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                  <text>C.I.D.O.
3ÈZIERS

(SUPPLÉMENT

A

PROPOS
F.

DE

MISTRAL,

DEUX

ŒUVRES

RÉCENTES

Li Rouge dou Miejour,

DU

:

Viro-Soleu.)

Loti Rose,
DE

F.

DE

GRAS

Sian de la Grando Fianço, e ni court, ni coustié.
MISTRAL.

Le Midi — notre Midi — Sous ce vocable vague on
confond volontiers, à Paris, des choses fort distinctes. L'aspect de la nature, la physionomie des villes, le caractère des
habitants y sont variés à l'infini. Le Bordelais ne ressemble
guère au Marseillais ; le Provençal, le Gascon, l'Auvergnat,
sont aussi éloignés l'un de l'autre que peut l'être le Tourangeau du Picard ou le Normand du Lorrain. Les Pyrénées
ont des beautés autres que celles des Alpes; le Plateau Central, les Monts-Dore et les Monts-Dôme, les Cévennes,, la
Montagne Noire présentent à l'œil du touriste des paysages
d'une diversité qui étonne et ravit.
Les merveilleux pays ! et combien éloignés de la représentation uniforme que s'en font nos compatriotes de la Touraine ou de l'Ile de France.

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LE FÉLIBRIGE

Des rochers arides, des terres caillouteuses brûlées par
le soleil, une végétation maigre d'oliviers rabougris, des
chênes nains tordus par le mistral blanchis de poussière
sous l'aveuglante lumière d'un ciel implacablement bleu :
c'est la Provence, une partie de la Provence seulement qui
répond à ces traits. Mais, pour la grosse part des terres comprises sous cette dénomination générale : le Midi, combien
un tel tableau est loin de répondre à la réalité. On voudrait,
comme dans une optique, faire passer sous les yeux du lecteur la grandeur tragique des sommets pyrénéens et les
fraîches vallées et les torrents tumultueux tombant des hauts
glaciers, les eaux si adorablement claires, babillardes et
joyeuses de l'Auvergne ruisselant sur l'émeraûde des longues
herbes dans les ravines ombragées par les frênes au fin
feuillage et les châtaigniers vigoureux avec, en contraste, les
cratères des volcans éteints, brûlés, calcinés, comme si
d'hier encore le formidable incendie venait fie s'éteindre.
Les plaines de la Basse Garonne et leurs grands peupliers, leurs grasses prairies, leurs saulaies aux feuilles
d'argent, sous un ciel toujours mouillé, souriant et bleu
après la pluie soudainement disparue — rires et larmes éternellement mêlés — gardent l'aspect du sud de l'Angleterre
ou encore de certaines portions de la Normandie avec, en
plus, les fêtes de la lumière dans les grandes vallées du nord
de l'Italie.
Les forêts des environs de Paris : Compiègne, Fontaibleau et cette admirable ceinture de bois : Chaville, Meudon,
Saint-Cloud, Les Fosses-Reposes, d'où l'énorme Capitale
tire son vivifiant oxygène, ces arbres d'une si vigoureuse
venue, regorgeant de sève, n'atteignent pas pour la majesté,
pour la pénétrante intimité des ombrages, les grands bois
des Cévennes, les majestueuses sapinières de Quillan, les
Landes de Gascogne d'un charme si grandiose et si triste,
d'une si poignante uniformité, ou les sombres châtaigneraies
du Périgord Noir.
Quant aux villes, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux
— les trois Capitales — à Montpellier, à Avignon, à Agen,

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à Cahors, quelle diversité ! Et, cependant, des plaines
brûlées de la Crau aux sommets neigeux des Alpes ou des
Pyrénées, des Monts d'Auvergne témoins des plus anciennes
révolutions du globe, aux vastes, fertiles et récentes alluvions
de la Garonne, l'unité surgit dans la diversité, le lien se
perçoit sous la variété des aspects ; et, ce lien, c'est : la
langue. On reste confondu devant la persistance entêtée de
la langue. Les dures conquêtes, le fer, la flamme, par où se
fondit en l'unique creuset la nationalité Française n'ont pas
réussi à éteindre le foyer, à renverser le familial autel où se
réunissent les cœurs, où, quoiqu'en ait voulu l'uniforme
règle universitaire, vont s'inspirer les jeunes générations.
Pour les enfants de nos provinces méridionales, de toutes,
malgré le maître d'école, le curé ; malgré le lycée, la haute
culture, la prestigieuse autorité de la langue française
féconde en chefs-d'œuvre, unique pour l'exposition des
sciences et de la philosophie, la langue d'Oc est restée la
langue de la liberté, de la joie, des expansions spontanées
du cœur. Pour le plus grand nombre des fils de ces terres
ensoleillées, c'est par la langue d'Oc que s'est. formulée la
première mentalité, la représentation du monde extérieur,
l'expression des premiers besoins et des premières émotions.
Quelques-uns parlent le français, fort bien, ma foi, et de
manière à lui donner quelque lustre, comme ils parleraient
une langue étrangère bien apprise. De là, peut-être, une
particulière correction. Ils font comme d'instinct des thèmes
et des versions, ces jeunes gens, leur esprit s'y assouplit et,
à ce perpétuel exercice, s'affine. Mais, dira-t-on, cette diversité d'aspect qui s'observe sur les terres et les habitants de
ces provinces, ne la rencontrerait-on pas dans les dialectes?
Cette unité de langue, inopinément vantée, n'est-elle pas
aussi chimérique et fausse que cette uniforme représentation
figurée du Midi reprochée aux Parisiens?
On ne niera pas les variétés dialectales. Elles sont
infinies, elles éclatent de canton à canton, de village à village. C'est même une curieuse étude que celle des destinées
d'une langue noble, officielle, parvenue à l'hégémonie sur

