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lefZIERS

[OV VÎRO^OVLèV
JUILLET-AOUT

1896

LA SANTO-ESTELLO A SCEAUX

NE fois de plus, Félibres et Cigaliers
ont accompli leur
pèlerinage annuel à
la florianesque ville
de Sceaux, la cité
fleurie, comme l'appelle un de nos plus

délicats chroniqueurs.
Quel lieu plus félibréennernent choisi
pour convoquer le ban et l'arrière-ban des
artistes, amis et fervents du Midi, si nombreux, quoiqu'on die, en la capitale : des
stèles votives à couronner; un magnifique
parc du siècle dernier, où les arbres se
mettent en rond pour assortir les Cours
d'amour !
La tradition latine et la tradition française se mêlant, se poursuivant à travers
les âges. Les couronnes de roses que convoitait Horace
... et rosa
Qanoz odorati capillos,

posées, en signe de triomphe, sur les fronts
de Florian et d'Aubanel, ces . gloires du
Félibrige et de la Patrie. Le culte des
grands hommes retrouvé, dans cet hommage d'importation païenne ; et cette restitution, justement applaudie, des poétiques
tournois, où trônent .les jolies dames du
temps présent : n'est-ce assez pour donner
à cette fête son caractère unique de grâce
et d'exceptionnelle joie ?
Le rendez-vous était donné auprès de la
statue de Clémence Isaure, fondatrice des

Jeux floraux, qui, avec ses augustes compagnes, les reines de France, met sa tache
de marbre sur les massifs verdoyants du
Luxembourg. Les allées ombreuses, les
abords de la gare s'animaient d'une foule
joyeuse où, parmi les félibres en védette,
se remarquaient les princes de la philosophie, de la politique et de l'art. Tous vinrent s'engouffrer, à l'heure dite, dans le
souterrain de la nouvelle voie, — l'amorce
du Métropolitain, comme le disent les gens
renseignés. Quelles prémices aux fêtes du
soleil que de s'enfoncer dans un ténébreux
couloir ! Est-ce que les félibres devraient
délaisser l'insouciante cigale pour le symbolique scarabée égyptien, emblème d'une
lointaine résurrection ? Quoi qu'il en soit,
quelques tours de roues nous ont vite amenés dans les talus verts d'Arcueil et, de là,
par les pentes feuillues de Lakanal, à la
station de ■

SCEAUX
Le cortège se forme aussitôt, précédé
des pompiers, dignes comme il sied, et de
la fanfare municipale, scandant les notes
aiguës de la nouvelle marche des Félibres.
M. Charaire, le toujours sympathique maire
de Sceaux, surpris en route, s'excuse de
l'aire si tardivement les honneurs de sa
ville... mais il les fait si bien !
La première halte est pour la maison
que Florian, en vrai Provençal quelque peu
dépaysé dans le tumulte de Paris, et qui
rêve aux longs soirs calmes des champs,
élut pour sa retraite. Au nom de la Conférence La Bruyère, et par conséquent de la

�Lou

5«

Viro-Soulèu

jeunesse studieuse de Sceaux, M. Mousnier,

c'est la santé,

chevelu comme un poète de la bonne école

acceptée dans l'unique joie d'être et d'agir.

romantique, souhaite excellemment la bien-

nos buissons ont refleuri leuis

pâles corolles ; juin, dans l'ombre des feuilles,
a semé le corail des cerises, et partout les berceaux s'égaient du pépiement des nids : fidèles
à votre promesse, gardiens des vieux usages,
vous revenez effeuiller des fleurs

« Vivre et être heureux, il n'est pas d'autre
sagesse, peut-être !

venue aux félibres et à leurs invités :
Les roses de

le don de nous-mêmes, la A*ie

au front de

vos poètes.
Si le soleil, pour vous saluer, s'est fait plus
beau, le ciel a plus de pureté ; grâce à vous, à
vos chants, à votre débordante joie, ceux qui

M.

Desmous,

»

sénateur,

nouveau

venu

au Félibrige, et qui a bien voulu, comme
un néophyte dévoué,
la peine...

et à

se

n'était mieux désigné
présentant du Gard
chantre

laisser mettre

honneur, répond.

1

d'Estelle,

que

l'éloquent

pour nous

qui

a

re-

parler

toujours

à

Nul
du

gardé,

comme un culte, le souvenir des bords du
Gardon où il est né.

ont au cœur l'amour de votre Midi ensoleillé

Discours de M. Desmons

se croiront bientôt, en un rêve riant, emportés
sur l'aile d'un passereau vers quelque coin béni

MESSIEURS,

de Provence.

Vous êtes surpris, sans doute, d'entendre,
Vous êtes les fervents des cultes qu'on renie,

cette année, prononcer devant cette maison

a dit Armand Silvestre.
Avec le peuple de vos campagnes provençales

devenue historique,

vous chérissez la tarasque, et vous avez raison

bres le plus

de perpétuer ainsi les vieilles légendes qui sont

Société.

l'âme même de votre race.
rait trop vous féliciter de ce que vous conservez
cette gaieté

qui vous vient des

baisers du soleil et du refrain des cigales qui
ont bercé vos sommeils d'enfance.
Si vous avez le rire aux lèvres, avez-vous
moins d'ardeur généreuse dans le cœur ? pour
sourire sans cesse sous un ciel radieux, votre
Midi porte-t-il donc des moissons moins riches
Comme le voulait la fine duchesse qui, au
régnait sur nos bois, « dans vos

ter si facilement la proposition qui me fut
faite

de

prendre

la parole, en cette cir-

constance ; maiselle me fut faite de si bonne
grâce, par l'honorable Président et tout le
Bureau, — et, le premier jour de mon entrée au Félibrige, j'y rencontrai un accueil
si bienveillant, si fraternel, et,

part

Depuis ce jour, j'ai beaucoup réfléchi, et

est pleine d'esprit ! »
Nous vous saluons, Messieurs, nous, les jeu-

avaient pu obéir mes

nes d'aujourd'hui, parce que vous avez l'amour
parce qu'en une époque

C'est

la réponse

cette

laquelle je

et chanter, parce que tous, en dépit même des
cheveux blancs, vous avez le talent de rester
jeunes !
de nous avoir fait aimer

votre Provence et sa langue divine, de

nous

avoir conviés à suivre les ondulations gracieuses
mais,

surtout,

merci de nous avoir enseigné la gaieté, ce tré-

à

quels

sent ments

amis, en m'invitant

à

cette

question

qui

sera, si vous le voulez bien, le prétexte de

lébrer vos poètes ; mais nous vous remercions
de tout cœur parce que, chez vous, on sait rire

demandé

à être, à cette heure, leur fidèle interprète.

aussi terre à terre que la nôtre, vous venez cé-

de vos farandoles endiablées ,

de la

sentis pas la force de refuser.

je me suis

Merci, Messieurs,

cette

et je me demande comment j'ai osé accep-

plaisirs même il entre de l'idée et votre joie

des choses du passé,

dans

de quelques-uns, si filial, — que je ne me

et de plus pauvres vendanges ?
siècle passé,

récemment entré

Je suis surpris plus que vous, Messieurs,

Puis, en cette fin de siècle blasée, on ne sauvotre gaieté

l'allocution habituelle

du Félibrige de Paris, par un de ses mem-

simple

et

familière

causerie,

pour

sollicite quelques minutes seu-

lement de votre bienveillante attention.
Pourquoi ai-je été choisi pour venir saluer, au nom du Félibrige, la mémoire de
Florian ?
Ne serait-ce pas, peut-être, parce qu'on
a su que le pays où il a vu le jour est précisément celui

où

vécut aussi

ma propre

famille ? Oui, mon aïeul, qui était son con-

sor humain, dont Emile Zola vous disait ici mê-

temporain,— parent de Rabaut St-Etienne,

me, il y a plusieurs années :

l'ami de Florian, — habitait Durfort, dans le

«

La gaieté, c'est un flot qui

monte du sol

nourricier, qui est la sève de tous nos actes ;

