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                  <text>Avis. — Ce numéro étant double, le prochain ne'paraîtra que le 15 septembre.

�VINS DU BORDELAIS

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34

�LA SANTO-ESTELLO A SCEAUX
de mémoire de cigalier
et de felibre, ne s'était vue plus
brillante, plus joyeuse, plus poétique « Santo-Estello » que celle
du 23 juin. Le Félibrige de Paris
doit se féliciter de cette journée qui a marqué avec éclat le progrès de l'idée félibréenne et l'indicible charme de nos fêtes
méridionales parisiennes, que la politique
AMAis,

Mais le gazouillement de la source décline.
Laure chante des vers à son los composés.
A ses pieds, les oiseaux sans brait se sont posés,
Le feuillage tremblant, pour écouter, s'incline.
Dans l'air qui s'adoucit monte le chant vainqueur
Où le poète a mis son génie et son cœur.
Lorsque la voix s'éteint, il dit en un sourire :

morose ne trouble pas.
Heureux d'oublier le Parlement et les
disputes des partis, de nombreux députés
du Midi s'étaient joints à la phalange des
Félibres et des Cigaliers ; tout ce que la
capitale compte d'amis dévoués de la poésie provençale, et, parmi eux, babillardes
comme des cigales, un essaim de jolies
femmes dont plusieurs en costume arlésien,
avait répondu avec un enthousiasme visible à l'appel des Félibres de Paris.

Au Jardin du Luxembourg
Dès midi et demi, la statue de Clémence
Isaure était entourée d'une foule rieuse et
chantante qui était venue rendre hommage
à la fondatrice des Jeux floraux.
C'est le plus al·iiable des félibres et le
plus galant des chanceliers, M. Jacques
Gardet, qui, la chevelure au vent, sous les
grands arbres du Luxembourg, a proclamé
les mérites de Clémence Isaure et de Laure
de Noves. Au milieu des applaudissements,
il a lu deux sonnets couronnés aux Jeux
floraux.

« Hélas ! deuil m'est profond, sur des rythmes
[ailés,
De ne pouvoir chanter l'Amante qui m'inspire
Dans la langue d'amour que tant bien vous parlez.
ALFEED

DALIBARD. (I)

Il avait à peine fini que des voix

s'é-

crient : « Le train va partir : vite, vite, en
route ! » Et c'est alors une course folle à
travers le jardin, pour rejoindre la nouvelle
gare de la rue Gay-Lussac.
A une heure et demie, le train part, mais
ne peut contenir tous les félibres,

et un

certain nombre d'entre eux doivent attendre le train suivant.
Sous les voûtes de la voie, les airs provençaux résonnent comme des fanfares et
les chansons ne cessent que lorsque apparaît, devant la gare de Sceaux, l'imposant
cortège qui arrive, aux accords de la musique, précédé du Conseil municipal, pour
faire fête aux fidèles de Florian et d'Aubanel.

Voici celui consacré à Laure :
La source coule, lente, et bruit, cristalline;
On dirait d'un murmure étouffé de baisers ;
Pétrarque, souriant à ses flots irisés,
Berce son rêve au son de leur chanson câline.

(1) Les journaux annoncent la mort, à l'âge de 31
ans, de notre lauréat, poète fort connu au quartier
latin, ou il avait fondé une feuille hebdomadaire, intitulée : « Le pays latin. » Il laisse des sonnets et des
chansons épars dans les revues de jeunes.

�Lou

5°

Viro-SouÌèu

A SCEAUX
Devant la maison de Florian
On se met en marche à travers les rues
pleines de verdure et de fleurs, Jules Claretie et Sextius Michel en tête, escortés
des pompiers et suivis d'une foule dont la
file s'étendait à perte de vue... Toute la
population de Sceaux salue sympathiquement les visiteurs.
Devant la maison rustique où est mort
Florian, on fait une halte, et M. Maurice
Quentin, président de la Société littéraire
de Sceaux, dite Conférence La Bruyère,
prononce ces éloquentes paroles :
MESSIEURS,

Sur les côtes de Provence où s'envole
aujourd'hui le concert joyeux de vos pensées et de vos souvenirs, lorsque, aux approches de l'automne, les hirondelles rassemblées s'en vont par delà les flots bleus
réchauffer leurs ailes frileuses au soleil
africain, les plus jeunes d'entre elles, se
sentant trop faibles pour affronter une
course aussi longue, restent sur le rivage :
et quand les théories serrées des infatigables voyageuses ramènent sous notre ciel
les tiédeurs du printemps, à leur rencontre
et saluant de leurs cris répétés le retour
longtemps désiré, elles retrouvent les compagnes laissées derrière elles, vigoureuses
désormais, prêtes à les suivre et au besoin
à les précéder.
Lorsque, l'an dernier, à pareille époque,
à cette même place, à l'issue des fêtes du
Félibrige, vous avez repris votre vol en vous
donnant rendez-vous à l'année suivante,
une poignée de jeunes gens et de jeunes
hommes, soucieux de glaner après vous
quelques épis de la poétique moisson, vous
regardaient partir en se promettant de vous
attendre. Us se sont tenu parole à euxmêmes et, comme aux rives provençales
les hirondelles attardées, les La Bruyère
vous souhaitent la bienvenue par la voix
de celui qui s'honore d'être à leur tête,
viennent se joindre timidement à vous et
effeuiller avec de dévotes paroles des couronnes de roses sur les souriantes images
d'Aubanel et de Florian.
Si notre petite compagnie vient se mêler désormais au brillant cortège des Félibres, ce n'est pas seulement qu'elle en admire, comme un des plus beaux joyaux de
la mère patrie, la langue dorée qui chante

à l'oreille, mais elle s'y voit nécessairement
amenée par les souvenirs du maître écrivain
sous le sévère patronage de qui elle a entendu se placer. Ce grand ténébreux qui
déjà vécut presque ignoré, est voué à l'injustice des jugements humains; s'il n'eût
figuré sur ce qu'on est convenu d'appeler
des programmes universitaires, il eût trouvé
à coup sûr plus de faveur chez les curieux
de belles choses, en qui sommeillent toujours les rancunes du collégien. Puisque,
semblables aux troubadours vos ancêtres
qui furent parfois de rudes redresseurs de
torts, vous avez, MM. les Cigaliers et MM.
les Félibres, vengé votre fier langage et
votre mâle poésie des iniquités du temps,
n'était-il pas naturel que nous venions à
vous pour continuer, la main dans la main,
l'œuvre des réparations immanentes et des
résurrections attendues?
Et voilà comment, si, en donnant quelques années de plus à La Bruyère, la nature complaisante lui avait permis de venir
avec son élève, le duc de Bourbon, en ce
château de Sceaux acheté de Seignelay par
la délicieuse poupée que fut la duchesse
du Maine, ensemble nous aurions pu dresser le buste du moraliste à côté de ceux
que nous couronnons aujourd'hui. Et La
Bruyère croirait n'avoir pas vieilli en retrouvantici, dans cette jolie ville de Sceaux,
si accueillante et si dignement représentée
par son vénéré doyen et sa municipalité
distinguée, la même hospitalité courtoise
qu'au siècle du grand roi.
Et puis, sans craindre de passer pour un
esprit paradoxal, je n'hésite point à penser
que La Bruyère possédait toutes les qualités voulues pour être un des vôtres. Vous
qui avez élevé un monument à la comtesse
de Die et à George Sand, qui avez pleuré
avec Aubanel sur le tombeau parfumé d'Antoinette Rivière, et qui célébrez les Jeux
Floraux en souvenir de Clémence Isaure,
vous n'avez jamais cru que l'homme avait,
au détriment de la femme, le monopole
du génie, et vous avez ouvert vos rangs
aux félibresses qui ont parlé votre langue
couleur de soleil. Comment ne vous rappellerais-je point alors que, l'année d'après
sa réception, l'Académie française divisant
ses voix sur deux candidats ignorés, La
Bruyère vota seul pour M. Dacier, en déclarant qu'il marquait ainsi son regret de
ne pouvoir, à raison du règlement, donner

�Lou

Viro-Soulèu

son suffrage à la femme illustre qui porta
le nom de celui-ci ?
Dans ses votes à l'Académie, La Bruyère
devait avoir l'éclectisme le plus large et le
plus éclairé. Hélas ! que n'avons-nous plus
La Bruyère, pour ouvrir toutes grandes les
portes du sanctuaire devant le poète de
génie, Frédéric Mistral ! Ne serait-il point
I'érudit qui a voué toute une existence de
bénédictin à la glorification philologique
de la langue d'Oc, n'aurait-il point chanté
Mireille et Calendal, que sa place serait
marquée parmi les gloires les plus pures
qui brillent sous la coupole, au maître qui
vous disait un jour qu'aimer sa Provence
c'était « être prêt, à un moment donné, à
courir à la frontière pour défendre sa patrie. »
Ah ! Messieurs, voici une parole qu'on
ne saurait trop publier et trop se transmettre. A ceux qui ne vous connaissent point
et qui ne le connaissent point, répétez cette
frémissante invocation à l'âme de la Provence, où passe comme le souffle divin de
Lucrèce ; qu'ils sachent, pour parler avec
Aubanel, « que vous chantez français en
provençal ; » qu'en célébrant le ciel du Midi, vous exaltez plus sûrement notre chère
France ; renvoyez-les à ces vers éclatants
de vérité, dont votre dévoué président a
fait votre devise :
La patrie est un temple au fronton radieux,
Où tout peuple en sa langue, où tout homme en son
[style,
Inscrit en lettres d'or Vhistoire de ses dieux :
La petite patrie en est le péristyle.

