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                  <text>Agrégation​ ​des​ ​langues
de​ ​France
Session​ ​2017
Programme​ ​commun​ ​aux
options
La​ ​Révolution​ ​française​ ​et​ ​les
langues​ ​de​ ​France
Cours Philippe Martel, professeur des Universités émérite – Université
Paul-Valéry​ ​–​ ​Montpellier​ ​–​ ​Philippe.Martel@univ-montp3.fr

�Rappel – programme de la session 2018. Ce programme se compose d‘une partie commune
aux​ ​langues​ ​de​ ​France,​ ​et​ ​d’une​ ​partie​ ​propre​ ​à​ ​chaque​ ​option.
A​ ​-​ ​Programme​ ​commun​ ​aux​ ​options :​ ​La​ ​Révolution​ ​française​ ​et​ ​les​ ​langues​ ​de​ ​France
La relation de la Révolution française avec les langues, les « idiomes », les « patois »,
constitue le centre de la thématique. Au milieu des troubles politiques de la période, il
apparait que la question de la langue est récurrente. En quels termes les langues (régionales)
de​ ​France​ ​ont-elles​ ​été​ ​envisagées​ ​pendant​ ​cette​ ​période​ ​?
La thématique invite à s’interroger sur la politique linguistique observée au cours de la
Révolution française — attitudes délibérées et positions de circonstance — en examinant ses
enjeux​ ​et​ ​ses​ ​effets​ ​réels.
La Révolution a cherché à créer un pays débarrassé de ces frontières intérieures qui en
avaient construit l’histoire, et uni par des valeurs communes aspirant a |’universalité. Aux
débuts de la Révolution, la traduction des actes dans les différents « idiomes » fit des langues
des régions celles de la nouvelle citoyenneté ; puis la situation s’est nettement modifiée,
jusqu’aux tentatives d'éradication. Ainsi, la question de l'unité linguistique s’est continument
posée au cours de cette période, dans des domaines divers : école, pratiques politiques,
publicité des décisions politiques, pratiques religieuses et domestiques, avec une répartition
hiérarchisée​ ​des​ ​emplois.​ ​L’assimilation​ ​de​ ​l’universalité​ ​à​ ​l‘unité​ ​s’est​ ​réalisée​ ​dans​ ​le​ ​conflit.
La réflexion invite les candidats a considérer l’ensemble du territoire sous autorité française
pendant et après la Révolution de 1789, y compris les outre-mer, et les régions agrégées au
cours du temps à l’ensemble français. On s’intéressera aux choix des révolutionnaires, aux
débats opposant des visions politiques opposées, jacobine et girondine, dans la perspective
de la construction d'une nation. On observera également les modes de réaction ou de
résistance qui se sont manifestés dans les zones concernées. On sera amené à prendre en
compte les actions « nationales » et les réalités locales, sans figer les unes et les autres dans
des positionnements simplistes ou caricaturaux. La période concernée s‘étend de 1789 à
1871.
La nature de la thématique invite à être précis quant aux faits historiques eux-mêmes (dates
et événements), et dans le même temps à tenir compte des principes et des idéaux que la
Révolution française a portés et qui en dépassent les limites factuelles. C’est l’influence de ces
idéaux qu’il s'agira d'interroger, les déformations ou les interprétations qu’ils ont connues
dans​ ​le​ ​cadre​ ​de​ ​la​ ​politique​ ​(pragmatique)​ ​des​ ​langues,​ ​des​ ​1789​ ​ou​ ​ultérieurement.
Durant cette période, la France, mue par une ambition universelle, a été amenée à interroger
ses relations avec les pays voisins, dont elle a parfois occupe des territoires. Il s’agira
également d'observer le rôle de la langue dans les processus de construction nationale en
Europe.
Les questions d’identité seront nécessairement abordées dans ce cadre: identités
révolutionnaire,​ ​nationale,​ ​régionale,​ ​individuelle.
Cette mise en lumière des principes et des pratiques langagières (y compris dans la
production littéraire et artistique), demande d'observer une nécessaire distance scientifique.
On tiendra compte de ce que les réalités appelées « patois » par Michel de Certeau en 1975
ont acquis progressivement la définition de « langues », sans que l’on puisse dire que les
définitions se superposent exactement. On dégagera, pour la période révolutionnaire, les
éléments communs aux différentes politiques des langues de France, ainsi que les entorses,
les exceptions et les contradictions éventuelles, qui finissent par constituer un ensemble
significatif.

�Introduction
Il est admis depuis longtemps que la Révolution française de 1789 constitue une
étape importante de la marginalisation des langues de France, pas seulement dans le
domaine administratif et judiciaire – c’était déjà le cas – mais dans tous les domaines de la
vie sociale. Ce qui justifie qu’on se penche sur la façon dont ceux qui la mènent conçoivent
et​ ​gèrent​ ​le​ ​problème​ ​posé​ ​par​ ​le​ ​multilinguisme​ ​de​ ​la​ ​société​ ​française.
Révolution, c’est le nom donné pratiquement dès le départ à la chaîne d’évènements
qui commence au printemps 1789 avec la réunion des États Généraux du Royaume de
France et se termine, selon les diverses interprétations données de ce processus, soit au 9
thermidor avec la chute de Robespierre (été 1794) soit en 1799 avec la prise du pouvoir par
Napoléon Bonaparte, soit même avec le triomphe de la III​e République pas loin d’un siècle
après le début de cette histoire. Il n’est pas question ici de la raconter dans le détail (mais les
candidats et candidates sont vigoureusement encouragés à en réviser au moins les grandes
étapes). C’est en effet de la question de la langue/des langues qu’il sera ici question. Mais
elle n’est pas séparable des questions plus générales qui se posent au moment de la
Révolution.

1-​ ​Qu’est-ce​ ​que​ ​la​ ​Révolution ?
● La Révolution, c’est la fin d’un système politique, la monarchie héréditaire de droit divin,
dépassé par l’évolution aussi bien économique, sociale, culturelle et idéologique de la
société qu’il était censé diriger. Et c’est du même coup la consécration d’un nouvel
acteur destiné à remplacer le Monarque comme source de légitimité des institutions, le
Peuple Souverain. C’est désormais le Peuple Souverain qui est à la source de la loi, et
plus le bon plaisir du monarque, exprimé par des Édits et Ordonnances que les
contre-pouvoirs​ ​potentiels,​ ​les​ ​Parlements,​ ​ne​ ​peuvent​ ​guère​ ​corriger.
● C’est par conséquent la redéfinition des structures sociales jusque là en vigueur. Il y avait
une société d’« ordres » : chacun des sujets du souverain était lié par ses origines à un
certain statut social hérité des structures médiévales et légitimé au nom des desseins de
la Providence : les catégories privilégiées – noblesse, clergé – représentaient une infime
minorité de la population mais dominaient le reste de cette population, ce qu’on appelle
alors le Tiers-État, catégorie regroupant aussi bien la bourgeoisie que les classes
populaires des villes et des campagnes. La Révolution provient d’ailleurs, en partie, de la
fermeture à la bourgeoisie des voies d’accès aux classes privilégiées (l’anoblissement par
le roi de ceux qui sont à son service) qui avaient jusque là fait fonction d’ascenseur social
permettant d’échapper à sa condition originelle. La Révolution remplace ce système
social, mais aussi idéologique, par la mise en avant de l’Individu Citoyen considéré
comme juridiquement égal à tous les autres quelle que soit sa naissance : seuls
désormais ses mérites propres justifieront la place qu’il occupera dans la société
nouvelle. On n’oublie pas cependant que cette égalité reste formelle, et que pendant
l’essentiel de la période révolutionnaire, et ensuite jusqu’en 1848, seule une partie
infime des citoyens est admise à voter, le critère étant le montant de l’impôt (système
censitaire favorisant la propriété terrienne). Où l’on commence à entrevoir que si la
Révolution libère les Français des classes populaires d’un certain nombre d’entraves, elle
ne​ ​les​ ​supprime​ ​pas​ ​toutes​ ​et​ ​en​ ​instaurera​ ​quelques​ ​autres.