même canton, dont le chef-lieu est Sauve,
petite ville située à

4

kilomètres seulement

�Lou

Viro-Soulèu

du château de Florian, qu'il désigne luimême dans ses Mémoires d'un jeune Espagnol, du nom voilé de Cogollos, et où
il reçut le baptême le 12 mai 1755.
Ne serait-ce pas aussi parce qu'on a appris que j'étais né moi-même et que, comme
lui, j'ai vécu mes plus jeunes années sur
les bords délicieux de ce verdoyant Gardon, qu'ombragent de hauts peupliers, et
qu'a si finement chanté notre sympathique
poète ?
Peut-être s'est-on rappelé que, pendant
plus de quinze ans, celui qui vous parle a
eu l'im nense honneur de représenter à
la Chambre la vaillante population de cette
magnifique vallée qui porte le nom, si poétique et si doux, de Beau Rivage, et où se
déroulent les épisodes si touchants de la
charmante pastorale d'Estelle et Nèmorin,
de sorte que si Florian avait vécu de nos
jours, j'aurais eu le glorieux privilège de
l'avoir pour électeur, à moins que, plutôt,
par un privilège plus glorieux encore, je
n'eusse été le sien.
Ne serait-ce pas enfin et surtout parce
que l'on connaît ma profonde sympathie
pour ce poète, à l'âme tendre et impressionnable, au vers plein d'une sensibilité
exquise, à la conscience si droite et si délicate ? — Oui, tout, dans sa vie, comme
dans ses œuvres, m'arrache un vif sentiment
d'admiration, me pénètre et m'émeut. Je
suis touché de la tendresse filiale qu'il
éprouve pour sa mère, que cependant il
n'a pas eu le bonheur de connaître, et au
souvenir de laquelle doivent se rapporter
ces beaux vers :
Le plus saint des devoirs, celui qu'en traits de
[flam me
La nature a gravé dans le fond de notre âme,
C'est de chérir l'objet qui vous donna le jour !
Qu'il est doux de remplir ce précepte d'amour!
Voyez ce faible enfant que le trépas menace,
11 ne sent plus les maux, quand sa mère l'em[brasse.
— pour sa mère, à laquelle il attribue pieusement tous ses talents, et ce qu'il y a de
meilleur en lui ; — pour sa mère, qui, née
en Espagne, vous le savez, lui inspira certainement ce penchant si prononcé pour
ce noble pays, frère du nôtre, et à qui
nous devons assurément « Gonzalve de
Cordoue », la « Traduction de Cervantes », le « Récit historique surles Maures »
etc.

51

Je n'admire pas moins en lui avee quelle
grandeur d'âme et quelle simplicité à la
fois, avec quelle résignation joyeuse et
quelle délicatesse de conscience, il consent, par respect pour leur mémoire, à
vendre le château et les terres de ses ancêtres, afin de pouvoir payer toutes les
dettes que lui avait léguées son vénéré
père, victime des diverses folies de son
aïeul.
« Je suis condamné, disait-il en écrivant
à un ami, à ne jamais avoir de campagne,
et, pour m'en dédommager, je me suis emparé de la nature. Avec cela et votre amitié, je ne regretterai rien. »
Et ce n'est pas seulement par le produit
de la vente de son ancien domaine, que
Florian voulut laisser intact le bon renom
des siens. Pendant qu'un autre, désabusé,
aurait profité de sa jeunesse, de la situation
facile qui lui était faite par le duc de
Penthièvre, à Paris, en son bel hôtel de
Toulouse, pour vivre dans l'oisiveté des
salons, dans l'oubli du passé et l'insouciance de l'avenir, lui, Florian, soutenu par
son puissant protecteur, encouragé par Voltaire qui l'avait si bienveillamment accueilli
en son château de Ferney, et qui était enchanté de son esprit, de son entrain, de
sa gaieté, se jeta dans la carrière littéraire
avec une incroyable ardeur, et y déploya
une activité opiniâtre, guidé par l'arrièrepeusée, fort honorable, de contribuer aussi
par le produit de ses ouvrages, à satisfaire
les créanciers de son malheureux père, et à
racheter, si possible, son beau château de
Florian.
Et comment ne pas louer ce jeune gentilhomme de 24 ans, ce beau capitaine de
cavalerie qui, vivant au sein de la société la
plus aristocratique, du monde le plus élégant, préfère, aux plaisirs de la cour, les
lauriers de l'Académie Française, et qui,
peu d'années après, quand il est appelé à
y occuper le fauteuil du cardinal de Luynes,
prononce, dans son discours de réception,
ces salutaires et viriles paroles:
Si l'amour du travail rend heureux dans tous
les âges, il est surtout profitable dans la jeunesse ; c'est lorsque les passions fougueuses luttent sans cesse contre une raison faible, qu'il
est nécessaire de donner de l'élément à cette
activité inquiète, et d'arracher sa vie à l'ennui
après lequel marchent souvent les vices. Travaillez, et vous trouverez dans l'étude des jouis-

�Lou

5=

Viro-Soulèu

sances pures ; vous éviterez des repentirs amers,
en méditant sur la vertu, en cherchant toujours
à la peindre. Ce sera le prix réservé à vos efforts. Votre valeur prendra bientôt une nouvelle
énergie, car la valeur s'élève avec l'âme ; vous
deviendrez meilleurs et plus heureux.
Mais, Messieurs, ce qui m'attache aussi
d'une façon très étroite à Florian, c'est ce
qui, j'en suis sûr, l'a fait choisir, avec tant
de raison, par le Félibrige, comme son patron le plus naturel et le plus légitime, —
c'est le grand amour qu'il témoigne, dans
toutes ses œuvres et surtout dans son exquise pastorale d'Estelle et de Némorin,
pour le pays qui l'a vu naître.
Qui ne se souvient, en effet, de cette
touchante et mélancolique apostrophe aux
lieux qu'il a connus dans son enfance :
Beaux vallons, fortunés rivages, où, encore
enfant, j'allais cueillir des fleurs ! Beaux arbres,
que mon aïeul planta, et dont la tète touchait
les nues, lorsque, courbé sur sen bâton, il me
les faisait admirer ! Ruisseaux limpides, qui arrosez les prairies de Florian, et que je franchissais avec tant de peine et de plaisir, je ne vous
verrai plus ! Je vieillirai tristement, éloigné du
lieu de ma naissance, du lieu où reposent mes
pères, et si je parviens à leur âge avancé, le
beau soleil de mon pays ne ranimera pas ma
faiblesse ! Ah ! que ne puis-je. au moins, espérer que ma dépouille mortelle sera portée dans
le vallon où, enfant, j'ai vu bondir nos agneaux.
Que ne puis-je être certain de reposer sous le
grand alisier où les bergers du village se rassemblent pour danser ! Je voudrais que leurs
mains pieuses vinssent arroser le gazon qui couvrirait mon tombeau ; que les enfants, après leurs
jeux, y sèment leurs bouquets effeuillés. Je voudrais, enfin, que les bergers de la contrée fussent attendris en y lisant cette inscription :
Dans cette demeure tranquille
Repose notre bon ami ;
Il vécut toujours à la ville,
Mais son cœur fut toujours ici.
Ne croirait-on pas vraiment, Messieurs,
je vous le demande, entendre la description
d'un Bernardin de St-Pierre ?
Aussi, pourrait-on hésiter à s'associer de
tout cœur à notre spirituelle et charmante
compatriote d'Alais, Mrae Mathieu Goirand,
et s'écrier avec elle :
Gracious cantaire d'Estello,
Trop pau, de nòstis estello,
As countempla li belu :

Jouine, as quita Tencountrado
Dóu Gardonn, di vèrdi prado
E dóu cèu blu.
Pamens, de soun avenènço,
As sempre agu souvenènço,
E di languimen, jouvènt,
Toun paure cor souspiravo,
E toun regard se viravo
Alin souvènt. (i)
Après ces beaux vers, Messieurs, je m'arrête.
D'ailleurs, ai-je besoin de cherchera vous
faire partager mon admiration affectueuse
pour notre poète ? Tous nos cœurs ne sontils pas déjà gagnés à sa cause ?
Vous, Félibres, vous êtes unanimes à rendre à notre gracieux poète l'hommage qui
lui est dû ;
Et vous tous, habitants de cette ville de
Sceaux, n'êtes-vous pas devenus nos compatriotes, en vous associant chaque année
à nos fêtes félibréennes, en nous accordant
d'une façon périodique une si cordiale hospitalité, et surtout en entourant, comme
vous le faites, le tombeau de notre cher
poète de votre pieux respect et de vos
couronnes, sans cesse renouvelées?
Honneur donc, Messieurs, à Florian, à
Florian, le précurseur incontestable du
Félibrige.
*

Les applaudissements qui accueillent cette
péroraison sont un signal. On repart, au
bruit des fanfares, pour couronner les bustes des poètes. Gloire à Florian et à Aubanel ! Mais le jardinet est si étroit, l'affluence
toujours si considérable en ce point, que
les félibres ont peine à pénétrer jusqu'à
eux. Là, notre ami Jules Bonnet dit, avec
le talent qne l'on sait, le gracieux poème :
Le Félibrige de Paris à Florian, de M. Félix Meyrargues, qui a obtenu le premier
prix du Concours.

