue, ô Roumanillle, ô toi l'apôtre
teur ingénieux et fécond des Nouvelles ô toi le père !
et Cascareleto, semées à profusion
Puis, de sa voix éclatante, Clovis
dans ton Armana prouvençau, pesque
Hugues, échevelé et vibrant, clame
vieux d'un demi-siècle, et des Noëls,
cette ocle admirable où passe un grand
si pleins de docte et de belle humeur,
souffle lyrique :
et de ces Contes « comédie aux cent
actes divers», où ta Muse «vêtue en
POÉSIE DE M. CLOVIS HUGUES
fille d'Avignon, au regard libre, au
Ode à la Provence
franc parler, laisse, de sa main largeEs pèr tu que cante. Prouvènço!
ment ouverte, s'échapper les souvenirs
Quand revese toun soulèu d'or,
du temps ou l'on riait ; » —
Tout ço que fuguè ma jouvènço
Me belugueio dins lou cor.
Ce n est pas seulement l'infatigable
Courre ti bos e ti mountagno ;
promoteur de notre renaissance proM'acate darié li baragno,
vençale, qui, relevant l'idéal populaire,
Couine quand ère pichounet ;
dans le siècle de la centralisation et
Dins lou blanc trelus de l'aubeto,
Arrape
ensèn sus li floureto
de la prose, a suscité, selon l'expresLa rimo e lou parpaiounet.
sion d un de tes panégyristes, des héDintre ti roco ensouleiado,
ritiers à ces trouvères du Moyen
Dins lou cèu que bluiejo e ris,
Age, mélodieux enchanteurs d'une
S'aubouro la roco di fado,
société disparue ; —
Aquelo que fuguè moun nis,
Ce que nous aimons en toi, ce que
Mi rèire coucha sus l'auturo,
Dins la bèuta de la naturo,
nous aimons surtout, c'est l'homme qui,
N'an que lou clapas pèr toumbèu ;
sorti du peuple, a écrit pour le peuple
L'amo di nostre, quand s'envolo,
et a été compris du savant citadin comVoulastrejo subre li colo
Emé li nivo e lis aucèu.
me du pâtre de la Camargue ; c'est le
poète doux aux humbles, bon aux
Prouvènço, o maire de ma maire !
Es tu qu'en boufant sus ma car
petits, laissant tomber dans le gerbier
Me batejères pantaiaire
odorant des « Margarideto » ces trois
Emé l'aigo dóu Rose clar !
beaux vers, ces trois fleurs de mansuéEs tu que proche moun auriho,
tude et de compassion :
Vounvounaves coume une abiho,
Leissas d'espigo à la garbeto,
Quàuqui gran à la fournigueto :
Dieu benesira la meissoun.

Et Dieu, en effet, a béni la moisson.
Et cette moisson, tu l'as vue s'élever
chaque jour grandissante dans des
champs d'idéal et de paix ; tu as vu la
grenade s'entr'ouvrir sur l'arbre fraternel, et mûrir les raisins de Crau,
et une étoile s'arrêter sur les Alpilles
où est venu chanter le cygne qu'on
attendait.
Aro, moun Diéu, pode mouri,
Aro, o bonur, qu'ai vist flouri
L'aubre que plantère en Prouvènço.

Cet arbre que tu as planté, ô Roumanille, non seulement il a fleuri en
Provence, mais il a étendu si loin ses
vigoureuses racines que, jusque sur
les rives de la Seine, ont poussé, fiers
aujourd'hui de leurs frondaisons luxuriantes, deux de ses rejetons les plus
puissants, « La Cigale » et le « Fèlibrige
de Paris, » et c'est au nom de ces deux
associations, unies dans la sérénité de
l'Art, qui vient de triompher dans
Orange, c'est au nom de ces deux
associtaions fraternelles, que je te

Quand de Menerbo à Veleroun.
Jamai desafouga de courre
M'enfusave i draiòu di mourre
En piéutant coume un passeroun.
Ses'aubouran lèu, se nosto amo,
Abrasado dóu fiò de Diéu,
Seguis coume un aucèu de flamo
Li drapéu qu'estrasson li niéu,
Se cridan : bataio ! bataio !
Se la Santo espaso cascaio
Dins lou fourrèu, sou nosti mau,
Es pèr-ço-que sus ti det rouge
Avèn begu lou sang ferouge
Dt Sarrasin e di RoumanI
Se parlan ta lengo adourado
Pertout, de liuen coume de près,
Emé nôsti l'abro daurado
De la cansouneto dóu brès,
Es pèr-ço-que li pàuri vièio
Nous disien ta genlo Mirèio,
Amourouso de Vincenet,
Dint re lou tèms que sus sis anco
La âelouso de sedo blanco
Sedcbanavo plan-planetI
Se nostò cansoun triounfalo,
Ounte la joio s'espandis,
Lando coume un vòu de cigalo
Dins lou cèu negre de Pans,
Es pèr-ço-que siés jamai lasso
De faire espeli nosto raço
Dins lou poutoun d'or dou soulèu,
E que nous as dins lei parpello
Vuja la glóri dis estello
Coume Poli dins lou calèu !