A ceux qui seraient tentés de le nier,
soumettez le programme des fêtes merveilleuses que vous nous préparez à Orange.
Montrez-leur que le théâtre antique, où,
après quinze siècles d'intervalle, les descendants des races latines sont venus s'asseoir, grâce à la persévérante énergie de
l'esthète dont le nom restera désormais
attaché à cette émouvante résurrection, ne
retentira pas seulement des chefs-d'œuvre
de l'antiquité, mais de toutes les productions dont l'art national élargi se glorifie
et se nourrira.
Je laisse le soin de vous le dire à la voix
d'un maître, voix éloquente et autorisée,
s'il en est une, puisqu'il a l'honneur justement mérité de diriger la première scène
du monde et d'avoir vraiment conquis à
l'Académie française le droit à l'immortalité.

51

Et alors, comme au temps où ils étaient
rassemblés à l'héroïque bataille qui marqua
la délivrance de la Grèce désormais vengée, les mânes éthérés des grands tragiques
de l'Hellade vont tressaillir ; et peut-être
que le souffle lyrique de ces sublimes spectacles, qui seront votre chose et votre
ouvrage, passeront dans l'âme du poète
désigné par le destin, pour chanter la future victoire de Salamine.
Ayons donc la foi du lendemain et sans
vouloir devancer ou prévoir l'heure fatale,
laissons-la venir. Tout charmant poète qu'il
fut, le doux Florian n'eut point dans les
âges futurs la même confiance. Il ne posséda point, cette fois, le don de longue vue,
lorsqu'à son lit de mort il regrettait de ne
point dormir le dernier sommeil au pays
où il était né :
« Que ne puis-je être certain, disait-il, de
reposer sous le grand alisier de mon village, où
les bergères se rassemblent pour danser ; je
voudrais que leurs mains pieuses vinssent arracher le gazon qui couvrirait mon tombeau, que
les enfants, après leurs jeux, y jetassent leurs
bouquets effeuillés
»
Par vous, Sceaux est devenu, pour Florian, un peu de terre du Midi ; et sur sa
tombe consolée, comme sur celle du poète
de Zani, peut chanter longuement la cigale
avec qui le souffle impalpable de leur être
cingle vers l'idéal et vers la liberté.
* *

De retentissants bravos accueillent ce
chaleureux discours, et le cortège se remet
en marche.
Le voici dans le pittoresque jardinet de
l'Eglise où sourient, dans la frondaison, les
figures de bronze d'Aubanel et de Florian.
C'est Sextius Michel qui célèbre Florian
en ce gracieux sonnet :
Vuei que la lengo de la maire
Clantis i labro dis enfant,
Nàuîri, si priéu e sis amaire,
Venèn saluda Flourian.
E tu que, liuen de soun ierraire,
Bèu nis que jamai ôublidan,
Fuguères douço au bon troubaire,
Tamhèn, 0 Scèus, te saludan !
Te saludan, ciêuta flourido,
Que dins soun astrado marrido
As agu soun darriè badai,

�ja

Lou

Vi.ro-Soulèu

Ço que fai que nôsti chatouno

Discours de M. Sextius Michel

Vènon ié trena de courouno
Emé li rouseto de mai !
SEXTIUS

CHER MAURE

ET TRÈS HONORÉ

PRÉSIDENT,

MICHEL.

A Clovis Hugues est échu l'honneur de
louer Aubanel. Il s'acquitte de cette mission
avec une éloquence ardente et passionnée,
en des vers provençaux d'un puissant lyrisme, que scandent des acclamations enthousiastes.
Après le traditionnel couronnement de
roses des monuments félibréens, on se rend
à l'ancien Hôtel de Ville, dont la salle des
fêtes, gracieusement décorée, regorge de
monde.
M. Charaire souhaite la bienvenue aux
hôtes de la cité florianesque dans une aimable allocution, dont voici un fragment :
MESSIEURS,

Notre Municipalité, par ma voix, est heureuse de saluer une fois de plus nos amis les
Félibres, et de leur souhaiter la bienvenue.
A 1879 remonte, Messieurs, votre première
visite à Sceaux, nous nous le rappelons avec
un vrai plaisir. Le souvenir du chantre d'Estelle et Némorin, dont nous conservons jalousement les restes, sans vouloir jamais nous en
séparer ; la beauté de notre site au midi de
Paris, qui nous rappelle votre pays natal, sont
autant d'attraits qui vous ramènent fidèlement
dans notre localité.
Aujourd'hui donc, nous célébrons le dixseptième anniversaire des fêtes traditionnelles
des Félibres, cette joyeuse phalange que notre population reçoit toujours avec tant de
sympathie, et qu'accompagne, pour rehausser
l'éclat de cette solennité, l'élite de nos écrivains : poètes et littérateurs, ainsi que les représentants distingués de la presse.
Des peisonnages éminents qui sont la gloire
de la France, ont, à tour de rôle, fait le pèlerinage de Sceaux pour présider vos fêtes ;
et cette année n'est pas moins favorisée que
ses devancières, puisqu'il nous est donné de
posséder dans notre charmant pays un des
hommes les plus autorisés, dont le nom perpétuera le souvenir de cette belle journée...

M. Sextius Michel lui répond, au nom
du Félibrige, et prononce le beau discours
qui suit, au milieu d'unanimes et répétées
acclamations:

p. ES cris joyeux qui, semblables
w àun bruit de cigales, ont accueilli
fei votre arrivée, le beau sourire des
£ dames charmantes qui vous entourent,futures reines de notre Cour
d'amour, l'empressement sympathique de
vos amis et des nôtres, il n'est rien, y compris le soleil, inspirateur de nos chants,
qui ne vous fasse voir combien, en acceptant la présidence de nos Jeux Floraux,
vous avez rendu heureux tout le monde.
M. le maire, le premier, s'est mis en frais
de courtoisie. La Fanfare et les Sociétés
locales sont venues à votre rencontre, et,
lui-même, il vient de vous souhaiter la
bienvenue en des paroles tout à fait aimables. Il s'est montré en cela le digne magistrat de cette jolie ville où l'on ne voit
que des visages amis, où les arbres même
semblent incliner leurs branchages parfumés comme pour de fraternelles étreintes.
N'en doutez pas, cher maître, ce bon
accueil est ici sincère et comme naturel.
La ville de Sceaux a toujours été hospitalière aux Muses. Elle a vu défiler sous ses
larges ombrages, dans les derniers beaux
jours du grand siècle, les savants et les
philosophes, les poètes et les artistes qui
venaient faire, à leur manière, de la décentralisation artistique, littéraire... et politique, dans le célèbre et fastueux château,
aujourd'hui disparu, où la petite fille du
grand Condé avait établi sa cour, rivale
de celle de Versailles.
Plus tard, fidèle à son passé poétique,
pour ne parler que de ce qui nous concerne,
elle a pieusement recueilli le dernier soupir de Florian, notre ancêtre, et élevé son
buste, que vous venez de saluer, à l'endroit
même où reposent ses cendres. Il y a moins
longtemps, après avoir, pour ainsi dire,
donné droit de cité aux Félibres de Paris,
elle a glorifié avec eux, dans une fête inoubliable, la mémoire de notre grand Aubanel, dont vous avez aussi salué l'image dans
son beau cadre de verdure.
Et aujourd'hui, plus belle et plus parée
que de coutume, couronnée de roses comme
une fée, et tenant d'une main le livre d'or
où sont inscrits tous les noms de ses hôtes

