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                  <text>C.ì.U.U.
atZÍERS

lov Vi^O'5ovLèv'
AOUT-SEPTEMÌ3RE

1897

La fête de Sceaux
■

EN

L'HONNEUR DE
4

Juillet

Combien de fois mon pauvre ami Paul
Arène m'avait voulu entraîner aux fêtes
félibréennes de Sceaux, et que je me reproche aujourd'hui de ne l'y avoir jamais accompagné ! Mais je n'ai pas le souvenir
bruyant, et volontiers, il me faut la solitude
pour m'abandouner à l'illusion des choses
regrettées. Son idée était charmante cependant d'avoir fait, presque à Paris, ce coin
de minuscule Provence, comme les Troyens
proscrits donnaient les noms des ruisseaux
et du paysage d'Ilion aux eaux courantes
et aux collines de leur nouvelle Patrie.
Car c'est lui qui, en vrai poète, avait imaginé ce mensonge du pays absent et avait
apporté à son œuvre une foi telle, que tous
en avaient accepté l'aimable imposture.
Ce n'est pas d'ailleurs un rêve seulement
qu'avait évoqué son imagination fidèle au
pays natal ; il avait encore voulu que l'écho
de ses gloires méridionales s'en vînt retentir jusque sous les murs de la grande cité.
Il voulait que ce jardin de la banlieue lutécienne s'emplit de l'image des poètes
méridionaux qui ne devaient pas seulement
être loués autour de leur clocher. Aussi,
tour à tour, Florian et Aubanel avaient eu
leurs bustes dressés sous ces ombrages où,
une fois l'an, un véritable pèlerinage venait
apporter des fleurs : Florian, dont l'œuvre
douce et pusillanime a laissé comme un
sillon charmant dans l'ombre immense de
La Fontaine ; Aubanel, dont les vers provençaux sonnent comme une fanfare latine
aux pieds de l'immortelle Beauté — fils
tous les deux du Soleil.

PAUL

^AI^ÈNE

1897

Un sentiment de reconnaissance bien légitime imposait aux amis et aux compatriotes de Paul Arène le devoir très doux de
lui rendre un hommage pareil, et l'Etat
tint à honneur d'y concourir, rendant justice au républicain fidèle qu'avait été le
pur écrivain que Gambetta traitait en ami.
Et c'est avec le remords obscur de lui avoir
refusé unejoie que je suis enfin venu assister à cette occasion, et en même temps
qu'à l'inauguration de son buste, aux fêtes
dont il était si fier et dont vraiment, si j'en
juge par mon impression personnelle, il
était l'âme.
De nobles discours et des vers émus,
provençaux et français, furent dits en l'honneur du Poète, et la journée fut vraiment
bonne pour sa chère mémoire.
Mais voici que, comme une détente nécessaire, un grand éclat de bruyante gaîté
succède brusquement aux tristesses respectueuses du souvenir. Le grand parc est
envahi par la foule et, sous l'ombre circulaire des grands tilleuls, la Cour d'Amour
s'emplit de jolies femmes souriantes et de
poètes impatients. C'est une envolée dithyrambique de vers dans un cliquetis enthousiaste d'applaudissements. Bientôt, ce premier cycle harmonieux ne suffit plus et,
sur le gazon, un groupe nouveau se forme
où l'on déclame, où l'on chante, où l'on
célèbre la Beauté. Et il me semble que
l'âme du bon Paul Arène doit être réjouie
de toutes ces musiques d'amour et y applaudit aussi, discrètement, comme font les
ombres, dans le frémissement du feuillage.

�5 1

Lou

Viro-Soidèu

Je ne cherche pas à entendre, à distinguer,
à juger les choses qui se débitent. Il me
plaît cependant d'entendre, de loin, la voix
d'un vrai poète comme Laurent Tailhade
se mêler à ce bruissement. Ce qui me retient charmé, c'est le sentiment même de
cette évocation d'un vieil usage.
Nos mœurs actuelles nous emportent si
loin de ces délicieuses coutumes de la légendaire et ancestrale galanterie ! L'image
de la femme moderne s'éloigne tant de ces
calmes images d'un pur et délicat plaisir !
J'imagine que ce n'est pas sa faute, et
qu'elle eût préféré demeurer l'objet de ces
innocentes idolâtries que de partager notre
laborieuse désillusion de tout idéal. La
Femme avait tout à gagner au maintien de
cette belle tradition latine qui la voulait
moins la compagne de l'homme qu'une
façon de Dieu que saluaient les ferveurs
de notre âme. Laure savait bien, j'imagine,
quelque gré à Pétrarque du sublime présent de l'Immortalité. Laquelle aujourd'hui
de celles que nous aimons peut attendre
du temps une gloire pareille ? La Beauté
est redevenue ce qu'elle était à l'origine,
fragile et à jamais dévastée par le temps,
comme l'éclat même des fleurs.
Et je pensais à ces choses mélancoliques
dans ce murmure de voix sous les feuilles
et dans ces envolées de bravos. Mais je me
sentais impuissant à y revivre, comme Paul
Arène, dans une illusion complète, ne fûtce qu'un seul instant, comme dans la joie
d'un trésor retrouvé, et l'enveloppement
du présent m'étreignait malgré cet appel
souriant du passé.
L'écho des dernières stances enflammées
ne s'est pas envolé encore que déjà la farandole se déploie dans les allées, toutes
les mains se liant au passage pour en allonger le ruban vivant qui s'enlace en méandres bruyants. Tout le monde s'y mêle,
et les voix remplacent le tambourinaire
absent. Nous remontons encore à une tradition plus lointaine que celle des Cours
d'Amour et qui touche aux gloires même
de nos origines. Ainsi, dans l'antiquité
grecque nous sont représentées les danseuses aux robes légères, dont les bras s'enguirlandent sans se détacher jamais, cependant que la cadence d'un même pas les
emporte. Aussi le costume moderne se
prête moins bien que la tunique ionienne
à cette chorégraphie doucement solennelle,

même dans ses emportements. Mais qui ne
la regretterait en pensant aux danses d'aujourd'hui qui, d'ailleurs, seront oubliées
demain ! Car ce très noble plaisir, et d'une
volupté si douce, s'en va de nos mœurs,
et les jeunes gens d'aujourd'hui ont autre
chose à faire qu'à s'enivrer innocemment
au toucher charmant des grâces un instant abandonnées. Le doux philosophe qu'était Paul Arène, la jeunesse depuis longtemps passée, était moins difficile, et je le
vis souvent se mêler à ces théories dansantes que rythmait un refrain chanté en
chœur.
Ce que peut être la danse, je le compris
un jour, dans un milieu où l'idylle n'est
pas tout à fait morte, peut-être parce que
le génie de George Sand s'y est obstiné,
dans ce Berry dont on a immortalisé les
rustiques joies. Le sculpteur Jean Baffier,
comme Arène un fervent du passé, fit danser devant nous une vieille femme, sa propre mère, et je vpus assure que, loin d'être
ridicule, ce spectacle était si noble et si
touchant que nous en avions tous les larmes aux yeux. La bonne femme revivait
vraiment dans un rêve de sa jeunesse envolée et je compris, ce jour-là, quelle langue la musique chante à ceux qui en ont
pénétré la poésie mystérieuse.
La nuit est lentement venue, à Sceaux,
sans interrompre les divertissements. Une
grande rumeur de tambours et de cris précipite tout le monde vers la rue principale
de la petite ville où la Tarasque, une Tarasque toute neuve, avec une gueule embrasée, squameuse et serpentante qui servira
aux fêtes provençales dans un mois, promène son monstrueux amas de fausses
écailles. On sait quelle fable se ratache à
cette mascarade, etje conviens que la terreur qu'elle voudrait faire revivre est quelque peu artificielle maintenant. Les Tarasques ont leur destin, comme toutes choses.
Je me souviens que l'authentique, amenée,
pour la première fois, à Paris lors des fêtes
du Soleil, il y a bien dix ans, s'en vint
échouer dans le jardin du peintre Charles
Toché, où sa carcasse avariée avait un air
tout à fait mélancolique sous les grands
arbres poudreux, où les moineaux venaient
la contempler curieusement.
Mais qu'importe ! Ce n'est pas la matérialité plus ou moins actuelle d'évocations
pareilles qui en est le véritable intérêt. Plus

�Lou

Viro-Soulèu

haut que tout ce vacarme planait, pour
moi, l'immortelle chanson du Poète, et je
me demandais, avec quelque inquiétude,
si cette tradition à laquelle il avait su, en
la transplantant, rendre la vie, survivrait
bien longtemps à son départ, et s'il n'avait pas été comme la réelle raison d'être
de ces fêtes sorties de son caprice filial et
tout-puissant.
ARMAND

SILVESTRE.