j

�Lou Viro-Soulèu

48

Zóu ! li poung fa per la batèsto,
Li cambo au pitre di chivau.
Sarian belèu li troublo-fèsto,
Li cercaire de lausié faus
S'avian pas vist sus ti mountagno
Lis óulivié, li blad d'eigagno,
Proufetisa la grando pas
Emé si blanco clarinello
Tremoulant coume de dentello
Darrié l'espalo di roucas.
Oublidarian bessai la terro,
S'èro pas, dins ï'èr siave e dous,
Enca risouleto coume èro
Au jour de sa proumièro flous;
Mai lou mèu de la grando souco
Es sèmpre encaro sus ta bouco
Dins li trelus et dins lou vènt;
L'aubo en se levant te poutouno,
E la bèuta de ti chatouno
Abraso lou cor di jouvènt!
Ges d'esclùssi pèr ta memòri !
Quau t'aclapara dins lou trau,
Aro que t'aBéures de glòri
Au dive sourgènt dc Mistrau ;
Aro que Fèlis Gras te canto,
Aro que Roumaniho encanto
L'amo de ti fiéu negrinèu
E qu'au dardai di souleiado,
A pleno labro l'as manjado,
La Mióugrano d'Aubanèu?
Soun de maufatan et d'arlèri,
Aqueli que, léu desmama,
Sabon plus dins ti cementèri
Jougne li man et lagrema;
Aquéli que t'an mespresado,
Que volon plus segui ti piado,
Pèr lou camjn di parpaioun,
E que, renegous de si paire,
An crento de parla, pecaire
La lengo de ti pastrihouu.
Prouvènço, o terro benesido !
Nàutri t'aman sèmpre que mai,
Coume la blanco margando
Amo lou poulit mes de mai !
T'aman d'uno amo libro e fièro,
A sagata sout ta bandièro
Lou que te sarié pas fidèu,
Pèr-ço-que la Franço sacrado
T'a dins sa courouno estelado
Coume lou Ventour e lou cèu !
E t'amaren ansin, Prouvènço,
Enaura pèr crida toun noum,
Li dous pèd dins ta draio, sènso,
Plega dóu cor o di geinoun,
Tant que lou vènt, la mar qu'afioco
Cantarà à través di roco
Li glòri dis orne e di diéu,
Tant que veiren, joio nouvialo
Flouri dins íi man clestialo
La grando roso dóu soulèu !

On se rend sur la place Saint-Didier,
où se dresse le monument du viril
poète Aubanel. Discours de Louis
Astiuc. Discours français de Paul
Mariéton, lu par Jules Bonnet. Maurice
Faure improvise un discours où, dans
la sonore langue du terroir, il fait
l'éloge du chantre immortel des Fiho
d'Avignoun,

Ensuite, assemblée solennelle du
Consistoire, à laquelle n'assistent que
les seuls majoraux. Il paraît qu'elle a
été des plus accidentées. On y a pris
des décisions qui ont jeté l'émoi parmi
les félibres. Mais de cela nous reparlerons plus tard.
Le banquet de la Santo Estelo a
réuni un grand nombre de convives,
Il a eu heu dans l'ancienne salle du
Palais des Templiers. Le repas a été
excellent, mais un peu cher.
Le capouliè du Fèlibrige y a lu un
discours très applaudi. Mistral a prouoncé quelques paroles et a chanté la
Coupe. Jules Claretie a fait une improvisation charmante. Gaston Carie,
préfet de Vaucluse, s'est déclaré félibre. Benjamin Constant et Paul Arène
ont porté des toasts à la Provence.
Mais, peu à peu, l'assemblée est devenue bruyante. Vainement Huot a voulu
chanter : son couplet s'est perdu dans
le bruit des conversations particulières.
M. Constant, professèur à la Faculté
d'Aix, a prononcé un remarquable
discours, qui, malheureusement, n'a
guère été écouté. Marius Bourelly n'a
pu être entendu que de ses voisins de
table. En vain Mistral s'est levé, en
vain a-t-il protesté contre l'indécence
de ce tapage. Le bruit est allé grandissant.
Nous avons assisté à un spectacle
qui eût été fort divertissant en d'autres
lieux. La Coupe conférant le droit de
parole (c'est la coutume en SainteEstelle), il nous a été donné de voir
cette chose étonnante : la chasse à
la Coupe. Tous voulant parler, tous
voulaient la coupe. Nombre de félibres
sont sortis écœurés. Jean Carrère debout, sur une chaise, a clamé ses vœux
fédéralistes. On l'a porté dans la salle,
triomphalement, à bout de bras. Puis,
à son tour, Arnavieille légèrement
amer a, développé tout un admirable
programme. Et d'autres ont pu parler
et parler encore