�53

illustres, de l'autre elle salue en souriant ' ce nom seul, en lui rappelant son premier
succès sur la scène, aurait suffi pour faire
l'hôte nouveau qui lui arrive. Elle salue
tressaillir l'ombre glorieuse.
en vous, cher maître, non seulement l'éminent académicien, le brillant et puissant
Mais voilà que je m'attarde en des rêves
écrivain, mais encore le savant et habile
de l'autre monde, oubliant que mon disadministrateur du plus grand théâtre du
cours ne peut être, pour employer le lanmonde, la Comédie-Française.
gage de votre illustre Maison, qu'un lever
Mais le Félibrige a d'autres hommages à
de rideau.
vous rendre. N'êtes-vous pas le plus noble
J'en arrive donc, cher maître, à ce qui
fils de cette vieille terre du Limousin, berest à nos yeux votre plus beau titre de
ceau de la poésie romane, qui vit naître et
gloire, à ces magnifiques représentations du
entendit chanter les plus illustres troubamois d'août dernier, dont vous fûtes l'ordours ?
ganisateur inspiré, et dont le souvenir,
N'êtes-vous pas, par droit de naissance
grâce à votre présence, nous apparaît enautant que par l'impulsion du cœur, l'un
core en ce moment comme une superbe
des plus vaillants amis de notre langue proet vivante réalité. Nous revoyons le vieux
vençale, que les anciens chroniqueurs apmonument romain, le vaste amphithéâtre
pelaient la « lenga lemodina? »
à ciel ouvert, comme le furent ceux d'EN'avez-vous pas, au lendemain de la derpidaure, de Corinthe et d'Herculanum,
nière Sainte-Estelle d'Avignon, réclamé
adossé, comme eux, aux flancs d'une colpour Mistral les honneurs de l'Académie et
line, avec sa statue de la vierge Maris
affirmé hautement vos sympathies félibréStella qui semble indiquer que, peut-être,
ennes ?
en des temps reculés, on apercevait de là
la grande mer aux flots bleus. Nous enN'est-ce pas d'ailleurs la meilleure occatendons encore les bravos enthousiastes
sion de saluer en vous la fidélité de votre
qui accueillent votre entrée et celle des
pays natal au parler des aïeux, que l'heure
grands artistes qui vous accompagnent.
même où, dans la ville de Brive, le caNous voyons la foule qui se presse, à la
poulié du Félibrige, la coupe symbolique
clarté sereine des étoiles, sur les gradins
en main, célèbre le réveil de la Muse lià peine restaurés. Paris y est représenté par
mousine dans la province même où elle
tout ce qui a un nom dans les belles-letprit son vol ?
tres. Il a envoyé le plus grand de ses criNous aussi, comme nos confrères des
tiques d'art, celui dont les merveilleuses
Maintenances méridionales, nous allons céchroniques ont eu tant de retentissement.
lébrer la Sainte-Estelle. Nul mieux que vous
Oh ! les deux soirées pleines de sérénité et
n'était digne d'y présider.
de grandeur! Oh! surtout, l'ineffable souTout à l'heure, nous entrerons dans le
venir ! Il consolera les derniers jours de
parc pour la Cour d'amour. Là, résonnent
ceux qui n'ont plus l'espoir de voir longdes échos qui nous sont familiers ; vous y
temps encore les belles choses ; il bercera,
trouverez aussi, comme historien, votre
dans le cœur des jeunes, leurs rêves d'imgerbe de souvenirs. Qui sait même si, dans
mortelle poésie.
l'intervalle des deux cérémonies, avec cet
Le gouvernement de la République a
instinct propre aux gens de lettres, vous
compris la haute portée morale de cette
n'irez pas vous asseoir sur un des bancs
résurrection de l'art antique, qui vous est
où Voltaire a dû s'asseoir lui-même lorsdue pour une large part, et, après l'assenqu'il vint à Sceaux pour composer Zadig ?
timent unanime du Parlement, il vient de
Et alors si, comme dans les temps anciens,
consacrer officiellement, par un des actes
les morts pouvaient converser avec les viqui honorent le plus M. le ministre de
vants, j'imagine que l'auteur ôilrène ne
l'Instruction publique, la grande idée félimanquerait pas de rappeler au directeur
bréenne des représentations nationales du
actuel de la Comédie-Française, la soirée
théâtre romain d'Orange, où, comme le
triomphale qui le fit s'écrier en rentrant
proclamait, aux applaudissements de la
chez lui: « On veut donc m'étouffer sous
Chambre, l'ardent promoteur de ce moudes roses ! » Et quand vous-même vous lui
vement
de renaissance artistique, Maurice
auriez parlé et du théâtre antique, et de la
Faure : « chaque année, tous les fidèles du
représentation en plein air à'CEàipe-Roi,

�Lou

54

Viro-Soulèu

grand art se retrouveront, émus et enthousiastes, pour admirer, dans le plus merveilleux cadre qu'on puisse rêver, l'expression vivante du génie antique, qui forme
le fond même de notre race française, où
revit et rayonne l'âme gréco-latine. »

* *
L'éminent président d'honneur des Jeux
Floraux, M. Jules Claretie,

se lève,

pro-

fondément ému. « Vive Claretie ! Vive la
Comédie-Française ! » crie-t-on de toutes
parts. — « Vive le théâtre d'Orange ! »
Il répond en

ces

termes,

d'une haute

éloquence, au président du Félibrige parisien :

Discours de M. Jules Claretie
MESSIEURS

m^Hfr S*

^$8ffiÉ^
CígS m BH^

ET GAIS

E

CONFRÈRES,

veux, avant de vous

re-

mercier, vous faire un aveu
et vous adresser des excuses.
\W®j|itS.
L'aveu, c'est que, moi qui
VJ^S^CÎ? suis volontiers
curieux de
•?VIvFV
toutes choses, je n'avais jamais assisté à ces fêtes de Sceaux, où vous
avez trouvé le moyen de faire pousser les
fleurs du Midi parmi les lilas et les roses
de la campagne parisienne. Et je m'excuse,
et je regrette d'avoir tant tardé à prendre
part à ce gai Félibrige parisien, fait de poésie, de jeunesse et d'idéal. J'avais pourtant
lu et relu le très beau livre de votre cher
président, la Petite Patrie, cette page
d'histoire littéraire où M. Sextius Michel
a réuni, avec ses éloquents discours, les
harangues pittoresques, profondes ou charmantes, des orateurs illustres qui m'ont
précédé à cette enviable présidence d'un
jour. J'avais lu les pages véritablement supérieures qu'en sa double qualité d'orateur
entraînant et de poète ardemment inspiré,
M. Maurice Faure avait écrites, comme préface à ce livre, préface pareille à un appel
de clairon précédant la chanson de Magali
et les sons joyeux des tambourins. Oui,
j'avais lu la Petite Patrie, mon cher Président, comme j'avais lu vos Aurores et
Couchants et ces poésies provençales qui
nous mènent si doucement Le long du
Rhône et de la Mer, et je me promettais
de venir, un de ces dimanches de juin,
7

écouter vos vers, applaudir vos chansons,
regarder vos danses, mais d'y venir perdu
dans la foule, en spectateur, comme un badaud parisien égaré parmi les enfants du
Midi.
Vous avez voulu qu'au lieu de ma place
au parterre j'eusse une loge d'honneur : je
vous en remercie, et je suis plus touché
que je ne saurais dire des paroles de bienvenue de notre cher Maire et de ce discours de M. Sextius Michel, dont la chaude
et vibrante parole m'est allée d'où elle vient
directement, du cœur au cœur. Je comprends maintenant ce nom de gais confrères que vous vous donnez et que vous
avez raison de vous donner. Ici, point de
rivalité, point d'amertume, — je le sens,
je le sais, — rien que de la joie, de l'esprit, de la poésie, de la bienveillance et du
soleil. La petite cour de Sceaux serait bien
surprise si ceux qui la composèrent revenaient au monde. Mais non, la duchesse
du Maine vous demanderait une place au
concert ; Malézieu, qui organisait ses fêtes,
trouverait rajeunies la nymphe de Châtillon
et la nymphe du Plessis, et, au lieu de se
décorer d'une médaille attachée par un ruban citron, les trente-neuf chevaliers ou
chevalières de l'ordre de la Mouche à
Miel, — trente-neuf, vous entendez, pas
quarante, — solliciteraient de vous l'honneur de se parer de la cigale que vous portez à la boutonnière, ou du viro-soulèu qui
fleurit tous les mois et brille ici tous les
ans.
Oui, j'imagine Fontenelle se mêlant à
vos jeux et Florian vous apportant des
tourterelles. Le bon Florian ! Je ne sais
rien de plus touchant que l'hommage annuel rendu à ce doux officier des dragons
Penthièvre, qui fut un des charmeurs de
notre enfance. Aller chercher dans un coin
de cimetière une pierre oubliée, sous laquelle dort un conteur de contes, un chanteur de romances, un faiseur de fables,
c'est une idée de poète, et elle est venue,
il y a dix-sept ans aujourd'hui, à deux poètes, « deux éminents lettrés de langue française et de langue provençale, » comme
dit le Viro-Soulèu. Grâce à Maurice Faure
et à Paul Arène, Florian a sa fête annuelle
et la Sainte-Estelle est célébrée par vous
comme une fête du pays.
J'aurais voulu que, l'an dernier, l'auteur
d'Estelle et Nèmorin et de Gon\alve de