[i]

Gracieux chantre d'Estelle,
Trop peu de temps, de nos étuiles
Tu as contemplé les scintillements ;
Jeune, tu as quitté la contrée
Du Gardon, ses vertes prairies
Et son ciel bleu.
Cependant, de ses charmes,
Tu as toujours eu la souvenance,
Et pris de nostalgie, jeune homme,
Ton pauvre cœur soupirait
Et ton regard se tournait
Là-bas, souvent.

�Lou

Viro-Soulèu

JEUX FLORAUX
Suivant l'heureuse tradition qui a fait
défiler à la tête du Félibrige de Paris les
artistes, écrivains ou orateurs illustres, M.
Georges Leygues, le brillant cigalier et
ministre, préside, assisté de M. Benjamin
Constant. M. Camille Saint-Saëns s'est
fait excuser au dernier moment, par une
lettre que nous donnons plus loin. Jamais
plus coquette assemblée, ni plus nombreuse.
La salle de l'ancienne Mairie est trop petite pour recevoir une aussi sympathique
affluence.
M. Charaire, en quelques mots heureux,
souhaite la bienvenue. Le très aimé président du Félibrige, M. Sextius Michel, remercie avec sa bonhomie accoutumée. Ces
discours sont salués d'unanimes accl imations.

Discours de M. Sextius Michel
MESDAMES,

MESSIEURS,

CHERS CONFRÈRES,

Après l'aimable discours de M. Charaire
et selon la tradition félibréenne, j'ai le devoir de saluer d'abord la ville et la Municipalité de Sceaux.
Ce n'est pas au moment où, là-bas, dans
notre cher Midi, la vieille cité gardonienne
s'apprête à célébrer magnifiquement l'auteur d'Estelle et de Némorin, en inaugurant sa statue en face des Cévennes maternelles, ce n'est pas à la veille des tardives
réparations, que les Félibres
de Paris
pourraient oublier que, la première, la
Ville de Sceaux a glorifié Florian et lui a
élevé ce buste, qu'elle couronne tous les
ans avec les fleurs de ses jardins, et que,
tous les ans, nous saluons avec les strophes
de nos poètes. Merci donc à la cité toujours fleurie et toujours fraternelle !
C est à vous, très cher et très honoré
Président, c'est à l'universelle sympathie
qui s'attache à votre nom, que nous devons, pour une large part, la façon si cordiale dont nous venons d'être accueillis.
Aussi, aimerons-nous toujours nous rappeler l'heureuse circonstance qui, le 4 juin
dernier, nous a valu l'insigne fortune de
vous avoir aujourd'hui à notre tête.
Ceux d'entre nous qui font partie de la
« Cigale », et qui ont assisté à ce banquet
où nos confrères méridionaux fêtaient la
médaille d'honneur de leur Président, ont

53

encore devant les yeux les précieux détails
de cette belle soirée. Benjamin Constant
(qu'il me permette de le mettre, lui aussi,
sur la sellette) avait à sa droite un des plus
hauts représentants de l'art musical français, membre de l'Institut comme lui, Camille Saint-Saëns, dont la présence aujourd'hui chez les Félibres eût été une fête
dans notre fête. Vous, cher Président, vous
étiez à sa gauche. Cette place, qui est le
côté du cœur, était bien due au poète distingué, à l'ancien Ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts, qui a laissé le
plus de regrets parmi les artistes et les
hommes de lettres : si bien qu'à vous voir
tous les trois, dans une souriante intimité,
tandis qu'au-dessus de vos têtes brillait, sur
la pourpre d'une draperie, la grande couranne d'or, don de « la Cigale », on eût
dit que la peinture, la musique et la poésie
triomphaient en même temps.
C'est à la fin du dîner, où son nom venait d'être longuement acclamé, que nous
offrîmes au grand peintre la présidence de
nos Jeux Kloraux, et que celui-ci, déclinant
cet honneur, nous fit, avec une concision
et un à-propos charmants, cette réponse
applaudie avec enthousiasme : « Si c'est au
plus digne que vous la voulez offrir, dit-il,
offrez-la d'abord à mon ami Georges Leygues. Le plus digne, c'est lui. Quant à
moi, nous verrons l'an prochain. »
Voilà comment c'est quand même un
cigalier qui nous préside aujourd'hui, et
comment, l'an prochain, c'est encore un
cigalier qui nous présider:!.
Nos deux Sociétés, Messieurs, marchent
depuis trop longtemps la main dans la
main, nos manifestations artistiques et littéraires nous sont trop souvent communes,
pour que je n'exagère rien en disant que le
banquet du 4 juin fut comme le premier
tableau d'une grande fête, dont celle d'aujourd'hui est le couronnement. Hier, c'était le triomphe de la peinture, aujourd'hui
c'est la poésie qui tient ses assises solennelles; et nul, en effet, n'était plus digne
de les présider que celui qui, dans son beau
livre : Le Coffret brisé, a chanté en des
rimes charmeresses, notre Provence et ses
merveilleux paysages, où
Dans les frênes muets et pâles,
Abattus par le grand soleil,
Passe le chant clair des cigales
Au bruit des crécelles pareil.

�5-1

Lou

Oui, c'est la fête de la poésie. C'est la
poésie elle-même que nous venons d'honorer et d'applaudir, devant les bustes de
Florian et d'Aubanel, couronnes de roses.
Ce sont des poètes pour la plupart, ces
lauréats dont nous allons tout à l'heure
proclamer les noms ; des poètes, ces félibres, ces enfants de la terre ensoleillée qui.
fidèles à l'amour du nid, chantent dans une
langue harmonieuse la gloire et la beauté
de leur mère.
L'énumération serait longue de tous ceux
qui, au nom de la Poésie, se mêlent à nos
rangs et s'asseoient à nos banquets. Mais,
parmi ces amoureux des Muses provençales,
il en est que j'ai à coeur de saluer à mon
tour : c'est cette jeune phalange de lettrés
qui, sous le nom de « Conférence La
Bruyère, » poursuit, dans le culte de la littérature et des arts, la recherche de l'idéal
qui a aussi tourmenté notre jeunesse.
Elle fait, elle aussi, oeuvre felibréenne, car
elle renoue, en faisant fraterniser dans notre « Cour d'Amuur », li langue d'Oïl et
la langue d'Oc, le vieux pacte d'union qui
liait jadis les trouvères d'outre-Loire aux
troubadours de Provence, d'Aquitaine et
du Limousin.
Mais n'êtes-vous pas vous-même, cher
Président, le symbole même de cette alliance, vous qui, après avoir charmé par
vos rimes françaises le pays de Clémence
Isaure, avez glorifié notre littérature en la
personne de Mistral, et proclamé l'excellence de l'œuvre felibréenne, en venant, à
l'exemple de Deluns-Montaud, non seulement comme représentant du Gouvernement, mais encore comme poète, la cigale
d'orà la boutonnière, sanctionner par votre
présence le caractère national de nos Panathénées d'Orange?
Et n'est-ce pas pour le Félibrige parisien,
initiateur de ce mouvement fécond qui relie
l'âme antique au génie moderne, la plus
belle des consécrations, comme le plus
inappréciable honneur, que cette adhésion
d'esprits supérieurs tels que vous, tels que
vos prédécesseurs, dont nous pleurons deux
des plus illustres : Ernest Renan et Jules
Simon ?
N est-ce pas, ou plutôt ne serait-ce pas,
cher et très éloquent Président, une fête
de l'esprit sans égale, qjie celle où le souvenir de nos excursions et de nos sites
enchanteurs pourrait vous inspirer encore

Viro-Soulèu
quelques belles strophes, que Benjamin
Constant illustrerait, et que Saint-Saëns
mettrait en musique ?
+

*

M. Georges Leygues est un fervent de
la cause félibréenne. Ministre, il s'est souvenu de ses doubles attaches méridionales
et cigilières. 11 a conduit le chœur des félibres aux inoubliables fêtes provençales de
1894. Il est poète. C'est dire le très
grand succès de sou discours qui est un
hymne triomphant à la bonne gaieté française, à l'art et au Midi.