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LE FÉLIBRIGE

toute une race et que tout à coup la conquête découronne,
réduit à l'état d'idiome subalterne, — de patois. Quand le
lien qui centralise et unifie est dissous ; quand la puissance
politique passe à d'autres mains et n'a plus pour organe la
langue des vaincus, ceux-ci, peu à peu, subissent des
influences bien différentes, perdent de vue la norme et
modifient la langue au gré de leur organisation propre, de
leurs voisinages, d'une foule de causes bien difficiles à
démêler.
Les Provençaux ont manifestement subi l'influence
italienne, les Gascons et Languedociens, l'espagnole. Toutefois, en Agenais, notamment, tandis qu'en certains cantons
le guttural espagnol a donné son empreinte, on trouve, en
de certains autres, les mignardes inflexions de la Provence
et de l'Italie. Tel qui comprend Jasmin, comprendra Mistral et tel autre qui ne les comprendra pas ni l'un ni l'autre
lira avec facilité le catalan Balaguer, ou même les classiques
castillans ou portugais. Les ressemblances entre le béarnais et
la langue du Camoëns ont été souvent notées. Et tout cela,
mêlé, confondu, se pénétrant sans règle, sans raison apparente ; une colline, une rivière suffisant pour marquer les
différences.
Mais celles-ci, de village à village, celles que l'on observe
à raison de l'influence des voisinages s'effacent devant des
traits généraux, une unité véritable qu'il suffirait d'un bien
mince effort pour faire prévaloir et dominer de nouveau.
L'idée de réunir en Avignon un Congrès ayant pour objet de
rétablir cette unité, de réclamer, pour la tribune, pour la
chaire, droit de cité à la langue d'Oc dans la nationalité
française souleva naguère de bruyants scrupules.
La tentative peut paraître singulière. Elle donnera lieu
à des jugements bien divers au point de vue de notre Constitution nationale. Des patriotes peuvent en concevoir quelque alarme. On peut dire — au point de vue littéraire — que
l'entreprise n'est pas prématurée.
Notre manie d'exotisme, trop souvent, nous fait perdre
de vue notre propre génie. Si nous étions les patriotes que

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nous nous donnons, la variété de ses aspects serait pour
nous intéresser, nous charmer au même titre, sans doute,
que la variété des littératures russe ou Scandinave.
Nous aimons mieux, pour le moment, du moins, mettre
la tête à la fenêtre. Notre intérieur est pour nous sans attrait.
On nous a longtemps reproché d'ignorer la géographie ; on
entendait par là, sans doute, que, perdus dans une stupide
adoration de nous-mêmes, nous ne voulions pas savoir si, à
côté de nous, on pensait, on écrivait.
Je ne sais pas de reproche plus injuste et non pas seulement pour notre époque où le défaut contraire est trop
visible, mais pour tous les temps.
Je regarde : et, à toutes les grandes périodes de l'histoire
de notre génie artistique et littéraire, je vois une influence
étrangère, un trop prédominant souci d'imiter. Le xvne siècle
est espagnol comme le xvie est italien, comme le xvui1 est
anglais avec Montesquieu et Voltaire. Tous sont grecs et
latins. Il n'en est aucun qui, résolument, reste français. Et,
toutefois, on ne peut nier notre génialité propre, notre originale fécondité. Les xie, xne et xnie siècles, les grandes époques de nos Cycles épiques, de nos Romans de Chevalerie,
avaient fait de notre littérature la fontaine nourricière, à
l'onde fraîche, pure et salubre où venaient s'abreuver tous
les peuples. Nous avons pour des siècles et jusqu'à nos jours
même, nourri l'imagination des Italiens, des Anglais, des
Allemands. Notre source de neuve, héroïque et charmante
poésie, nous l'avons laissé exploiter, tarir, par l'étranger.
C'est chez lui maintenant, que nous retournons pour la lui
demander. En ce pays d'unité si forte que l'on a pu comparer la France à une forteresse faisant de tous côtés face à
l'ennemi, ou à la mer, nous avons cette fortune de posséder
toutes les variétés des races européennes, aussi bien que
des aspects, des climats et des cultures.
De ce bastion à cinq pans, avec pour citadelle le Plateau
Central, les secteurs répondent pour le génie des populations à des contrastes dont l'étude serait pour le moins aussi
intéressante que celles des romanciers suédois ou danois.

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LE FÉLIBRIGE

Les Flandres, la Bretagne ont des poètes dialectaux singulièrement attractifs. Quant à la Gascogne, à la province de
Languedoc, à la Provence proprement dite et à l'Auvergne,
elles ont, à vrai dire, toute une littérature, celle des troubadours d'abord, puis la littérature très provençale de
Langue d'Oc, si jeune, si féconde. Celle-ci a pour elle non
seulement un passé glorieux et qui le dispute, s'il ne l'emporte
pas sur le Nord, pour l'éclat de ses œuvres, pour l'imagination débordante, la couleur, l'expression des sentiments
héroïques ou des passions de l'amour ; elle a encore, à
l'heure présente, une production littéraire d'une richesse
rare, des poètes glorieux, des prédicateurs, des prosateurs
— romanciers et historiens — dont les livres ont, eux aussi,
des droits à notre studieuse attention.
Sans doute, à ce reproche d'indifférence pour l'une des
manifestations de notre génie, on répondra par la popularité
— bien légitime — dont jouit Mistral ; par le bruit que
volontiers on fait à Paris autour des Félibres, des Sociétés
méridionales, des fêtes qu'elles donnent et où, trop souvent,
se produisent, avec un intempérant tapage, de médiocres et
contestables représentants du génie de la langue d'Oc. «Que
nous veulent-ils donc, ces insatiables? »
Mais ces choses toutes d'extérieur ne sauraient suppléer
à l'ignorance intime, si l'on peut dire, où la plupart des
Français du nord s'obstinent eu égard à cette langue et à ses
productions vraiment géniales. On lit les traductions, on ne
fait aucun effort pour pénétrer dans le génie même de cette
authentique fille de la Grèce et de Rome.
On peut, même, faire ici ce pénible aveu que bon nombre d'Aquitains, de Gascons et de Provençaux ignorent la
langue littéraire tirée de la langue populaire par l'effort, sous
YAfflat; des Félibres, — de Jasmin, de Mistral, de Roumanille, d'Aubanel, de Félix Gras, pour ne nommer que les
plus notoires.
Et toutefois quelle étude attachante et pleine d'adorables surprises!... Comme il n'est, en ces provinces, fils de
bonne mère qui ne sache le patois de son village, un labeur