�● C’est la modernisation des institutions en fonction de la nouvelle légitimité qui s’installe :
l’apparition du principe de la représentation, des élus du Peuple comme créant en son
nom un nouveau système politique, administratif et juridique. Ce qui implique une
nouvelle organisation destinée à quadriller le territoire de façon rationnelle, en imposant
partout les mêmes règles, là où l’héritage médiéval avait survécu sous la forme d’une
marqueterie de territoires ayant chacun leur tradition juridique, leur statut administratif,
leurs institutions formellement représentatives (les États provinciaux en Provence,
Languedoc, Bretagne, Artois, Béarn-Navarre…), leur fiscalité, voire leurs barrières
douanières, même si la monarchie avait progressivement réussi à limiter l’effet concret
de ces traditions. Sans oublier, à un niveau très pratique, l’existence de systèmes de
poids et mesures différents d’une région à l’autre voire à l’intérieur d’une même région.
Très vite, les assemblées révolutionnaires vont imposer la suppression de tous ces
éléments de différenciation interne, en instaurant une nouvelle géographie
administrative effaçant les anciennes provinces, leurs « coutumes » et leurs « États », en
unifiant le marché national par la suppression des douanes intérieures, en imposant
partout le système métrique, puis un nouveau système monétaire, puis un nouveau
cadre juridique : ce sera le Code Civil et le Code Pénal à la veille de la proclamation du
Premier​ ​Empire.
- Traditions : idéologiquement et culturellement, la Révolution se mène au nom de la
Raison et du Progrès, bref des Lumières opposées aux valeurs politiques, religieuses et
morales héritées du Passé : la Révolution entend bel et bien favoriser l’émergence d’un
Homme​ ​Nouveau,​ ​libéré​ ​de​ ​l’oppression​ ​comme​ ​de​ ​la​ ​superstition.
Fort bien. Mais s’il refuse d’être libéré ? S’il s’accroche à la défense de l’ancien
monde, ou, pis, s’il pointe du doigt les contradictions du nouveau, la persistance assumée
des inégalités sociales ? Très tôt, les oppositions se manifestent, au nom soit de la défense
des privilèges, ou de l’Église, d’où l’apparition précoce de mouvements
contre-révolutionnaires bénéficiant à partir du printemps 1792 du soutien des monarchies
européennes coalisées, soit de la défense des intérêts des classes populaires : c’est au nom
des droits inaliénables de l’Individu que la loi Le Chapelier de septembre 1791 interdit au
bénéfice des employeurs les « coalitions ouvrières », symétriquement à l’abolition des
vieilles corporations déjà bien mal en point de toute façon. L’existence de ces oppositions
explique la radicalisation progressive du processus révolutionnaire, avec comme épisodes
pivots la proclamation de la République en septembre 1792 et la mise en place d’un système
répressif​ ​vigoureux,​ ​la​ ​Terreur,​ ​à​ ​partir​ ​de​ ​l’été​ ​1793.
La hantise du nouveau régime, c’est l’existence de ces « factions » et « fractions » qui
rompent l’unité du peuple souverain, s’en excluant du même coup. Cette unité va donc être
rêvée​ ​sous​ ​le​ ​signe​ ​de​ ​l’uniformité.
Rêvée par qui ? Le Peuple souverain est une abstraction. Dans le monde réel ceux qui
sont aux commandes représentent un groupe social bien particulier, cette bourgeoisie à
laquelle l’aristocratie accrochée à ses privilèges interdisait un certain nombre de professions
(officiers dans l’armée par exemple) et refusait toute participation à l’exercice du pouvoir, et
qui désormais le détient. Ces « hommes à talent » sont formés par la lecture des philosophes
des Lumières, mais ils partagent avec leurs adversaires un même héritage culturel classique,
celui de « l’honnête homme » nourri aux lettres gréco-latines autant que françaises. Et ils
partagent une même langue, le français du roi et de sa cour, distinct donc aussi bien du

�français populaire parisien, celui que Hébert dans son ​Père Duchesne essaiera de singer, que
des variantes d’oïl différentes du français standard. D’où leur attitude face aux autres
langues.
Attention : ce n’est pas, au départ, la peur d’une quelconque insurrection séparatiste
dans les provinces qui va surdéterminer cette attitude. Tout simplement parce que, pour la
plupart des provinces (on reviendra sur les cas particuliers de la « Navarre », de la Corse et
de l’Alsace) la question ne se pose pas : révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, les
Français se définissent partout comme Français dans les projets pour lesquels ils
combattent ; simplement, ils ne sont pas d’accord sur ce que doit être la France. Il y a eu,
certes, au cours du XVIII​e siècle, des revendications de type « provincialiste » dans certaines
régions –Bretagne, Languedoc, Provence. Elles sont encore présentes au tout début du
processus révolutionnaire, notamment dans les débats préliminaires à la réunion des États
Généraux. Mais d’une part elles sont assez vite abandonnées, la nouvelle organisation
territoriale (départements, districts et communes disposant chacun de leur propre
administration élue) satisfaisant, au moins dans un premier temps, les aspirations à un
pouvoir local légitime et fort ; et d’autre part, ces revendications ne se fondaient absolument
pas sur une quelconque dimension « ethnique » ou ethnico linguistique – elles étaient
d’ailleurs​ ​formulées​ ​en​ ​français.
Ce dont il est question, sous la plume des historiens qui rédigent alors des sommes
érudites sur le passé de leur « nation », parfois sur commande ou avec les encouragements
des institutions provinciales (les États de Languedoc et de Provence) ou dans les
remontrances et doléances soumises au roi par ces mêmes États ou par les Parlements
(cours de justice) provinciaux, c’est des antiques privilèges (fiscaux notamment) dont
jouissaient, depuis le Moyen Âge, les provinces concernées. La langue de la région
n’apparaît, parfois, dans le cas de l’occitan pour l’essentiel, que dans les « preuves », les
documents annexés au récit de l’historien. Et il n’est jamais question, que ce soit en
Provence, en Languedoc ou en Bretagne, de revendiquer un statut d’officialité pour cette
langue.​ ​Car​ ​c’est​ ​le​ ​français​ ​du​ ​roi​ ​et​ ​lui​ ​seul​ ​qui​ ​a​ ​vocation​ ​à​ ​avoir​ ​ce​ ​statut.

2-​ ​La​ ​France​ ​et​ ​ses​ ​langues​ ​à​ ​la​ ​veille​ ​de​ ​la​ ​Révolution
Il n’est pas question ici de reprendre l’histoire de l’officialisation du français dans le
détail depuis les premières ordonnances de la fin du XV​e siècle, débouchant sur les articles
110 et 111 (sur 192 parlant de tout autre chose) de la fameuse Ordonnance de
Villers-Cotterêts (1539)1. On rappellera juste que jusqu’au milieu du XVII​e siècle, l’occitan est
la seule langue en dehors du latin à être victime de l’obligation dans le monde de la justice et
de l’administration d’écrire en français « et non autrement » puisque c’est la seule a être
utilisée dans ce registre en 1539 : les autres langues du royaume (breton, basque) utilisent le
latin et le français (ou l’occitan pour les Basques !), tandis que les Catalans et les Alsaciens
comme les Corses ne sont pas concernés puisqu’ils ne font pas partie du royaume. Et on se
bornera à décrire le paysage linguistique du Royaume tel qu’il se présente à la veille de la
Révolution.
1

En ce qui concerne l’occitan, on trouvera des éléments dans le cours de l’Université Ouverte des Humanités,
« L’occitan, une langue, une histoire, une littérature », rédigé par des enseignants de l’Université Paul-Valéry.
Voir​ ​notamment,​ ​pour​ ​l’histoire​ ​de​ ​la​ ​langue :
https://www.univ-montp3.fr/uoh/occitan/une_langue/co/module_L_occitan_une%20langue_4.html​,
et pour l’histoire : ​https://www.univ-montp3.fr/uoh/occitan/une_histoire/co/module_occitan_histoire_3.html
et​ ​https://www.univ-montp3.fr/uoh/occitan/une_histoire/co/module_occitan_histoire_4.html

�La question de la langue se pose à trois niveaux, dialectiquement reliés entre eux
mais​ ​qui​ ​posent​ ​chacun​ ​des​ ​problèmes​ ​spécifiques.