Discours de M. Georges Leygues
Il y a deux ans, lorsque nous parcourions
ensemble la Provence, après les fêtes d'Avignon et d'Orange, nous nous étions promis de nous revoir.
Nous voici tous réunis, fidèles au rendezvous, dans cette ville de Sceaux si riante
et si fleurie, qu'il ne lui manque pour être
tout à fait provençale, qu'un peu de poussière blonde et de mistral.
Je vous remercie, Messieurs, de m'avoir
offert la présidence de vos jeux. Ce grand
honneur me touche et me ravit puisqu'il
m'oblige à redevenir tout à fait Méridional
pour un jour. Je ne sais rien de plus réconfortant que votre enthousiasme. Votre sainte Estelle, à qui vous le devez, est la plus
aimable des patronnes. Aussi voit-elle augmenter sans cesse le nombre de ses dévots.
Combien qui vous raillaient naguère et vous
regardaient passer d'un œil hostile, ont
été entraines par votre farandole endiablée !
Ils ne veulent plus vous quitter maintenant, ni sortir du pays de rêve et de lumière
où vous les avez conduits. Félibres et Cigaliers ils le sont plus que vous-mêmes, car
ils le devinrent par droit d'élection et entraînement de cœur.
Ainsi votre cercle s'élargit de plus en plus
et vous que l'on accuse d'exclusivisme, vous
aurez bientôt conquis le monde. Il est vrai
que vous allez à sa conquête en chantant,
ce qui simplifie beaucoup les choses.
La philosophie morose que quelques-uns
voudraient nous imposer grossira encore
votre armée en rejetant vers vous tout ce
qui fuit la tristesse et la laideur.
La vieille Europe, nous dit-on, traverse
une crise morale. Une sorte de découragement, de pessimisme universel pèse sur elle.

�Lou

Viro-SonUu

Nous n'en savons rien dans le Midi.
Ce mal ne nous a pas atteints et nous
jurons qu'il ne nous entamera pas.
A cette mélancolie, à ce détachement de
tout, à cette désespérance maladive nous
opposons notre volonté d'être, nos ardeurs
généreuses, notre belle santé morale.
Ne rien aimer, ne rien haïr ! Allons donc !
cela n'est pas français.
Un jourje conseillai à la jeunesse des écoles d'être gaie et je poussai ce cri d'alarme :
« Prenez garde, la Montagne-Sainte-Geneviève devient triste. »
Quelques moralistes chagrins me répondirent : « Pourquoi voulez-vous que ces
jeunes gens soient gais, puisqu'ils n'ont aucune raison de l'être ? »
Il s'agit jstement d'avoir delà bonne humeur dans les heures difficiles et d'illuminer d'un clair rayon les mauvais jours.
Nos pères allaient au feu en chantant
« Fanfan la Tulipe. »
Le premier venu peut dire ce couplet sous
la treille, entre une belle fille et un verre
de vin mousseux ; mais c'est au milieu des
balles qui cassent les fifres et les têtes que
la chanson a tout son prix.
Le secret de votre puissance est là. Vous
restez éternellement jeunes. Vous croyez
en l'avenir. Le seul sourire qui traverse la
nuit du moyen âge vient de Provence et de
Gascogne. Là, on continue à chanter et à
boire quand tout le monde désespère et c'est
l'heure où la langue romane atteint son plein
développement. Vous n'avez pas changé.
Rien ne vous décourage. Vous avez contentement qui passe richesse et qui sait si
ce n'est pas vous qui résoudrez un jour le troublant problème qui inquiète notre fin de siècle
et dont nous cherchons tous la solution du
même cœur anxieux? « Il est de bonne politique, a dit un de vos plus illustres présidents d'honneur, de rendrel'hommecontent.
C'est le seul moyen de l'empêcher d'être
méchant. »
C'est aussi votre opinion. Vous pensez
qu'on peut concilier le travail et la joie.
Vous le dites et vous le prouvez.
C'est par là que vous avez conservé cette
fraîcheur d'impression, cette indulgence
souriante et cette chaleur communicative qui
enchantent tous ceux qui vous approchent.
C'est par là aussi que vous continuez la
tradition de vos maîtres de l'antique Grèce.
Vous êtes les derniers fidèles de la Déesse

55

aux yeux bleus. Vous seuls célébrez encore
ses mystères. Grâce à vous, une lampe brûle
toujours dans les ruines du Temple.
Que rien ne vous détourne de ce pieux
ministère.
Les villes immortelles d'où s'elança la pensée humaine et qui illuminent encore le
monde de leur gloire, Athènes et Rome célébrèrent un hymne éternel à la Vérité et
à la Beauté.
Sparte et Carthage n'étaient que des centres grossiers à demi barbares, sensibles seulement à la force brutale et à la richesse.
11 ne reste plus une pierre de ces cités
lamentables.
Et l'humanité tourne toujours ses regards
vers l'Acropole etl'Aventin, comme vers le
paradis de son idéal et de son rêve.
Pourtant, Messieurs, votre œuvre demeura
longtemps incomprise. On ne discerna pas
dès l'abord le but élevé que vous poursuiviez.
Sans doute il s'agissait, dans vos réunions
périodiques, d'évoquer le souvenir du pays
natal, le dialecte qui berça vos premiers songes d enfant, l'image des parents aimés
et perdus et, sur la place du village, l'ombre douce du grand alisier dont parle Florian, et sous lequel chacun de nous voudrait
dormir.
Mais vous aviez une ambition plus haute.
Vous vouliez rapprocher ceux que d'inexplicables malentendus avaient séparés ; confondre dans une même étreinte tous les
ouvriers de la pensée.
Pour qui sait voir, votre œuvre est l'affirmation éclatante de l'inaltérable fraternité
qui unit tous ceux qui vivent dans les
hautes régions de l'esprit.
Les maîtres les plus illustres de la science,
de la philosophie, des lettres et des arts ne
s'y sont pas trompés. Ils n'ont pas dédaigné
de présider vos assises annuelles et ils ont
voulu, aujourd'hui encore, s'associer à votre manifestation.
Quelle différence, en effet, quel antagonisme peut-il y avoir entre l'homme qui exprime une idée par des mots ou par des
chiffres, par le pinceau ou par l'ébauchoir,
par des rythmes ou par des sons ?
Platon, Virgile, Michel-Ange, Shakespeare,
Molière, Newton, Beethoven sont unis par
un lien indissoluble. Ils font partie intégrante d'un tout. Supprimez une de ces
grandes âmes, et l'humanité est incomplète !
Tout s'enchaîne dans lavie, dans le temps
ou dans l'espace, et s'isoler ce n'est pas vivre.

�50

Lou

Viro-Soulèu

Qu'est-ce que vivre, en effet ? sinon agir ;
se répandre hors de soi, se donner perpétuellement ; se mêlera la vibration universelle ; élargir sa vision intérieure ; vouloir
tout connaître ; jouir de tout, souffrir de
tout ; noter les grandes évolutions de l'être
et l'émotion fugitive de la seconde qui passe ;
marcher sans se lasser vers l'horizon qui toujours recule ; s'élever sans trêve vers un idéal
toujours plus haut de justice, de beauté et
de vérité.
L'artiste et le penseur sentent ainsi. C'est
pourquoi ils n'expriment pas seulement leur
mentalité personnelle. Ils sont à leur manière des forces inconscientes : un aboutissant de sensations et d'impressions très lointaines. Ils croient parler en leur nom. Ils
se trompent. Ils donnent une voix aux aspirations et aux souffrances des foules silencieuses : ils traduisent une époque, une
civilisation, le génie d'une race.
Aussi l'histoire du monde est-elle écrite
dans les monuments que nous a légués le
passé, aussi clairement que dans les parchemins des plus précieuses archives.
Le portail de Notre-Dame, les remparts
dAigues-Mortes, une fresque de Giotto, un
émail de Palissy, un vieux Noël nous en
disent plus long sur le Moyen Age, la Renaissance italienne et la Renaissance française que les plus respectables in-folios.
Les fondateurs du Félibrige savaient cela
lorsqu'ils tentèrent de faire revivre la petite
patrie dans la grande et de sauver du naufrage ce qui restait de ses traditions et de
sa langue.
Ils savaient que la nation n'est qu'une famille plus grande ; que la patrie n'est que
la terre natale élargie et que la France et
Paris résument dans leur épanouissement
splendide la fleur et l'esprit de toutes les
provinces, toutes les espérances et toutes
les gloires !
L'entreprise du Félibrige semblait irréalisable. Mais rien ne résiste aux hommes de
ferme vouloir.
Préserver de la destruction un lion de
marbre, un arc de triomphe, un cloître, une
tour crénelée, était chose possible ; mais
comment défendre contre la corruption et
l'oubli le doux parler des Cours d'Amour ?
Aubanel, Mistral, et Jasmin, qui fut leur
précurseur, employèrent le seul moyen qui
s'offrait à eux. Ils recueillirent sur les lèvres
des paysans et des mariniers le long de la