Bon - Pas
■ A Bon-Pas, la fête improvisée à été
splendide. La population accourue a
fait aux félibres un cordial accueil.
La plaque commémorative (œuvre
du sculpteur Amy) a été placée solennellement. MM. Sextius-Michel, A.
Jouveau, Maurice Faure et Lentilhac
ont prononcé des discours. MM. Roux-

�49

Serviiie, Jules Bonnet, Bastide de
Clauzel et autres ont dit des vers.
Le régisseur du châleau de Bon-Pas,
M. Arnaud, nous a offert, chez lui,
une princière hospitalité. Nous y avons
bu du vin exquis, puis de la terrasse
du vieux parc, nous avons assisté à
un merveilleux coucher de soleil qui a
plongé dans l'admiration BenjaminConstant et Aimé Perret.
Le soir, à Avignon, quelques-uns
ont assisté à la représentation des
Varai de l'Amour drame provençal
du sympathique Jules Cassmi.
Fontaine de Vaucluse
Cette dernière journée a peut-être
été la plus cordiale. A 8 heures du
matin les félibres ont quitté Avignon.
A 9 heures, ils arrivaient à L'Isle-surSorgues, où la municipalité les recevait avec beaucoup de courtoisie. Le
trajet de L'Isle à Vaucluse a été fait
en voiture. Ça été une promenade
charmante dans un site d'une fraîcheur
délicieuse.
A Vaucluse nous avons inauguré
le monument de Laure (œuvre de Mme
Clovis Hugues). Clovis Hugues a fait
une étincellante improvisation ; il a
dit entre autres spirituelles choses, que
la Fontaine de Vaucluse était le bénétier de la Provence, et nous avons été
baptisés par lui au nom de Mistral, de
Roumanille et d'Aubanel.
Le déjeuner, qui a été servi sur les
bords de la Sorgues, eut été absolument charmant sans la déplorable précipitation que les convives ont mise
à quitter la table. Le grand défaut
de tout ce voyage aura été d'avoir
voulu faire trop de choses dans la
même journée.
Cavaillon
A deux heures, nous arrivons à Cavaillon. La ville est en fête. Les rues
sont pavoisées. Une population enthousiaste nous attend. Les félibres et
les cigaliers sont reçus par la municipalité, en tête de laquelle le Maire, M.
Pélegrin. Ici, enfin, la fête à laquelle
nous prenons part — et de tout cœur
— est bien donnée en l'honneur du
Fèlibrige. Ce n'est pas comme journalistes, ni comme fonctionnairesque nous
sommes fêtés. C'est comme poètes.
Et, vraiment, c'est le pays de cocagne,
pour des poètes. On les couvre de
fleurs ; de délicieuses jeunes filles les

encouragent de leurs sourires. Aussi'
tout rajeuni, par cette réception, Sextius-Michel, très ému, a remercié au
nom de ■ tous l'excellente population
cavaillonnaise.
Après un vin d'honneur à la mairie,
on a procédé à l'inauguration du buste
de Castil-Blaze. Le jeune sculpteur
Viau qui en est l'auteur a fait là une
œuvre magistrale. Tous sont unanimes
à en reconnaître l'heureuse .inspiration
et l'exécution parfaite.
Après un discours fort applaudi de
M. Pélegrin, maire de Cavaillon. M.
Niel, au nom des Félibres et des Cigaliers a prononcé le remarquable discours qui suit :
DISCOURS DE M. GEORGES NIEL

Les Cigaliers et les Félibres de
Paris avaient bien compris qu'en
dotant l'antique cité de Cavaillon d'un
monument élevé à la mémoire de l'un
de ses plus illustres enfants, ils réalisaient un vœu depuis longtemp caressé
par elle. Quel empressement en effet
de la part de toute la population d'une
région, à venir honorer la mémoire
d'un compatriote ! Et quelle joie de
revoir ses traits !
Oui, le voilà enfin ce cher CastilBlaze, le voilà avec sa belle et franche
physionomie ; son front découvert et
sous lequel palpitent les idées ; ses
yeux si vifs et empreints en même
temps d'une expression d'inoubliable
bonté ; avec ce chapeau resté légendaire et qu'il portait, à la mousquetaire,
si fièrement, comme un drapeau.
Honneur au vaillant artiste —■ il esi
aussi des vôtres — qui a rendu avec
tant d'âme et de vérité la physionomie
de celui qui sut donner par son talent,
que dis-je, son génie ! tant d'éclat à sa
ville natale, et qui personnifia d'une
façon si complète toute les vertus,
toutes les qualités de la race provençale.
Et laissez-moi vous le dire, car c'est
à votre honneur, il me semble que tout
en étant très fier des travaux, des
œuvres de Castil-Blaze, ce que vous
aimez le plus en lui, c'est le grand
cœur qui dominait ses actions, c'est
l'attachement à son pays vers lequel
le ramenait sans cesse ses aspirations
et ses pensées. Il parlait la langue que
vous parlez ; aucun de ses secrets ne
lui était inconnu. Vos désirs, vos joies,
vos amours, il savait les rendre, et