Devant la maison de Florian
Après l'article ému qu'on vient de lire, et
qui résume la fête de Sceaux, il ne nous reste
qu'à noter quelques détails, et en particulier
l'affluence exceptionnelle de visiteurs : les rues
de la petite cité où repose Florian regorgeaient
de monde : écrivains aux boutonnières fleuries,
gentes dames en claires toilettes et figures
portant l'empreinte des baisers du soleil du
Midi.
Comme d'usage, les Félibres se sont rendus tout d'abord devant la maison du chantre
d'Estelle, où M. Jean Mousnier, au nom des
habitants de Sceaux et de la Conférence La
Bruyère, leur a souhaité la bienvenue, dans
une allocution où il couvre à la fois de fleurs
M. Sextius-Michel, &lt;&lt; le plus aimé et le plus
vaillant des félibres ; » Florian, le doux poète
gatdonien, et celui qui va le saluer après lui,
M J. Gardet, « le plus délicat et le plus galant des troubadours. »
Détachons encore cette phrase à l'adresse de
M- Benjamin-Constant, le président des fêtes :
Mon cher maître,
« Voici quelques semaines, en tête d'un livre lumineux, œuvre de deux félibres, d'un
historien de talent et d'un jeune poète, vous
écriviez ces lignes :
« Ne trouvez-vous pas, mes chers amis,
que pour un peintre j'écris trop ? Encore si
vous me demandiez un dessin ! je vous le ferais... peut-être! mais une préface... vraiment, votre amitié s'égare ! »
« Je ne sais quelle réponse vous ont faite
MM. Albert Tournier et Roux-Servine, mais,
je trouve, pour ma part, qu'ils ne se trompaient point en demandant au fin et grand
artiste que vous êtes quelques mots de présentation, pour un ouvrage qui, il est vrai,
"avait guère besoin d'être présenté; il me
parait, en effet, que, pour manier avec une autorité qu'aucun n'oserait contester, le pinceau

55

du portraitiste, vous ne possédez pas moins à
fond l'art éclatant de l'écrivain. »
Et terminons par son invocation finale à
Paul Arène :
« Pour toi, nous irons cueillir les rythmes
aux cimes blanchies des Alpes altières; nous
les prendrons, sous les orangers, aux rives
bleues de la Méditerranée ; nous les arracherons aux ondes chantantes, en la limpidité des
sorgues, aux flots impétueux du Rhône ! Nous
demanderons, pour célébrer ta grande renommée, à la cigale un nouveau chant, un souffle inconnu au mistral, au soleil un rayon plus
beau ! Car, ò maître, c'est le Midi, terre des
aspirations élevées et patrie des génies que
tu as aimé par-dessus tout : c'est la Provence
qu'en tout tu chérissais et ce te doit être
une consolation que de reposer, là-bas en tes
montagnes bénies, en ce pays natal où tu es
allé, suivant le vers de l'ardent félibre Maurice Faure, t'éteindre comme la cigale, qui
meurt en l'ombre argentée des oliviers :
« Lasse d'avoir vécu, fière d'avoir chanté. »
M. Gardet, chancelier du Félibrige parisien
a ensuite prononcé la courte mais substantielle
allocution que voici :
MESDAMES, MESSIEURS,

Fidèle à la tradition, au nom du Félibrige
de Paris, je viens, devant cette demeure
rustique, consacrée par un impérissable
souvenir, apporter le tribut de nos hommages à la mémoire de notre immortel Florian. N'est-ce pas, pour nous, un devoir
sacré ? N'est-il pas un de nos devanciers ?
N'est-il pas des nôtres par l'origine, l'esprit,
le sentiment, le langage ? Comme nous,
n'a-t-il pas tendrement aimé sa petite patrie ?
n'a-t-il pas écrit des pages charmantes dans
ce dialecte primitif, harmonieux, imagé,
que nous glorifions et qui fait l'objet de
nos préoccupations et de nos études constantes ? Oui, celui qui, dans ce pays parfumé de roses, distribuait les bienfaits du duc
de Penthièvre, l'auteur d'Estelle et Nèmorin, de VAveugle et le Paralytique et de
tant d'autres chefs-d'œuvre, le doux fabuliste dont le génie est fait de grâce, de sensibilité, de tendresse, est bien un des nôtres,
et c'est à bon droit que nous l'avons revendiqué.
Aussi est-ce avec un patriotique enthousiasme que, tout à l'heure, dans ce jardinet
béni où, tous les ans, il vient célébrer son
nom en strophes vibrantes, le Félibrige de
Paris va lui renouveler son hommage, rendu
cette fois plus éclatant et plus solennel par
l'inauguration du buste de notre ami Paul
Arène, le lettré fin et délicat, le conteur

�Lou

56

Viro-Soulèu

spirituel, le poète inimitable, et l'un des
promoteurs du pèlerinage de Sceaux.
Florian, Aubanel, Paul Arène, quelle trilogie poétique ! Et combien plus chère encore sera désormais à nos cœurs la petite
nécropole verdoyante où apparaissent les
images des Félibres illustres dont le souvenir excitera à jamais notre fierté, notre
amour, notre admiration !

Dans le jardinet de l'église
Puis le cortège s'est rendu dans le jardinet
de l'église où le buste de Paul Arène a été
placé, entre ceux de Florian et d'Aubanel.
Quand le voile est tombé, chacun a bien reconnu dans la tête si expressive due au ciseau
de notre ami Hercule, le rêveur à l'œil vague
et à la lèvre railleuse que fut le conteur sisteronnais.
Et les discours ont alterné avec les poésies,
en plein soleil, durant plus d'une heure, à
peine entendus, malheureusement, par quelques privilégiés.
MM. Clovis Hugues, P. Cheilan et Félix Gras
ont loué Paul Arène en vers provençaux et
MM. Armand Silvestre et Roux-Servine en
vers français.
Nous sommes heureux de pouvoir donner
ici toutes ces compositions poétiques.

POUR

ARÈNE

Poésie dite parSilvain, de la Comédie-Française
à l'inauguration du monument d'Arène.
Cher absent qui reviens, à nos regards surpris,
Sous l'ombrage où tu fis, pour un peuple d'artistes,
Un coin de ta Provence aux portes de Paris,
Toi qui, partant, laissas nos cœurs pour longtemps tristes
Et qui, pour adoucir le regret fraternel,
Beau lys latin qui pousse au tronc gaulois du frêne,
Près du doux Florian et du grand Aubanel,
Nous souris à ton tour, doux et cher Paul Arène ;
Au pied de cet autel où la main d'un ami
Pour l'immortalité sut fixer ton image,
O Poète, trop tôt dans la tombe endormi,
Des fervents du soleil nous t'apportons l'hommage.
Toi qui du ciel natal promenais la clarté
Aux plis capricieux de ton calme génie
Et gardais, à ton front épris de la Beauté,
Comme un parfum lointain des roses d'Ionie ;
Toi qui marchais vêtu de ton rêve vermeil,
Dans l'ombre où nous passons lumineux solitaire,
Et, dans tes chants légers tout pétris de soleil,
A tous ses exilés rendais la douce terre

î

Où, sur la rive bleue, aux lèvres des bergers
Soupire la rumeur des flûtes inégales,
Et, des oliviers gris jusqu'aux verts orangers
Court le bruissement rythmique des cigales.
Hôte du paysage où ton esprit courait
D'Avignon aux cent tours au port bleu des Martigues
De la ruelle obscure où Domnine pleurait
Au jardin paternel où rêvait Jean des Figues ;
Dont la Muse idyllique égala la chanson
Des antiques pasteurs guidant aux monts leurs chèvres.
— Hélas ! la froide Mort, de ses derniers frissons,
A clos la fleur sonore ouverte sur tes lèvres ;
Mais, — sonore toujours dans l'air silencieux, Ton âme en s'envolant au souffle qui l'entraîne,
Comme une abeille d'or en monta vers les cieux
Et chante encor pour nous, doux et cher Paul Arène !
ARMAND

A

PAU

SILVESTRE.

ARENO

Noste Areno, o dive cantaire
Que fasié tant joio d'ausi,
Espincho un pau d'aqueste caire :
Es nautre que sian pereici !
lé soun tóuti, Ii cambarado !
Tóuti, coume se n'en plóuvié,
E sèmblo un vòu de couquihado
A Tentour d'un grand óuîivié !
Flour nadalo ! aubo risouleto !
Moun paire, quand ères pichoun,
Fugue gardian de tis aleto
Au coulège de Sisteroun.
La gàbi t'encantavo gaire :
Vouliés t'envoula dins lou vent...
Mai èro pas crudèu, moun paire!
E lou bon vièi se n'ensouvèn.
Es pèr iéu coume un brout de glòri
Qu'aquéu paire, que siéu soun fiéu,
Mescle toun noum dins sa memòri
A I'ancian rai de soun abriéu.
Quand revenguè vers soun Adèlo,
— Lis ai encaro tóuti dous ! —
Poudié pas saupre qu'uno estello
Daurarié toun front glourious.
Cadun a soun fais sus l'esquino ;
L'estiéu porto deja l'ivèr ;
Eu faguè de bello farino
E tu faguères de bèu vers !

�Lou

Aro, l'estello s'es levado
Sus ta vilo e sus toun oustau :
Dins la draio, souto ti piado,
Li lausié pousson, inmourtau !
Me disiés : « Aquéu que travaio,
Que vènt que boufe aura son tour.
Siéu semenaire de medaio...
Se retrouvaren quauque jour... »
Que toun oumbro siegue tranquilo !
Li gardaren coume un tresor ;
Se li souspesavo, Viergilo
Veirié lèu que soun tóuti d'or .
Lou cèu dardaio dins ta velo !
Siés lou Latin, lou bèu Latin !
Ame ta fraso clarinello
Coume un ièli dins lou matin.