2-1​ ​-Le​ ​niveau​ ​institutionnel

On vient de le dire, le cadre général a été défini dès 1539. La question du latin a été
réglée assez vite. Mais on trouve dans certains villages de la pointe nord du futur
département des Ardennes (domaine linguistiquement wallon) annexés définitivement au
milieu du XVIII​e siècle la persistance du latin comme langue normale des registres paroissiaux
(baptêmes, mariages et décès) jusqu’en… 1791. L’occitan peut survivre, en quelque sorte
par inertie et de plus en plus contaminé, graphiquement et linguistiquement, jusqu’à la fin
du XVI​e (en Provence orientale, plus longtemps encore dans le comté de Nice relevant de la
famille Savoie-Piémont, malgré un acte de 1561 instaurant là l’italien comme langue
administrative) voire, sporadiquement, première partie du XVII​e dans certaines régions
(rebord sud du Massif Central, Rouergue). Il peut même réapparaître dans certaines
procédures judiciaires : quand il s’agit d’enregistrer les insultes débouchant sur la plainte de
l’insulté,​ ​ou​ ​quand​ ​il​ ​s’agit​ ​de​ ​noter​ ​ce​ ​que​ ​dit​ ​un​ ​accusé​ ​sous​ ​la​ ​torture.
Mais les acquisitions territoriales successives réalisées par la suite amènent chaque
fois​ ​à​ ​des​ ​problèmes​ ​d’adaptation​ ​de​ ​ce​ ​cadre​ ​général​ ​à​ ​des​ ​situations​ ​particulières.
● L’accession au trône de France de Henri III de Navarre, mieux connu sous le nom de Henri IV
de France, à la fin du XVI​e siècle, a permis à la monarchie française d’acquérir ce qui restait
du royaume de Navarre, en fait la vicomté de Béarn privée de son prolongement au sud des
Pyrénées. Or il se trouve que ce royaume avait depuis 1561 sa langue officielle propre,
l’occitan dans sa variante béarnaise. Lors de la prise de possession musclée de son héritage,
Louis XIII avait cherché à y appliquer la norme française, sans trop de succès : les
communautés villageoises pyrénéennes maintiennent un certain temps l’usage du béarnais,
et, pire, la question de la langue devient un enjeu pour les États de Navarre. Contraints en
1710 sous Louis XIV à renoncer à l’emploi de l’occitan, les États dès 1718 – on est sous la
Régence – décident de renoncer à ce renoncement. Et au printemps 1789, lorsque la
noblesse locale impose aux États une délibération stipulant que la Navarre étant un royaume
distinct du royaume de France, elle n’est pas concernée par la convocation des États
Généraux de ce royaume, c’est en occitan que les débats aboutissant à cette décision sont
enregistrés.
● Dans l’extrême-nord du royaume, le flamand était langue administrative normale de la
Flandre occidentale. Son annexion au royaume débouche en 1684 sur l’imposition du
français.
● Dans la Catalogne Nord, réunie au royaume par le traité des Pyrénées de 1658, le catalan
était jusque-là la langue normale de l’administration et de la justice. Pendant quelques
décennies, le pouvoir royal tolère la coexistence dans ce domaine du catalan avec le français.
Mais en 1700 – une quinzaine d’années avant que les Bourbons d’Espagne imposent le
castillan aux pays de langue catalane – un édit impose le français comme seule langue de la
justice​ ​et​ ​de​ ​l’administration​ ​locale.​ ​En​ ​1738,​ ​c’est​ ​le​ ​tour​ ​des​ ​registres​ ​paroissiaux.
● L’Alsace, comme la Lorraine « thioise », germanophone, posent des problèmes particuliers.
D’abord parce que la langue écrite, administrative, judiciaire, littéraire, universitaire (avec le
latin, à Strasbourg) n’est pas une langue « provinciale » mais la langue normale dans une
bonne partie de l’Europe Centrale, l’allemand. Il y a aussi un problème diplomatique : les

�deux régions relèvent de la suzeraineté éminente du Saint-Empire Germanique ; face à un
protestantisme illégal en France depuis 1685, mais puissant en Allemagne, il vaut mieux
procéder avec prudence outre-Vosges. En Lorraine, dès avant l’annexion (1766), le dernier
duc, un Polonais d’ailleurs, avait déjà consacré en 1748 la prééminence du français comme
langue administrative. Mais en Alsace, annexée progressivement à partir de 1648,
l’imposition du français est plus difficile. Instaurée en 1685 dans le domaine administratif et
judiciaire, elle laisse cependant un espace à l’allemand pour une raison tout à fait
particulière : l’impossibilité d’appliquer en terre d’Empire un autre édit de la même année
1685, celui de Fontainebleau révoquant l’Édit de Nantes. La solution trouvée par le roi
très-chrétien – entendons très catholique – est originale : alors que le français est imposé
partout, il est interdit d’emploi pour les protestants qui devront donc garder l’allemand
comme langue de culte : pas question de laisser imprimer des catéchismes luthériens en
français, au risque de contaminer des lecteurs francophones. On note que c’est la même
motivation qui a amené, mais ailleurs et à un autre moment, le duc de Savoie à imposer aux
Vaudois du Piémont le français comme langue de leur culte, alors que l’italien est la langue
officielle du duché. Pour ce qui concerne l’Alsace, la décision royale de 1685 s’applique,
certes, mais elle ne peut rien contre le prestige de l’allemand, en faveur duquel les Alsaciens
revendiqueront encore aux débuts de la Révolution, y compris en répondant à l’enquête
Grégoire. Tandis que les imprimeurs de Strasbourg continueront tout au long du XIX​e et
avant​ ​même​ ​l’annexion​ ​de​ ​1871​ ​à​ ​produire​ ​des​ ​ouvrages​ ​en​ ​allemand.
● Autre cas de figure, la Corse. Elle bénéficiait d’une indépendance de fait depuis le milieu du
XVIIIe, avant d’être annexée militairement par la France en 1769, non sans résistances qui se
prolongent jusqu’aux débuts du XIX​e​, Napoléon Buonaparte ou pas. La langue administrative
traditionnelle y est l’italien, le corse ayant le statut de ​dialetto ​oral comme les différents
parlers italiens partout dans la péninsule. Le français est imposé comme langue de la justice
dès 1768, même si les textes prévoient la présence d’interprètes (mais c’est aussi le cas en
Bretagne…) et si une certaine place est encore accordée, à titre transitoire, à l’italien : un
transitoire qui se prolongera sporadiquement, pour les actes notariaux, assez en avant dans
le​ ​XIX​e​​ ​siècle.
Ce qui est commun à ces divers cas de figure, et qui les distingue aussi bien du breton
que de l’occitan et des parlers d’oïl ou francoprovençaux, c’est le fait qu’il s’agit non
seulement de langues écrites et de culture, ce que les autres sont aussi, à leur façon et à des
degrés divers, mais également de langues ayant bénéficié sur le territoire concerné d’un
statut d’officialité. Ajoutons que toutes, sauf l’occitan de Navarre, et le catalan au sud des
Pyrénées à partir de 1715, conservent ce statut d’officialité hors de France, là où au
demeurant se trouve l’essentiel de leur territoire. Les exclure de ce statut dans ses propres
frontières, du point de vue du roi de France, ce n’est donc pas seulement les aligner sur le
modèle des autres langues du royaume, c’est aussi rompre un lien de solidarité avec des
pays étrangers et trop souvent hostiles. Les textes consacrant la prééminence du français ne
manquent jamais de voir dans son adoption par les populations la preuve de leur loyauté à
l’égard​ ​du​ ​souverain.
En tout état de cause, vu de Versailles, le problème de la langue est réglé : la langue
du roi est le français, et ses sujets n’ont rien à y redire. Sauf que les faits sont têtus : la
langue officielle de l’écrit administratif et judiciaire n’est pas la langue normale d’expression
de la majorité des sujets. Il nous faut donc aborder la seconde dimension du problème
linguistique​ ​en​ ​France​ ​à​ ​la​ ​veille​ ​de​ ​la​ ​Révolution :​ ​la​ ​réalité​ ​du​ ​terrain.