�So

Lou Viro-Soulèu

c'est ce qui constitue la supériorité
des poètes, des orateurs, ce qui fait la
durée de leur popularité.
Aussi, savez-vous par cœur toutes
ses poésies provençales auxquelles il
attachait tant de prix. C'est notre
grand Mistral, qui, il y a quelques
années, déclamant avec sa maestria,
des vers que l'on applaudissait, ajoutait : ils ne sont pas de moi, ils sont
de Castil-Blaze. Tous les jours dès que
quelques-uns d'entre vous sont réunis,
ils redisent ses bon mots, ils racontent
ses mille boutades, si charmantes,
toujours marquées au coin de la belle
humeur et de la bonhomie.
Ah ! la bonhorme, Castil-Blaze en
eut vraiment le génie. Certes, il y a de
bons hommes partout, mais cette bonhomie qui est pétrie de simplicité, de
franchise, de bonté communicative,
elle est triomphante ici ; c'est elle qui
façonne le méridional dès sa plus
tendre enfance, pour lui assurer plus
tard toute sa force d'expansion. Bonomia est fleur de Provence.
Et elle fait des merveilles cette
bonhomie. Voyez là dans le foyer,
c'est elle qui centuple la bonté des
mères, qui multiplie leurs caresses,
laissant l'enfant ainsi couvé sous un
charme indéfinissable et magnétique
qu'il ne peut oublier arrivé à la vie
d'homme. Castil-Blaze l'apporta avec
lui à Paris cette bonhomie ; elle le possédait des pieds à la tête ; il ne voulait
pas en perdre le souvenir. Bien plus
au milieu des luttes, à travers les
déboires, elle le soutenait en ramenant
son cœur vers ce pays natal adoré.
Cavaillon ! mais, il ne parlait pas
d'autre chose au café, dans les salons,
chez les intimes, tous d'origine contadii.e comme lui et chez lesquels il se
réfugiait. Il ne voulait porter que des
habits, des gros souliers de Provence ;
il ne voulait manger que des mets
venus dans ces délicieuses contrées où
le soleil dore les grappes du raisin,
dont les fruits ont un jus savoureux.
Que ne puis-je vous relire toute
entière une lettre délicieuse datée de
Mormoiron, le 4 juillet 1852, dans
laquelle il raconte aussi la descente du
Rhône, ce même voyage que nous
venons de faire triomphalement. Puis,
il décrit sa vie, au milieu de sa famille :
« si les rossignols, dit-il, ont cessé de
chanter, les cigales ont commencé

leur ramage le jour de mon arrivée et
le temps est tel qu'il le faut pour animer leurs concerts. Nous avons moissonné ces jours derniers non pas des
lauriers, mais du blé ; nous vivons dans
une jiarfaite ignorance de tout ce que
l'on fait dans le reste du monde.
« Voilà, cher Julius, à quel point
nous en sommes. Que l'on bâtisse à
Mormoiron une belle salle d'opéra
bien desservie, que d'excellentes presses typographiques y roulent galamment et Mormoiron vaudra mieux pour
nous que Paris. »
Comme on a dit, il fut un provençal
dans l'âme. Et c'est avec raison que l'on
peut le considérer comme le père du
Fèlibrige à Paris. Dans le beau livre
que vient de publier notre vénéré
président, M. Sextius-Mi hel, Maurice
Faure, avec sa foi entraînante, sa verve
extraordinaire, nous montre précisément Paris avant la fondation de nos
grandes associations méridionales.
« Ceux, s'écrie notre éloquent ami,
qui n'ont pas vécu à Paris avant cette
époque ne peuvent pas se faire une
idée de l'isolement, de la tristesse de
ceux qui perdus dans le fourmillement
de la grande ville, aimaient leur pays
et sa vieille langue.
« Point de réunion où les compatriotes pussent s'assembler et parler
entre eux de la petite Patrie ! C'était
chose rare d'avoir l'heur d'entendre,
de saisir au vol quelques paroles provençales, dauphinoises ou gasconnes;
et puis le normandisme faisant florès,
c'était presque une tare de se dire du
Midi, et notre noble langage était
traité de charabia. »
Comme ce tableau met encore en
relief le mérite de Castil-Blaze et
justifie davantage sa popularité parmi
nous. Oui, cela est vrai, le Midi était
méconnu. Il se vengeait en fournissant à
la France des légions de serviteurs et
de grands hommes, mais il avait l'accent, que voulez-vous ! Or cet accent
que nous aimons, symphoniquc, musical, on lui préférait alors l'accent des
faubourgs, l'accent normand ou picard.
Ce stupide dédain ne troublait pas
Castil-Blaze, et fièrement il écrivait:
« Né soldat du pape, à Cavaillon, dans
le Comtat Venaissin, je suis zélé
conservateur de la langue mélodieusement poétique et musicale des troubadours ; je ne parle, ne rime, ne