Viro-Soulèu

57

Felibre e Parisen,
Pouèto d'aquéu grand vilage,
Venès vuei saluda Pau Arène lou sage
E Jan di Figoy lou sublime pau-de-sen.
Es aquéu fin Gavot
Qu'estent à l'oumbro de l'auribo
De Blanquet, chimè lou flasquet de pouësio,
Cresènt de nous leissa que lou fin founs dóu got ;
E tout embriaga
Éu vous pourtè de plens ensàrri
De gau-galin e de pèiro d'or de si bàrri ;
E lou mounde artisti n'en fuguè ' sbarluga.
Desempièi dins Paris,
l'a de voun-voun de farandoulo,
E tout cap-d'obro pren l'óudour di ferigoulo
D'aquéu trescamp di Dieu qu'a noum Canto[Perdris.

Ères talamen de la raço,
Aviés tant lou bèu sang de Dieu
Que, se cantaves coume Ouraço,
Tambèn roundenaves coume éu !
Petejaves, fasiés l'empèri,
Panaves d'un cop de gousié
Quand li faus mascle e lis arlèri
Rapugavon dins toun lausié.
Mai t'apausaves lèu de dire
Ço que t'enfielavo lou fèu :
Ères — aqui te fasien rire ! —
Uno ourso que manjo de mèu.
E ris encaro un pau, pecaire !
Coume floureto au mes de Mai :
Sian de troubaire, e li troubaire
Soun galejaire que-noun-sai ...
Tè, ve ! l'ase de Jan-di-Figo
Cambarlejo amount dins lou cèu !
Se lou mountavian un pau, digo,
Perquè vo!o coume un aucèuî...
Ges de paio, se reguignavo !
Em'éu, quiha sus soun péu dous,
Anarian dins l'aubeto siavo
Vers lis astre que soun de flous !
E, foro l'oumbro e lou susàri,
Esbrihauda dôu grand calèu,
Cacalucharian lis ensàrri
Emé li figo dôu soulèu !
CLOVIS

HUGUES.

FÈLis

LES

FILLES
A

DE

PAUL

GRAS.

PROVENCE

ARÈNE

Poésie dite par Madame Léa Maujan à
l'inauguration du buste de Paul Arène, à Sceaux

Mort glorieux, vivant dans nos cœurs, Paul Arène
Devant le bronze où vit ta figure sereine,
C'est d'un verbe joyeux qu'il sied de te louer :
Le trépas du poète est son apothéose
Et je viens, en t'offrant cette sanglante rose,
Au nom des filles du Midi te saluer.
Les faneuses à l'oeil de braise, au bras robuste,
Qui vêtent d'un fichu la splendeur de leur buste,
Et dont les cheveux noirs sont de paille emmêlés,
Te tetadent, en un geste ingénument superbe,
La rustique, la noble et la royale gerbe,
Faite de simples fleurs écloses dans les blés.
De la Crau rouge et de la Camargue grisâtre,
Les filles de gardian et les filles de pâtre
Debout, dans le soleil couchant, devant la mer,
Belles d'une beauté fruste, mais non sans grâce,
Te jettent des baisers et, par delà l'espace,
Comme un cristal heurté sonne leur rire clair.
Toutes : l'Avignonnaise impériale et pâle,
Digne de figurer parmi la cour papale
Aux temps évanouis du galant Clément V;
La Beaucairoise aux cheveux bleus de Sarrasine,
Corps souple, sinueux de hanche et de poitrine,
Où se mêle le sang barbare au sang latin ;

�Lou

5»

Viro-Soulèu

Fille des patriciens de la Rome des Gaules,
L'Arlésienne avec la mante à ses épaules
Et le sombre ruban sur ses cheveux de jais ;
Celles des Alpes et celles des Pyrénées ;
Celles des bords du Rhône et celles qui sont nées
Devant la mer chantante au pied des orangers ;
Toutes les filles d'Aquitaine et de Provence,
Toutes les filles du pays de ta jouvence,
Du Sisteron perché sur son rocher hautain,
Amoureuses de toi comme tu le fus d'elles,
En répétant tes chants qui les font immortelles,
T'apportent des bouquets de bruyère et de thym.
Mais les Déesses et les Reines disparues,
Aux Champs-Elyséens vers toi sont accourues
Et t'ont fait une place en leur cour de beauté,
Où, d'une âme païenne et doucement sceptique,
Ta vas du madrigal au poème saphique
Entre la Pompadour et Vénus Astarté.

Louis

ROUX-SERVINE.

A PAU ARENO
Pièce couronnée aux Jeux Floraux de 1897
et dite par M. Duparc.
Ah! n'en faudrié bèn trop de travai e de peno,
L'alen lèu ié defautarié
A-n-aquén que voudrié te canta, Pau Areno,
Tu lou cantaire cigalié !...
Pèr mena 'u bout 'quéu rude óubrage
Fau l'esperit d'un saberu,
Un cor de fiò, l'amo d'un sage,
Fau, Areno, ço qu'aviés, tu.
Sabé, forço, esperit, Areno, tout me manco,
Li Muso volon plus de léu...
De moun cervèu barra, fai, tu, sauta la tanco,
Abraso-lou dóu fio de Diéu !
Sus lou « Blanquet » de Jan-di-Figo
Bouto-me lèu d'escambarloun...
'M'acò, trepassarai li digo,
Franquirai mountagno e valoun.
E t'anarai mira dins la grand capitalo
Mounte la glòri te sourris,
Ounte noun brounzis plus l'ourquèstro di cigalo,
Souto un cèu ennebla, tout gris.
— O, Paris, vilo i mereviho.
Emé ti tresor subre-bèu,
Ti palais, toun flume, ti fiho,
Perquè te manco lou soulèu ? —

L'ause encaro ta voues siavo, meloudiouso,
Vese li milo librihoun
Largant d'eici, d'eila, ti nouvello courouso,
Ti conte, ti fièri cansoun.

Camino emé tu la vitòri :
A l'Oudeoun, à l'Opera,
Au Francés, rèsto la memòri
Di lausié que i'as davera.
Mai dequé te sarien, culi foro Prouvènço,
Liuen dôu soulèu, tant de lausié?...
Uno branco, uno flour d'aquéli d'en Durènço
Quint' dóuci causo te dirié !...
Deja vers li sabour nadalo
Alangui, souspiro toun cor ;
Bêles la terro prouvençalo,
Si lusour e sis estrambord.
Vène, fugissen lèu la novo Babilouno
Pleno de tout ço que Diéu saup :
Te béurié tout toun sang, pèr lou pau que te
[douno,
Plus crudèlo que nôstis Aup.
Vène, la Guso prefumado
Te gardo si bais amourous;
Dins toun amo reviscoulado
Li pantai flouriran plus dous.
Regardo aperalin
nosto Mar fouletejo,
Au cèu blu mesclant soun azur !
Aqui, pas liuen di ro que lou flot poutounejo,
Ouràci aurié 'gu soun Tibur...
l'aura pèr tu, nouvèu Vergèli,
Terro, mar e cèu réuni :
Culiras de roso e d'arcèlli,
Cavaràs l'inmènse infini.
Pièi, en barrulejant dins li colo mouresco,
Sus la cimo di baus negras,
Faras de bouquet blu 'mé la flour sèmpre fresco
De la rèino dôu castelas...
E Noureto la bedouïno,
'Mé sa cabreto i bano d'or,
De la Prouvènço sarrasino
Te desplugara li tresor.
Nòstis ancian an vist, sus la terro galeso,
Freireja la loubo e lou gau.
Tu, cantaire, as sachu.'mé la lengo franceso,
Garda l'esperit prouvençau...
Ah ! laisso-me te lou redire,
Quand t'ausen plus, sian maucoura :
l'a que tu pèr nous faire rire,
Que tu pèr nous faire ploura.
Dau ! Pauloun, fai clanti la sinfòni armounico
De toun ravissent paraulis ;
Que ressone pertout la divino musico
De tis esmouvènt cantadis !
Es terro richo, la Prouvènço :
Brusis sout l'aflat creatour
D'uno eternalo reneissènço...
Areno, ah 1 canto-la toujour !

�Lou

Viro-Soulèu

Y)

Discours de M. Deluns-Montaud
Ai ! las ! la duro mort de-longo lou -gueiravo,
Sout lou dai l'a fa trebuca ;
Au mitan de si flour, au bord de mar qu'amavo,
La brutalasso l'a 'nsucal...
Anavon souna, li campano,
De Nouvè la jouiouso niue,
Se fasien bello ü tartano,
Quand pèr toujour pluguè lis iue !
Eh bèn, noun ! orro mort, as perdu la partido,
L'avèn sauva, noste tresor :
Dòu cors qu'as cabussa l'amo s'es enfugido,
T'a 'scapa sus la Cabro (for. .
Lou vese aperamount, Areno,
Aureoula de viéu raioun ;
,
Sa caro risènto e sereno
Vai de Paris à Sisteroun.
E Ion pouèto aupen qu'a canta la Prouvènço
I Prouvençau sounjo e ié dis :
« Lis abandounen pas, generouso jouvènço,
Nosto lengo e noste païs :
La lengo, melicouso ourgueno
Qu'a mes dès siècle à se fourja ;
Lou païs que, de nòsti veno
Se vòu lou sang, ié fau baia.
« Que cregnen ? La picboto e la graDdo patrio
An soun large dins nòsti cor :
La maire pousse un crid !... la Prouvènço sa fiho
La défendra fin-qu'à la mort,
La lengo d'O, lengo de Franco,
'Mé nautre noun pòu deperi ..
S'un jour mourié !... o rnaluranço !
Es que la Franco aurié fini. »
Leissen ista bèn liuen 'quéli tristi pensado,
La pas siegue noste Credo :
Lou Nord e lou Miejour se soun douna brassado
En se disènt d'oui emé d'o.
A fa parti l'escuresino,
Pau Areno, 'mé soun flambèu :
A l'unioun di raço latino
Planten la cigalo au capèu !
P. CHEILAN.