�Lou

Viro-Souíèu

Cordoue, — ce Gonzalve bien démodé aujourd'hui, pareil à un de ces héros empanachés qu'on voit encore dans nos provinces
sous les verres des pendules, mais qui n'en
a pas moins éveillé en nous, à son heure,
le goût de l'héroïsme et l'amour de l'aventure, — oui, j'aurais voulu qu'en 1894 le
Félibrige de Paris célébrât deux fois le
chevalier Florianet : au mois de juin, lors
de votre réunion annuelle, au mois de septembre, à la date anniversaire de la mort
du gentil fablier. Car il y a eu, le 13 septembre dernier, tout juste un siècle qu'il
est mort, au n° 17 de la rue du Petit-Chemin, et puisque la mode est aux centenaires,
c'était un joli centenaire à célébrer que celui du poète endormi près d'ici et dont le
dernier vœu fut, sans doute, celui qu'il
exprimait dans Estelle :
« Je vieillirai tristement, éloigné du lieu de
ma naissance, et si je parviens à un âge avancé, le beau soleil de mon pays ne ranimera pas
ma faiblesse
Que ne puis-je être certain de
reposer sous le grand alizier où les bergères du
village se rassemblent pour danser! »
Oh ! le grand alizier, l'arbre symbolique
qui porte un autre nom pour chacun de
nous, qui est le vieil olivier pour les uns
ou le grenadier en fleur pour les autres,
le grand alizier où chacun rêve d'aller abriter ses vieux jours ou se coucher à l'heure
de l'éternel repos, nous ne le reverrons
plus peut-être, nous autres Méridionaux de
Paris, et Florian ne devait pas le revoir.
La vieillesse fut épargnée au délicieux conteur du Lapin et la Sarcelle, et l'image
du tendre moraliste demeure toujours
jeune, comme le buste que vous avez encore couronné tout à l'heure. Mais ce n'est
plus seulement un buste qu'on veut élever
à Florian. Là-bas, dans son pays, la Société scientifique et littéraire d'Alais a résolu
de lui élever une statue. Le bon chevalier
n'en eût pas demandé tant. Il était le grillon
blotti dans l'herbe verte, qui suivait sans
envie le vol du papillon dans un rayon de
soleil :
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde,
Pour vivre heureux, vivons caché !
Et voulez-vous que je vous dise toute
ma pensée ? En vérité, s'il revenait au
monde, le poète serait bien fier du grand
hommage que vont lui rendre ses compatriotes des Cévennes, mais au marbre ou
au bronze qu'on lui dressera sur sa terre

55

natale, peut-être préférerait-il les beaux vers
et les fleurs nouvelles que vous lui apportez, chaque année, à Sceaux, la terre souriante et la patrie d'adoption...
Il n'a pas trouvé ici le grand alizier de
ses rêves, mais il y entend, chaque année,
la langue et les chansons du pays. C'est
quelque chose que l'accent du terroir et,
si grisonnant que l'on soit, le cœur vous
bat lorsque passe dans l'air l'écho de la
voix éteinte de la mère ou du vieux refrain
de la nourrice. Le grand alizier sous lequel je voudrais dormir, ce serait pour moi
le grand châtaignier au vert sombre, puisque votre très éloquent et trop aimable président, M. Sextius Michel, a bien voulu se
souvenir que j'étais fils de langue limousine! Limousin, oui, pas tout à fait cependant. Né à Limoges, mais de parents périgourdins, dont les tombes sont à SaintAlvère, un chef-lieu de canton situé tout
près de Bergerac, où sont nés les frères
Mounet que vous acclamiez, l'an passé, à
Orange. Limousin de naissance, comme
M. Carnot, Limousin né de Bourguignons,
mon compatriote illustre, dont la maison
natale est située à quelques pas de la
mienne ; M. Carnot, dont je ne puis citer
le nom sans rappeler qu'il y a un an, jour
pour jour, un dimanche comme celui-ci,
le poignard d'un misérable niais faisait un
martyr, et dont je ne puis oublier la mémoire en ce jour de fête, qui est pour notre cité de Limoges et pour la patrie un
jour de deuil.
Mais, être Limousin ou Périgourdin, c'est
être du même pays littéraire, et les plus
célèbres troubadours, ces ancêtres glorieux
des glorieux Félibres, les Bertrand de Born,
les Giraut de Borneil, les Arnaut Daniel,
les Arnaut de Mareuil étaient, à vrai dire,
Périgourdins, puisqu'ils sont nés à Hautefort, Excideuil ou Ribérac. En Limousin
on vous dira, avec raison, que Hautefort et
Excideuil dépendaient de la vicomté de Limoges, et tous ces poètes ont chanté dans
la langue du cher pays de Limousin, où,
écrivait Gaucelm Faidit, il y a six cent
cinquante ans, les fontaines sont belles, les
ruisseaux clairs et où un petit jardinet vaut
mieux qu'une grande terre ailleurs !
Ah! ces poètes! Depuis Horace et Virgile, ils célèbrent à l'envi les uns des autres les ruisselets et les fleurettes de leur
pays, et ils préfèrent leur coin de terre à

�Lou

Viro-Soiilèn

l'univers entier ! Ils ont bien raison. Aimer
son coin de terre, c'est aimer le lambeau
de patrie où le soleil a éclairé notre petite
ombre enfantine penchée sur des tas de
sable. On commence par l'amour du tas
de sable et on finit par l'amour de la patrie entière. On a eu le jardinet pour horizon, on grandit, et les yeux voient plus
loin, jusqu'à la frontière, jusqu'au delà de
la frontière ! On était Provençal, Gascon,
Limousin, Berrichon, Périgourdin, Champenois, Normand ou Picard : on devient
Français, mais on songe toujours à l'arbre
de la terre natale, à l'olivier gris, à l'alise
ou à la châtaigne, et j'ai été heureux, moi
que toute mon éducation, mes goûts, mes
amitiés, ont fait depuis longtemps Parisien,
d'entendre M. Sextius Michel me parler
de ma vieille terre limousine, berceau de
la poésie romane, et évoquer d'un mot
toute mon enfance, les bois profonds des
châtaigniers de Salignac, les champs de
maïs, les chabrands, et les figues et les
raisins muscats du Périgord.
Oui, la terre limousine a donné naissance
aux premiers troubadours, et Guillaume IX,
duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, écrivait des vers en idiome limousin, il y a
près de huit cents ans. Vous connaissez
l'histoire de Bernard de Ventadour, le pauvre chanteur, aimé de la femme de son
seigneur, puis de l'épouse du roi d'Angleterre, achevant son roman dans un cloître
et léguant à l'avenir des poésies qui sentent
encore, après des siècles, l'amour et le printemps. Ce poète provençal était un poète
limousin. Limousin aussi Arnaut Daniel,
que Dante et Pétrarque regardaient comme
le chantre parfait des peines amoureuses,
tandis que Bertrand de Born était le poète
des héroïsmes, des grands coups d'épée
et des batailles. On conservait bien d'autres
monuments delenga lemo\ina dans la vieille
abbaye de Saint-Martial.
Et n'est-ce pas une sorte d'hommage rendu à notre Limousin, ou, si vous le préférez, n'est-ce pas un hommage rendu par
le Limousin à la langue provençale, que
cette réunion de toutes les Maintenances,
à Brive, sous la présidence de M. Félix
Gras? Oui, à l'heure même où nous fêtons
ici la Sainte-Estelle, le Capoulié la célèbre
à Brive, dans le renouveau du mouvement
limousin, et les félibres du pays lèvent leur
coupe à la gloire de l'auteur des Papalines
et à celle du chantre de Mireille.

Je voudrais, à ces grands noms, au nom
illustre de Mistral, associer aujourd'hui le
nom plus modeste d'un Méridional oublié,
qui ne mérite guère d'être célèbre que par
son admiration pour Molière, mais que l'administrateur de la Maison de Molière ne
peut oublier aujourd'hui. Savez-vous que,
dans le cimetière de Sceaux, repose, à côté
de Florian, un fils du Midi qui fut un auteur dramatique, applaudi d'abord à Toulouse, puis à Paris, à la Comédie, Jean
François Cailhava, né à l'Estandaux, tout
près de Toulouse, et mort à Sceaux le 26
juin 1813, il y aura quatre-vingt-deux ans
dans trois jours ? Pourquoi n'iriez-vous pas
jeter un brin de fleurette sur sa tombe ?
Ou plutôt cette tombe, dont on ne sait plus
l'emplacement, pourquoi ne pas chercher
à la retrouver ?
Cailhava a donné des pièces qui amusèrent autrefois, le Mariage interrompu, le
Tuteur dupé, et il fut (ce que c'est que la
gloire !) le premier auteur dramatique qui
parut traîné sur la scène pour être acclamé
par le public, sans parler du roi Louis XV.
Il a écrit un Traité sur Fart de la Comédie et, ayant assisté à l'exhumation des restes de Molière, il tint dans ses mains le
crâne du grand poète, comme Hamlet celui d'Yorick, il l'embrassa et lui prit une
dent qu'il fit religieusement monter en
bague, ce qui faisait répéter à ses ennemis
— ou à ses amis : « Cailhava a une dent
de Molière, mais elle est contre lui ! »
Messieurs, n'oublions pas le bon Cailhava, qui fut le premier des molièristes,
et dites-vous que votre Midi a inventé la
religion de Molière qui est, à vrai dire, le
culte du génie national et du clair esprit
de France! Et je vous demande un brin de
lilas, une branche d'acacia, l'an prochain,
pour Jean-François Cailhava, si nous avons
pu reconnaître le coin de terre où il est
enseveli.
J'ai parlé de la Maison de Molière, mais
je n'ai rien dit du théâtre d'Orange, des fêtes de l'an dernier et des fêtes de l'avenir.
Il faut pourtant bien que j'y arrive. Les
journaux, depuis quelque temps, ont annoncé que je prononcerais, aujourd'hui
même, à ce sujet, un grand discours devant
vous. Je m'en garderais bien. C'est de l'administration, comme on dit, et lorsqu'on
célèbre des poètes, quand on a la perspective d'assister pour la première fois à