Garonne et du Rhône, les mots pittoresques
et sonores, lesjolis toursqui allaient disparaître et ils écrivirent des chefs-d'œuvre.
La « Grenade entr'ouverte » et les « Filles
d'Avignon » sont des livres parfaits. Leurs
pages éblouissent comme le ciel de Provence.
Emotion, éclat, grâce et couleur : rien n'y
manque. « Marthe la folle », V « Aveugle
de Castel-Cuillicr » sont des poèmes d'une
formeimpeccableetd'une sensibilité exquise.
« Ma vigne » est un bijou ciselé, digne de
Théocrite et d'Horace.
Que vous dire du chantre inspiré de « Mireille ? » Celui-là est entré vivant dans la
gloire.
J'avais toujours désiré le connaître.
En 1894, j'eus cette joie.
C'était à Cadenet. Nous venions d'inaugurer le tambour d'Arcole et nous étions réunis pour le banquet au pied d'une terrasse
de pierre, dans un vaste cirque, sous des figuiers et des oliviers millénaires que le soleil criblait de disques d'argent.
Soudain, sur la terrasse, un homme parut.
Tous les yeux et toutes les mains se tendirent vers lui. Une longue acclamation le salua. La taille haute, les cheveux flottants, le
regard calme, la bouche souriante : je crus
voir l'Empereur d'Arles. — C'était Mistral.
Qu'avait donc fait cet homme pour provoquer un tel élan d'enthousiasme î 11 avait
parlé au cœur du peuple.
La Grèce couronnait de laurier ses artistes
et ses poètes. Elle les entourait de tant de vénération et d'amour, qu'ils pouvaient se croire
des demi-dieux. Vous faites comme elle.
En vous palpite encore quelque chose de
la grande âme païenne.
Félibres et Cigaliers, gardez toujours et
faites-nous partager vos divines illusions.
Vous êtes les heureux de la terre.
Sur vos grèves est venu expirer le dernier
soupir de la mer d'Ionie. C'est dans vos îles
d'or que chantent les dernières sirènes!

Une longue ovation est faite à M. Georges Leygues, qui se rasseoit au milieu de
triples salves d'applaudissements. Ils sont
si nombreux et si nourris, que M. Jules
Bonnet, malgré la belle sonorité de sa voix,
est quelque temps sans se faire entendre,
pour lire le palmarès des Jeux Floraux.

�Lou

Le nom des lauréats, dont le

Viro-Soulèu

Viro-Soulèu

a publié la liste dans son dernier numéro,
est, chaque fois, acclamé.

COUR

D'AMOUR

La Cour d'amour tend à prendre, depuis
plusieurs années, une place plus grande
dans nos fêtes. Et ce n'est que justice. Estil solennité plus charmante que cette réunion de poètes et de belles dames sous les
ombrages de ces jardins, qu'a tracés l'art
d'un Le Nôtre, et qu'émut, au siècle passé,
la galante causerie d'un Lamothe, d'un Fontenelle, d'un Chaulieu et d'un Voltaire ?
Toujours l'embarras de désigner la reine
dans ce choix de jolies femmes, sises en
rond sur la verdure. Mais le goût des Félibres est sûr, et leur hommage va au double mérite de la beauté et du talent. C'est
Mme Maujan, fille du regretté pensionnaire
de la Comédie-Française, Caristie-Martel,
artiste elle-même, qui est acclamée. Ses
dames d'honneur sont les gentes reines de
l'an dernier : Mme Bailleu, la fille du vibrant félibre Clovis Hugues, et Mlle Ameline, la brune piquante et la blonde adorable : toute la lyre, quoi !
M. Gardet, le plus jeune des

félibres,

si l'on ne compte que l'âge du cœur, ouvre la théorie des poètes, par une de ces
délicates improvisations dont il a le secret.

A la Reine de la Cour d'amour
(Mme

57

Car Dieu voulut, en vous créant,
Mettre dans votre âme d'enfant
L'amour de l'art en pleine sève ;
Puis, vous donnant grâce et fierté,
Il fit de vous, être enchanté,
L'idéal qu'on poursuit en rêve.
Non, vous n'êtes point d'ici-bas.
Tant de charme ne fleurit pas
Sur ce sol fangeux et rebelle.
Rejeton de dieux disparus,
Votre mère avait nom Vénus,
Et vous êtes une immortelle.
J.

GARDET.

Tour à tour, les poètes de la Conférence
La Bruyère, de Sceaux, MM. Paul Guastalla et Pierre Lafenestre, viennent dire
leurs vers, amoureusement ciselés.
Le chansonnier attitré du Félibrige, M.
Melchior Bonnefois, met sa spirituelle
bonhomie dans une chanson de circonstance, qui obtient le plus franc succès:

Félibre !
A M. Desmons, sénateur du Gard.
Sous les cieux noirs ou transparents,
Seul, je chantais ma ritournelle ;
Lors... vous m'avez ouvert vos rangs,
Tendu votre main fraternelle ;
Mon cœur a tressailli d'espoir,
Ma voix plus éclatante vibre,
Et par un magique pouvoir,
Ainsi que vous je suis Félibre !

MAUJAN_)

— Souvenir de Sceaux —
Comme chez les Grecs autrefois,
Quand les accents de votre voix
Vibraient sur l'Agora rustique,
Au milieu d'un peuple étonné,
On crut voir dans Sceaux-Athéné,
Apparaître la Muse antique.
Qu'importait l'ardeur du soleil !
Vous étiez au pays vermeil
De la poésie et des roses ;
Et nous nous souvenons encor
Des vers tombant en perles d'or
De votre bouche aux lèvres roses.
En face du buste sacré,
Debout, grave, l'air inspiré,
Que vous étiez belle ! En silence
La foule à vos pieds se pressait
Et, frémissante, applaudissait
Aux élans de votre éloquence.

Car s'il faut, pour le devenir,
Compatir à toute misère,
Travailler pour que l'avenir
Soit moins dur pour le pauvre hère ;
Attendrir pour lui les heureux,
De leur pitié touchant la fibre,
Adoucir son sort rigoureux :
Ainsi que vous je suis Félibre !
S'il faut tenter de rapprocher
Les uns des autres tous les hommes,
De l'oubli, s'il faut arracher
Nos bons vieux us, nos idiomes :
Prouver que Présent et Passé
Sont sortis du même calibre,
Qu'aucun ne doit être effacé :
Ainsi que vous je suis Félibre !
Si, rêveur, devant les sillons,
Il faut admirer le mystère
Qui fait chanter les oisillons
Et rugir les feux du cratère ;

�Lou

5«
Amoureux de l'antiquité
Qui règne d'Athènes au Tibre,
S'il faut saluer la beauté :
Ainsi que vous je suis Félibre !
S'il faut, cherchant la fiction,
Planer dans les célestes sphères,
Ecouter les chants d'Amphion
Dont la lyre charmait les pierres,
Et, sévère et doux, tour à tour,
En tout conservant l'équilibre,
Honorer Minerve... et l'Amour:
Ainsi que vous je suis Félibre !
S'il faut être un homme de bien,
Détester l'égoïsme infâme
Et sur l'honneur ne céder rien,
Adorer l'enfant et la femme ;
S'il faut aimer l'humanité,
Vouloir la France grande et libre
Et défendre sa liberté :
Ainsi que vous je suis Félibre !
MELCHIOK

BONNEFOIS.