MM. Deluns-Montaud, député, et Henry
Roujon, directeur des Beaux-Arts, ont prononce aussi de beaux discours.
Nous regrettons vivement de ne pouvoir reproduire l'improvisation si chaude et si élégante à la fois de M. Roujon, qui fut un ami
d Arène et qui donna libre cours à ses soupirs émus. Mais voici les paroles de M. De'uiis-Montaud :

Mesdames, Messieurs,
Je pourrais dire comme l'autre : ce qui
m'étonne le plus dans cette cérémonie,
c'est de m'y voir, et dans le rôle qui m'y
est assigné.
Mes confrères Félibres et Cigaliers l'ont
ainsi voulu : afin, sans doute, qu'aujourd'hui ce fût bien moins le maître écrivain,
l'impeccable artiste que le camarade, l'ami de toutes les heures, l'adorateur de
la terre natale, le serviteur « de la cause »
comme nous disons entre nous, qui fût
loué ici et fêté. Peut-être, à ce titre, me
sentirais-je quelque droit à prendre la parole... J'ai hésité pourtant!... Toutefois, et
malgré mon insuffisance, j'ai tant aimé
Paul Arène, il m'a paru si doux et si honorable de vous entretenir de lui, que j'ai accepté... On me pardonnera donc en faveur
de ma vieille amitié cette incompétence
dontje fais l'humble aveu devant la troupe
irritable des poètes... Puissent-ils me prêter
une oreille indulgente !...
L'Art, c'est la vraie Magie. Entre tant de
rêves que forma l'humanité, le plus persistant, à coup sûr, c'est celui qui nous
persuade que nous ne mourons pas tout
entiers.
Il nous serait si cruel de penser que ceux
que nous avons aimés et admirés disparaissent — et à jamais !
Ils vivent dans notre mémoire, ces traits,
cette physionomie, par où se révéla toute
leur âme. De quel ardent désir nous les
voudrions revoir... Seuls, jusqu'ici et sans
jamais nous décevoir, le pinceau, l'ébauchoir, le ciseau ont opéré cette évocation
magique. Observateurs pénétrants, psychologues subtils, ils reproduisent, ils perpétuent le regard, le sourire, ces rides, sillons
delà pensée, ce pli de» lèvres par où s'accusent et l'éclair de l'intelligence et la douleur
intérieure, ou encore la rayonnante bonté.
Tel nous avons connu notre poète, et tel
il vit de nouveau dans ce bronze pétri,
coulé par Hercule, un méridional comme
lui, un des nôtres, un de ceux qui, comme
Arène l'a dit de lui-même, ont reçu le
« coup de soleil. » N'est-ce pas qu'elle est
bien là, tout entière, la puissance évocatrice de l'Art ? Nous retrouvons, dans ce
jardin où l'attendaient Florian et Aubanel,
notre ami tel que nous l'avons connu, tel

�6o

Lou

Vtro-Soulèu

que nous l'avons vu, ici même, à pareil
jour, à pareille heure, l'an dernier. La
Mort avait déjà marqué sa proie. Il s'enétait
frappé. Et cependant, pour tous ceux qui
comme moi ont joui — et pleinement —
de la joie d'une longue causerie dont il
faisait les frais sous les allées ombreuses
de ce parc qu'il aimait, où il ne manquait
pas de venir à chacune de nos fêtes, n'estce pas qu'il est là, tel qu'il était et semblable à lui-même.
Il professait cette même horreur des fâcheux et de la banalité qui lui faisait reprocher comme une trahison à ses amis les
plus chers toute divulgation des beautés
d'un bois, d'un rocher, d'une source... Il en
saura autant que nous, l'imbécile, disait-il,
et pourquoi ne pas garder pour les poètes,
pour les amants de la bonne terre le secret
des beaux endroits ? C'est ce caractère de
prêtre d'un culte mystérieux de la nature
qui était en lui et qui m'apparaît comme
un trait culminant de son génie. D'autres
avec autorité, à quoi je ne prétends guère,
vous ont déjà dit ou vous diront les grâces
de son style, sa langue transparente et
fluide, la lumière de ses paysages sobres
de couleurs, mais d'un contour si précis ;
ils vous diront que par là il était bien le
fils légitime de Virgile ou mieux encore
de Théocrite ou de Longus... Et ils ne
seront que justes. Car de race, d'éducation,
de tour d'esprit il était bien plutôt Grec
que Latin. Non point qu'il ait jamais vu
l'Attique ou navigué aux îles de l'Archipel !
Mais ces terres caillouteuses plantées de
vignes, ces oliviers au feuillage argenté,
ces rochers brûlés, ces montagnes couronnées de bois de pins, il les avait vus dans
sa Provence. Dès sa venue au jour — lisez
Jean des Figues ou la Chèvre d'Or — son
œil s'était empli de visions semblables. Les
garrigues coupées par des sentiers croulants ; le maigre filet d'eau des torrents
qu'a bus le rude été et qui chante au creux
des roches roulées, le ciel d'un bleu sombre, profond, éblouissant et où le soleil
apparaît comme un maître dominateur;
dans l'air vibrant, le bruissement continuel
des cigales,puis au loin, alin, per eilalin,
les flots sonores, la mer de lapis-lazuli, puis
encore le calme infini des nuits, des ciels
pleins d'étoiles — et après les assauts d'un
mistral furieux, — cet air reposant et savoureux : toute cette nature qui laisse à
ceux qui l'ontperdue comme une sensation

d'exil, Paul Arène l'avait vécue, il en avait
empli sa peniée ; les harmonies chantaient
en lui comme elles chantaient dans l'âme
de Platon.
Les livres de Paul Arène sont comme ensoleillés de ces divins tableaux.
Nul plus que lui et d'un cœur plus sincère ne communia dans l'adoration de la
vie et des harmonies de la terre natale.
Et quand, brin de myrte ou de laurierrose transporté dans la grande Ville, il eut
reçu tous les heurts, tous les déchirements
de l'âpre nécessité de vivre, il chercha autour de lui quelque chose à quoi se prendre,
c'est encore dans la nature, au clair et vivant miroir des sources, sous les dômes
épais des hêtres ou des chênes dans l'incomparable recueillement des bois des environs de Paris,qu'il se retrempa et retrouva
la vie dans l'intime accord des mélodies
chantantes et simples du Midi, avec les
profondes symphonies et les jeux mystérieux
de la lumière sous les voûtes de nos forêts
de l'Ile de France.
Arène, on l'a dit, était un panthéiste ingénu. Tout dans le monde extérieur lui
était curieux et sujet à découvertes. Il avait
un jour fait une excursion à l'Ile de la
grande Jatte. — Que croyez-vous qu'il y
trouva?... Des guinguettes, des salles de bal
où vont galamment les duellistes se trouer
la peau ? — Non, il y trouva un dolme"
un authentique dolmen. A quoi bon dè
lors aller en Bretagne ? Le bois de Chaville et l'île de la grande Jatte sont assez
riches en monuments mégalithiques. Ainsi
chaque coin de Paris, ou de la banlieue de
Paris, lui était un sujet à observations nouvelles.
Je sais qu'il les a consignées dans une
suite de chroniques où se retrouvent toutes
les qualités de son style. J'avoue ne les
avoir point toutes lues. J'aurais craint d'altérer le charme de ses confidences savourées au cours de nos promenades. Et toutefois combien j'aurais dû bannir toute
inquiétude ; n'avais-je pas pour me rassurer,
l'intime confiance que me donnait la sûreté de ses procédés de composition. Son
secret, du reste, est des plus simples— En profite qui pourra !... Arène écrivain, c'est Arène rêvant, agissant et parlant... et c'est le comble de l'Art que
cette absence apparente de tout art. Cette
transparence de la vision des choses, cette
faculté souveraine d'une pensée qui n'a qua