�Lou

Viro-Soulèu

une Cour d'Amour, on oublie volontiers
l'administration. Je suis né au pays de Florian et d'Aubanel, au pays des cigales :
laissez-moi ne plus me souvenir, pour une
heure, des coulisses et des toiles peintes.
Cependant, il faut bien ne pas faire mentir
les journaux. Il est convenu qu'ils disent
toujours la vérité : admettons qu'ils l'aient
prédite.
Oui, je dirai combien, tout à l'heure,
j'ai été touché, en entendant M. Sextius
Michel évoquer le souvenir de ces soirées
du théâtre d'Orange, où, oubliant que j'étais organisateur, je devenais, de bonne foi,
instinctivement spectateur, et j'écoutais et
j'admirais ces statues animées qui s'agitaient, parlaient, vivaient, profilaient leurs
ombres sur le mur colossal du théâtre romain, et, avec tout le public, je battais des
mains et j'acclamais et je remerciais les
admirables artistes qui nous donnaient
cette inoubliable sensation d'art, et dont
jamais je n'avais été plus fier, plus honoré
d'être le chef.
C'est à eux, mon cher Président, que je
veux reporter tout le mérite du triomphe
que vous avez constaté. C'est à eux que
je renvoie vos applaudissements et vos
éloges. Vous les retrouverez sous votre ciel
criblé d'étoiles, vous les retrouverez à côté
de chanteurs dont les voix charmeront
peut-être et feront taire le mistral, vous les
retrouverez avec leur dévoûment, leur talent, leur vaillance et leur cœur. Il y aura
toujours dans notre France des poètes pour
écrire des vers, et des artistes pour les dire.
Et quel plus bel hommage à cette belle
langue française, dont vous êtes, tous,
aussi amoureux que de notre langue provençale ou limousine ; oui, quel plus bel
hommage à cette langue, dont le Florentin
Brunetto Latina, le maître de Dante, écrivant en français son Trésor de Sapience,
pouvait dire que c'est la parleure la plus
délicatte et la plus commune à toutes gens,
quelle apothéose de Corneille et de Racine,
lorsque les sanglots de Phèdre ou les héroïsmes d'Horace peuvent monter, compris
de tous, acclamés de tous, devant cette
foule enthousiaste qui vaut bien un parterre de rois !
La communion des races se fait par les
poètes. C'est la poésie qui garde intacte
l'âme même des patries : Mistral chante en
provençal l'héroïsme du tambour d'Arcole,

57

Victor Hugo écrit en français immortel la
légende des siècles passés. Voilà l'amalgame admirable qui unit l'un à l'autre tous
les lambeaux de la terre de France. La
motte de terre sèche de la Crau ou l'humide terre de Flandre est, pour nous, terre
sacrée, et les fils du Nord et les enfants
du Midi, pour la défendre, arroseraient
également l'une et l'autre de leur sang.
Vous n'êtes pas des séparatistes, comme
l'ont dit vos adversaires, et depuis longtemps
la calomnie serait morte, si les calomnies
mouraient jamais ! Vous êtes les fidèles du
pays natal, du langage natal, mais vous êtes
les servants de la patrie et les fervents du
clair, libre, ailé, lumineux parler de France !
Messieurs, je vous remercie de m'avoir,
au milieu des soucis quotidiens, donné la
joie de faire halte un jour, en pleine poésie, en plein enthousiasme, en pleine cordialité généreuse et en plein soleil !

Une véritable ovation est faite à M. Jules
Claretie, et les acclamations qui l'avaient
accueilli redoublent, vibrantes et enthousiastes. On crie : « Vive le Limousin ! »
A ce moment, le président du Félibrige
fait connaître le texte du télégramme adressé, en témoignage de confraternité, aux
félibres des Maintenances méridionales réunies à Brive sous la présidence du Capoulié Félix Gras :
Li Felihre de Paris e li Cigaliè, uni de cor e
d'idèio i Felibre dôu Miejour acampa dins la
noblo cièuta de Brivo, en Vounour de la « lenga
lemo\ina, » ié mandon si coumplimen arderous e
cridon em'éli : Vivo santó Estello !
Jules CLARETIE. — Sextius MICHEL.

A l'instant même, deux dépêches arrivent,
l'une de Brive, l'autre d'Alais, et leur lecture
soulève des applaudissements.
La première est ainsi conçue :
Le Consistoire félibréen, assemblé en SainteEstelle à Brive, salue les félibres de Paris assemblés à Sceaux et leur éminent président limousin, Jules Claretie.

Le Capoulié, Félix GRAS.
Le Chancelier, Paul MARIÉTON.
La deuxième dépêche donne à M. Sextius
Michel l'occasion de manifester la chaleureuse
adhésion du Félibrige parisien au projet d'érection d'une statue à Florian sur les bords du
Gardon. Toute la salle souligne par ses bravos

�Lou

5«

Viro-Soulèu

cette déclaration, qui succède à la lecture du
télégramme venu d'AIais :
Comité Florian salue d'enthousiasme messieurs
les membres du Félibrige et de la Cigale et s'associe de tout cœur à leur touchante manifestation.
M. Gaude^ est ici depuis hier, il nous fera un
monument digne de Florian et de ses nombreux
admirateurs.

, président.

DELFIEU

Lecture est aussi donnée de cet autre télégramme expédié par les félibres d'Aix, que
nous remercions de leur bon souvenir :
Ei bèu festié d'Aubanèu Flourian, salut !
ESCOLO

DE

LAR.

Les noms des lauréats des Jeux Floraux,
dont le Viro-Soulèu a déjà donné la liste,
sont ensuite proclamés.
Les conclusions du jury sont développées dans deux brillants rapports, l'un
de M. Jules Troubat, qui a donné une
nouvelle preuve de sa qualité d'écrivain,
de penseur, de Méridional convaincu ; l'autre, de M. Antonin Brun, en bonne et vibrante langue provençale, où sont formulés
les plus judicieux avis.
*

La séance a été close par une évocation
des plus touchantes des premiers temps du
Félibrige.
C'est M. Eugène Garcin, l'un des survivants des réunions de Font-Ségugne, qui
a rappelé les souvenirs de ce passé devenu
presque historique, avec une émotion partagée par tout l'auditoire. L'éloquent discours
du &lt;( fils ardent du maréchal d'Alleins »
restera comme une page magistrale que
devront relire tous ceux qui désireront
bien connaître les origines de notre Renaissance. Il y a là des tableaux charmants
tracés de main de maître, des scènes intimes d'une grande intensité de vie, des détails inédits, qu'une reproduction partielle
ne saurait rendre. Nous espérons que notre
nouveau « sòci » leur fera l'honneur désiré
et mérité d'une publication spéciale, en attendant les articles qu'il nous a promis, (t)
(i) Le discours de M. Eugène Garcin sera public
in-extenso dans la revue « LA PROVINCE » de notre
confrère Lucien Duc (livraisons de juillet et d'août).

C'est avec joie que tous les Félibres présents ont salué les paroles de M. Garcin,
qui a scellé le pacte d'alliance et de réconciliation de tous les amis du Félibrige, dans
l'amour commun de la grande et de la
petite patrie.

La Matinée félibréenne
Après la solennité des Jeux Floraux a eu
lieu, sous la rotonde du parc fourmillante
de monde, un délicieux concert provençal,
dont l'organisation avait été confiée à M.
Duparc (de l'Odéon), qui est, en même
temps que l'un des meilleurs artistes du
second théâtre français, un grand acteur
provençal et un félibre très dévoué.
Il l'a prouvé une fois de plus en disant,
avec un art parfait : Mirau ! mirau ! faime la vèirel de Théodore Aubanel.
Silvain a été chaleureusement fêté comme
acteur et comme auteur.
La belle Mlle Hartmann a dit avec grand
succès la traduction de la Vénus cïArles,
due à l'éminent sociétaire de la ComédieFrançaise.
Mlle Irma Perrot, l'enfant gâtée du Félibrige parisien, YEstello de nos fêtes provençales, a dû dire et redire ses refrains
populaires du Midi.
Mme Simonne d'Arnaud, une ravissante
Toulousaine, a fait revivre agréablement les
vieux airs de la Garonne.
Mlle Sirbain, d'Agen, a fait tressaillir
d'émotion tous les assistants en chantant
avec âme : Me cal mouri, de Jasmin.
On a applaudi aussi M. Gibert, de l'Opéra, MM. Valade, Delbos, Gaidan, en un
mot, tous ceux qui prêtaient leur gracieux
concours à notre fête.
Mme Pauline Savari a^évoqué le souvenir des fêtes d'Orange en chantant l'hymne
à Pallas-tAthènè, de Saint-Saëns.