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bien médiocre serait exigé d'esprits d'une relative culture et
déjà teintés de grec et de latin, pour arriver à comprendre,
à parler la langue supérieure, celle qu'en notre Midi comme
en tous les pays qui se flattent d'avoir une littérature, ont
formé les lettrés. Car c'est un reproche risible, en vérité,
que celui qu'adressent aux Jasmin et aux Mistral ces prophètes de malheur vaticinant depuis cinquante ans la mort
prochaine de la langue d'Oc. Le peuple ne vous comprend
pas, disent-ils. Votre langue n'est pas sa langue. Vous allez
empruntant ici, là, dans le passé, chez vos voisins d'Espagne
ou d'Italie, des mots, des tours que l'on n'emploie pas en
tous lieux et à l'heure même... Eh sans doute ! Je voudrais
bien connaître une langue littéraire qui ne soit pas ainsi formée et qui, d'elle au peuple ignorant et grossier/n'ait pas entraîné le même divorce, la même mésintelligence. On ne parlait pas le latin de Cicéron dans les Légions ou au Quartier
de Suburre. Les maraîchers de la banlieue de Paris liraient
Racine avec difficulté; ils en goûteraient médiocrement la
musicale fluidité. On doute fort qu'ils puissent apprécier
Alfred de Musset et son aristocratie un peu hautaine, ou la
charmeresse intimité de certaines poésies de Verlaine.
L'Espagnol a ses dialectes et son argot tout comme le Français. Il y a une langue littéraire, classique, différente des
langues provinciales, populaires, en Allemagne, en Italie, en
Angleterre, aussi bien qu'en Espagne ou chez nous.
Il faut donc rendre hommage à l'entreprise généreuse
de ceux qui, voulant rendre tout son lustre à une langue
dont les titres historiques sont connus, l'ont relevée de
l'état de patois où elle était tombée en lui donnant son unité, sa grammaire, son orthographe ; en soumettant ses mots
à une sélection critique, en canalisant sa faculté créatrice de
termes, ses augmentatifs, ses diminutifs si exquis, en produisant des œuvres et en les éclairant, enfin, de méritoires
travaux philologiques.
Lou Trésor dou Felibrige, l'énorme dictionnaire auquel
Mistral a consacré vingt années d'un obstiné labeur est
pour le philologue un travail précieux; à l'égal de celui de

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LE FÉLIBRIGE

Littré ? non certes, mais à côté, et, pas de beaucoup audessous.
Une revue de Paris a publié récemment une poème de
Mistral Lon Ro\e texte et traduction. Un grand journal
quotidien de Paris nous a donné —- la traduction seulement — d'un roman de Félix Gras : Li Rouge dou Miejour.
C'est un avancement, et comme un avant-goût de ce
droit de cité réclamé par la langue proscrite.
Et, au demeurant, ces œuvres ne valaient-elles pas pour
l'intérêt qui leur est propre, pour l'inspiration, pour ce que
l'on peut en tirer uniquement par la lecture d'une traduction, toutes les rapsòdies importées de Scandinavie, des
Flandres ou d'ailleurs ?
Le poème du Rhône ! Avez-vous lu le poème du Rhône?
Lisez-le et vous serez convaincus.
Pour mon compte (il est bien difficile en pareille matière d'échapper à la confession personnelle) pour mon
compte c'est dans un voyage récent à l'Athènes du Félibrige
« en Avignon » que j'ai trouvé — non pas mon chemin
de Damas, certes ! mes sympathies étaient déjà de longue
date acquises à la « Cause » et je pourrais montrer une édition
grand in-8° en 5 volumes de Jasmin, avec cette dédicace :
« Au jeune (hélas combien lointaine la dédicace !) et éloquent défenseur de la langue Gasconne » qui fit l'orgueil de
mon adolescence, — mais des raisons nouvelles d'intervenir,
de plaider dans la mesure de mes forces ce procès à quoi tiennent peut-être les destinées d'un renouveau brillant de notre
art français. C'était au mois de Mai dernier — au beau mois
de Mai — après avoir visité l'active Marseille et Toulon à
la rade enchanteresse avec St-Mandrier, les Sablettes,
Tamaris..., je m'étais rendu à Arles à l'appel de notre excellent Tournier, le spirituel et actif metteur en œuvre des
représentations du Théâtre Antique d'Orange, le grave historien de Vadier, si vibrant quand il s'agit de nos fêtes, de
l'exaltation de nos plus authentiques gloires méridionales.
On me dispensera d'insister sur la magie d'évocation
de la vieille ville impériale où se marquent d'une si indélébile

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FÉLIBRIGE

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empreinte, au théâtre, aux arènes, dans cette merveille ravie
par le'Louvre, la Vénus, dans ces débris de colonnes et de
statues, les splendeurs du génie grec. Là, dans la foi naïve
du Christianisme commençant, l'antique vénération pour
les morts semble se perpétuer encore parmi ces Aliscamps
mutilés, si mystérieux et qui, par le lien de continuité rendu
visible, emplissent l'âme d'une religieuse rêverie. On me
permettra de me taire devant cette Ste-Trophime massive,
sombre, avec son cloître, sa statuaire hiératique et, cependant si humaine et vivante. Après avoir longuement joui
de tout ce passé apparu dans un ciel de mistral gris
et comme affolé, Tournier et moi, renonçant au spectacle
d'une course de taureaux dans les arènes aux gradins
cyclopéens, nous avons résolu d'aller passer l'après-midi
chez Mistral.
Comment dirai-je cette hospitalité vraiment royale ; sa
simplicité toute empreinte de noblesse et où la grâce de
Madame Mistral s'ingéniait à nous rendre plus charmantes
encore des heures désirées et, de longue date, rêvées ! Le
grand poète, si j'en crois sa véridique autobiographie, dans
la préface des Isclo d'Or, a soixante-six ans. Et, toutefois,
à sa taille svelte encore et droite pareille à l'un de ces chênes
du Ventoux aperçus là bas, — Alin-Pereilalin — à la vivacitédu
regard, à la joie quasi olympienne répandue sur ses nobles
traits, à je ne sais quelle allégresse générale du mouvement
et de la vie où se conserve cette crânerie d'hidalgo rendue
populaire par le médaillon d'Amy, on le tiendrait plutôt
pour un jeune homme qui passe à peine à la maturité. Bon
appétit, propos cordial, goûtant volontiers son vin de Châteauneuf-des-Papes. Il est le plus engageant des hôtes. Sa
voix est sonore et pleine d'harmonie. La plus ardente foi
l'anime quand il parle de son oeuvre, de la « Cause ». C'est
à Maillane, dans ce nid où, sage entre les sages, il a trouvé
le repos et la gloire, qu'il veut vivre et mourir. Comme nous
déroulions, assis à la table hospitalière, le rêve d'une chaire
créée pour lui au Collège de France et où, avec le prestige
de son incontestable gloire, il vengerait nos dialectes mépri-