Roux-Servine est un fin poète, qui dit
avec un grand charme la « Chanson du
Passant », extraite d'un acte en vers que
nous espérons prochainement entendre, les

Larmes dans la Coupe
Dame, ce pays que j'évoque,
Chimérique et paradoxal,
C'est, sous un soleil équivoque,
Le pays de notre idéal.
C'est le royaume de nos songes.
Nous le peuplerons de mensonges
Préférables aux vérités,
Mon caprice t'en fera reine
Et je serai, portant ta traîne,
Le fou qui chante à tes côtés.
Du provençal ! clame-t-on de tous côtés.
Et c'est un Gascon qui se lève, fier dans
sa rabelaisienne corpulence, Victor Delbergé, qui, dans son pays, mène le bon
combat félibréen avec son curieux journal
patois, Lou Calel.
Mistral a cantat la Prouvènço,
E Mireillo, morto d'amour,
Jou voli canta la jouvènço
De la qu'avés en souvenènço
De vostro Baïso a TAdour.
Et il dit, avec le plus exquis sentiment,
cette délicieuse histoire de « Flouretto »,

Viro-Soulèu
la naïve pastoure qui aima son roi Henri
IV et qui mourut de chagrin de se voir
délaissée.
Ah f voulage ! voulage ! répèterons-nous
en chœur avec Ulysse Boissier, qui a prêté
sa voix mélodieuse à une de ces simples
chansons, comme on en faisait au bon vieux
temps.
Jules Bonnet, qui avait assumé la tâche
ingrate d'organiser la Cour d'amour, et qui
s'en est d'ailleurs acquitté au mieux, s'est
montré excellent artiste dans VEspouscado,
de Mistral.
Mlle Sirbain, qui n'a qu'un tort, c'est,
étant née sur les rives de la Garonne, de
ne plus savoir son Jasmin, tente un couplet de l'exquise cantilène, « Faribolo pastouro. » — Les autres !... lui demande-ton en l'applaudissant.
La reine de la Cour d'amour consent
alors à descendre de son trône, qui est,
hélas ! une misérable chaise, pour dire les
vers superbes de Clovis Hugues, « Les
Félibres à Sceaux. » Ce qui vaut une ovation à l'artiste et au poète, qui manque
vraiment à nos fêtes !
Caristie-Martel ne peut se dérober, et,
toujours vibrant sous ses cheveux blancs,
met sa grande âme dans l'épopée sublime :
« Les soldats de l'An II », de Victor Hugo.
Manquait la musique. Jugez si M. Planel est bien accueilli. Le maître-violoniste
ne craint pas de s'affirmer en plein air :
bien lui en prend. Aucun de ses effets n'est
perdu, comme le lui prouvent d'enthousiastes applaudissements.
La guitare est un instrument précieux
pour ce genre de concert en plein vent,
surtout lorsqu'elle accompagne boléros et
sérénades, que chantent à ravir M. Cottin,
compositeur et guitariste, et la toute gracieuse Mme Simonne d'Arnaud.

LA FELIBREJADO
A sept heures, le tambourin, battu sur le
balcon de l'Hôtel de Ville, annonce que le
banquet va être servi. Les quatre longues
tables sont prises. M. Leygues préside,
ayant à ses côtés MM. Benjamin Constant,
Sextius Michel, Mme Maujan, etc. Dès le
potage, les refrains rustiques alternent avec
les vers provençaux. C'est dans ce cliquetis
de joyeuses chansons que se poursuit le
dîner, jusqu'au moment des brindes.

�Lou

Viro-Soulèu

Le Président donne lecture de la lettre
d'excuse de M. Camille Saint-Saëns, qui
est un véritable régal :
CHER MONSIEUR,

J'ai été fort surmené depuis quelque temps et
je me vois forcé de me priver de votre fête qui
eût été pour moi un grand plaisir et qui m'eût
vivement intéressé.
Demain je prends le chemin de fer et j'irai
me promener pendant toute la semaine dans les
montagnes pour reprendre mon équilibre. Laissez-moi espérer que l'année prochaine je pourrai
me joindre aux félibres et assister aux Jeux floraux, dont j'ai rêvé toute ma vie et qui m'échappent au moment où j'allais les saisir.
J'aime cette institution d'un autre âge, toujours vivante dans le nôtre et dont le caractère
est si précieux par son contraste avec notre époque utilitaire. Je voudrais fonder une Ligue de
Vinutilitarisme !
Veuillez croire que si je m'abstiens de me mêler à vos réjouissances, c'est qu'il le faut ! Mes
forces sont malheureusement limitées, et je ne
puis sans une coupable imprudence risquer de
rencontrer leur extrême limite, et de briser mon
violon dont j'espère, à tort peut-être, pouvoir
tirer encore quelques airs.
Agréez, je vous prie, avec mes excuses, l'expression de ma parfaite considération et de ma
cordiale sympathie.
C. SAINT-SAENS.
Se sont fait également excuser M. Ph.
Calvo et les cigaliers Louis Gallet et Auguste Truphême. On applaudit à la dépêche du « Capoulié » du Félibrige, envoyant
le salut provençal à la Sainte-Estelle de
Sceaux :
Debout sus la roco di Dom e vira vers lou
Nord, cride : Vivo li Félibre de Paris !
Fèlis GRAS.
M. Redon, adjoint au maire de Sceaux,
porte, au nom de la Municipalité, la santé
de ses hôtes. M. Sextius Michel répond
par un sonnet provençal en l'honneur de
l'hospitalière cité. M. Georges Leygues
boit aux lauréats des Jeux Floraux. M. Benjamin Constant souhaite, pour sa prochaine
présidence, une reine d'amour aussi parfaite que celle qu'il a sous les yeux. M. J.
Gardet, l'aimable chancelier par excellence,
remercie les dames, qui sont l'ornement
du banquet:
Je bois aux reines de ce jour !
Aux Muses ! A la Cour d'amour !

59

Souveraines au doux sourire,
Combien est puissant votre empire !
Vous ègaye\ tout ici-bas,
lit tout manque où vous n'êtes pas.
M. Tournier, prié de dire quelques mots
à la mémoire de Cernuschi, apôtre du progrès et donateur de la Tarasque, s'acquitte
de ce devoir avec sa primesautière éloquence. Il profite de la présence à ce banquet de M. Horace Alexandresco, ancien
député de Ploesti au Parlement roumain,
pour porter les vœux des Félibres à la reine
de Roumanie, la félibresse Carmen Sylva.
Très applaudie, la fière harangue de M.
Quentin, président de la Société La Bruyère.
M. l'abbé Martin, Breton d'origine, mais
naturalisé Provençal par droit d'étude et
d'enthousiasme, boit au succès du Félibrige.
Le poète gascon Victor Delbergé, salue
en vers les Félibres de Provence, au nom
de ses amis du Languedoc.
Grand succès pour Roux-Servine, qui dit
avec beaucoup de feu sa superbe poésie
&lt;A Vénus d'Arles.
La chanson de la Coupe, qu'entonne
Mariéton, clôture provençalement ce banquet, juste au moment où l'on signale l'arrivée de la Tarasque. Et les convives de
déguerpir. Le monstre a beau tourner sa
formidable tête pour rire, il ne voit que
gens détaler. Va-t-il les suivre par les bosquets obscurs ? C'est le seul parti possible.
Et en marche vers le parc.
LA

FÊTE

DE

NUIT

Ce parc princier est vraiment magnifique,
le soir, sous le ciel d'un bleu sombre, chargé d'étoiles. Le jeu des lumières tournantes
des manèges et des petites baraques de la
foire anime les noires futaies. Les moutures
d'orgues de barbarie se mêlent au bruit des
orchestres. Une grande joie est répandue ;
partout des cris, des rires. Foule dansante
à la rotonde, farandoles qui se déroulent.
Et toujours la Tarasque,
Quœrens quem devoret !

Les Fêtes de Sceaux ont eu un aimable
épilogue. La reine de Roumanie a chargé
la grande maîtresse de la Cour, Mme Olga
de Maurajeny, d'adresser à M. Albert Tournier la dépêche suivante :
S. M. la Reine, qui suit toujours avec le meilleur intérêt les travaux littéraires et la progression de la Société des Félibres, a été vivement
touchée du toast porté à sa santé.

�Lou

6o

Fleurs

Viro-Soulèu

félibréennes

Le concours en langue d'Oc a été particulièrement brillant cette année, et « Ion
Viro-Soulèu » se fait un devoir de publier
ci-dessous l'ode à Anselme Mathieu, du
jeune félibre provençal Louis Tombarel,
dont le jury apprenait la mort dans la séance même où il venait de lui décerner le
premier prix de poésie.
On jugera, par la lecture de cette ode,
combien la presse a eu raison de saluer
d'articles émus la disparition de ce véritable poète, moissonné dans sa fleur.

0D0

A-N-ANSÈUIYIE

MATIÉU

Quis desiderio sit pudor aut modus
Tarn cari capitis ?...
OURACI. Odo XX, libre l.