LA COUR D'AMOUR
Mais le soleil décline. L'ombre des grands
marronniers s'étend déjà sur le coin solitaire du parc où doit se tenir la Cour d'amour. C'est l'heure de la poésie et du gai
savoir.
En quelques instants, le concert terminé,
la foule se presse autour des sept félibresses, que leur grâce a appelées à l'honneur
de siéger au galant aréopage.

��Lou

bo

Le choix de la reine

donne

Viro-Soulèu
C'est, je le dis avec gaîté
Malgré le trouble de mon âme,
Pour célébrer en toi la femme
Et rendre hommage à la beauté !

Heu à un

grave débat. On hésite entre deux ravissantes candidates, l'une brune,l'autre blonde,
belles à troubler et à déconcerter les Paris
les plus experts du Félibrige.
La difficulté est très habilement et très
heureusement résolue. L'opportunisme félibréen décide qu'il y aura deux reines, la
brune et la blonde.
Et c'est douce joie pour les yeux et vif
émoi pour les cœurs de contempler les deux
souveraines, qui tiennent le sceptre avec
autant de gentillesse que de sérieux maintien : Mme Baillieu, née Marianne ClovisHugues, et Mlle Ameline, fille d'un regretté lettré, fervent ami du mouvement
provincial.
Au nom
Guastalla

des

jeunes poètes, M. Paul

salue d'abord leur royauté d'un

jour :
Je suis le jeune troubadour
Qui s'en va chantant par les villes
Des ballades et des idylles,
Et j'ai pour roi, pour dieu : l'amour.
Les garçons et les jeunes filles
En chœur répètent mes refrains,
Qu'accompagnent les tambourins
Et les flûtes aux joyeux trilles.
Et ma devise est la gaîté !
Je viens du midi de la France,
Où le beau soleil de Provence
Nous donne l'éternel été.
J'ai vu passer les farandoles
Au clair de lune, dans la nuit,
Quand tout est calme et que s'enfuit
Au loin l'éclair des lucioles.
J'ai vu dans les verts oliviers
Des ombres glisser, toutes pâles,
Alors que chantent les cigales
Et que s'envolent les ramiers :
Ombres d'amants heureux de vivre,
Qui s'adorent aux yeux du ciel
Et que le doux parfum de miel
Des fruits mûrs et des fleurs enivre...
Reine, laisse-moi dans tes yeux
Et dans ton si joli sourire
Chercher la Muse qui m'inspire
Et tous mes souvenirs joyeux.
Car, si j'ai quitté les platanes,
Si j'ai quitté mon beau pays
Pour les marronniers de Paris
Et les routes grises et planes,

PAUL

GUASTALLA.

A la poésie française succède la poésie
provençale.
D'abord, honneur est fait aux absents qui
ont envoyé leur poétique tribut.
On applaudit cette ardente poésie de
Roque-Ferrier,

l'érudit président du Féli-

brige latin :
A M. Sextius Michel, président du Félibrige de Paris.

Au Félibrige de Paris,
Se Santa Estela ris
E ié fisa gouver sus toutes les félibres
De l'Iscla-de-la-França e dau vaste pais
Qu'entre l'Aubera blava e l'Aupa s'espandis ;
Se ié manda l'estec dau cisel e das libres,
De la musica, e de la sciença e dau dessen,
Es que lou bailejas per la mar e lou vent,
E la trounada e l'endoulible ;
Es per qu'emb Injalbert, Paladilhe e Constant,
Maurici Faure l'enfioucant,
Bourniè dau vers cournelhenc, jamai fible,
Fasès lusir un gàubi de Titan
Dessus Paris e sus la França ;
Es que noste Miejour vei creisse soun audança
E sa coubesença dau grand,
Que ié parlés sa lenga ou même francimand !
A l'obra,zou, mestre en valença,
A la Cevena, à la Prouvença,
A lavielha Gascougna, au Lengadoc rouman,
B aile m lèu Flourian
Drech sus un pedestal de malbre.linde e blanc
Couma linda seguet soun ama !
Aco's aquel prefach que nosta vila clama
E reclama de voste acamp !
A.

ROQUE-FERRIER,

Président du Félibrige latin, à Montpellier.

Le

pantoum

suivant,

d'Aristide Brun,

n'est pas moins applaudi :
PANTOUN
I felibre de Scèus, de Brivo-la-Gaiardo,
Voulas, mi simpatio, e lampas, mi salut !
Iuei, sus la terro d'O drudo, flòri e gaiardo,
Vosto grano espelis, brihon vôsti belu.
Voulas, mi simpatio, e lampas, mi salut,
I flour que culissès dins vôsti claretiero !
Vosto grano espelis, brihon vôsti belu,
Troubaire, eto, en VOustau parisen île Mouliero.

�Lou

I flour que culissès dins vôsti claretiero,
Vuejo ti caud poutoun, soulèu dira Limousin !
Troubaire, eto, en l'Oustau parisen de Mouliero,
Lou sang dóu fèr aujôu Bertrand boui, cremesin.
Vuejo ti caud poutoun, soulèu dóu Limousin.
Miejour, Gras e Mistral, pèr qu'iston à ta gardo,
Lou sang fèr dis aujôu sèmpre boui, cremesin,
I felibre de Scèus, de Brivo-la-Gaiardo !
BRUN.

ARISTIDE

De même que ce galant sonnet :
I dono de la Cour d'amour
Iéu vène adurre ma garbeto ;
Se primo soun lis espigueto
E palinello si coulour,
Es que vous sias tant poulideto,
O feleno di troubadour,
Que li rai de vosto belour
Anequelisson mi floureto.
Sias-ti pas lou lindc sourgènt
De la ioio e di farfantello,
Vàutri, li sorre dis estello ?
E se, dins vôstis iue, cuièn
La pouësio encantarello,
Iuéi, d'à-geinoun, vous la pourgèn.
Bonofé

DEBAIS.

Mais, quel est ce gaillard félibre qui entre fièrement dans le rond, s'y campe crânement comme un Gascon de bonne race
et, avec l'allure triomphante d'un mousquetaire, jette à l'écho de vibrantes strophes
languedociennes ?
C'est Victor Delbergé, qui a fait deux
cents lieues pour venir témoigner au Félibrige de Paris les sympathies du Félibrige
de Languedoc et de Gascogne.
On fête longuement le vaillant directeur
du Calel, qui doit redire, à la demande
générale, sa belle ode méridionale.
Voici le tour des dames. C'est un ravissement inexprimable : les triomphatrices du
concert de la rotonde cueillent de nouveaux
lauriers. Mmes Sirbain, Irma Perrot, Simonne d'Arnaud, etc., obtiennent de véritables ovations.
Le félibre Ulysse Boissier, un évocateur
passionné des vieilles chansons provençales,
chante Magali avec Irma Perrot, qui lui
donne la réplique.
Et le brillant mandoliniste Talamo accompagne la populaire mélodie, dont le
refrain est répété en chœur par toute l'assistance enthousiasmée.

tii

Viro-Soulèu

LA FELIBRE J ADO
Sept heures. C'est le moment du banquet et de la félibréjade. Près de 200 convives remplissent la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville. Jules Claretie préside, ayant
à ses côtés le maire de Sceaux et le président du Félibrige parisien.
Après les toasts traditionnels, Maurice
Faure prend la parole et résume les impressions de la journée. Il loue l'œuvre
félibréenne et salue, en même temps que
le limousin Claretie, les félibres assemblés
à Brive.
Dans son improvisation enflammée, le
député de la Drôme dit que le Félibrige
est appelé à remplir une haute mission nationale, en maintenant les vieux dialectes,
source inépuisable d'enrichissement pour la
langue française, et en mettant en rilief les
originalités provinciales. Associant la Comédie-Française à cette mission rénovatrice,
il proclame l'importance du théâtre d'Orange, véritable métropole artistique du
Midi, pour le réveil de l'esprit national,
tout imprégné du génie gréco-latin, et, en
manière de péroraison inattendue, il s'écrie,
se tournant vers Mme Léa Maujan, la fille
idéale de Caristie-Martel :
« Et maintenant levez-vous, ó Minervine,
parlez la langue de la poésie, vous qui, la
première, dans VEmpereur d'Arles, nous
avez révélé l'incomparable beauté de l'art
antique en Provence et nous avez inspiré,
à nous Félibres, vos admirateurs, l'idée
même du rôle futur du théâtre d'Orange
dans notre Renaissance. Faites-nous encore
tressaillir d'émotion, vous qui incarnez la
grâce de la Vénus de Milo et qui avez le
cœur de la Vénus d'Arles. »
Et aussitôt, Mme Léa Maujan se dresse,
belle comme une déesse de l'Olympe, radieuse et inspirée, et dit, avec un art exquis et un ardent enthousiasme, ces vers
de Clovis Hugues :
I

Déridez-vous, passants moroses !
Gazouillez sous la feuille, oiseaux !
C'est toujours dans le temps des roses
Que les Félibres vont à Sceaux.
S'il en est une,
Qui sommeille,
Vite elle ouvre
Dans le ciel et

la dernière,
mi-close encor,
ses lèvres d'or
dans la lumière.