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LE FÉLIBRIGE

sés des dédains de l'ignorance, il se refusa, il objecta sa
mission, le lien qu'il établit entre elle et les lieux où il l'a
conçue, ce « Maillane » où se devraient porter comme vers
une Mecque adorée, les cœurs des Provençaux reconnaissants.
C'est dans cette visite que le grand poète nous a donné
les prémisses de son poème du Rhône. L'épisode relatif à
Napoléon m'avait à ce point transporté, passant par sa
bouche, dit par cette voix aux cordes profondes, d'un timbre
si doux et si fort, que je crois bien l'avoir entièrement
retenu dans ma mémoire. Quelle journée et quelle soirée!..
C'était comme un bain d'idéal, une réconfortante ivresse de
poésie. Les Alpilles, au loin, dessinaient leur âpre silhouette
de rochers nus. Le lion d'Arles, magnifié par les vers du
poète, reposait son muffie énorme dans l'azur d'un ciel
impassible au sein de la tempête hurlante et folle, ployant
en mille sens contraires, secouant d'un mouvement enragé
les arbres de la plaine, les hauts peupliers dorés par le
soleil, les cyprès au feuillage de deuil. Et quand, passé
minuit, nous avons pris congé, dans le tran-tran d'un voiturin mal suspendu, le long des petits canaux de dessèchement de l'ancien étang où Maillane, bouquet de verdure et
de fleurs s'est épanoui, j'ai eu comme une sensation d'exil,
de rupture douloureuse avec des êtres chers, avec je ne sais
quel monde de rêve à peine entrevu et soudain évanoui.
Le lendemain, nous étions à Avignon. M. Alexis Mouzin, poète français d'un accent si dramatique et dont YEmpereur d'Arles a inauguré le théâtre d'Orange, l'excellent
Germain Casse, aujourd'hui trésorier-payeur général. M. Félix
Gras enfin, le &gt;&lt; Cupoulié Majoureau » du Félibrige nous ont
fait les honneurs de la ville des papes. On n'attend pas de
moi qu'après tant d'autres, j'en dise les merveilles... Puissent-elles résister à « l'esprit de progrès » qui les menace,
aux fureurs démolissantes d'une municipalité avide de
grandes voies, de perspectives bien alignées.
Les hommes seuls importent ici. N'est-ce pas, en effet,
dans notre province si prosaïquement unifiée le miracle

�LE FÉLIBRIGlï

des miracles que de rencontrer, en une ville de 60.000 habitants à peine, un groupe d'artistes, de poètes, de littérateurs voués au culte du beau et qui, avec activité, produisent. .
On sait l'organisation du Félibrige, ses origines, les
réunions de la Sainte Estelle, L'Almanach Prouvençau, organe
et lien du mouvement, et la librairie Roumanille qui en est
le centre. Tout cela a été dit, est connu. Je voudrais, d'un
trait, peindre l'homme ; le doux et cher poète autour duquel,
à cette heure, gravite le mouvement. Mistral, certes, n'a pas
perdu la royauté : il est sans conteste Y « Empereur du
Midi » ; mais, si l'on veut me permettre une comparaison
tirée du régime contitutionnel, tandis qu'il règne, c'est à
l'heure actuelle M. F. Gras qui gouverne.
L'auteur de Tolosa, de Li Carbounie, du Romancero
Prouvençau, di Papalino, et enfin du roman Li Rouge di
Miejour n'a pas encore atteint la cinquantaine.^
Il est le Benjamin choyé de ce mouvement félibréen
dont les ancêtres, Roumanille, Aubanel, Anselme Matthieu,
Tavan, d'autres encore, ont disparu, enlevés par la mort.
Garcin « lou fieu ardent dou Manescau d'Allen », l'auteur
trop tôt alarmé de Français du Nord et du Midi, s'est
séparé. De taille plutôt petite, brun avec des matités pâles,
des traits légèrements aquilins et d'une rare finesse, toute
sarrasine, encadrés par des cheveux noirs et une barbe assyrienne, éclairés par les yeux les plus doux et les plus lumineux, tel est Félix Gras. D'allure plutôt ecclésiastique dans
sa douceur rêveuse, dans le calme mesuré de sa parole et de
ses gestes, il ne parle des choses du Midi qu'avec une discrétion toute diplomatique. C'est après de bonnes causeries
prolongées sur la langue, sur son avenir, sur les lacunes qui
lui sont reprochées et les moyens de les combler, sur la
nécessité de la doter d'une prose digne d'elle enfin, que je
me suis décidé. L'étude de la « cause » de ses chances de
succès, des motifs qui devraient porter tous les Français à
encourager ce mouvement, est sortie de ce voyage.
Et ce sont les résultats de cette étude plus particulière-

�LE FÉLIBRIGE

ment fondée sur les deux manifestations les plus récentes
de cette littérature du Midi que j'ai cru devoir apporter ici.
Je commence par le poème du Rhône.
Le merveilleux jongleur de rimes des Isclo d'Or le conteur attendri des amours de Mireio, le chantre éclatant de
Calendau, ce poète d'une inspiration si souriante et si fraîche et toutefois d'une si étonnante virtuosité de rythmes qui
fait revivre à Maillane Homère, Virgile, Théocrite et, qui,
des rocheuses Alpilles aux sources claires de la Sorgue va
répétant les chants mélodieux de la Grèce et de la Sicile,
Mistral a voulu d'un ton plus grave, dédaigneux des vains
artifices, dire la splendeur déchue du fleuve symbolique, les
sévères beautés de cette « ornière du Monde », comme il
l'appelle, du Rhône aux eaux bleues et où se contemple,
comme dans un miroir la Provence parfumée. Mistral, pour
dire les gloires de son fleuve aimé et son irrémédiable décadence, a usé de vers sans rimes. Ils sont décasyllabiques
et sans arrêts ; la coupe des strophes ne procure pas une
pause artificielle à la voix. Le récit marche, aussi solennel,
— tant la musique des mots y est sonore et profonde —
que s'il eût été écrit en alexandrins français.
Sans parler ici de l'inspiration propre du poème, de
tout ce que Mistral a mis d'amour, de vénération pour le
passé dans ce « Rose » exalté comme une puissance de la
nature ; on ne peut s'empêcher d'admirer l'abondante richesse de la langue, ce verbe pittoresque et musical, aux
allures à la fois nobles et familières. Grâce à son infinie souplesse, à sa fluidité ferme, si l'on peut dire, — on vante
bien la pureté de l'eau, du dur diamant — Mistral a pu
prendre tous les tons ; passer du récit épique à l'anecdote et
du drame à l'idylle, conter les douleurs d'un peuple écrasé
par le génie guerrier de Napoléon, les synthétiser dans le
cri de cette aubergiste pleurant ses fils « beaux comme des
tours » que le « Mange Monde » a fait périr dans ses batailles et nous dire aussi les doux émois d'une âme d'enfant
éclosant à l'amour dans un rêve de prestigieuse magie.