�Lou

Viro-Soulèu

se contempler pour se posséder et pour
trouver sa formule ; c'est par elles que P.
Arène a donné à sa correcte et sobre écriture toutes les palpitations de la vie.
Le style, c'est l'homme. Je ne prétends
pas avoir donné la clé de la poétique de
notre ami. II me sera plus difficile encore
de vous révéler le secret de son cœur. Ce
fut une âme fière et très réservée. Comme
toutes les hautes natures, il a aimé, il a
pleuré. Mais, s'il les a laissé entrevoir, il
n'a pas étalé les plaies saignantes qu'avaient
faites à son cœur pudique les ronces de la
vie. On sent chez lui et sous le sourire,
sous la visible joie du soleil, bien des déchirements et bien des tristesses. Le noble
et pur artiste fut un patriote et un républicain. Capitaine des mobiles de son pays
pendant la guerre, il avait de la défaite
gardé l'inoubliable deuil. La mort de Gambetta qui l'aimait et dont il fut le collaborateur à La République Française l'avait
laissé pour jamais attristé. Il avait percé à
jour toutes les laideurs de l'existence contemporaine. Il n'était la dupe d'aucun charlatanisme. Et s'il se sentait sacrifié à de
plus habiles, il le savait du moins ! — tel
ce roseau pensant dont parle Pascal et que
l'Univers écrase, mais qui est plus grand
que l'univers parce qu'il sait qui l'écrase.
Le talent si délicat de Paul Arène, son génie tout de simplicité et de lumière n'a
pas reçu son officielle récompense. Mais
pour qui l'a connu, pour qui a vécu, en
quelque sorte, sa pensée, les palmes, les
consécrations allées aux subalternes, les injustifiables oublis qui lui furent réservés,
l'ont laissé sans amertume.
Au fond, — et c'est la raison du choix
que vous avez fait d'un homme étranger
aux rivalités littéraires pour prononcer son
éloge, ■- ce qui adoucissait en lui les
passagères déceptions provoquées par d'inévitables comparaisons, c'était l'affection
inaltérée dont il s'est toujours senti enveloppé dans ce groupe de méridionaux
qu'il avait formé et dont il était l'âme. Oh !
comme il était bien nôtre !... Et si ses
csuvres, ses romans, tels Jean des Figues,
la Chèvre d'or, Domnine ; ses contes, ses
chroniques: le Canot des six capitaines,
Paris Ingénu ; ses comédies si fines et d'un
tour si exquis, ses vers trop peu connus,
resteront comme des modèles: il sera toujours pour nous et au-dessus même de

61

nos admirations pour l'artiste, le fondateur,
le président de nos associations cigalières
ou félibréennes, l'ardent félibre qui nous
légua ces chansons provençales que répéteront à travers les âges les fidèles de la
langue d'Oc si noble, si musicale, d'un
passé si glorieux et qu'ont relevée dans
son culte, restituée dans sa dignité première
Roumanille, Aubanel, Mistral, Tavan, Félix Gras et toute la pléiade des chanteurs,
la constellation scintillante où brillera,
étoile de première grandeur, notre cher
poète.
Gaio ai pantaia ma vido !
C'est l'épitaphe qu'il s'était préparée. Il
s'y est peint tout entier. Saluons-le donc
ici et que ce bronze, cette image souriante
et fière où se reflète son âme, — ombrageuse parfois, indulgente toujours — préside
longtemps à nos fêtes et redise à ceux qui
nous succéderont et notre admiration et
notre amitié.

La séance des Jeux Floraux
Les discours ayant pris fin, les félibres se
précipitent vers l'ancienne Marie où va se tenir
la séance littéraire habituelle.
La vaste salle est déjà aux trois quarts pleine
et la plupart des intéressés restent debout
dans le fond ou sur les côtés, tandis que le
Bureau prend place sur l'estrade.
Avec sa brièveté coutumière, M. Charaire,
maire de Sceaux, souhaite la bienvenue aux
Félibres et aux Cigaliers et rend un hommage
ému à Paul Arène, l'instigateur de ces pèlerinages annuels dans la cité de Florian.
M. Sextius-Michel se lève après lui, et, de
sa voix claire et vibrante qu'on écoute avec
plaisir, prononce le discours suivant, dont plus
d'un passage fut chaleureusement applaudi.

Discours de M. Sextius-Michel
MESDAMES, MESSIEURS,
CHERS CONFRÈRES CIGALIERS ET FÉLIBRES,

Il n'est pas un de nous qui ne se rappelle le « Noël en mer » et le cri du vieux
patron de barque : Pan est mort !
Le jour où, sur les bords de la grande
mer latine, retentit soudain cet autre cri :
Paul Arène n'est plus ! les tambourins se
turent, les Muses françaises et les Muses
provençales prirent le deuil.

�62
Aujourd'hui, rejetant à demi le voile des
longues tristesses, elles sont venues, les
filles des Dieux, glorifier le félibre ardent,
le cigalier d'élite, moins dans une apothéose qu'en une de ces fêtes champêtres où
se complaisait son gracieux génie.
Les paroles éloquentes et les rimes sonores se sont croisées à l'envi, dans le
ravissant jardin qu'embaument les senteurs
printanières, et l'émotion nous reste encore
des sentiments de regret et d'admiration
qu'orateurs et poètes nous ont fait tour à
tour éprouver.
Le noble et clair esprit de Paul Arène
semblait en ce moment revivre devant nous ;
son buste, œuvre remarquable de notre
confrère Hercule, c'était bien lui ; c'était
bien sa tête fine et légèrement railleuse,
avec un air de jeunesse et une flamme de
poésie dans les yeux.
Il nous regardait ; il nous entendait peutêtre, et ce coin si délicieusement discret
qu'abritent les murs de la vieille église,
c'était bien la place qu'il aurait lui-même
choisie, entre le tendre Aubanel dont il
fut le spirituel ami, et le doux Florian qui
lui devait le culte que Félibres et Cigaliers lui rendent.
Et c'est là que, tous les ans, quand le
soleil fera refleurir les lilas et les roses,
nous reviendrons le saluer encore, et,
comme le fit en notre nom et avec tant
d'éloquence, notre ami Albert Tournier,
sur le bord de sa tombe à Sisteron, nous
lui dirons aussi : au revoir! en répétant
avec lui ces vers provençaux pleins d'une
si douce philosophie :
E s'eilamoundaut, abor que se dis,
Devèn retrouva li jour de jouvènço,
Cantaren i sant que nosto Prouvènço
Pèr nautre fuguè l'avans-paradis.
Paul Arène aimait fidèlement la ville de
Sceaux. « Sceaux, disait-il dans un deses
discours, dont les collines envoient leurs
parfums à Paris ; Sceaux, où, comme làbas, chez nous, les champs ont des moissons d'œillets et de roses, et où, toujours
comme au pays de la Vénus d'Arles et de
Mireille, ou les abrite du vent derrière des
haies de cyprès ! »
Le maire de Sceaux, de son côté, avait
une grande sympathie pour Paul Arène,
et il l'a noblement prouvé! Se trouvant en
villégiature à Cannes, quand il apprit que
notre président honoraire était mort à Antibes, il n'hésita pas un instant, se rendit
dans cette ville, et prononça, au départ du
corps pour la cité natale, un discours d'une

parfaite convenance, au nom des habitants
de la ville de Sceaux et des Félibres et
Cigaliers que cette foudroyante nouvelle
était venue surprendre à Paris.
Recevez donc, bien cher et bien sympathique Maire, les vifs remerciements de
nos deux associations.
Si la poétique cité qui nous accueille
tous les ans avec tant de courtoisie, inscrit dans ses annales les noms des grands
écrivains et des grands artistes qui furent
ses hôtes d'un jour, nous inscrirons en
lettres d'or sur les nôtres le nom de M.
Charaire, maire de Sceaux.
Pour vous, très cher et très honoré président, quand vous nous promettiez solennellement, l'an dernier, de venir vous asseoir à cette place qu'occupait alors M.
Georges Leygues, votre éminent prédécesseur, et qu'avaient occupée avant lui des
hommes comme Mistral, Jules Simon, Ernest Renan, Emile Zola, François Coppée,
Jules Claretie ; quand, dis-je, vous avez
bien voulu accepter la présidence de nos
Jeux Floraux, vous ne saviez pas, nous ne
pouvions prévoir non plus qu'un si grand
deuil nous frapperait si tôt ; vous ne saviez pas que ce douloureux honneur vous
serait réservé de rendre un suprême hommage au grand félibre, au grand cigalier
que fut Paul Arène.
Qui, du reste, mieux que l'illustre peintre orientaliste qui nous a révélé « ces ciels
d'azur où l'on ne vit que pour l'amour et
la beauté », p'ouvait comprendre, pouvait
peindre, veux-je dire, l'auteur merveilleux
de la Chèvre d'or, le poète exquis qui a si
bien célébré la Provence, fille de l'Orient?
Il y a entre l'artiste et le poète une mystérieuse parenté qui s'explique bien parla
recherche mutuelle de l'Idéal et du Beau.
C'est pourquoi nous serons heureux d'entendre le maître Benjamin-Constant nous
parler aussi de ce parent de son génie, de
cet écrivain de race qui fut un de ses prédécesseurs comme président de la « Cigale»,
que dis-je? qui en fut un des fondateurs et
qui l'a célébrée en des vers charmants, fin
régal de nos agapes fraternelles ; vous les
connaissez :
C'est pour ne pas perdre l'accent
Que nous fondâmes la Cigale.
Pour nous, messieurs, afin de mieux
honorer encore la mémoire du regrette
poète qui a jeté tant d'éclat sur notre aimable société, groupons-nous sympathiquement autour du grand artiste qui en
dirige aujourd'hui les destinées, et la « Ci'