�Lou Vìro-Soulèu

Si

chante, n'écris le français que dans le
roi Rènë, qu'il avait composée. C'est
cas d'absolue nécessité. Je n'attache
dans ces réunions intimes que je l'ai vu,
de prix qu'à mes œuvres provençales.
que je l'ai connu et aimé. En vous
C'est le seul bagage poétique et musi- parlant de lui, ma mémoire évoque
cal que je lègue à la postérité. »
avec émotion ces souvenirs d'enfance,
Castil-Blaze a été le général qui
où je revois Castil-Blaze, le poète
commanda une avant-garde. On la
Boudin, M. Requien, M. Renouvier,
connaît cette anectote qui nous le
mon père qui fut aussi des vôtres et
représente dans une soirée où Victor dont les ancêtres exerçaient à Avignon
Hugo avait dit des vers, où Rossini
la profession d'imprimeur. D'origine
avait tenu le piano, chantant en patois
méridionale, je ne connaissais pas le
le fameux air du Barbier de Sèville.
Midi, mais Castil-Blaze me l'avait fait
Et le succès fut immense. Comment adorer, et je sentais bien en l'écoutant,
résister à sa belle humeur ?
en tressaillant à sa voix que j'en étais,
Précédemment, se trouvant avec que ma petite Patrie était bien là, le
Talma, il avait amené le grand tragélong du Rhône, en face de ce poétique
dien à reconnaître qu'il ne lui manVentoux.
quait que l'accent provençal pour
Vous n'attendez pas de moi une
déclamer dans la perlection les vers
biographie de Castil-Blaze. Son exisde Racine. En un mot il ne démordait tence vous la connaissez tous, elle est
pas de ses convictions, de sa fidélité,
dans votre cœur ; n'a-t-elle pas été
châtiant impitoyablement les impru- écrite par l'un des vôtres, M. Gregali,
dents qui s'avisaient de plaisanter l'ac- et d'une façon si complète, qu'on ne
cent, ou de tourner en ridicule les
saurait y revenir. Cependan , vous ne
choses et les gens de son pays. Il faut
me pardonneriez pas d'oublier ce qui
lire dans le Molière musicien, ce livre
vaut à votre compatriote une si large
si savant, si rempli d'humour, et que
place dans le mouvement artistique
Paul Arène ouvre toujours quand il
et intellectuel de la France. Il fut en
veut se désennuyer, comme il malmène
musique un précurseur, comme il
les plaisantins du vaudeville ou des l'avait été pour le fèlibrige, comme il
tréteaux qui ridiculisent certaines villes
le fut aussi pour les conférences qu'il
comme Pézenas, comme Carpentras, ■ innova à l'Odéon. Etre en littérature
notre Carpentras qui fut une capitale !
le père de notre maître, Francisque
« Mais imprudents que vous êtes,
Sarcey, c'est un titre de gloire qui
n'est pas à dédaigner.
s'écriait Castil-Blaze, respectez au
moins le berceau de l'Opéra français,
Mais le plus grand titre de Castilou le berceau de notre drame lyrique.
Blaze, à notre reconnaissance, c'est
C'est à Carpentras que l'abbé Mailly
qu'en 1820, reprenant les théories de
faisait représenter, en 1646, Akêbar,
Gluck, il poursuivit la rénovation du
roi du Mogol, tragédie lyrique, avec
drame lyrique par l'identification des
paroles et du livret. Comme Wagner,
un succès merveilleux. »
Dans ses combats quotidiens menés
plus tard, il subordonnait le rôle du
librettiste à celui du musicien. La
avec la plume, par la parole la plus
chaleureuse qu'on ait pu voir, Castil- lutte qu'il soutînt pour amener le triomBlaze était à lui seul tout le fèlibrige.
phe de son système, fut des plus arCependant, il convient de parler des
dentes ; il y apporta un talent, une
rares coins où se réunissaient quelques
opiniâtreté admirables. Le plus extraordinaire, c'est que pour la vulgarisaardents méridionaux, fidèles comme
Castil-Blaze, au souvenir du Comtat.
tion de ses idées il avait forgé ses
Là, on causait en provençal de l'his- armes parmi vous, dans le recueillement de la maison paternelle. Dans sa
toire, des légendes de nos contrées, on
valise, il apportait à Paris un ouvrage
redisait les berceuses des nourrices :
sur la forme du drame lyrique, qui
Son, son, ven ven don
produisit une grande sensation et lui
On vantait sans trouble l'aigo bou- ouvrit ipso facto le Journal des Débats.
Mesdames et Messieurs, au risque
lido et les pommes d'amour. Et de
temps à autre Castil-Blaze se mettait de prolonger votre attention, je ne
résiste pas à l'envie de décrire cette
au piano ; il chantait de sa voix peu
étendue, mais expressive, la Chanson du
scène où le jeune Cavaillonnais fut