�LE FÉLIBRIGE

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« Aux bords d'une « lone » de l'un de ces bras du
fleuve où, parmi les peupliers aux feuilles frissonnantes des
îles, semblent, pour un instant, se reposer des eaux toujours
en folie, ainsi que cette fleur de jonc — « d'esparganeu » —
d'une grâce si frêle, symbolique parure du poème, l'Anglore, la fille de Toni le « mudaire » s'était épanouie...»
On ne saurait en une prose, toujours trop précise, jeter
comme on le voudrait le pont d'illusion, opérer avec le
poète le passage du rêve à la réalité et dire, comme il convient, la créature de songe conçue, couvée par l'âme de
l'Anglore, de l'étrange, solitaire, délicate et virginale héroïne
du drame. Le « Drac » que son imagination a enfanté et qui
l'a séduite n'est autre que le génie même du fleuve apparu
dans une baignade, sous le regard ami des étoiles si douces
et scintillantes au ciel d'une tiède nuit d'été et où l'éveil de
la puberté, des sens qui ne se devinent pas encore, l'étreignante et molle caresse des eaux concouraient à donner au
type rêvé, déjà adoré, des formes flottantes et cependant
vivantes, d'une palpitation chaude et d'un attrait vainqueur.
Quand soudain transportée à bord du « Caburle » le grand
bateau de Maître Apian, mouvante scène où va se dérouler
le drame, l'Anglore a vu parmi les passagers le Prince de
Hollande, le bel adolescent à la «barbete d'or» elle l'a reconnu. C'était son « Drac » tel qu'elle l'avait entrevu, tel qu'elle
l'attendait dans ses nuits d'insomnie. A partir de ce moment,
elle lui appartient, le pacte est conclu, le lien est définitif. Il
ne se rompra que dans la mort.
Le poète, en tout ceci, apparaît comme un psychologue
profond. Il sait la force des hallucinations complaisamment
entretenues, la faculté qu'ont les maladives et nerveuses
organisations de donner à leur rêve un corps, un visage,
d'en retrouver les traits en quelque être vivant. C'est le
secret de bien des miracles de la foi. Ce fut celui de l'Anglore; du pauvre petit lézard réchauffé aux grèves du fleuve,
sous le soleil aux rayons d'or, brillant comme ces paillettes
du métal précieux qu'avec une obstinée patience elle recueillait dans les sables lavés.

�&lt;4

LE FÉLIBRIGE

Elle aussi retrouva le rêve caressé dans le Prince Charmant aux yeux d'émeraude. C'est autour de cet hymne, de ce
« Pantai » d'amour léger, aérien comme un de ces transparents brouillards du matin, la grâce des grandes eaux, de
ce songe tragiquement interrompu et où l'âme de l'enfant
s'unit à l'âme fraternelle du Prince, se confond avec elle,
s'efface, s'annihile, se perd dans une sorte d'abdication de
tout son être ; que gravite le poème.
Il se développe dans une descente et une remontée du
Rhône, de Condrieu à la foire de Beaucaire opérée par un
convoi, « une rigo », de bateaux que conduit Me Apian.
Tout un monde de mariniers, de porte-faix, de conducteurs
de chevaux s'agite et bruit autour. Tout cela va disparaître
devant le Progrès destructeur. Tant d'activité, de bruyante
joie sera remplacée par la morne vapeur ; aux mâts, aux
voiles blanches vont se substituer les cheminées noires aux
fumées salissantes. Le Prince de Hollande a pris passage à
bord du bateau principal, le Caburle orgueil de Maître
Apian. Au cours du voyage on recueille à bord l'Anglore.
Et soudain qu'elle a vu le Prince elle a reconnu le « Drac »
de son rêve.
Telle est dans son sentiment central, si l'on peut dire
l'idylle brusquement interrompue par la catastrophe finale.
Comme le récit nous transporte le long du fleuve — en
Avignon, à la foire de Beaucaire — l'on voit l'infinie variété
des paysages traversés. Le grouillement actif de tout ce
monde de bateliers et de riverains ; les cris ; les millebruits
des auberges et de la foire vous assourdissent. On se sent
transporté dans une évocation des gloires et des magnificences
de la région du Rhône. Ces châteaux, le pont « espetaclous »
de Saint-Esprit, les tours colossales du château des Papes,
tant de ruines apparues au loin, ces murailles si vieilles que
le soleil dore, tout cela se dresse et passe dans l'optique du
lecteur. Les épisodes abondent, gracieux, et, toutefois remplis de sous-entendus menaçants, comme celui des courtisanes vénitiennes montées, elles aussi, à bord du « Caburle »
où, terribles, comme ce récit du passage de Bonaparte, hier