�Lou

Viro-Soulèu

cale », grâce à cette union constante de
tous ses membres, vivra aussi longtemps
que le soleil qui la fait chanter.
Votre présidence, d'ailleurs, cher maître,
aune autre signification ; elle marque aussi
l'étroite union de tous les fils du Midi littéraire et artistique, leur accord cimenté
par le commun désir de contribuer à la
glorification et à l'embellissement de la
patrie française, par la mise en relief de
tous ses éléments pittoresques, par l'accrois-,
sèment de la vie locale, par la conservation des vieilles traditions et des richesses
linguistiques de nos provinces.
Cigaliers et Félibres, nous avons le même
idéal : l'exaltation du Beau dans la variété
de ses manifestations, le même amour du
pays natal et de la grande patrie qui nous
unit. Avant-garde ardente do la décentralisation intellectuelle, n'est-ce pas ensemble
que, sous l'inspiration de notre ami du Parlement, Maurice Faure, nous avons été les
promoteurs de cette résurrection de l'art
antique à Orange, qui va recevoir, dans
quelques semaines, une nouvelle et éclatante consécration ?
Le Président de la République qui naguère, en Bretagne, parlait en termes élevés de la nécessité d'en conserver les coutumes et les traditions, viendra, au milieu
des acclamations unanimes de nos compatriotes, affirmer la grandeur et le caractère
national de notre oeuvre.
Après avoir salué Valence que Renan
appelait ici-même « le seuil du Midi » il
descendra notre admirable fleuve, et il verra
revivre, sous notre ciel étincelant d'étoiles,
le génie de la race grecque et latine dont
nous sommes issus.
Et alors, quand les douze mille spectateurs qui se presseront dans le vieux théâtre romain, auront longuement acclamé les
chefs-d'œuvre de Sophocle et de Leconte
de Lisle, nous pourrons, dans la joie d'un
triomphe qui est un peu notre œuvre,
espérer y voir représenter un jour la superbe tragédie de Frédéric Mistral, La reine
Jeanne ; puis, évoquant à son tour le génie
de la Provence, nous nous écrierons avec
notre grand poète :
Tu, Prouvènço, trobo e canto !
E, marcanto
Pèr la liro o lou cisèu,
Largo-ié tout ço qu'encanto
E que mounto dins lou cèu !
Toi, Provence, trouve et chante ! et, marquante par la lyre ou par le ciseau, répandseur tout ce qui charme et qui monte dans le
ciel !

6?

C'est maintenant au tour du Président d'honneur de prendre la parole. M. Benjamin-Constant le fait sans prétention, avec un laisseraller tout artistique ; mais il a beau se défendre d'être littérateur, le public souligne de ses
applaudissements plus d'une fine appréciation,
plus d'une pointe malicieuse. Mais laissonslui la parole :

Discours de M. Benjamin-Constant
Mesdames, Messieurs,
Les Félibres et les Cigaliers m'ont voulu, cette année, comme porte-parole aux
fêtes de Sceaux; je ne devais que leur
obéir ; mais, c'est un grand honneur dont
je sens tout le poids, surtout après des
prédécesseurs tels que Renan, Jules Simon,
Zola, Jules Claretie, Henry Fouquier....
J'en passe, quand même, et des meilleurs ;
et pour cela, ne pouvant m'autoriser que
de ma présidence toute modeste de la « Cigale » et du devoir pieux, et de plein air,
que je viens rendre aujourd'hui à la mémoire de Paul Arène.
L'an dernier, il était là, parmi nous,
dans ce verdoyant pays, se promenant à
travers la foule, heureux de vivre encore
une bonne journée, d'écouter les poètes
de la « Cour d'amour » ou de chanter la
« Coupe sainte » de Mistral, de noctambuler après, le plus tard possible, allant
d'une table à une autre, en dépensant, une
dernière fois, sa verve de conteur et son
âme d'artiste ! Et c'était en effet la dernière fête de Sceaux qui s'achevait pour
lui !... Et l'hiver devait, bientôt, l'obliger
à reprendre le chemin du pays des cigales
pour y mourir au soleil !
Et, aujourd'hui, nous voilà réunis sans
lui... après avoir inauguré son image de
bronze, œuvre parfaite de notre ami Hercule, Il fallait le tempérament d'un statuaire de bonne race pour nous rappeler
Paul Arène tel qu'il était, avec sa tête aux
lignes pures, avec son front de penseur,
et ses yeux au regard paresseux dans lesquels on voyait passer des rêves, des souvenirs, toutes choses qu'il ne nous disait
pas, mais qui, de temps à autre, se plaçaient dans une chronique ou dans un
sonnet.
Comme homme, il était de ceux qui ne
courent pas après la fortune, et qui ne

�64

Lou

Viro-Soulèu

l'attendent ni couchés ni levés. Très jaloux
de son indépendance, insouciant de tout
le reste, les honneurs officiels ne l'excitaient
guère. Il n'eut jamais la fièvre rouge, ni
la fièvre verte. Et la légion d'honneur lui
vint toute seule, et l'Académie aurait pu lui
venir aussi, car il était de ceux qui écrivaient ! Mais, depuis longtemps, il avait,
par droit de culture grecque, ses entrées
sous les portiques et les ombrages d'Académus, et, par droit de culture latine, son
droit de séjour dans les jardins de Tibur,
Et nous aimions à l'entendre philosopher,
et à le suivre, analysant avec une grande
vivacité d'esprit, toutes les poussées d'opinion, saines ou maladives. Il voy'ait les
choses de haut , il savait les mettre au
point, en évitant de tomber dans la myopie analyste. Il ne croyait pas, non plus,
qu'il fallût ne reconnaître le génie que
chez les fous ; mais qu'un chef-d'œuvre
était l'équilibre de deux forces : le savoir
et le tempérament. Les agitations littéraires
de son temps ne le laissaient pas indiffé,rent, loin delà; mais il en critiquait, chez
certains, les préoccupations de facture, la
langue tourmentée, la recherche à outrance
du mot riche avant la pensée qui le porte.
Tout en reconnaissant les chefs-d'œuvre
des littératures étrangères, il ajoutait que
l'admiration exagérée qu'on leur donnait,
chez nous, à tout propos, était, bien souvent, une des formes de l'envie... la trop
fréquente application du proverbe : nul
n'est prophète dans son pays ! Car il aimait la France, et la croyait toujours la
première dans les Lettres et les Arts. Aussi, conservait-il la plus patriotique admiration pour notre vieille et bonne langue française. Et ce Provençal aimait qu'on parlât français... même avec de l'accent !... Il
avait ce culte, ce qui ne l'empêchait pas
d'admirer la richesse de l'idiome natal ;
mais il le laissait dans ses domaines, au
grand soleil et sous le ciel bleu, aux poètes
de génie qui le parlèrent... dès le berceau,
près des Muses... à Aubanel, à Mistral !
A ses moments perdus, Paul Arène fit
aussi de la critique d'art ; il y apporta toujours la plus grande modération ; préférant parler plutôt des bonnes choses que
des mauvaises, ne décourageant jamais les
débutants, ne décrétant la réputation de
personne. Il savait que le temps rend connaisseur et qu'il ne faut jamais se presser
de juger avec sévérité, afin de ne pas être
obligé de se déjuger, un jour, en adorant
ce qu'on avait brûlé. Paul Arène aimait les

peintres, et les peintres le lui rendaient
et se mettaient volontiers de tous les pèlerinages d'art qu'il organisait, soit d'un côté, soit d'un autre, à commencer par les
fêtes d'Orange. Enfin, comme Corrège
s'écriant devant l'œuvre d'un de ses amis;
« Et moi aussi je suis peintre, » Paul Arène
l'était vraiment et c'est le seul côté de
son caractère qu'il m'appartenait de célébrer aujourd'hui. En effet, nous le revoyons,
notre ami, en amoureux fureteur de la nature, en dénicheur de ces bons endroits où
les échappés de Paris, quand le ciel est
clair, viennent respirer l'air et la liberté,
en peintre toujours ému de la terre natale,
en grand paysagiste de sa Provence bienaimée ! Pour les Parisiens que leur grandeur ou leur travail attache à ses rivages,
pour les prisonniers du succès, en hiver,
au coin du feu, ouvrir un livre de Paul
Arène, ' c'est ouvrir une fenêtre pour faire
entrer le soleil, se réchauffer l'âme, s'en
aller le long des routes blanches où les
grands pins découpent leur ombre, prendre le large par delà les eaux bleues vers
des îles d'améthyste pâle, terres du Rêve!.,,
ou, dans les villages de la montagne, écouter, sur leurs portes, chanter les sœurs de
Mireille!..- ou, la nuit, penser aux étoiles
en écoutant le murmure régulier de la
mer et le frissonnement des oliviers.
Paul Arène aimait à vivre dehors, à la
manière antique, toujours dans la foule,
ne pouvant se résigner à rentrer chez lui,
même pour dormir, même pour écrire!
Et ses amis devaient le suivre ; sans cela,
comme un enfant gâté, il se fâchait. Aussi, se chargeait-il, pour nous tenir éveillés,
de nous dire des anecdotes exquises : Ah!
Paul Arène ! conteur adorable et conteur
de plein air, et bien méridional par ce
côté-là ! Les troubadours du roi René, au
bas des tribunes où siégeaient les reines
de la « Cour d'amour » contaient, en plein
air, les hauts faits d'armes des chevaliers
amoureux ; dans les reflets roses du soir,
sur le seuil des salles pleines d'ombre de
l'Alhambra, le poète arabe contait en plein
air les exploits de Tarik, le premier conquérant de l'Espagne ; et, plus près de
nous, plus près de notre cœur, et dans le
plein air provençal, Mistral nous a conte
« Mireille, » et Paul Arène nous a conte
« Jean des figues » et la « Chèvre d'or. »
Aussi, pour honorer comme elle doit
l'être, la mémoire de notre grand ami, de
cet Athénien de Provence, de ce Parisien
du Midi... dans ce paysage à la Watteau,

�Lou

Viro-Soulèu

plein de concerts champêtres, de dîners
sur l'herbe et de promenades sous bois, ô
vous, les jeunes! qui venez de prendre,
sur vos plaisirs si vite passés, le temps
d'écouter ce dernier hommage, pressez-vous
de florianiser, aimez-vous et soyez joyeux !