I

�52

Lou Viro-Soulèu

mis en présence du plus redoutable des
directeurs de journaux.
Figurez-vous M. Bertin, dont Ingres
nous a conservé le portrait, assis dans
cette pose légendaire, les mains posées
sur les genoux, campé, en un mot,
comme le puissant bourgeois de l'époque, vivant et régnant.
En face de lui, un interlocuteur imberbe alors, mais à l'œil de feu, et ne
tremblant pas. Le débutant a son franc
parler, il critique le Journal des Débats, il lui manque un feuilleton.
— Sans doute, monsieur, vous voulez
remplacer Geoffroy.
— Je ne veux remplacer personne,
je veux créer, fonder un art nouveau.
Pendant plus de dix ans, il tînt la
plume de critique au Journal des
Débats avec une vaillance qui n'a
été surpassée et, je l'ajoute, une compétence musicale unique alors. C'était
la première fois que le compte-rendu
des représentations de l'Opéra était
fait par un homme du métier, parlant
la langue de son art, et prouvant qu'il
en connaissait tous les secrets. Il faut
relire aujourd'hui toutes ces appréciations pour en reconnaître toute la
justesse. Avec quelle prescience il
devine Hérold ! avec quelle émotion il
juge Boieldieu après sa mort et comme
il sait analyser tout le génie de ce
grand musicien !
Mais s'il rend justice au génie, s'il
se refuse à jouer le rôle de thuriféraire,
jusqu'à quitter le Journal des Débats,
plutôt que d'aliéner son indépendance,
comme il est impitoyable pour les
ignorants de la critique. Jamais ils ne
lui pardonneront ces paroles de ses débuts : « vous n'y entendez rien ! » Le
pis, c'est ce qu'il le leur prouva, et de
là un torrent d'injures, des efforts
d'obstruction qui le poursuivirent jusqu'à la fin, au point de l'empêcher de
donner la mesure entière de tout ce
qu'il valait.
Faisait-il représenter Robin des Bois,
car nous lui devons de nous avoir fait
connaître Weber, on le sifflait, croyant
que l'opéra nouveau était de lui. Au
contraire, exécutait-on une marche de
Belzèbut, opéra entièrement de sa
main, on l'applaudissait, convaincu
que le morceau était d'un autre. Puis,
la paternité étant révélée, les sifflets
ne reparaissaeint pas, mais la glace
succédait à l'enthousiasme. Enfin,

quand il s'avisa de faire exécuter les
chœurs àéEuriante, il eut beau prouver
que c'était de Weber, on affecta de
ne_ pas le croire. A ces mécomptes
d'autres auraient perdu la tête ou
aurait pris l'humanité en haine. La
bonhomie, la belle humeur provençale
sauvegardèrent Castil-Blaze de ces
tracas. « Soyez, donc, s'écriait-il par
moment le beau-père d'une revue! »
M. Buloz, fondateur de la Revue des
Deux Mondes, était son gendre, mais
quand il quitta le Journal des Débats
ce fut à la Revue de Paris qu'il reprit
sans faiblir la défense de ses idées. Il
avait la conscience de sa valeur, des
service rendus. Plus soucieux de vulgariser la vraie, la grande musique, on
lui devait l'introduction de Don Juan
dans le répertoire de l'Académie nationale de musique, du Barbier de
Sèville dans celui de l'Opéra-Comique.
Et loin d'être humilié de ce rôle de
musicographe, il était le premier à en
rire. Quand Dantan le représenta à
cheval surRossini, il s'écria : «Joyeux
départ pour la postérité où le cavalier
risque fort de rester en chemin. »
Il se trompait. Le cavalier reparaît
sur le coursier où la postérité juste l'a
solidement mis en selle, galopant pour
l'immortalité. Et voilà que la sotte
prédiction du biographe Quérard affirmant qu'il ne survivrait aucune œuvre
de Castil-Blaze, est démentie par les
faits. On relit Blaze, on s'étonne que
des œuvres manuscrites de lui restent
inédites. On réclame de toutes parts la
publication de ses critiques des Dèb ifs,
qui formerait une page étmcelante de
l'histoire musicale de ce temps. Oui,
il est vivant Castil-Blaze ; et puis, quel
est celui de tous ses détracteurs d'autrefois dont les compatriotes, quarante
ans après leur mort, redisent encore
les poésies et trouveraient pour célébrer sa mémoire une semblable unanimité de sentiments ?
Au surplus, messieurs, si CastilBlaze eut des adversaires, il en fut
méconnu à aucune époque. Sa nature
expansive et rayonnante, son activité
incessante, le rôle qu'il ne cessa de
jouer pendant trente ans dans cette
société où les choses d'art agitaient tous
les esprits, le maintinrent toujours au
premier rang.
Gozlan, dès sa mort, le signale aux
statuaires, mettant en relief ses qua-