�2-2 -​ ​En​ ​bas
Le rapport Grégoire de 1794, exploitant les données de son questionnaire de 1790,
fournit un tableau de la situation du français, et propose même des chiffres. Il distingue deux
France : celle des quinze départements où le français est « exclusivement » parlé, même au
prix d’« altérations sensibles » en premier lieu ; et ailleurs, celle où le français est totalement
ignoré par six millions de provinciaux, surtout dans les campagnes, tandis que six autres
millions n’en ont qu’une connaissance partielle (ils sont incapables de « soutenir une
conversation suivie »). Bref, seuls trois millions le parlent vraiment, et ceux qui l’écrivent
sont moins nombreux encore. N’insistons pas sur le fait que, la population totale du pays
s’élevant à 26 millions, ce calcul laisse de côté onze millions de Français à moins qu’il ne
faille les chercher parmi les habitants de ces quinze départements où le français peut être
victime d’altérations sensibles, bref, les départements où l’on parle des variantes d’oïl
différentes du standard. Dans tous les cas, les calculs de Grégoire montrent que son français,
celui des élites sociales et culturelles, est une langue étrangère pour la majorité de la
population. On peut se passer de ses évaluations chiffrées : on sait aujourd’hui à quel point il
est difficile de donner une évaluation sérieuse du nombre de locuteurs d’une des langues de
France, même en se fondant sur les données de sondages de plus en plus performants dans
leur méthodologie. On devine à fortiori l’ampleur de la tâche pour des périodes où ces
méthodologies et les moyens matériels de les appliquer sont tout bonnement impensables.
Faute de quantitatif, on en est réduit à se contenter d’évaluations qualitatives, et d’identifier
des​ ​groupes​ ​de​ ​locuteurs​ ​présentant​ ​chacun​ ​leur​ ​propre​ ​profil.
- On peut considérer qu’en Bretagne comme en pays d’oc, Catalogne nord ou pays
basque, et ​a fortiori en Corse ou en Alsace, l’immense majorité de la population ignore le
français, est incapable d’en articuler deux mots, et en possède au mieux une certaine marge
de compréhension passive, en tout cas en pays romanophone. D’ailleurs, l’enquête Duruy de
1864 révèle encore dans ces régions un taux de monolinguisme pouvant atteindre et
dépasser 90% dans quelques départements (Corse, Ariège, Aveyron, Var par exemple), le
Finistère dépassant les 75%). On imagine ce que cela pouvait donner trois quarts de siècle
plus​ ​tôt.
Il y a ceux qui connaissent le français : on les retrouve bien entendu dans les classes
supérieures, aristocratie et bourgeoisie urbaine. En sachant que divers témoignages de
voyageurs venus du nord soulignent la difficulté de certains de ces francophones du Midi, en
particulier les femmes, à le rester suffisamment longtemps pour soutenir une longue
conversation. Quant à la phonétique de ce français méridional, aussi bien les témoignages de
voyageurs, encore au début du XIX​e siècle, que l’accent mis dans la bouche de personnages
« gascons » par le théâtre de la même période semblent indiquer qu’il y a encore des
progrès à faire avant d’avoir la prononciation des beaux quartiers. Le « français » mis dans la
bouche d’un Alsacien désireux de manifester ses compétences dans un dialogue
strasbourgeois plurilingue de la période révolutionnaire dont il sera question plus loin
montre que la question de l’accent comme celle de la qualité du français parlé se pose
ailleurs​ ​que​ ​dans​ ​le​ ​Midi.
Mais l’accession au français n’est pas réservée aux seules classes supérieures, et les
réponses à l’enquête Grégoire, qu’on ne peut pas toutes soupçonner de complaisance,
soulignent les progrès récents de la connaissance au moins passive du français, en

�particulier, mais pas seulement, dans les classes populaires urbaines. C’est aussi le cas pour
les migrants temporaires que leurs activités mènent dans une région où leur langue n’est pas
pratiquée : c’est le cas pour les colporteurs et négociants des Alpes du Sud par exemple qui
peuvent se retrouver en Bourgogne, en Flandres ou en Poitou. Autre cas de figure pour une
francophonie populaire, le protestantisme, du moins hors d’Alsace, qui a le français comme
langue de culte depuis ses débuts, et qui retrouve un statut de tolérance deux ans avant la
Révolution ; même si on peut supposer que cette connaissance du français, liée à un
contexte très précis, reste partielle : au moment de la révolte des camisards au début du
XVIII​e​, les observateurs notent que les femmes et les enfants « prophètes » qui dans leurs
transes prophétisent en français étaient au départ totalement incapables de parler cette
langue.
Y a-t-il un lien entre connaissance du français et alphabétisation ? C’est probable
pour les cas de figures évoqués plus haut : la grande enquête Maggiolo (1877-1878) avait pu
identifier deux France, l’une au nord d’une ligne Saint-Malo/Genève, où une majorité de
départements présentent une proportion d’époux capables de signer leur acte de mariage
dépassant les 50%, une dizaine, entre Normandie et Lorraine, dépassant même les 70% à la
veille de la Révolution (les performances des épouses n’allant pas au-delà de 70% dans les
mêmes zones, et restant nettement inférieures dans les autres). Au sud de cette ligne par
contre, on trouve des (futurs) départements, pas seulement dans les zones allophones, ne
passant qu’exceptionnellement la barre des 50%, certains (Morbihan côté bretonnant,
Haute-Vienne, Creuse, Landes, région toulousaine côté occitan) se situant en dessous de
20% pour les hommes et 10% pour les femmes (les deux autres départements bretonnants
rejoignant là le Morbihan). Pour trouver de meilleurs chiffres, du moins pour les hommes, en
pays d’oc, il faut aller là où il y a une forte tradition d’émigration temporaire (les
Hautes-Alpes dépassent 70%) ou là où il y a une forte présence protestante (Gard et Lozère
entre 50 et 60%). On n’oublie pas cependant (en dehors du fait que savoir signer ne signifie
pas forcément qu’on est capable d’écrire vraiment) que l’alphabétisation en milieu populaire
peut se faire par la lecture en latin, voire en breton en Bretagne. Et on n’oublie pas que des
analphabètes, par imprégnation, pouvaient acquérir le français sans nécessairement savoir
lire.
Un trait commun, en tout cas, à la veille de la Révolution : en haut comme en bas,
sauf exception, la connaissance du français n’implique pas la rupture totale avec la langue
locale. En haut, elle reste le medium normal et difficilement contournable des échanges avec
la domesticité, les fermiers ou les métayers, les paysans avec lesquels bourgeois et nobles
peuvent avoir affaire. Et le fait que les enfants de ces classes soient le plus souvent mis en
nourrice à la campagne les amène, et ce jusqu’assez tard dans le XIX​e siècle, à acquérir la
langue de la nourrice. Il ne faut donc pas s’étonner que ce soit souvent dans ce milieu que se
recrutent ceux qui au XVIII​e siècle choisissent d’utiliser la langue locale à l’écrit, y compris des
gens​ ​comme​ ​le​ ​marquis​ ​de​ ​Sade​ ​pour​ ​le​ ​provençal.
La diffusion du message de l’Église peut justifier ce passage à l’écrit, et ce sont alors
prioritairement des clercs qui se chargent du travail. On sait que l’essentiel de ce qui
s’imprime en breton à la veille de la Révolution relève du registre religieux (cantiques, vies
de saints, catéchismes…). La situation du basque est sensiblement la même. Et la littérature
religieuse​ ​constitue​ ​une​ ​part​ ​importante​ ​également​ ​de​ ​l’écrit​ ​en​ ​occitan​ ​ou​ ​en​ ​catalan.
Il existe toutefois une littérature profane écrite (on laisse de côté la culture orale, très
riche) dans toutes ces langues, fondée essentiellement sur la poésie. Ce peut être une