La Cour d'amour
A l'issue de la séance littéraire, clôturée
par la lecture du palmarès des Jeux floraux,
les Félibres et leur public se dirigent vers
le parc de la duchesse du Maine, où doit
se tenir la Cour d'amour.
D'habitude, cette partie du parc est réservée et il faut une carte ou le numéro du
Viro-Soulèu contenant l'invitation, pour
y pénétrer.
Cette année, pas de contrôle.
Aussi est-il absolument impossible d'avoir accès sur la pelouse, déjà envahie par
la foule des profanes.
M. Mousnier, à qui avait été confiée l'organisation matérielle de la Cour d'amour,
avait trop bien fait les choses, et, en voyant
cette estrade et ces banquettes de velours,
les bonnes gens du pays s'étaient dit sans
doute : « Il va se passer quelque chose là ! »
Et ils avaient eu beau jeu pour enfoncer
les barrières : une simple corde tendue
tout autour !
C'est en vain que MM. Mariéton, Tournier et Duparc prient les assistants défaire
place aux félibres ; nul ne bouge, et c'est
à grand'peine que Mme Maujan peut arriver sur l'estrade avec sa petite cour de
dames et quelques poètes qui s'enlèvent à
la force du poignet.
M. Duparc, régisseur, donne successivement la parole à une vingtaine d'orateurs,
parmi lesquels nous mentionnerons M. et
Mme Lagarde de Cardelus, Mlle L. Ducot,
MM. Melchior Bonnefois, Pierre Lafenestre, Pavie, Gaston Sorbets, Charles Read
et Laurent Marey, qui ont dit des vers de
leur composition ; puis Mmes Martin-Murat
et
de Lacroix, cantatrices, Mlles Spera,
Bergawa, Vitil, Ameline et Perème qui
ont interprété des œuvres diverses.
Une mention toute spéciale à M. Raymond, de l'Odéon, très chaleureux dans
la Vénus d'Arles d'Aubanel, et aux mandohnistes Talamo et Isidori, dont le talent
a
été fort apprécié.

05

Cependant, les félibres, exclus pour la
plupart de cette cour officielle, s'étaient
dédommagés en installant une deuxième
Cour d'amour sur la pelouse voisine. Mesdames Hartmann-Silvain et Jules Bonnet
en faisaient l'ornement et ont charmé l'auditoire par leur débit ou par leur chant. On
y a entendu aussi Jules Bonnet, RouxServine et Laurent Tailhade ; puis Ernest
Chalamel qui a chanté le duo de Magali
avec Mlle Marcel et qui, pendant une demiheure, alternant avec son ami L. Marcel,
a fait vibrer la langue d'oc, trop reléguée
au second plan, au gré des félibres de la
bono.
L'attrait de cette réunion improvisée a
été encore doublé par une farandole échevelée à travers les pelouses environnantes,
et le public en suivait avec intérêt les enlacements gracieux, de même qu'il admirait deux gentes provençales en riche costume arlésien : Mme Gabrielle Louis, qui
habite la capitale, et Fortunette, chantée
par Arène, qui nous venait du pays des
cigales pour apporter des fleurs envoyées
par le félibre Paul Coffinières.
A PAUL ARÈNE
Sonnet dit à la Cour d'amour.
O fier enfaDtde la Provence,
Qui, toujours exempt de remords,
Chantas l'amour, servis la France,
On te range parmi les morts ?...
Quoi !... tu célébrais la vaillance,
Et ta Muse aux puissants accords
N'apporterait plus l'espérance,
Ne soutiendrait plus nos efforts ?...
Si ton corps brisé fuit l'arène
Où tu combattis, Paul Arène,
Ton œuvre pleine de clarté
Reste, et, bien loin de disparaître,
Poète, tu viens de renaître
Au seuil de l'Immortalité !
M. BONNEFOIS.

Le banquet et la fête de nuit
A sept heures, le banquet habituel a eu
lieu dans la salle de l'ancienne Mairie, où
une centaine de convives étaient réunis.
En voici le menu :

�Lou

66

Viro-Soulèu

Consommé printanier
Saumon du Rhin sauce verte
Filet de bœuf à la provençale
Galantine de volaille truffée
Salade de saison
Desserts
Des brindes nombreux ont été portés,
notamment par MM. Benjamin-Constant,
Sextius-Michel, Maurice Faure, Albert Tournier, un député de Roumanie représentant
la reine Carmen Sylva, etc., etc.
Voici le toast en vers de M. Pierre Lafenestre :
AUX

FÉLIBRES

Je verse tout d'abord le vin pur sur la pierre,
Au souvenir lointain, niais si vivace encor
De la Muse divine et d'Aphrodite d'or,
De Phorbos Apollon : Poésie et Lumière !
Puis je lève mon verre à vous leurs jeunes sœurs,
Déesses d'ici-bas, douces et belles femmes,
Je bois à vos grands yeux qu'illuminent vos âmes,
Aux sourires de vos lèvres : parfums et fleurs !
Enfin je bois à vous, poètes, fins artistes
Qui riants ou pleurants, tantôtgais, tantôt tristes,
Célébrez vos amours dans la langue des dieux,
O fils du soleil d'or, Cigaliers et Félibres,
Pris d'un même Idéal, attirés vers les cieux,
Vous enivrez d'espace et de lumière libres !
PIERRE

LAFENESTRE.

Mais déjà la musique se fait entendre sur
la place, et le bruit delà foule monte jusqu'aux banqueteurs. C'est la Tarasque qui
arrive, après la promenade traditionnelle à
travers la ville illuminée.
On descend et l'on fait cortège au monstre à travers les allées du parc. Cette année, il y a deux Tarasques : la vieille,
édentée, presque chauve, mais authentique... et une nouvelle, toute neuve, couverte d'écaillés brillantes ; mais qui ressemble plutôt à un énorme lézard !
Peu importe ! la foule s'amuse et suit
les ébats des deux Tarasques en poussant
des exclamations joyeuses, pendant que
d'aucuns farandolent, jusqu'à l'heure où le
feu d'artifice vient sillonner le ciel de ses
fusées et des lueurs multicolores de ses
pièces variées.
Ce fut là, sans contredit, le bouquet de
la fête.

LE FÉLIBRIGE &amp; LES GONCOURT
(suite)
« Dimanche, n obre 1894. Ouverture du
Grenier. Les Daudet, Primodi, Lorrain
Rodenbach, Geffroy, Carrière, Ajalbert
de La Gandara, Montesquiou.
« Daudet nous lit, ce soir, de son Bonnet. Je me suis trompé. Je croyais que son
enthousiasme pour le livre, venait de son
provençalisme, mais non : ce Bonnet est
un lyrique en prose, et c'est la première
fois qu'on a la poésie contenue dans le
cerveau d'un paysan, mais d'un paysan, en
un endroit de la France, où le soleil ensoleille les cerveaux.
« Vendredi, 28 Xbre 1894. Mon Dieu,
qu'il est vivant, qu'il est bruyant, qu'il est
assourdissant ce Mistral ! Il fait à lui seul
le bruit de dix Septentrionaux. Mais au
fond, il est amusant avec sa parole spirituellement exubérante. C'est aujourd'hui dans
sa bouche, et avec la mimique de sa physionomie et de-tout son corps, l'histoire
d'Adolphe Dumas, le poète boiteux, destiné à devenir tailleur, le métier de teus
les boiteux de là-bas. Or, dans l'auberge
de rouliers tenue par ses parents, tombait,
un jour, une troupe de comédiens nomades, et il arrivait qu'à la suite de la représentation dans la grande salle de l'auberge, la fille de l'auberge, une belle fille,
séduite par les paillettes du comédien qui
faisait le prince Charmant, décampait avec
lui à Marseille, et où, subitement désenchantée de l'homme, elle se rendait à Paris. Là, en descendant de diligence, elle
trouvait, pour ainsi dire, dans la rue, un
vieil Analais, que son histoire intéressait,
et qui la mettait quelque temps dans un
couvent, pour la dégrossir, puis l'épousait.
Aussitôt qu'elle était épousée, elle faisait
venir l'apprenti tailleur, pour lequel elle
avait une grande affection, lui faisait faire
ses études, de rapides études, au bout desquelles il devenait l'homme de lettres, Adolphe Dumas, en relation avec Lamartine,
qui par lui, prenait connaissance de Mireille, et écrivait l'article qui faisait Mistral
célèbre. Alors — c'est bien de ce temps
catholico-romantique —pour remercier Dieu
de l'article, Adolphe Dumas faisait communier, en sa compagnie, et celle de deux
autres littérateurs, Mistral à Notre-Dame,
après qu'on s'était confessé au Père Félix;
communion suivie d'un gueuleton où l'on
se grisait fortement.
« Une rechute religieuse comme ça, moi
aussi, m'est arrivée, s'écrie Daudet. C'était