�53

lités de précurseur. Janin le pleure.
Rossini qui l'adorait, et ne voulait pas
que l'on jouât sur une scène française
une autre adaptation du Barbier que
la sienne, suivit à pied son convoi
jusqu'au cimetière. Tous sentaient bien
dans ce Paris impressionnable à l'exès,
qu'il venait de disparaître une de ces
existences qui apportent autour d'elles
la vie et le mouvement. Il y eut comme
une minute d'obscurité dans une partie
du ciel où avait brillé une étoile.
Les derniers moments furent touchants. Castil-Blaze, pour désaltérer
son gosier en feu, réclama des fruits
de Cavaillon. On parvint à lui en
procurer et il éprouva un moment de
soulagement. Comme il commençait à
reposer, des accents de contredanses se
font entendre dans l'appartement audessous du sien, — Paris est ainsi, —
la douleur côtoie la joie. On veut aller
prévenir ces voisins qu'un moribond
est là; Castil-Blaze comprend et, d'une
voix éteinte, il murmure : «Ne les
dérangez pas, cette musique là ne
m'empêchera pas de dormir, comme
celle de... »
Le nom qn'il allait prononcer resta
sur ses lèvres, et il expira.
Mesdames et messieurs, j'ai terminé
ma tâche : d'autres vont vous parler
encore de Castil-Blaze ; des poètes ne
manqueront pas de réciter quelquesunes de ces œuvres qui l'ont souvent
fait comparer à Ronsard. Avec vous,
nous travaillerons à tous ces souvenirs.
Avec vous, nous célébrerons encore
un des saints de notre calendrier où
Blaze brille maintenant à côté de
Félicien David, d'Aubanel et de Roumanille. Et nous emporterons de cette
pieuse journée un souvenir indéfinissable.
M. Alphonse Martin, un félibre de
Cavaillon, a pris ensuite la parole en
ces termes :

Aquelo lengo ! gins d'orne l'an amado e caressado coume aquéu que li
félibre de Paris vènon d'aussa dins la
glòri, coume voste councieutadin Castil-blaze.
Ero, à passa-tèms, uno lengo mespresado, uno pauro chatouno anequelido, descausso, cubèrto d'un marrit
pedas e que res saludavo amistousamen ; mai sis iue negre trasien de belugo, lou vènt jougavo dins lis anèu
de sa cabeladuro e, tre la vèire, Blaze
s'enamouresiguè.
O lou brave calignaire ! N'i'a de
vàutri belèu que l'an couneigu. Jamai
se couifavo que d'un capelas de fèutre,
si vèsti n'èron que de cadis, boutavo
que de soul é de couble ; mai se pagavo pas de mino, poudié paga d'esperit
e de cor.
Lis orne, pèr éu, èron tóuti de fraire,
charravo emé lou païsan coume emé
lou menistre e sa paranlo èro tant
agradivo e si prepaus èron tant galoi
que lajoio toujour s'espandissié sus la
caro d'aquéli que l'ausissien.
Pèr soun biais e soun entrin aguè
lèu reviscoula la lengo provençalo ; ié
fringouié li bouco d'uno veno d'aiet,
ié pebrè soun parla dous e, coutihoun
estroupa, coume dis Roumaniho, ié
fagiiè mena la farandoulo :
Res, coume éu amavo la musico, la
danso, li galejado, la tubèio dóu cachimbau e li fîasquet de Tavèu :
Canten, beven, pipen,

disié
lou matin, la vesprado
Veiren nósti soucit, coume nosto fumado,
S'enanan quatecant, escafa per lou vènt.
Beven, beven coume de trau
Coume li sablo de la Crau
Nósti gousié n'an besoun que de plueio ;
Fau s'umeita pèr aguè verdo fueio.
Beven, beven coume de trau !

Mai de ço que Blaze chimavo e tubavo, de ço que Blaze èro de-longo,
riserèu e cascarelet, anessias pas crèire
qu'èro gourrin, sounjo-fèsto o gala-bonDISCOURS DE M. ANFÓS MDRTIN
tèms?
Coume li gènt dóu plan de Cavaioun
Midamo, Messiés e gai Counfraire,
Es, vuei, uno fèsto touto prouven- &lt; se poudié prendre à la tasto :
Rude au chantié, grand travaiaire,
çalo e cavaiounènco, e, dins uno talo !
fèsto, la parladuro que dèu resclanti i n'avié pas soun parié per fatura, pèr
es aquelo di ribo de la Durènço, es fouire e pèr reclaure la pensado.
Dins vósti melouniero, dins vósti
aquelo lengo souplo e nerviouso, pleno
terro drudo e virado à dos pouncho,
d'armounio e de sabour, qu'aven teta,
vàutri, li bastidié, fasès la grosso emé
tóutis eici, emé lou la de nosto maire.