�littérature de délassement pour les classes supérieures, avec une prédilection pour les
genres familiers ou burlesques, la chanson pastorale, sans oublier le grivois, que l’on n’ose
formuler en français. Cette littérature, que ce soit pour le breton ou l’occitan, accède
rarement à l’imprimé, et circule de salon en salon sous forme de manuscrits recopiés : le
grand auteur occitan du XVIII​e​, l’abbé Fabre2, sera publié pour l’essentiel, avec de forts
tirages au surplus, après sa mort… Et bien entendu, la visibilité de cette littérature, même
quand elle accède à l’imprimé, est plus que réduite : c’est en français, et à Paris ou Versailles
que​ ​se​ ​font​ ​les​ ​belles​ ​carrières​ ​littéraires.
D’autant plus que ces langues littéraires ne sont pas formalisées sur le modèle des
grandes langues de culture reconnues. Ont-elles une orthographe ? Ont-elles une forme
standardisée ? La question ne se pose pas en Corse ou en Alsace puisque les langues écrites
de ces provinces sont l’italien et l’allemand, langues que les bons esprits en France
méprisent quelque peu, mais qui n’en sont pas moins reconnues comme « langues » à part
entière, organes de pouvoirs légitimes, et fixées dans leur grammaire et leur orthographe
par des auteurs prestigieux et reconnus comme tels. La question commence à se poser pour
le​ ​catalan,​ ​qui​ ​n’est​ ​plus​ ​langue​ ​normale​ ​de​ ​l’administration​ ​au​ ​sud​ ​des​ ​Pyrénées.
Elle​ ​se​ ​pose​ ​par​ ​contre​ ​directement​ ​pour​ ​les​ ​autres​ ​langues.
Certes, le basque comme le breton, du fait même de leur extranéité par rapport au
français et aux autres langues romanes, sont identifiés et nommés. Si le basque ne bénéficie
pas alors d’une norme transdialectale – d’autant plus que son domaine est politiquement
traversé par une frontière, le breton bénéficie, avec le ​brezhoneg beleg, ​le breton de curé,
d’une ébauche de norme au moins pour la plupart des dialectes, vannetais exclu. Par contre,
la situation qui prévaut en domaine occitan est celle de l’éparpillement localiste et de
l’absence de norme commune : chaque région apparaît à l’écrit avec ses caractères
dialectaux propres et sa graphie – ses graphies car les auteurs n’appliquent pas la même à
l’échelle d’une province – et même, pour un même texte, les recopiages manuscrits
manifestent​ ​une​ ​bigarrure​ ​de​ ​solutions​ ​graphiques​ ​assez​ ​impressionnante.
Le rapport Grégoire parle de « basque », de « bas-breton » et de « catalan », mais
pour le reste il parle de « limousin » ou « auvergnat », de « provençal », de « languedocien »
– différencié du « vélayen », qui se parle pourtant sur le territoire de la province de
Languedoc – comme du « rouergat », de même qu’il distingue « béarnais » et « gascon ».
Tous « patois » placés dans son développement sur le même plan que les parlers d’oïl,
wallon,​ ​normand,​ ​rouchi​ ​etc.
L’existence d’un domaine d’oc unitaire peut être perçue, par les érudits locaux
comme par les populations que les migrations temporaires mettent au contact de formes
dialectales distinctes de la leur propre mais toutefois compréhensibles, mais on reste là dans
le domaine de l’empirique, non théorisé, et il n’existe pas de mot incontestable pour
désigner la langue, sauf, chez les érudits justement, pour des périodes historiques déjà
lointaines, le Moyen-Âge des troubadours et de la langue « romance ». Tout au plus
parle-t-on de « gascon » pour ce qui se parle entre Atlantique et Rhône, et de « provençal »
pour​ ​ce​ ​qui​ ​se​ ​parle​ ​de​ ​l’autre​ ​côté.​ ​Mais​ ​cela​ ​reste​ ​bien​ ​vague.
La monarchie a-t-elle mené une politique de diffusion du français ? Ce n’était
assurément pas sa priorité. Il est tenu pour acquis que les « honnêtes gens » doivent le
​ ​Voir,​ ​à​ ​ce​ ​propos,​ ​dans​ ​le​ ​site​ ​Mille​ ​ans​ ​de​ ​littérature​ ​d’oc,​ (​ Université​ ​Ouverte​ ​des​ ​Humanités​ ​/​ ​Université
Paul-Valéry),​ ​la​ ​fiche​ ​consacrée​ ​à​ ​cet​ ​auteur :​ ​http://uoh.univ-montp3.fr/1000ans/?p=1542
2

�connaître, à tout le moins savoir l’écrire et que c’est un des signes auxquels se reconnaît leur
supériorité éminente. Certaines chansons occitanes circulant y compris dans les milieux
populaires sont bilingues : il s’agit des pastourelles, dialogue entre un « Monsieur » et une
paysanne, ou, dans le domaine religieux, des noëls popularisés par la Contre-Réforme : dans
ces chansons, le Monsieur, ou les anges annonçant la naissance du Christ parlent français,
les paysans/paysannes répondent en occitan. Du coup le public populaire peut avoir un
contact auditif avec le français, mais ce contact le renforce dans l’acceptation de la
hiérarchie​ ​des​ ​langues,​ ​renvoyant​ ​à​ ​la​ ​hiérarchie​ ​sociale.
Et c’est le souci du respect de cette hiérarchie sociale qui mène le pouvoir à se
montrer très méfiant vis-à-vis de tout ce qui pourrait amener les gens de peu à s’approprier
le savoir de leurs maîtres, par l’école notamment. On a dans le sud de très beaux rapports
d’intendants (les prédécesseurs des préfets de l’Empire et des régimes ultérieurs) répondant
à la revendication de telle ou telle paroisse qui exige que la prédication se fasse en français,
ou qui réclame des maîtres d’école : l’intendant répond que cette demande de français n’est
que la manifestation de la vanité de ceux qui la formulent, et qu’il n’y a pas lieu de multiplier
les écoles : elles ne fabriquent que des « fainéants » alors que le royaume a besoin de
paysans pour travailler la terre. Si le Roi veille à ce que son administration n’utilise que le
français,​ ​il​ ​veille​ ​tout​ ​autant​ ​à​ ​ce​ ​que​ ​ses​ ​administrés​ ​n’en​ ​sachent​ ​pas​ ​trop.
Les administrés, justement : certains, on vient de le voir, aspirent à un accès au
français qui pour eux vaut passeport pour la promotion sociale, pourrait-on dire en termes
anachroniques. Mais pour d’autres au contraire, viser cette promotion menace la cohésion
de la communauté villageoise : s’afficher francophone signifie qu’on s’exclut de cette
communauté. Tel ou tel proverbe occitan l’exprime assez bien : « il commence à parler
français » veut dire qu’il frôle le coma éthylique… Et dans le théâtre occitan, depuis le XVII​e
siècle, le personnage du ​francilhot, celui qui essaye (tant bien que mal) de parler français, est
un personnage ridicule. Les mentalités populaires s’accordent ici avec les conceptions des
maîtres du jeu social : l’homme du peuple n’a pas à chercher à quitter la condition, « l’état »
dans lequel la Divine Providence à choisi de le faire naître. Et de ce point de vue, le « patois »
est bien assez bon pour lui. Face à cette pression sociale, on le voit, puissante, seuls peuvent
se rebeller ceux qui ont déjà intégré la conception bientôt promue par la Révolution, de
l’individu​ ​libre​ ​et​ ​dégagé​ ​des​ ​contraintes​ ​du​ ​groupe​ ​dont​ ​il​ ​est​ ​issu.
Mais avec cette problématique, on aborde déjà la troisième dimension du problème
linguistique à la veille de la Révolution, celle des représentations qui s’attachent à chacune
des​ ​langues​ ​en​ ​présence.

2-3 –​ ​La​ ​« vraie​ ​langue »​ ​et​ ​les​ ​autres.