�Lou

Viro-Soulèu

dans les premiers temps que j'écrivais au
Figaro, vers mes dix-sept ans. Je ne sais
ce qui m'avait pris, mais voici qu'un jour,
je vins trouver le Père Félix, et je lui demande de me confesser et de me donner
l'absolution. Il s'y refusa, m'imposant de
lire avant quatre gros volumes de conférences. Ma foi, les volumes étaient bien reliés, et, les jours suivants, mon accès religieux étant un peu passé, et ayant faim,
je vendis les quatre volumes du Père Félix, ce qui me donnait à manger deux ou
trois jours.
« ... Mais, ce n'est pas tout ce que me
rapporta le père Félix. En 1860 — eh !
Mistral, je me rendais justement chez
toi! — à Lyon, je me trouve à court d'argent, j'offre à un journal un article sur mes
contemporains, et je lui apporte un article, où, dans un portrait du Père Félix, je
racontais ma mauvaise action. Ce portrait
du Père Félix était .accompagné d'un portrait de Rigolboche.
« Quand j'allai toucher mon article, je
fus payé, mais le rédacteur me dit que je
ferais bien de quitter Lyon, parce que des
gens, ayant l'air de méchants garçons, indignés de cet amalgame du Père Félix
avec Rigolboche, étaient venus demander
mon adresse. Et dans le bruit des conversations, j'entends vaguement la fin de la
monographie d'Adolphe Dumas, continuée
par Mistral : Adolphe Dumas, ne cessant
de répéter, en faisant allusion à la pauvre
auberge de son père :
— Et cependant j'avais un grand-père
qui portait des bas de soie !
— Quel était donc ton grand-père ? lui
demandait enfin, un jour, Mistral.
— Le capitaine Perrin, répondait avec
fierté Adolphe Dumas.
« Or, le capitaine Perrin aurait été ruiné, au dire de Mistral, par une fourniture
d'ail de 300 000 francs à l'armée des Pyrénées-Orientales, qui lui fut payée en assignats, au moment où les assignats n'avaient plus aucune valeur. »
Ici se terminent les notes de M. de
Goncourt, elles nous donnent ses impressions sur quelques personnalités marquantes
du Midi littéraire et félibréen, sur les usages et les costumes de certaines cités, et
la description de paysages plutôt tristes, et
'e plus souvent dans une note qui sonne
faux dans la splendeur de notre ciel ensoleillé. Je regrette, dans ces notes, l'absence
d appréciation de l'œuvre félibréenne et
de la renaissance de la langue d'oc. Est-

6?

ce parti pris, indifférence, ou bien l'auteur
de la Fille Elisa ne s'est-il pas rendu
compte de l'importance du mouvement
littéraire d'une langue dont les beautés lui
ont échappé ? Je ne fais d'ailleurs que constater un fait. Je terminerai par un mot
surpris par les Goncourt, dans une conversation sous l'Empire, et qui réédité, il
y a quelque temps, peut passer pour de
l'actualité d hier.
Les Goncourt s'occupaient peu de politique ; cependant, comme écrivains analystes du cœur humain et de la pensée, ils
n'hésitaient pas à citer les mots des hommes politiques, quand ces mots particulièrement pittoresques personnifiaient la politique de tout un régime.
Un jour, se trouvant chez la princesse
M..., ils entendent exprimer par le Richelieu de l'Empire, répondant à M. Vuitry, très inquiet sur la situation, cet aphorisme qui peignait bien et l'homme et
l'esprit politique de l'époque chez les
gouvernants :
« Depuis quelque temps, j'étudie beaucoup un philosophe chinois dont je mets
les préceptes en pratique ; c'est le philosophe Ye-ni en-fou. »
Si l'on voulait établir un rapprochement
entre cette façon d'envisager la responsabilité du pouvoir et les termes à peu près
identiques dont un ministre de la République se servait il n'y a pas encore bien
longtemps, mais sur un sujet bien différent
d'ailleurs, on trouverait que la façon, plutôt familière, avec laquelle s'est exprimé ce
ministre, n'est qu'une simple réédition dont
la paternité appartient au Richelieu en habit noir, lequel n'a pas eu, que je sache,
à subir alors le loïlc général qui a atteint
l'année passée, son imitateur sans le savoir. Il en est donc des expressions comme
des choses ; rien n'est nouveau sous le
soleil. Mais il n'en est pas moins curieux
de constater que ce qui ne paraissait être
qu'un petit écart de langage sous l'Empire,
est devenu sous la République, et dans
cette même société d'hier, si indulgente
pour un des siens, la preuve évidente du
défaut d'éducation de notre démocratie à
son avis plutôt grossière.
HENRI

m

ODDO.

�Lou

68

Viro-Soulèti

VIRO-SOULEI ADO
Le Félibrige de Paris

ÉCHOS

FÉLIBRÉENS

A l'occasion de l'inauguration du pont
Mirabeau, qui a eu lieu le 13 juillet, notre
confrère Injalbert, à qui sont dues les quatre statues allégoriques qui décorent le pont,
a été promu au grade d'officier de la Légion d'honneur.
Le mercredi suivant, les Félibres de Paris ont offert un punch à l'éminent sculpteur qui a été longuement fêté et chaleureusement acclamé.
Se faisant l'interprète de tous, le poète
Lucien Duc lui a adressé ces deux quatrains :

Au sculpteur Injalbert
félibre et cigalier

a à déplorer la

mort d'un de ses membres correspondants
les plus distingués : le poète Jules Boissière
vice-résident de France au Tonkin, et gendre de Mme Roumanille.
Il est mort à la fleur de l'âge, loin de
la France, au moment où tout lui souriait.
Nous exprimons à sa veuve et à sa famille nos vifs sentiments de condoléance.
*
Un des plus militants parmi les Félibres
d'Aquitaine, M.Ludovic Sarlat, vient aussi
de mourir à l'âge de 82 ans, laissant un
bagage poétique de plus de 1200 sonnets,
sans compter ses autres pièces.
Voici le sonnet attendri que lui a consacré notre chancelier Gardet, son fidèle

La Légion d'honneur te proclame Officier :
D'un maître du ciseau c'est là la récompense ;
Mais elle rejaillit quelque peu, je le pense,
Et sur le bon félibre et sur le cigalier.

ami :
A l'occasion des obsèques du félibre sariadais
LUDOVIC

Si dans Paris géant ta belle œuvre s'étale,
Ton Midi bien-aimé couronne aussi ton front :
Molière à Pézenas, Arène à Sisteron
Disent haut ton amour pour la terre natale !

A son fils Jacques.
J'ai, de loin, suivi tristement
Le cortège en deuil du poète
Qui s'est endormi doucement
Dans sa gloire pure et discrète ;

Après la première représentation au théâtre antique d'Orange, l'éminent artiste
Silvain, de la Comédie-Française, qui a
souvent prêté son gracieux concours au
Félibrige de Pnris, a reçu la croix de la
Légion d'honneur.
Nous l'en félicitons sincèrement.

Et j'ai vu la foule muette,
Autour d'un cercueil se pressant
Pour rendre au mort qu'elle regrette
Un hommage reconnaissant.
Tu le lui devais, cité fière :
Ton nom, jusqu'à l'heure dernière,
Son luth l'exalta chaque jour ;

Mme Léa Maujan, la reine de nos dernières fêtes de Sceaux, avait reçu à Valence, la veille, les palmes académiques,
pour l'art avec lequel elle sait dire les vers.
Enfin, notre ami Démaille, qui a sculpté avec tant de relief le profil du poète
macaronique Antonius Arena, pour la ville
de Saint-Remy, a également reçu le ruban
violet. C'est là une récompense qui vient
un peu tard pour lui ; mais... ne vaut-il
pas mieux tard que jamais?
Il faut être philosophe en ce monde !

SARLAT

Il t'honora par son génie,
Et pour toi son âme attendrie
Eut autant d'orgueil que d'amour !
J.

GARDET.-

Aux listes de souscription en faveur des
monuments de Paul Arène, il nous faut
ajouter le nom de M. Noulens, qui a versé 10 fr.

Le prochain fascicule du Viro-Soitleu
M. l'abbé Joseph Roux, le grand félibre
contiendra le récit complet des fêtes cigalimousin, vient d'être nommé Chevalier
lières et félibréennes du mois d'août derde la Légion d'honneur. Nos compliments
à l'auteur de la Chanson lemo\ina.
Le Gérant : Marius AMY, 249, rue de Vaugirard.
PARIS.

— Empremarié felibrenco de Lucian Duc, 35, carriero Rousselet.

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              <text>Lou Viro-Soulèu. - Annado 09, [n°08-09] août-septembre 1897</text>
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              <text>Lou Viro-Soulèu. - août-septembre 1897</text>
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              <text>Vignette : http://occitanica.eu/omeka/files/original/81a71d09f6ce36c8b8b7158c903d32d0.jpg</text>
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              <text>Lou Viro-Soul&amp;egrave;u (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13127"&gt;Acc&amp;eacute;der &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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