Castèu-Nòu! Castèu-Nòu! sus ti blùii coustiero,
De-vers li Coutnbo-Masco, au mié di vigno en
[flour,
Quau èi aquelo bruno e galanto grangiero
Que vai, lou pitre auvent, lis iue trempe de plour ?
L'Estello di Sèt Rai sus soun front esbrihaudo !
Elo, plourant de-longo, em' un pan de sa faudo
Eissugo si poulit vistoun.
Félibre, aplanten-nous ! Que chascun,tèsto nuso,
La countèmple !.. EsGatouno, es Agueto, es la
[Muso
Dóu gènt Félibre di Poutoun.
Ah ! di sèt rai de nosto Estello,
Segur, n'i'a de mai lumenous ;
Mai digas-me, jouvènt e bello,
Se n'i'a de plus pur, de plus dous,
Que vous ensouleie miés l'amo,
Que mete au cor plus casto flamo,
Que vous rènde mai pensatiéu !
E vous, mi mèstre, o grands artisto !
Quau a d'estrofo mai requisto
Que li qu'as trenado, o Matiéu ?
Tu siés noste Catulle, e tu siés noste Ouràci !
Car as lou cor ardènt, e l'engèni, e la gràci
Di grand mèstre dóu tèms passa.
Equau, dóu Gay-Saber, miés que tu, gènto abiho.A rauba sus li flour lou mèu e Tambrousio
Que litroubaire avien leissa?
Ebri d'amour, de souleiado,
De vin claret de ti coutau,
Envaraiant sus li terrado
De toun galant pais nadau,

Tu pantaiaves que poutouno
Sus frésqui gauto de chatouno
A l'iue viéu, au pitre dubert ;
Tu depintaves ta vignasso
En rimo drudo e rouginasso,
Penjant, bèlli grapo, à toun vers.
E, bagnado di plour de l'aubeto naissènto,
O neblouso coume un bèu sero, o calourènto
Coume, à miejour, lou souleias,
Tis estrofo, enliassado en gaio farandoulo,
Lèsto e pourtant au sen un brout de ferigoulo,
Davalavon vers li campas.
Coume Cloè, coume Lesbio,
Coume li chato dóu Coumtat
Vous pivelant de sa babiho,
Vous enchusclant de sa bèuta,
Souplo, adrecho coume de fado,
Simplo e pamens bèn aliscado,
Desplegavon si roudelet
Dinsliblad rous, long di genèsto,
E vous fasien vira la tèsto
Coume lou vin de ti cou'.et.
Bèllis estrofo, ai! las! à vosto gènto escagno
Aro s'apoundran plus denouvèlli coumpagno !..
De la glòri dins li trelus,
Long di siècle à veni countunias voste brande,
Car lou que vous trenavo e vous dounavo l'ande,
Dort lou grand som que fenisplas!
Mai, de l'amour dóu bèu touto amo que barbello
Voudra poutouneja vòsti vers inmourtau,
E dira 'n aprenent d'ounte venès, o bello !
« Castèu-Nóu, glòri à tu ! pos pourta lou front
[aut ! »
E tu, brave Matiéu, sourriras dins ta glòri !
E nous-autre, em' amour, gardaren ta memòri.
E quand, de tout caire e cantoun,
Ensèn, de Castèu-Nóu vendren treva li Coumbo,
O Mèstre, leisso-me, sus la crous de ta toumbo,
Emé respèt, faire un poutoun !
Louis

TOMBAREL.

Voici, maintenant, le sonnet qui a été
mis au premier rang, pour chanter les ver-

L'AIGO-BOULIDO
L'aif^o-boulido
Sauvo la vido.

Bouta l'aiet dins l'oulo em' un pessu de sau,
Leissa bouli lou tèms d'un coublet de Sabòli,
Traire un brout de lausié dins lou bouioun, e,
[caud,
Lou vueja sus lou pan arrousa d'un fiéu d'òli :

�Lou

61

Viro-Soulèu

Vaqui coume se fai aquéu famous regòli
Qu'es lou plat favouri di pacan prouvençau.
Cousin de l'anchouiado e fraire de l'aiôli,
Coume éli dous tambèn amolo li queissau.

Drôle, aquéu regard viéu que rend mèstre en
[amour,
Chato, aquéu ten floura que vous faitant poulido,
Cresès-me, mis enfant, i'a que l'aigo-boulido !
ELZÉAK

Pèr vous bouta d'aploumb, quand la fam vous
[bourrello,
Pèr vous douna la voio emé la bono imour,
Pèr vous douna — mirau dis amo cantarello —

JOUVEAU.

VIRO-SOULEIADO
ÉCHOS FÉLIBRËENS

Une jeune artiste de talent, Mlle l.aura
Le Roux, a évoqué la « Reine Jeanne »
dr is un tableau très remarqué au Salon.

Elle en a fait spécialement pour le ViroSoulèu un croquis à la plume, que nous
sommes heureux de reproduire.

�6=

Sait-on que le
truction publique,
l'un de ceux qui,
siques, ont rendu
Félibres ?

Lou

Viro-Soulèu

ministre actuel de l'InsM. Alfred Rambaud, est
dans des ouvrages clashommage à l'œuvre des

Dans son « Résumé de l'histoire de la
civilisation française », édité par Armand
Collin et ad mis dans les écoles, on lit textuellement :
« Les dialectes de la langue d'Oc, notamment le languedocien et le provençal,
sont restés des langues littéraires, tandis
que les dialectes de la langue d'Oil sont
passés à l'état de patois. »
Voilà un Ministre de l'Instruction publique qui donne une leçon de bon langage
aux ignorants qui traitent la langue félibréenne de patois.
Dans son « Histoire de la civilisation
française » en trois volumes, M. Alfred
Rambaud ne craint pas (tome i, page 333)
d'attribuer, en propres termes, aux Félibres, le mérite de la conservation à la langue d'Oc de son caractère littéraire.
« Les dialectes de la langue d'Oil, dit-il,
ne sont aujourd'hui que des patois. On
pourrait en dire autant de la langue d'Oc,
si encore aujourd'hui le provençal n'avait
ses poètes et ses littérateurs, qui s'appellent
les Félibres. »

Que vont dire les Félibres ? se demande
Séverine, à propos de la démolition de la
tour du Limbert, en Avignon.
Les Félibres diront leur sentiment au
moment où les responsabilités seront établies ; mais, en attendant, si le tort incombe vraiment à la Municipalité avignonnaise, quel argument contre le fédéralisme
félibréen et en faveur de l'action du pouvoir central, dans l'intérêt de la conservation de nos richesses artistiques !
Elles ne consistent pas seulement en
monuments antiques, en vieilles pierres,
mais encore en mots anciens, qui constituent le legs intellectuel de plusieurs générations hautement originales, et nous
espérons bien que, si le Midi abandonne
un jour — ce qu'à Dieu ne plaise ! — sa
langue traditionnelle, un gouvernement
clairvoyant et lettré viendra, qui, de Paris
même, préservera de leur esprit de vanda-

lisme, les populations oublieuses
propres richesses.

de leurs

La fête de l'Eglantine sera célébrée, cette
année, par la Fédération des Ecoles félibréen nés du Limousin, le 16 août, à Ginel,
près Tulle.
L'Ecole Auvergnate tiendra sa
nuelle, le 2 août, à St-Céré.

fête an-

Voici la circulaire adressée aux Félibres
de toutes les Maintenances, au sujet de la
Ste-Estelle de 1896 :
« Lou Capoulié dóu Félibrige fai assaupre i Félibre que

l'acampado

de

Santo-

Estello se fara, aquest an, lou 26 de juliet,
i Santo, au toumbèu de

Mirèio, au

païs

di gardian. Aquésti ourganisoun, à-n-aquelo
estiganço, de

fèsto qu'auran liò lou 25 e

26 e que coumpourtaran

li jo celebro de

la courso dis Aguïeto, de la ferrado,

de

1 'abrivado, de la courso de biôu coucardié

e autre.
« Aquéu jour, 26 de juliet, se noumara
un majourau, en plaço dóu paure Marius
Bourrelly. »
Mistral à l'Académie. — C'est le titre
d'un article d'Edouard Drumont à l'éloge
des mœurs provinciales. « Mistral représenterait, à l'Académie, plus que le génie
du poète inspiré ; il représenterait l'homme
de la terre française en ce qu'il a de plus
noble, de plus simple et de plus grand. »

Un nouveau journal vient de se fonder à
Montpellier, la cité universitaire, chère au
Félibrige. {Montpellier publie, dans son
premier numéro, un compte rendu des
fêtes de Sceaux, où se trouvent de curieux
documents. Tous nos vœux de prospérité
à notre confrère.
Le Temps, dans son feuilleton du 17
juillet, commence la publication (texte français) de la nouvelle œuvre de Félix Gras,
déjà traduite en Amérique et appelée au
plus retentissant succès : Li Rouge dóu
Miejour.
C'est un événement félibréen auquel nous
sommes heureux d'applaudir.