Pas de problème pour le français. On l’a dit, c’est depuis longtemps la langue du
pouvoir et de l’administration, qui a donc force de loi, au sens propre du terme. C’est aussi
depuis le XVII​e siècle et l’Académie, la langue de l’élégance et de la bonne littérature. Et, au
delà des frontières du royaume, comme ne manquera pas de le rappeler Grégoire, c’est la
langue que tout étranger bien éduqué se doit de connaître. Les cours allemandes ou la cour
du tsar la pratiquent. C’est seulement à la fin du siècle que, préromantisme aidant, certains
écrivains, formés en français pourtant, commencent à rêver de faire de leur langue propre,
l’allemand, le russe, un outil de création littéraire, tandis que le philosophe Herder fait des

�langues « nationales » le miroir de l’identité du peuple qui les parle. Mais le XVIII​e siècle
ajoute sa propre pierre à l’édifice : le français va être aussi la langue des Lumières et de la
raison. Au critère de distinction aristocratique, qui fondait jusque là sa légitimité, s’en ajoute
désormais un autre : c’est la langue du Progrès. Elle doit ce statut à ses qualités intrinsèques,
notamment la clarté, du moins selon le cliché à la mode. « Ce qui n’est pas clair n’est pas
français », affirme Rivarol, natif de Bagnols sur Cèze en pays d’oc, et probablement
occitanophone. Ce qui n’est pas clair, glose-t-il, ce sont les autres langues, et il entend par là
explicitement toutes les langues de culture de l’Europe du temps, y compris le latin. Le
français, c’est la langue de Voltaire et de Diderot, celle de Rousseau, celle de l’Encyclopédie.
Ce n’est pas le français des « crocheteurs du Port aux Foins », entendons celle du petit
peuple de Paris, dont parlait Malherbe un siècle plus tôt, celui qui voulait « dégasconniser la
Cour ». C’est celle de la toute petite minorité, aristocratique et bourgeoise, qui la maîtrise. Et
c’est celle qu’apprennent, quelle que soit leur origine sociale ou géographique, les
« hommes à talent » passés par les collèges royaux et qui vont fournir l’essentiel des cadres
de la Révolution, toutes tendances confondues, au moins d’accord sur ce point. On voit bien
la contradiction : ces hommes vont affronter les tenants de la cause de l’aristocratie, et de la
Cour ; leurs intérêts et leur idéologie divergent clairement, mais c’est dans la même langue,
avec la même orthographe, la même rhétorique et le même lexique qu’ils formulent le
conflit, et cette langue n’est pas celle de ce Peuple auquel les révolutionnaires consacrent
leurs​ ​efforts.
Voilà​ ​pour​ ​le​ ​français.​ ​Et​ ​les​ ​autres​ ​langues ?
On a entrevu avec Rivarol que même quand elles étaient la langue officielle d’un
pays, elles pesaient peu face à l’omnipotence du français. On devine dès lors ce que peut
être le statut, dans le sens commun des élites d’avant la Révolution, de ce qu’on est
désormais​ ​habitué​ ​à​ ​appeler​ ​les​ ​« patois ».
● Du point de vue du pouvoir central, le fait que le peuple ne parle pas français n’est pas un
problème, on l’a dit : de toute façon ce peuple n’a rien à dire au pouvoir, et ce que le pouvoir
peut avoir à lui dire transite – de toute façon – par ces intermédiaires culturels et
linguistiques que sont les curés qui lisent en chaire le dimanche les nouvelles ordonnances
royales et les résument en langue du pays, ou les notaires, ou les administrateurs locaux,
consuls et syndics là où ces dignités existent, bref, tous les notables petits et grands. En
revanche pour un bourgeois attaché à l’idée qu’il convient de soumettre la France et les
Français aux impératifs de la raison, la multitude des « patois » constitue un obstacle au
même titre que la variation presque infinie des poids et mesures d’un bout à l’autre du
territoire, ou la différence des « coutumes » juridiques que les progrès de la législation
royale n’ont pas effacée. Sans oublier le poids, conscient ou non, du mythe de la malédiction
de Babel, qui pose comme objectif ultime la restauration de l’unité primitive du langage
humain.
● Ceci posé, les uns et les autres ont la même opinion sur les caractéristiques des « patois ». Le
« patois » – et dans cette catégorie, tous sont égaux, du breton et du basque aux parlers
d’oïl​ ​et​ ​d’oc​ ​–​ ​c’est​ ​la​ ​grossièreté​ ​populaire,​ ​et​ ​l’absence​ ​des​ ​règles​ ​du​ ​beau​ ​langage.
C’est le « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces », dit
en 1765 l’​Encyclopédie​, qui énumère ensuite les patois bourguignon, normand, champenois,
gascon,​ ​provençal,​ ​etc.​ ​Bref,​ ​« on​ ​ne​ ​parle​ ​la​ ​langue​ ​que​ ​dans​ ​la​ ​capitale ».

�C’est le non-accès au monde de l’écrit, qui seul préserve et confère la durée à la
parole (on ignore les écrits produits quand ils existent) et donc le cantonnement à l’oralité,
toute​ ​fugitive.
C’est l’incapacité à exprimer des idées abstraites, liée à une autre plus fondamentale,
l’incapacité à évoluer et à s’améliorer au même rythme que les langues savantes,
notamment​ ​celle​ ​de​ ​la​ ​capitale.
Mais par ailleurs, le « patois » peut être l’écran derrière lequel le peuple cache des
aspirations et des conceptions du monde illégitimes. Ce qu’un des correspondants
périgourdins de Grégoire formulera en parlant d’une « langue de frères et d’amis »,
impénétrable à qui ne fait pas partie du groupe, et donc potentiellement dangereuse pour
l’unité de la société, et pour l’ordre social. Le révolutionnaire ne peut concevoir d’autre
langue​ ​de​ ​« frères​ ​et​ ​d’amis »​ ​(c’est​ ​son​ ​vocabulaire),​ ​que​ ​le​ ​français​ ​des​ ​sociétés​ ​populaires.
Mais contradictoirement, le « patois » peut aider à la construction d’un savoir sur
l’histoire, celle de la langue comme celle de la société : une contradiction que l’on retrouvera
chez Grégoire, mais qui apparaît assez tôt dans le XVIII​e siècle, sinon même avant. Il y a toute
la réflexion de nature philosophique menée sur l’histoire du langage, et la recherche de la
langue primitive, celle d’avant la dispersion babélienne : d’où la fortune des rêveries sur le
celtique, qui a forcément un impact sur l’intérêt porté au bas-breton. La découverte de la
parenté entre plusieurs langues européennes, qui prépare l’identification dans le dernier
quart du siècle de l’ancêtre indo-européen, permet de poser patriotiquement le celtique des
Gaules comme le point de départ de toutes ces langues. Quant aux « patois », puisqu’ils
échappent à l’évolution – sauf pour dégénérer progressivement par rapport à leur point de
départ sans que l’innovation vienne compenser cette dégénérescence – ils peuvent
permettre de retrouver, comme cryogénisés, certains éléments de la langue primitive, à
travers les monosyllabes par exemple. De la même façon que bientôt on cherchera dans un
chant populaire perçu comme immuable depuis des siècles la trace d’évènements
historiques​ ​dont​ ​il​ ​conserverait​ ​la​ ​mémoire.
Par ailleurs, du magma des « patois » actuels on voit alors émerger la « langue
romance » ou « romane » dont on a signalé qu’elle était posée à l’origine des parlers de la
France méridionale. Là, il s’agit bel et bien d’une langue écrite, celle des troubadours dont
l’érudit La Curne de Sainte-Palaye et son équipe déchiffrent progressivement les œuvres
dans les manuscrits conservés, et resté inédits depuis, avant qu’en 1774 une première
anthologie permette d’entrevoir (vaguement, du reste), le contenu de ces œuvres. Il va donc
y avoir une « mode troubadour » qui assure à la lyrique occitane médiévale une certaine
popularité, à défaut d’une vraie connaissance. Il est vrai qu’ils ont leur utilité dans la
construction d’un discours sur l’histoire de la littérature nationale, ces poètes vénérables
que l’on trouve chronologiquement aux origines de cette littérature, du moins avant la
découverte​ ​au​ ​siècle​ ​suivant​ ​de​ ​la​ ​chanson​ ​de​ ​geste​ ​qui​ ​va​ ​les​ ​chasser​ ​de​ ​ce​ ​podium.
Dernière dimension de la nature contradictoire de la perception du « patois », outre
son intérêt scientifique potentiel, il possède quelques qualités qui sont en fait l’inversion de
ses défauts : il est grossier, soit, mais il est aussi « énergique » - et les parlers du Midi
présentent les traits de cette vivacité que l’on attribue ordinairement à ceux qui les parlent.
Grégoire lui-même proposera de les utiliser pour enrichir la langue nationale. Quant au fait
qu’ils sont voués à une mort prochaine au bénéfice du progrès des Lumières, il ouvre un
espace inattendu, celui de la nostalgie. Nul n’exprime mieux tout cela alors que ce jeune