�LE FÉLIBRIGE

empereur, fuyant aujourd'hui devant la défaite, foudroyé
par les destins, muet et sombre sous les malédictions qui
sortaient des pierres même du chemin. C'est une grande
œuvre, une belle œuvre, d'une poésie éclatante et aussi d'une
philosophie qui n'est pas sans pénétration. Les larmes des
choses ne sont que trop sensibles ici. Les enivrements du
progrès, ses chants de triomphe, ses espérances indéfinies,
trouvent, se dressant devant eux, dans cette vallée du Rhône,
la protestation des populations ruinées, des initiatives brisées
par une trop longue persistance de la défaite. Le regret du
passé est dans une telle donnée légitime et touchant. Mais ce
n'est pas précisément de la philosophie du poème que je
voudrais parler. Les esprits prévenus qui seraient tentés,
à priori, de dénier à la langue provençale ses droits à se
dire une langue littéraire pourront faire dans le poème
l'étude complète de ses richesses, de sa souplesse et de sa
force. Comme on l'a dit plus haut, il ne s'agit pas seulement
d'un vain bruit de sonnailles ; de cette surprise des esprits
les plus rebelles par la séduction de l'oreille ; l'harmonie
existe, certes, mais elle est sévère. C'est presque de la prose.
C'est, pour la pensée, le juste et indispensable vêtement.
La démonstration devait être faite, il n'est pas une idée qui
ne trouve en cette langue colorée et vivante, sa forme, son
expression, son mot.
L'effort est méritoire. Il répond à bien des critiques
dirigées contre l'œuvre des Félibres. Vous êtes des poètes, des
sonneurs de rimes, soit ; mais votre langue est incapable
d'exprimer des idées abstraites, de peindre des caractères,
de tracer des tableaux d'histoire, de parler de sciences, de
morale, de philosophie. En un mot : vous n'avez pas de
prose. Et, de fait, quelques récits mis à part où s'exerçait la
verve railleuse et un peu verte parfois des conteurs provençaux, il n'y avait à vue de pays et sauf erreur, dans le mouvement littéraire des Félibres, aucune œuvre en prose d'un
mérite éclatant ou qui, même plus modeste, pût constituer
un titre, pour le provençal, à se dire une langue littéraire
complète.

�i6

LE FÉLIBRIGE

M. Félix Gras vient de nous donner cette œuvre.
A vrai dire, il s'agit encore ici d'un poème — d'un
poème épique, s'il vous plaît — mais d'un poème en prose
Li rouge don miejour. C'est le récit, sous forme de conte à
la veillée, de la marche sur Paris du bataillon des fédérés
marseillais, des marseillais du 10 août. Le héros et le conteur,
le vieux Pascal est un des soldats de la République, un
vétéran de nos grandes guerres. Il a l'âme simple et le cœur
héroïque. Enfant, le petit Pascal a subi les humiliations, les
coups que prodiguaient aux manants leurs seigneurs. Il a vu
son vieux père fouaillé par un gringalet, 1e jeune Robert, le
fils du marquis d'Ambrun. Tout son être s'est révolté au
spectacle du vieillard demandant pardon à genoux. Il a fui.
Il est allé en Avignon. La Révolution grondait. Les marseillais allaient châtier le roi traître à la Nation. Ils passaient
par la ville des Papes. L'enfant, fuyant les coups de ses
maîtres, réfugié chez un menuisier patriote, s'est enrôlé avec
lui dans le bataillon des fédérés. Et maintenant ils vont sur
Paris. Ils sont cinq cents qu'unissent l'esprit de la Révolution, l'amour de la liberté, le dévouement à la Patrie. Troupe
infime et dont l'ignorance naïve rappelle celle des « croisés &gt;■ ;
ils demandent à chaque étape s'ils sont enfin arrivés à Paris,
à la Jérusalem de leur rêve, car il importe qu'on le sache :
ils vont prendre le château du roi. Par monts et par vaux,
sur la longue route poudreuse, ils marchent pleins de foi.
La « Marseillaise » leur donne des ailes. Le chant pour la
première fois s'exhalait de leurs lèvres, grondait, tonnait,
secouait d'un tressaillement infini les campagnes françaises.
Entête les tambours battaient le rappel : rran, rvan, rran...
Allons enfants de la patrie !... Un grand diable dépenaillé,
illuminé, risible et sublime portait devant eux, en une bannière : « les Droits de l'homme ». Rran, rran, rran. « Aux
armes citoyens! formez vos bataillons !... et ils allaient
poudreux, lançant aux quatre vents du ciel l'appel prodigieux.
Deux méchants canons avec leurs fourgons et leur forge
sonnaient un bruit de ferrailles, derrière le bataillon enragé.
L'effroi, la plupart du temps, l'accueillait et quelquefois

�LE FÉLIBRIGE

'7

aussi l'enthousiasme. Ils vont mettre le roi à la raison, ces
Marseillais, ils vont corriger les Parisiens du pêche de
paresse. Ils sont cinq cents, mais pour la foi, l'héroïsme,
l'élan, 1' « estrambord » ils sont dix mille, ils sont cent
mille. Et, de fait, ils portent avec eux la victoire. Le combat
fut rude, on en connaît les péripéties. Cette marche à travers
la France, ce combat, font l'objet principal du récit. Une
amourette épisodique entre deux enfants, une affabulation
d'un romanesque un peu puéril, ne valent guère qu'on s'y
attache. Ce qu'il y a de vivant, de vraiment épique, c'est la
marche. Là, effectivement, on se sent transporté. Le récit
est comme traversé d'un grand souffle, et c'est l'inspiration d'un poète, d'un patriote, d'un républicain, au sens
traditionnel du mot, qui l'anime. Chaleur, mouvement, sens
pénétrant de l'âme collective, de l'union des cœurs dans un
haut idéal, tout concourt à fondre, à transfigurer tant d'éléments divers, à créer un être surhumain, à faire du bataillon
des fédérés, l'unique héros du poème. C'est encore dans ces
récits qui tiennent de l'épopée et de l'histoire, du drame et
de l'anecdote, que l'on pourra de près étudier les ressources
de cette belle langue, sa plasticité et sa force.
Elle reste populaire malgré la grandeur du sujet.
Jusque dans les familiarités les plus terre-à-terre du récit,
on sent la noblesse. Il en va semble-t-il ici comme du latin,
comme du grec. Rien n'est bas, rien n'est vil, — canaille —
comme dans l'argot de nos faubourgs.
Les plus hauts sentiments trouvent des mots pour les
exprimer, aussi bien que les tendresses les plus intimes. Les
idées abstraites de la philosophie, de la morale et de l'histoire se formulent aussi bien que les paysages se peignent ou
les gestes se dessinent et s'animent. C'est complet et c'est
provençal. Nous ne nous trouvons pas ici en présence d'un
thème bien fait. La prose a été pensée comme elle a été
écrite en provençal, en une syntaxe qui est propre à la langue, avec des mots bien à elle. C'est une épreuve par où
devait passer le mouvement félibréen pour se justifier. Elle
est complète et, j'ose dire, capitale. Cette impression a été

�r8

LE FÉLIBRIGE

celle du public français lorsqu'il n'avait encore sous les
yeux qu'une simple traduction. Le Temps avec un libéralisme, un détachement des préjugés et des phrases toutes
faites qui l'honore, avait donné l'hospitalité à cette œuvre
et permis, d'en juger l'inspiration.
Aujourd'hui on peut lire l'œuvre dans le texte.
Et maintenant va-t-on pour cela lever létendard du fédéralisme, prêcher la guerre sainte de l'autonomie méridionale
réveiller les vieilles haines, crier vengeance pour nos pères
égorgés, nos villes incendiées et rasées, pour près, de cent
années de systématiques exterminations, d'í» pace, d'hérétiques « emmurés » et de bûchers ? On nous prendrait pour
trop ignorants des lois de l'histoire, on reconnaîtrait mal
notre indéfectible amour pour la République « Une et Indivisible ».
J'aime mon village mieux que ton village,
j'aime ma Provence plus que ta province,
J'aime la Fiance mieux que tout.