�62

Lou

Viro-Soulèu

Les fleurs des bois et des sillons
S'offrent, gentiment dégrafées,
Comme si, grâce aux bonnes fées,
Nous étions tous des papillons.
II
Eveillez-vous, joyeuses brises !
Belles, mirez-vous dans les eaux !
C'est toujours au temps des cerises
Queies Félibres vont à Sceaux.
Entre les feuilles inégales,
Où luit la fraîcheur des matins,
On dirait que les vents lointains
Apportent des vols de cigales.
Par-dessus la terre en travail,
Au ras de la nue entr'ouverte,
Juin suspend à la branche verte
Des gouttes d'aube et de corail.
III
Strophes, montez avec les sèves !
Egayez-vous, nids et berceaux !
C'est toujours dans le temps des rêves
Que les Félibres vont à Sceaux.
Les bras roulés autour des hanches,
Ceux qui n'aimeront qu'une fois
Cheminent en mêlant leurs doigts
Par les sentiers bleus de pervenches.
Cueillez, cueillez, ô jouvenceaux,
Fleurettes et bouches décloses ;
Et nos rêves seront des roses,
Quand nous retournerons de Sceaux !
CLOVIS

HUGUES.

Toute la salle, frémissante et debout, acclame la grande artiste. Jules Claretie se
fait l'interprète éloquent des sentiments de
toute l'assemblée et, aussitôt après, la coupe
circule et les brindes succèdent aux discours,
alternés avec des chansons. Tour à tour,
les représentants des associations méridionales prennent la parole et saluent cordialement le Félibrige parisien : M. Raymond
Laborde, répétiteur au lycée Carnot, au
nom de la fédération des Ecoles félibréennes limousines, M. Raoul Charbonnel,
rédacteur à la Paix au nom de la Ruche
Corrè^ienne ; M. Dauzon, député d'Agen,
au nom des compatriotes de Jasmin ; M.
Quentin parle excellemment, au nom des
littérateurs de Sceaux et de la conférence
Labruyère ; M. Henri Ner se fait l'interprète des jeunes générations du Félibrige.

Les airs provençaux, entonnés en choeur,
terminent la félibréjade.
Nous ne pouvons donner ici les poésies
dites au banquet. Mais nos lecteurs nous
sauront gré de faire une exception poulies vers suivants, de M. Eugène Garcin,
d'une si haute portée philosophique :

PARIS

ET LA NATURE
(Fragment)

A mon hon ami Théodore Auhanel.
Un de ces exilés que l'on nomme poètes,
Oiseauxqui vont chantant àtravers lestempêtes,
Heine, un jour, regardait un froid sapin du Nord.
Il neigeait. Sous le vent qui balayait les branches,
Cet arbre se dressait, noir sur des plaines blanches ;
Triste,il semblait rêver,mais d'un rêvede mort.
Le poète lui dit : « Pourquoi tes longs murmures^?»
Le vent sifflait toujours ; pas un rayon vermeil,
Et ces mots de douleur tombèrent des ramures :
« Je rêve au beau palmier des pays du soleil. »
DouxAubanel, je suis triste comme cet arbre,
Moi, loin du sol natal, exilé dans Paris.
Ici, que de palais, de colonnes de marbre !
Mais que la terre est froide etque le ciel est gris !
Ici, l'homme partout supprime la Nature.
Les toits cachent le ciel et ferment l'horizon ;
Dans le sol et dans l'air, l'arbre boit du poison
Et n'a pas un rameau qu'une main ne torture.
Le Fleuve qui venait, fier de sa liberté,
Jetant sous les grands bois ses notes solennelles
Et gardant la blancheur des neiges maternelles,
Le Fleuve, dans ces murs, a perdu sa beauté.
On n'entend plus sa voix sous les bruits de la
[foule ;
Esclave entre ses bords, il s'en va, gémissant,
Et jusque vers la mer, terne et jaunâtre, il roule
Les souillures de l'homme... Eh ! que de fois
[son sang !..
Mais si, tout glorieux d'avoir pu, dans son onde,
Refléter les palais dont il baigna le seuil,
Et, se faisant l'écho des rumeurs de ce monde,
S'il disait à la Mer ce qui fait notre orgueil,
- Le Fleuve est si petit et la Mer est si grande ! La Mer lui répondrait, en ses rauques sanglots :
« Dans mon bruit éternel, crois-tu donc que
[j'entende
Les milliers de courants qui m'apportent leurs
[flots?
Toi, de Napoléon, si tu vis la Colonne,
Si tu baignas le Louvre où de grands rois sont
[morts,
D'autres ont salué Ninive et Babylone :
Demande ce qui reste aujourd'hui sur leurs bords.

�Lou

Viro-Soulèu

Oui, demande Ilion aux rives du Scamandre,
Demande au Nil sacré Memphis et Dendérah,
Demande au Gange saint les traces d'Alexandre,
Et la paix des tombeaux partout te répondra.
Le silence éternel des grands sphinx symboliques
A remplacé la vie et le bruit des concerts,
Et le Bédouin, couché sous les palmiersbibliqués,
N'entend plus que les flots gémir dans ces déserts.
Ah! depuis des mille ansque je reçoisdes fleuves,
Combien m'ont murmuré que leurs rives sont
[veuves
Des villes qui n'ont plus qu'un peuple enseveli !
Tous, tous m'ont raconté mêmes vicissitudes ;
Mais j'étouffe leurs voix et, dans mes solitudes,
Dans mon éternité, je leur donne l'oubli. »
Ainsi dirait la Mer, et, dépouillé de gloire,
Le Fleuve se perdrait au cœur de l'Océan,
L'Océan éternel, qui nous dit le néant
De cet amas d'orgueil que l'on nommel'Histoirfc.

1858.
LA

EUGÈNE

FÊTE DE

GARCIN.

NUIT

Tout Sceaux est illuminé en l'honneur
des Félibres, et la fête de nuit appelle les
convives dans le parc, brillamment éclairé
à giorno.
La Tarasque mugit, hurlante, et tressaute déjà d'impatience, attendant les banqueteurs retardataires.
A son bruyant appel, on accourt et on
se dirige en chantant vers la rotonde du
bal, où l'orchestre joue la farandole tarasconnaise.
En un clin d'œil, toutes les mains forment la chaîne et les méandres des danseurs
se déroulent, infinis, sous les allées mystérieuses, guidés par l'endiablé neveu et
homonyme du poète des Oubreto, l'infatigable Roumanille.
A minuit sonnait, hélas ! trop tôt, la
cloche du dernier train. Félibres et Cigaliers repartaient, chantant, pour la grande
ville, qui est devenue, grâce à eux, un
puissant foyer de rayonnement pour la
grande Idée félibréenne.

63

Rapport sur les Œuvres françaises
MESDAMES,

MESSIEURS,

N ne pouvait proposer
à un concours félibréen
deux meilleurs sujets de
sonnets que Laure de
Noves et Clémence
Isaure. Laure de Noves
personnifie le sonnet
même dans toutes les
imaginations poétiques, et Clémence Isaure
restera toujours la Muse des Jeux Floraux.
Qu'on la conteste ou non, c'est une divinité à laquelle on peut toucher, mais qu'on
ne saurait abattre : elle est consacrée par
la tradition. Préault, ce grand artiste rénovateur, si osé, si ouvert à tous les souffles
contemporains de l'art et de la poésie, n'a
pas eu besoin de documents authentiques
pour symboliser Clémence Isaure. Elle a
fécondé le statuaire qui a fait d'elle une
création réelle et toujours vivante, malgré
la griffe accusée du romantisme, imprimée
à tout dans ce siècle. Ce monument de
Clémence Isaure ne laisse aucun doute sur
son existence, puisqu'il la perpétue en lui
donnant figure nouvelle dans le présent et
dans l'avenir. Soyez sûrs que rien ne meurt
du passé, tant qu'il se trouve des artistes
et des poètes pour lui rendre corps et vie
et le rajeunir avec conviction.