�Lou Viro-Soulóu

54

vosti lóurdi plumo, éu sus lou papié,
cra-cra, fasié la fino e, dins Pans estabousi, dins la Franço entiero bandissié de vòu d'idèio.
Soun obro de musician, de critique
musicaire e de troubadour es une garbo giganto de bèus espigau daura.
A tradu et adouba pèr la sceno franceso uno vinteno d'opera que se jogon
encaro, a counsigna si visto e si recerco dins uno dougenod'oubragesaberu,
a publica d'article dins sabe pas quant
de jaurnau e tout acò, cresès-lou, se fai
pas en rasclènt la greso di bouto o
lou cremen di boufardo !
Blaze èro un travaiaire coume tóuti
li Cavaiounen soun de travaiaire e sa
joio, ié venié que dóu travai.
Siegues adounc, coume éu jamai las
des rústica e de rire, caminas sus si
piado, amas coume éu, voste terradou
e sis us e sa lengo, amas coume éu la
pichoto patrio e belèu farès ansin,
coume éu, la glòri de la grando.
On a longuement applaudi cette éloquente parole. Ensuite le cortège s'est
rendu à l'Hôtel-de-Ville. Un excellent
repas nous y a été offert par la municipalité. On a fort remarqué la bonne ordo
nnance du service, et la très artistique
décoration de la salle. Le menu était
luxueusement estampé et c'est le seul
qui ait été libellé en provençal. Nos
félicitations au Comité d'organisation
qui s'est admirablement acquité de sa
délicate tâche.
Des toasts ont été portés par MM.
Sextius-Michel, Clovis Hugues, Albert
Tournier, Joseph Gautier, etc.
Après le banquet, une farandole endiablée, une farandole brillamment conduite par M. Niel et Mme Clovis Hugues s'est déroulée par les rues illuminées et fleuries. Un feu d'artifice a
été tiré en notre honneur. La pièce
principale portait ces mots : Vivent les
Fèlibres ! Et sur la grand'place, fastueusement ornée et illuminée, sous
les arbres, enrubannés de spirales multicolores, on a dansé, dansé, jusqu'au
petit jour.
Nous renouvelons ici, au nom du
Fèlibrige et de La Cigale nos compliment à M. Pélegrin, maire de Cavaillon, et à sa vaillante municipalité.
Cavaillon. — Imp.

MISTRAL

Epilogue
Hélas! tout coule. Voilà qu'il est
terminé le beau voyage.
, Le lendemain, la dislocation définitive s'est effectuée. Beaucoup s'en sont
allés, au gré du caprice de l'heure,
promener leur désœuvrement dans cette
merveilleuse Provence, encore vibrante
des dernières clameurs félibréennes.
D'autres, et je suis de ceux-là, ont été
se plonger dans le calme et la solitude
de quelque vieille cité somnolente, pour
y repasser, les yeux clos, les vibrantes
étapes, de cette mémorable tournée
qui, comptera dans les fastes félibréens
parmi les plus triomphants et les
plus grandioses !
CAMPALIS

ECHOS ET NOUVELLES
Les Fèlibres de Paris ont repris
leurs réunions du mercredi dans les
salons du café Voltaire. La dernière
séance a été fort animée.
Remarqué, parmi les assistants, MM.
Sextius-Michel, Maurice Faure, Paul
Arène, Albert Tournier, J.-B. Amy,
Gcetschy, B. Bonnet, Lintilhac, Plantier, Louis Roux-Servine, Gardet,
docteur Bayol, Gourdoux, J. Bonnet,
Auzende, Eug. Cartier, Maurice Baissas, de Baruel, Jules Troubat, Lucien
Duc, Charpentier, Marcel, Bessi. U.
Boissier, Amy fils, Bessac, BonnefoyDebay, Martin Guédan, Borromée,
Rochas fils, etc

M. Paul Arène publie chez les éditeurs Charpentier et Fasquelle, son
dernier roman Domnine dont le
Journal eut la primeur.
C'est une étude très fouillée de la
vie provençale, une émouvante histoire
d'anour écrite dans ce style souple,
dans cette forme impeccable qui caractérisent le maître écrivain.
François Coppée a consacré sa dernière chronique du Journal à Paul
Arène. Il rend hommage au talent
du conteur prestigieux que nous aimons
tous.

L'amenistraire gerent : U.

BOISSIER,

77, rue Cardinet.

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              <text>Lou Viro-Soulèu : Flourissènt touti li mes souto l'aflat di felibre de Paris. - Annado 06, n°08-09-10-11 (avoust à nouvèmbre 1894)</text>
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