L'épigraphe qu'inscrit au fronstispice de son livre le
« Capoulié Majourau » Félix Gras exprime, j'en ai la conviction, les sentiments unanimes de tous les Provençaux.
« Quand on veut tuer son chien, on le dit enragé ». 11
est trop facile, en vérité, pour en finir avec des gens qui
simplement réclament leur place au foyer de la Patrie de les
accuser de vouloir la démembrer.
Autant que toutes les autres provinces de la France,
celles de son Midi ont contribué à former sa forte, son harmonieuse unité. Les Gascons, leurs hommes d'armes, un
Lahire, un Xaintrailles, un Henri IV et l'étonnante pléiade
des maréchaux de l'empire ont été les rudes forgerons du
lien national. De Mirabeau à Gambetta, quelles voix d'une
vibration plus puissante ont dit les mots souverains par où
s'affirment l'âme de la Patrie? Qui, mieux qu'un Olivier de
Serres, un Montaigne, un Montesquieu ou que le doux Fénelon, a contribué à faire sa langue, à porter sa pensée à travers
le monde sur une prose plus claire, plus ailée?

�r.

LE FÉLIBRIGE

IQ

Les Méridionaux savent ce qu'ils doivent à la France.
Tous les Français savent-ils ce qu'ils doivent au Midi ? Et
aujourd'hui même, dans ce Paris qui affecte le dédain des
Félibres qui donc, dans les lettres, dans les arts, porte le
sceptre et le flambeau, sinon le groupe éclatant des méridionaux? Ils contribuent eux aussi à donner à la langue française, au génie français, son incomparable splendeur. Or, il
n'est pas un de ces méridionaux assez bâtard et rénégat pour
avoir oublié la langue maternelle, pour ne pas publiquement
avouer sa tendresse fidèle à la vieille chanson qui le berça,
aux doux mots dont sa nourrice enchanta ses oreilles d'enfant.
Quand donc, pieux et reconnaissants, quelques-uns des
enfants du Midi vouent leur labeur, leur génie, à parer la
langue du berceau, à lui rendre son lustre premier, sa dignité
de langue littéraire pourquoi le leur reprocher ?
Aussi bien n'est-ce pas, par ces temps d'internationalisme morne et niveleur, une œuvre entre toutes méritoire
d'entretenir le culte du foyer « dou terraire » de ce sol où
dorment les ancêtres, où jouent, l'avenir dans les yeux, les
petits enfants. L'amour de la grande patrie sera tout fait de
celui des petites patries, s'il veut rester vivant et chaud, s'il
ne veut pas se délibérément condamner à n'être qu'une
abstraction nue et glacée. Nous, méridionaux, d'une âme
libre nous sommes attachés au commun héritage des douleurs et des gloires de la France.
Nous lui avons fait un tel apport de richesses dans les
lettres, dans les sciences, dans les arts, nous lui avons donné
de si héroïques défenseurs, que nous pouvons la dire nôtre
au même titre, sinon avec plus de titres que toutes les
autres provinces. On ne dénie pas à celles-ci le droit d'avoir
leur âme, d'user des formes qui leur sont propres pour
exprimer leurs idées ou leurs sentiments. On voudra bien,
dès lors, nous traiter sur le pied de l'égalité. Ne nous pas
jeter, en un mot, hors du droit commun. Aussi bien, peutêtre, trouverons-nous dans le culte de notre vieille langue
des moyens de mieux connaître, de mieux parler la langue

�20

LE FÉLIBRIGE

de nos frères du Nord qui est aussi la nôtre, la glorieuse
langue française dont l'évolution historique a fait l'instrument de nos conquêtes intellectuelles et qui nous a si souvent maintenu sur les autres nations l'hégémonie, la suprématie du génie.
Eh bien ! au lieu d'une langue, nous en aurons deux.
Il n'est assurément pas indifférent pour un peuple de savoir
ses origines, de retrouver dans le passé, dans les survivances
opiniâtres, sa souplesse, une admirable variété dans sa
majestueuse unité.
Sur quarante millions de Français, une bonne moitié,
Corses, Pays de Languedoc, Basques, Bretons, Flamands,
ont été bercés dans une langue qui n'est pas celle d'oil : —
le français — et, sur cette moitié, douze millions, au bas
mot, sont de langue d'Oc. N'est-ce donc rien? Pouvez-vous
attendre que, de gaîté de cœur, les hommes oublient leurs
origines, renoncent à leur parler natal? Rien d'entêté comme
une langue. Il n'est pas d'exemple qu'une conquête l'ait soudainement fait disparaître. On veut rire, sans doute, quand
on parle du latin substitué au gaulois par la seule conquête
de César. Mais, quand le grand Jules est venu, nous parlions
le latin vulgaire au même titre que les légions romaines
victorieuses pour les excellentes raisons que les éléments
qui ont fait la Rome royale et républicaine étaient pour la
plus grande part gaulois. S'imagine-t-on, à moins de croire
encore, comme Cuvier, aux révolutions géologiques, véritables coups de théâtre de la nature, qu'il n'en est pas des
hommes comme de notre globe «t que ceux-là comme celuici ne se transforment que par l'effet d'actions prodigieusement lentes, de causes permanentes et actuellement observables.
Le latin vulgaire que parlaient les légions romaines, les
provinces de l'Empire et de la Gaule du sud, devenu le
roman du Moyen-Age, subsiste malgré les changements de
la politique, les entreprises du pouvoir centralisateur. Il
subsistera, quoique l'on en ait, amoindri dans sa beauté,
ayant perdu, peut-être, toute dignité et tout éclat; mais riçn