�avocat bigourdan qui est reçu en 1788 à la prestigieuse académie des Jeux Floraux de
Toulouse​ ​et​ ​qui​ ​dans​ ​son​ ​discours​ ​de​ ​réception​ ​parle​ ​avec​ ​émotion​ ​de
« ce langage pittoresque et harmonieux que cette académie parla dans son berceau
[…] la langue des patriarches et des fondateurs de notre littérature, qui fut pendant
longtemps la plus perfectionnée de celles qu’on parloit en France, que l’énergie et la
vivacité de l’expression rendoit si analogue aux idées poétiques d’un peuple plein
d’esprit et de gaieté, naturellement porté à l’enthousiasme et au plaisir […] On se plait à
revenir aux lieux de sa naissance : on rétrograde avec délices vers les goûts du premier
âge,​ ​et​ ​l’on​ ​entend​ ​avec​ ​un​ ​charme​ ​inexprimable​ ​la​ ​langue​ ​de​ ​ses​ ​pères ».

C’est Bertrand Barère (de Vieuzac) qui tient ces propos, avant d’en tenir d’autres
quelques années plus tard, assez différents, et de revenir, à la fin de sa vie, vers le souvenir
des troubadours. Langue du passé, langue de l’enfance, le « patois » a donc sa place, à
condition​ ​d’y​ ​rester.
Mais il est là, justement. À la fois exclu de la sphère publique et de toute officialité
par le français triomphant, et présent comme langue quotidienne de toute une société.
Méprisé au nom des bonnes manières et de la distinction, mais étudié au nom de la
connaissance des antiquités nationales. Assigné à la seule oralité, et cependant écrit,
souterrainement. Condamné à l’oubli, et en même temps chéri comme associé à des
souvenirs d’enfance. Ces contradictions ont un long avenir devant elles, jusqu’à aujourd’hui
en fait. Et cet avenir va commencer au moment même qui aurait dû signer la disparition
définitive​ ​de​ ​tout​ ​ce​ ​qui​ ​n’est​ ​pas​ ​français.

3-​ ​Le​ ​temps​ ​de​ ​la​ ​Révolution​ ​et​ ​de​ ​sa​ ​« politique​ ​linguistique »
Une première chose : dans le cours des évènements et des débats qui traversent la
période ouverte au printemps 1789 et close dix ans plus tard par la prise du pouvoir par
Napoléon Buonaparte, la question de la langue n’occupe qu’une place très réduite. Ce qui ne
veut pas dire qu’elle n’a pas été posée, mais simplement que par rapport aux autres
problèmes​ ​rencontrés​ ​par​ ​le​ ​nouveau​ ​pouvoir​ ​elle​ ​pèse​ ​peu.
Ce qui mobilise les différents gouvernements et assemblées qui se succèdent, c’est la
question du régime : monarchie constitutionnelle jusqu’en septembre 1792, gouvernement
de Salut Public et Terreur jusqu’à l’été 1794, république bourgeoise sous le Directoire,
ballotée entre insurrections royalistes et retours de flamme « jacobins ». C’est aussi la crise
économique, un des facteurs qui ont favorisé la Révolution, mais continuent ensuite de
l’entraver,​ ​et​ ​les​ ​solutions​ ​qu’on​ ​essaye​ ​de​ ​trouver,​ ​monétaires​ ​ou​ ​non.
C’est la question religieuse, ouverte avec la constitution civile du clergé et les
résistances qu’elle rencontre. C’est la guerre avec l’Europe coalisée à partir du printemps
1792, et la guerre civile ouverte par l’insurrection de la Vendée (printemps 1793), prolongée,
sur des bases différentes, par l’insurrection fédéraliste de l’été suivant. La défaite de ces
deux mouvements n’empêche pas le maintien de l’insécurité à Paris et dans diverses
provinces jusque pratiquement à la fin de la période. Il n’est pas sans intérêt de noter la
coïncidence partielle de ces mouvements contre-révolutionnaires avec des zones
linguistiques particulières : Bretagne pour une partie au moins du mouvement « chouan »
qui élargit la révolte vendéenne au delà de ses limites initiales, Midi de Bordeaux à Toulon

�pour l’insurrection fédéraliste, mais aussi les divers mouvements dits de Terreur Blanche
(massacres​ ​commis​ ​par​ ​des​ ​contre-révolutionnaires)​ ​des​ ​années​ ​1795​ ​et​ ​suivantes.
Mais la façon dont la question de la langue va être envisagée n’a rien à voir avec ces
évènements. Pour le dire simplement, aucun des conflits que l’on vient d’évoquer n’a de
dimension linguistique, ni même régionale. Les Vendéens se battent pour défendre leurs
prêtres et contre la levée en masse, les Girondins se battent contre la gauche montagnarde
et ne considèrent le Midi que comme la base arrière à partir de laquelle ils essaieront de
reconquérir Paris, le montagnard Robespierre se bat sur sa droite contre Danton et ses
Indulgents et sur sa gauche contre les hébertistes, mais toutes ces factions partagent une
même langue, le français. Et nul mouvement, nulle part sauf en Corse avec le vétéran Paoli,
ne​ ​défend​ ​un​ ​projet​ ​de​ ​rupture​ ​avec​ ​la​ ​France​ ​sur​ ​une​ ​base​ ​« nationale »​ ​ou​ ​« ethnique ».
Une seconde chose à dire d’emblée : à aucun moment il n’a été envisagé par quelque
parti ou gouvernement que ce soit de revenir sur les ordonnances royales traitant de la
langue, en assumant le plurilinguisme du pays au point de reconnaître un statut aux diverses
langues parlées par les sujets devenus citoyens libres et égaux. Le monolinguisme d’État fait
figure d’évidence qu’il n’est même pas pensable d’interroger. La question du plurilinguisme
se pose à un autre niveau : elle émerge notamment, dans les débats des assemblées
révolutionnaires, dans le cadre plus général de la réflexion sur l’instruction publique. Cette
question – créer des écoles pour le peuple – reçoit des réponses sous forme de projets plus
ou moins ambitieux (qui ne seront d’ailleurs pas appliqués) mais tous n’évoquent pas la
question de la langue d’enseignement – sans doute parce qu’il semble évident que ce sera le
français et qu’on ne voit même pas qu’il y a un problème. Il faut attendre l’an II (1794) pour
voir apparaître les deux grands rapports dont on parle tout le temps, celui de Barère en
février (qui débouche sur un décret créant des instituteurs dans les campagnes, ce qui nous
renvoie à la question de l’école) et celui de Grégoire, et l’été de la même année pour voir
voté le seul vrai texte législatif abordant la question de la langue, le décret du 2 Thermidor
de​ ​Merlin​ ​de​ ​Douai.
Il y a cependant, c’est clair, une politique linguistique révolutionnaire. Mais elle ne se
limite pas à ce décret, et encore moins à l’action de Grégoire. Et c’est cette politique qu’il
faut à présent analyser, en suivant son évolution, et en distinguant les décisions concrètes
réellement​ ​prises​ ​et​ ​les​ ​simples​ ​prises​ ​de​ ​position​ ​sans​ ​véritables​ ​implications​ ​pratiques.
On peut distinguer dans cette politique deux périodes distinctes, une marquée par un
certain pragmatisme, et envisageant donc une politique de traduction des nouvelles lois
dans​ ​les​ ​diverses​ ​langues​ ​du​ ​pays,​ ​une​ ​seconde​ ​bien​ ​moins​ ​indulgente.