La blanche Exilée du Jardin du Luxembourg, si bien chantée en provençal par
Maurice Faure, et l'idéale beauté, qui fit
de Laure une sœur de Béatrix, sont pour
nos petites patries deux sources éternelles
de poésie. Seulement, il a manqué à l'une
ce qui a immortalisé l'autre : l'amour d'un
grand poète. Clémence n'a pas d'amoureux
(du moins on ne lui en connaît pas) qui
ait fait parler d'elle. Aussi, les hommages
qu'on lui rend sont-ils un peu froids. On
la salue, on l'honore, on la respecte, on lui
paie un tribut de reconnaissance, mais 011
ne se croit pas tenu à plus envers elle, et
c'est dans son jardin qu'on cueille les fleurs
adressées à Laure. L'encens s'en va tout
d'un côté. Sans rien perdre de son auréole, Laure a accaparé, de nos jours, les
amoureux posthumes, uniquement parce
qu'elle en avait eu un qui l'a rendue célèbre. Elle lui a porté bonheur à son tour

�Lou

04

Vtro-Soulèu

en permettant d'être aimée sans espoir et
laissant couler de source l'inspiration. Mesdames, faites comme elle, et vous créerez
peut-être des Pétrarque, car tout amoureux
est bien près de devenir poète.
Deux sonnets en son honneur ont mérité le premier prix ex-aequo. Le premier est
de M. Jean Fernel, de Villeneuve-sur-Lot :
A ton nom, j'ai rêvé d'un lys parmi des roses
Au jardin d'Autrefois éclos très doucement
Sous la caresse d'or du Soleil, — cet amant —
Par qui sont les grands cœurs et les divines cho[ses ;
J'ai bercé ma pensée au rythme de tes poses,
Lorsqu'à Vaucluse en fleurs tu venais, tristement
Mais heureuse, bénir le fol enchantement
Où se pâmait ton âme en des apothéoses.
Celui qui te chanta, sur tes lèvres jamais
Ne cueillit le baiser des amoureuses, mais
Dans son cœuront fleuri les stances immortelles,
Et vos deux noms, unis dans les siècles lointains
Exaltent la fierté des amours éternelles
Et la chaste douceur des baisers incertains.
J.

FERNEL.

Le deuxième est de M. Alf. Dalibard. (i)
Un deuxième prix ex-œquo a été décerné à M. François Armagnin, ancien ouvrier
armurier du port, commis à la mairie de
Toulon, secrétaire de l'Académie du Var,
et à M. Célestin Bonnet, juge de paix à
Sault (Vaucluse).
M. Pierre Duzéa, de Pierre-Bénite, près
Lyon, a obtenu une première mention.
M. Félix Meyrargue, de Nice, et M. Joseph Reynaud, de Vacqueyras (Vaucluse),
se partagent la deuxième mention.
Quant aux sonnets sur Clémence Isaure,
un deuxième prix a été accordé à M. Célestin Bonnet (de Sault), et une mention
à M. Pierre Duzéa, qui termine très heureusement par ces vers :
Aux accents de ton luth enchanteur et sublime,
Tout poète qui sent qu'un feu sacré l'anime,
D'accourir à ta voix se fit un saint devoir.
Lafoule des rêveurs, par ton charme entraînée,
O Clémence ! créa l'immortel Athénée
Et Toulouse devint berceau du Gay-Sçavoir.
D'autres envois n'ont pu être classés.
Le Félibrige de Paris a reçu un manuscrit intitulé : Les Félibresses, étude sur
l'action littéraire des femmes dans le Fé(i)

Publié à la première page du numéro.

librige (1855-1895), avec ces quatre vers de
Roumieux pour épigraphe :
A vous moun brinde, o Felibresso,
Gènti rèino di Court d'amour,
Maire, sorre, mouié, mestresso,
A vósti pèd saren toujour !

A la manière dont il traitait son sujet, on
pouvait se faire illusion sur l'auteur, et
croire qu'il appartenait lui-même à la
belle moitié du genre humain. Nous savons
aujourd'hui que c'est M. Paul Henri Bigot,
répétiteur au lycée d'Aix. Son envoi, que
nous avons récompensé, est un tableau intéressant et complet de la littérature féminine dans le Félibrige, depuis sa fondation
et même antérieurement.
M. Bigot a poussé loin ses recherches :
en même temps qu'il remontait aux sources, il fouillait dans les racines. Il en a
rapporté un bouquet choisi, attrayant, une
véritable Anthologie, où sont rassemblées
les fines fleurs de la grâce et de l'esprit félibrëen, dans ce qu'il a de plus tendre et
de plus délicat. Aucune femme n'y est oubliée de toutes celles qui ont pris part au
« réveil de la patrie méridionale. » C'est
ainsi que l'auteur qualifie ce mouvement
littéraire et poétique, et il énumère toutes
les félibresses militantes, depuis celles qui
confinent à la lisière et l'ont été un peu
avant la lettre, comme Reine Garde, la célèbre couturière de Nîmes, jusqu'à la dernière en date, de la plus humble à la plus
élevée, telle qu'Elisabeth de Roumanie,
qui traduit les poèmes les plus connus des
Félibres. A chaque nom sont joints une
notice biographique et des extraits choisis,
caractérisant le talent.
Un tel travail, avec toute la prédilection
et la sympathie qu'y a apportées l'auteur,
a dû lui prendre beaucoup de temps. Il est
très approfondi, très soigné et d'une lecture
très agréable. Ce serait un petit livre bientôt classique dans la littérature méridionale.
En attendant de le voir sous cette forme,
le Félibrige de Paris a cru ne pouvoir faire
un meilleur emploi du prix de M. le Ministre de l'Instruction publique, qu'eu l'attribuant à l'œuvre littéraire, utile, méritoire
et vraiment recommandable, qui s'adresse
surtout à vous, Mesdames, car elle réunit
en un cortège gracieux une théorie de Muses contemporaines, digne du pinceau grec
de Puvis de Chavannes.
JULES
TROUBAT.

L'Administrateur-Gérant : L. de
PARIS.

— Empremarié felibrenco de Lucian Duc,

C.I.D.O.

BAEEUEL, 38,
35,

rue de Fleurus.

carriero Rousselet.

�En eissugant uno lagremo,
Barre toun libre, Lucian Du ..
Noun i'a pouèto, noun i'a femo
Qjie, sènso agué Jou cor fendu,
Posque legi ta Marineto,
Morto d'amour. Oh ! la paureto !
FÈLis GRAS.

bo

li
~5 ei

Jytarineto

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—&lt;

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En vente à 5 francs, en s'adressant à l'auteur, 35, rue Rousselet, Paris.
Mais je vous connais, mon brave Lucien Duc, et j'aime votre Marinette
depuis le jour de sa naissance. Merci tant bien de me l'avoir envoyée ;
c'est un joli bouquet de fleurs de nature qui ne se passiront pas de sitôt :
pour l'avoir eu deux jours sur ma table, elle en reste toute parfumée.
A vous et grand merci, poète.
ALPHONSE
DAUDET.
Ces appréciations de 3 maîtres ne valent-elles pas le meilleur compte rendu ?

�M. G. A. PALUN &amp; CIE
AVIGNON

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12 rue du. Havre
Arrivage de morue à la brandade, de la Grille de Nîmes, trois fois par semaine en hiver
AUG. TURIN, 57 Faubourg Poissonnière
Huile de Provence, Vins du Midi, Pois-chiches, Produits des colonies.
HÉDiARi), 21, place de la Madeleine
Comestibles du Midi.
II. — Cuisine méridionale
Restaurant du GRAND U, rue Richelieu, 101
CAFÍ-REST' VOLTAIRE, 1, place do l'Odéon
Cassoulet, le lundi
Brandade et bouillabaisse le vendredi
On trouve le Cassoulet le mercredi,
Cassoulet et Aiòli
et bouillabaisse et brandade le vendredi :
Restaurant LAVENUE,70, boul. Montparnasse
Restaurant CÉSAR, 26, boulev. Poissonnière
lundi : Cassoulet ; vendredi : bouillabaisse
CORNAILLE,

Restaurant ROBERT, 39, boulev. St-Michel
Cassoulet le jeudi, Bouillabaisse le vendredi

»

BRUNEAU,

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»

»

NOTTA,

»

»

Revues &amp; Journaux intéressant le Félibrige
— Revue Félibréenne, M. Paul Mariéton, directeur, 9, rue Richepanse, Paris.
— Revue des langues romanes, Montpellier.
— Romania, MM. Paul Meyer et Gaston Paris, directeurs ; Bouillon, éditeur, Paris.
— Revue de philologie française et provençale, h. Clédat, direc, Bouillon, édit., Paris.
— VAiòli, M. de Baroncelli-Javon, directeur, Avignon.
— Lou Félibrige, M. Jean Monné, directeur, Marseille.
— Lemouzi, Sernin Santy, directeur, Brive.
— La Sartan, M. Pasc.d Cros, directeur. Marseille.
— Le Gril, G. Sirven, directeur, Toulouse.
— La Campana de Magalouna et la Cigalo d'or, à Montpellier.
— Lou Calel, Victor Delbergé, directeur, Villeneuve-sur-Lot.
— Lou Cascavel, M. Gaiet-Malan, directeur, Alais.
— La Revue méridionale, Achille Rouquet, directeur, Carcassonne.
— La Province, revue mensuelle. Lucien Duc, directeur, 35, rue Rousselet, Paris.
— Le Mois Cigalier, bulletin mensuel de la Cigale. M. Truphème, direct. 23, r. de Sèvres.
— Lou Viro-Soulèu, gazette du Félibrige de Paris, 1, place de l'Odéon.
(Il reste encore quelques collections des années 1889 à 1894, au prix de 3 fr, sur papier
ordinaire, et de 5 fr. sur papier de Hollande. — Ecrire au bureau du journal).
Imprimerie

LUCIE»

Duc, 35, rue Rousselet, Paris.

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