�I.E FÉLIBRIGE

2 I

ne réussira à l'effacer. Il restera dans les entrailles mêmes
des populations parce qu'il répond à leur organisation physiologique, à ces atavismes irréductibles qui font la race.
Tant que la souveraineté leur a appartenu, à ces peuples, tant
qu'ils ont eu des capitales, des rois, des républiques, un
pouvoir central et même des académies, leur langue, expression de la souveraineté, une comme elle, était exempte des
variations et des avilissements où sont condamnés les idiomes découronnés et vaincus.
Notre langue d'Oc était chantée alors dans tout l'Ancien
Monde latin autour « de la mar nostro » et entendue. Elle
était si glorieuse par-dessus sa sœur, la langue d'Oil,
par-dessus l'italienne bégayante encore que le Dante, dit-on,
à pensé la choisir pour nous dire ses visions sublimes. Mais
le grand poète était aussi un grand patriote. Il a voulu, délibérément voulu, lui qui a disserté « de vulgari eloquio »,
donner une voix à l'âme italienne. Et, il a donné sa langue
à la patrie de son rêve ardent.
La langue d'Oc, en outre des douze millions de Français qui la parlent ou la comprennent, est entendue ou parlée par la Catalogne tout entière, par la plus grande partie
de l'ancien royaume de Valence, par les Iles Baléares, —
cinq millions d'êtres humains environ. — N'est-ce donc rien
que ce champ d'expansion ? Sans y insister davantage, n'estce pas dans la communauté de langue, dans l'humble patois
manifestement provençal, qui est le leur, que les Niçards
ont trouvé des raisons de se rallier à la commune patrie, à
la France, dont est la Provence ? Le vigoureux, le persévérant artisan de l'unité italienne le grand Cavour ne s'y était
pas trompé. C'est cette communauté de langue qu'il invoqua
comme argument décisif de la réunion de Nice à la France
devant un Parlement animé des préjugés d'un patriotisme
ignorant.
Il ne s'agit donc plus maintenant que de savoir si, de
force, on veut éteindre l'inextinguible langue ou si, daignant
la laisser vivre, on lui permettra de se reconstituer dans son
lustre premier, dans sa dignité, dans son unité, dans sa

�22

LE FÉLIBRIGE

gloire. Et pourquoi donc humilierait-on de gaîté de cœur la
langue parlée par un tiers de la population française ? Pourquoi, au contraire, ne l'encouragerait-on pas à retrouver ses
titres, à marcher vers l'avenir, soutenue partout l'éclat d'un
passé étudié avec amour et enfin connu ? L'évolution vous a
condamnés, nous dira-t-on. Non pas... Il y a une différence
notable entre une langue populaire et une langue littéraire.
On s'est efforcé de l'établir. La populaire sort d'un état organique irréductible. Elle est fatale comme la race. Tout
démontre qu'on ne l'efface pas. Mais sur la langue populaire,
avec ses éléments et par l'artifice des littérateurs, des grammairiens, par la toute puissance aussi d'un centre souverain
comme une cour, ou purement d'une académie, se sont
toujours dressées les langues littéraires. On a vu tomber
celles-ci quand sont tombées les forces qui les avaient fait
naître. Mais on les a vues aussi se relever. L'unique raison
en est que le fond reste, qu'il est permanent ; et, comme
Antée touchant le sol, les littératures n'ont qu'à se retremper
aux sources populaires pour retrouver leur vigueur et leur
grâce. C'est pourquoi la tentative de nos félibres n'est point
si folle. Elle ne va nullement à l'encontre des lois naturelles
ou de l'histoire. Elle n'est, jusqu'à présent, que l'expression
d'un sentiment pieux et bien humain. Ce sentiment sera-t-il
assez vigoureux pour triompher de tant d'autres forces contraires ? L'avenir nous le dira. Mais on ne peut contester ni
sa légitimité, ni sa touchante noblesse. Et qui donc ferait à
nos amis un reproche de vouloir ennoblir ce qui est avili, de
donner à des éléments de langue, devenus confus, par le
malheur des temps, et l'ordre et l'harmonie quand, d'autre
part, il y a utilité manifeste à cette œuvre et besoin appréciable. Notre langue, la langue d'Oc, nous rapproche trop
de populations analogues aux nôtres sur des frontières où
elle-même chevauche, en quelque sorte, en les pénétrant,
pour que nous y renoncions. Et si nous la gardons, par
nécessité, encore une fois, pourquoi nous interdire de l'embellir, de l'élever à la dignité d'une véritable langue ? L'espoir nous reste donc, l'espoir avec toute l'étendue de nos
rêves pour la grandeur de la patrie française.

�LE FÉLIBRIGE

2

3

Si jamais les destins nous sont propices, si, encore,
repliés sur nous-mêmes après nos malheurs, nous reprenons enfin cette force d'expansion qui est la marque même
de la vitalité des peuples, c'est assurément du côté de la
mer Latine que se devront porter nos ambitions. L'Afrique
du Nord, déjà toute peuplée de Provençaux et de Gascons
est là qui nous attend. Les marins de notre côte méditerranéenne, Catalans, Languedociens, Provençaux, ceux de Portvendres et de Cette, jusqu'à Nice et à Villefranche, ceux du
Toulon formidable, ceux de la glorieuse Marseille, de la
future capitale de l'Amphyctionie Latine, aux ports de l'Italie
et de la Grèce, aux Echelles du Levant, dans la grecque
Alexandrie, font retentir déjà l'harmonieux idiome d'où
Mistral a tiré la noble langue de Mireio et de Calendau.
Corrompu, déshonoré, il sert déjà de lien entre cent peuples
divers. Epuré, relevé, parlé par les plus entreprenants, les
plus actifs, il sera bientôt la langue que l'on préfère... Quel
rêve ! Qui nous dit qu'il ne sera pas la vérité de demain ?
« Multa renascentur quœ jam cecidere ».
DELUNS-MONTAUD,
Député,
Ancien Ministre.
(Extrait de la Revue de France, janvier 1898.)

2020-98.

- MOUÏiERS (SAVOIE). IMPRIMERIE F. DUCLOZ.

C.l.0.0.

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              <text>Lou Viro-Soulèu. - supplément 1897, A propos de deux œuvres récentes : Lou Rose de F. Mistral , Li Rouge dou Miejour de F. Gras</text>
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              <text>Lou Viro-Soul&amp;egrave;u (&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/13127"&gt;Acc&amp;eacute;der &amp;agrave; l'ensemble des num&amp;eacute;ros de la revue&lt;/a&gt;)</text>
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