�Lou

Viro-Soulèu

Un félibre parisien avant le Félibrige
Bonne nouvelle pour notre ami Baptiste
Bonnet : son ouvrage, Vido d'Enfant, est
mis au catalogue des bibliothèques scolaires.
L'inauguration de la statue de Florian, à
Alais, est fixée au 4 octobre prochain.
Le Félibrige de Paris, dans sa dernière
séance, a délégué, pour le représenter à
cette cérémonie, M. Maurice Faure, député de la Drômc, qui était tout naturellement désigné pour cela, non seulement
comme initiateur du culte que les Félibres
de la capitale rendent h Florian, mais encore par les liens qui l'attachent à la ville
d'Alais, où il a été élevé.

Une feuille locale nous apprend que M.
Rossin a fait, dernièrement^ d'intéressantes
expériences de l'éclairage, au Théâtre romain d'Orange, au moyen de l'acétylène.
Avec un nombre de six becs, il a pu
donner dans ce vaste hémicycle une lumière superbe. Ses essais ont été suivis par
de nombreuses personnes qui ont été vraiment enchantées.
Nous apprenons avec un vif plaisir que
notre estimé confrère, M. Renouard, directeur de Mazas, vient d'obtenir un diplôme
d'honneur, à lui décerné par la Société
française de Sauvetage, pour sa belle conduite pendant plusieurs épidémies.
Toutes nos félicitations à notre sympathique confrère.
Ont été admis au sein du Félibrige de
Paris, en qualité de membres associés :
MM. Fontanieu, à Paris.
» Divol
»
»
Georges Rimet, à Paris.
» Massip
»
»
Gabriel Raynaud
»
» Raymond Sudre, sculpteur, Paris.
« Adrien Coybat, à Paris.
»
William Peters
»
» Chanoine Martin, philologue, Paris.
» René Godfroy, édit1' de mus', »
Mme Vigneaux, à Asnières.
M. le docteur Rivière, à Lyon.
M. Th. Juge, à Saillans.
M. Eymard (dit l'Anglais) à Saillans.

FABRE D'OLIVET

m V*1** l'Odéon a représenté un
ac e en vers :
íHw T
'
^e I4 juM~
Jür?\/IX\
^ I7^9t dont la reprise
\8|i\f \v^fc2 a attiré l'attention sur son
"
auteur, Fabre d'Olivet,
qui l'avait fait jouer en 1790.
On a parlé, à ce propos, de l'auteur dramatique, du philosophe, du mystique, du
savant hébraïsant et du musicien qu'était
Fabre d'Olivet, qui excellait, comme Voltaire, dans les genres les plus divers.
Mais aucun journal n'a parlé du poète
languedocien, du romanisant, du Méridional passionné, qui fut, il y a près de cent
ans, un véritable félibre, un félibre parisien, ayant gardé au fond du cœur, comme
Florian et mieux que lui, en pleine capitale, l'amour ardent de la petite patrie et
de la langue du berceau.
Fabre d'Olivet, né à Ganges (Hérault),
le 8 décembre 1768, était venu à Paris eu
1780, à l'âge de 12 ans. 11 avait gardé le
culte des traditions du pays natal et surtout du vieux parler languedocien, qu'il
étudia passionnément, dans ses origines
historiques, alors qu'il était à Paris, vers
j8o2, employé au Ministère de la Guerre,
d'où il passa au Ministère de l'Intérieur.
En 1804, il publia sous le titre : « Le
Troubadour », poésies occitaniques, chez
Henrichs, libraire à Paris (imprimerie Valade), deux volumes contenant des traductions de poèmes supposés en langue d'Oc,
précédés d'une savante dissertation sur la
langue occitanique ainsi que sur les Troubadours.
Les poésies languedociennes que contient
cet ouvrage du plus haut intérêt, sont
écrites dans une langue d'une admirable
pureté, d'où sont proscrits les vocables
francisés et les altérations si fréquentes dans
les œuvres languedociennes du temps. La
réforme orthographique, conforme à la
tradition troubadouresque, y est presque
réalisée, et Vu vaut ou, comme dans l'école australienne, devant certaines voyelles.

�Lou

Viro-Soulèu

Parmi ses poèmes, citons « la Poudestad
de Diu », « la Rena », « lou Retour d'Elyz en Provença », « Saphoz à Phaoun »,
« las Sazous », « l'Escaraugnado de l'amour », « la Pastoura acoutida », « La
pichota masca », « Lou levar d'Anna. »
Le plus remarquable de ces poèmes est
assurément celui des Saisons, où l'auteur
célèbre les métamorphoses de la nature en
une langue d'une rare pureté :
Foro dal nias, ges de pigrige,
Anèn, fasès-vous lou cor gai,
Pastourels que, sens estadige,
Aici veni lou mes de mai.
Couytas-vous : l'aigagnau perlejo
Dessus lou mirgal que ilourejo.

s'énervant à sentir l'inertie de la matière
qu'il façonne, et voulant un jour lui souffler une part de son âme; c'est un fait
rare que celui du maçon voulant mettre
une pensée dans la pierre.
Un ravaleur de Saint-Rémy, M. J. Demonte, a eu l'idée de reproduire au vingtième de leurs dimensions les deux monuments antiques de sa ville.
Le sculpteur J.-B. Amy a reçu, en même
temps qu'une lettre lui signalant le fait,
une photographie de l'œuvre accomplie.
Cette œuvre, l'artiste s'est appliqué à en
faire une reproduction parfaite. Il y est
parvenu : il a copié, assise par assise,
pierre par pierre, se révélant ainsi appa-

N'est-ce pas un ancêtre dont notre Félibrige parisien a le droit de se glorifier,
que le poète languedocien qui chantait si

reilleur, architecte et sculpteur.
Sculpteur, car il a reproduit les figures
et l'ornement sans gaucherie, avec fidélité.
11 a su donner à son œuvre, outre l'exactitude, le caractère général des monuments

bien le printemps ?
Fabre d'Olivet mourut à Paris, à

originaux.
Tout y est : les personnages mutilés de

l'âge

de 56 ans, au mois d'avril 1825.

l'arc, ses guirlandes de fruits, dont la valeur artistique probable a presque entièrement disparu, détruite par la vétusté et
l'usure des siècles ; les chapiteaux et les
bas-reliefs du mausolée, les statues de la

LES ANTIQUES DE ST-REMY

Les monuments antiques de Saint-Rémy
sont trop connus, pour qu'on en donne ici
une reproduction. Qui n'est familier, pour
les avoir vus, directement ou par l'intermédiaire de la photographie, avec l'arc et
le mausolée romains ?
Nombre d'auteurs on parlé de ces ruines ; entre autres, M. Marius Girard a publié le compte rendu des fouilles qui y
furent faites en sa présence.
Si nous y revenons aujourd'hui,
qu'il s'y rapporte un fait intéressant,
veau : une œuvre de patience, si l'on
de goût et de talent plutôt, une

c'est
nouveut,
belle

chose — sûrement.
Car c'est une belle chose qu'un ouvrier
s'éprenant de l'art, qu'un tailleur de pierre

lanterne.
L'œuvre est intéressante, l'homme l'est
beaucoup plus. Si la première mérite d'être
achetée comme document et gardée dans
un musée, le second doit être encouragé
et mis à même de traiter d'autres œuvres,
composées de toutes pièces celles-là, et qui
auraient, en plus de l'attrait du goût, ceux
de la note personnelle et de la création.
Il existe à Saint-Rémy plusieurs grosses
fortunes, dont une compte parmi les plus
considérables de France. Ne se trouvera-til pas là-bas un Mécène, qui prendra sous
sa protection le talent naissant et procurera
le moyen de se produire à l'artiste qui vient
de se révéler ?
Encore une fois, le travail de M. Demonte présente un grand intérêt, parce
qu'il reproduit deux monuments élevés
par ceux qui ont laissé tant de traces dans
la vieille Provence, et parce qu'il signale
un amoureux du beau.
Ces reproductions seraient à

L'Administrateur-Gé ant :
PARIS.

leur place

dans un Musée méridional.
E.
Marius

AMY, 249,

SOLARI.

rue de Vaugirard.

— Empremarié felibrenco de Lucian Duc, 35, carriero Rousselet.

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              <text>Lou Viro-Soul&amp;egrave;u (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13127"&gt;Acc&amp;eacute;der &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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              <text>Lou Viro-Soulèu. - Annado 08,  [n°07-08] juillet-août 1896 </text>
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          <name>Contributeur</name>
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      <name>Jòcs florals = Jeux floraux</name>
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