3-1​ ​-​ ​La​ ​première​ ​période
Elle s’ouvre le 14 janvier 1790, avec un décret stipulant la traduction des nouveaux
textes législatifs dans « différents idiomes », en l’occurrence au départ, semble-t-il, le
basque et le flamand, plus l’allemand pour l’Alsace et l’italien pour la Corse. Le rapporteur,
Bouchette, un Flamand, explique qu’ainsi, « tout le monde va être le maître d’écrire et de
lire dans la langue qu’il aimera le mieux, et les lois françaises seront familières pour tout le
monde ». Un an plus tard, en janvier 1791, un certain Dugas, « député extraordinaire de la
commune de Gordes (Tarn) » crédité d’une grande connaissance des « ydiomes
méridionaux » est chargé de procéder à ces traductions pour trente départements du Midi.

�La liste de ces départements est instructive en ce que pour l’essentiel il s’agit des
départements occitanophones en totalité, ou en partie (pour la Charente et l’Allier). S’y
ajoutent la Charente inférieure, géographiquement méridionale, certes, mais
linguistiquement d’oïl en totalité, et les Pyrénées orientales catalanophones. Manquent à
l’appel pour que l’espace linguistique d’oc soit complet les Hautes-Alpes, la Drôme et l’Isère
(au moins pour sa partie sud) plus le futur Vaucluse, les États du Pape dont l’annexion à la
France n’est alors pas encore totalement réalisée. Où l’on voit qu’il était alors possible, déjà,
d’avoir une connaissance empirique de ce qui était occitan et de ce qui ne l’était pas, avec
une marge d’erreur somme toute réduite (le francoprovençal de la région grenobloise et
lyonnaise n’est pas confondu avec ce qui se parle plus au sud, alors même que les premiers
dialectologues du siècle suivant feront cette confusion). Entretemps, et en sens contraire, il y
a eu un rapport de Talleyrand le 10 septembre 1790 sur la nécessité de créer partout des
écoles primaires destinées entre autres à enseigner partout et à tous « la langue de la
constitution et des lois », contre « cette foule de dialectes corrompus, dernier reste de la
féodalité, contrainte de disparaître : la force des choses le commande ». Ceci étant, c’est
Talleyrand que la force des choses et la radicalisation de la Révolution vont bientôt
contraindre à partir ailleurs sans que les écoles qu’il appelait de ses vœux aient pu être
créées.
Mais l’entreprise Dugas, qui fournit progressivement plusieurs recueils de traduction
pour une vingtaine des départements prévus au départ, suscite une méfiance croissante des
députés de l’Assemblée Législative, puis de la Convention, méfiance motivée autant par la
qualité médiocre relevée par des députés qui ont expertisé les traductions concernant leur
département, que par le coût, dénoncé comme « exorbitant ». En novembre 1792, Barère
intervient pour exiger que la politique de traduction soit poursuivie et accélérée. Mais en
décembre un décret limite les langues concernées aux seuls allemand, italien, castillan [sic,
pour catalan ?] basque et bas-breton. Le flamand et les « idiomes méridionaux » ne sont pas
mentionnés. Quelques jours plus tard, la Convention décrète que les lois ne seront plus
traduites « en idiome gascon » : c’est la fin de l’entreprise Dugas. Mais la politique de
traductions se poursuit pour le basque et le breton, tandis que les Alsaciens militent pour le
maintien de l’allemand, y compris dans la réponse venue d’Alsace à l’enquête Grégoire de
1790.
On​ ​peut​ ​tirer​ ​de​ ​cette​ ​première​ ​phase​ ​quelques​ ​enseignements :
● la priorité est donnée aux langues les plus éloignées du français : basque et breton d’un
côté, de l’autre italien et allemand standard, dont le statut est renforcé par le fait qu’il
s’agit de langues normées. Les variantes d’oïl sont totalement en dehors du processus.
L’occitan par contre y est un moment associé, et même nommé, avec une dénomination
« gascon » déjà traditionnelle, on l’a vu, pour désigner toutes les variantes d’oc en
dehors​ ​du​ ​provençal.
● Mais l’occitan finit par être exclu. Il l’est d’abord pour des raisons de coût, en un temps
où les finances publiques sont sollicitées pour de tout autres priorités. On note que
même les projets d’école primaire pour tous pâtissent des mêmes priorités. Mais l’échec
de Dugas et de son entreprise est aussi lié à des difficultés intrinsèques : le principe est
de fabriquer une traduction par département. D’emblée est donc évacuée la possibilité
de traductions correspondant à de grandes régions dialectales, alors même que Dugas
admet que certains dialectes se parlent sur plus d’un département. Mais cela aurait
nécessité un travail sur l’articulation territoriale entre ces diverses variantes que nul alors

�n’est scientifiquement en état d’accomplir. On va donc se limiter au département (et il
n’est pas impossible que Dugas, payé à la page si on peut dire, ait trouvé opportun de
multiplier les traductions…). Mais les difficultés n’en disparaissent pas pour autant. Ce
que révèlent les commentaires critiques fournis par des députés du cru consultés sur la
pertinence des traductions de Dugas, c’est que même à l’échelle d’un département, tout
choix consensuel de la variante qui fera office de référence pour tout le département est
pratiquement impossible. Il se pourrait même que les traducteurs, allant au plus simple
ne se soient même pas posé la question. On ne la trouve formulée explicitement que
dans un travail parallèle à celui de Dugas, la traduction de la constitution en
« provençal » par Bouche en 1792 : l’auteur affirme avoir essayé de construire un
provençal de la traduction en quelque sorte médian entre tous les parlers de
l’ex-province de Provence, depuis le nord alpin jusqu’à la mer. L’analyse du résultat de
ces efforts montre qu’en fait c’est tout bonnement un provençal de la région d’Aix qui
est employé, avec au surplus une quantité impressionnante de francismes. Le vrai
problème est au fond celui de l’inexistence d’une variété standard de la langue d’oc, qui
en tout état de cause n’a jamais existé, même au Moyen Âge. Et si à cette époque il a pu
exister quelques principes graphiques généraux et transrégionaux, et éventuellement ce
que l’on appelle des ​scripta régionales, au dessus des variantes les plus locales, on n’en
est plus là en 1789, et chacun de ceux qui s’essayent à traduire les textes législatifs en est
réduit à bricoler à partir de la variante locale qu’il maîtrise, revêtue d’une orthographe
qui dans le meilleur des cas renvoie à des modèles littéraires antérieurs, et dans le pire
des cas à l’inventivité plus ou moins pertinente du scripteur. Ce problème se pose moins
pour les autres langues – le breton disposant du modèle du ​brezhoneg beleg​, le breton
de la littérature religieuse avec son orthographe, en mettant de côté le cas vannetais,
mais il se pose quand même dans la mesure où ce « standard » n’en est un que jusqu’à
un​ ​certain​ ​point.
● Ce qui débouche sur la seconde difficulté de ce travail de traduction de la loi dans les
divers idiomes – car cela vaut aussi pour le breton ou le basque : comment traduire des
concepts abstraits, et nouveaux pour certains d’entre eux, même en français, comment
bâtir un lexique du politique dans des langues exclues d’officialité jusque là ? Comment
traduire Liberté et Égalité en breton ? Réponse : « ​Liberté, égalité ​», Fraternité étant
glosé en ​Carantez etre breudeur​, amour entre frères ; en basque, on préfèrera
Igualitatea et ​Libertatua​, au prix d’un détour par un modèle espagnol. Les solutions
occitanes ne sont pas beaucoup plus inventives, et la règle dans les traductions, c’est le
recours au calque, sans prise en compte des différences de syntaxe entre les deux
langues. Faute d’une réflexion, forcément longue et difficile, sur les modalités de
fabrication d’un lexique du politique adapté aux structures de chacune des langues
concernées, on en est réduit à produire des vocables incompréhensibles pour un
locuteur monolingue. La question de toute façon est réglée du fait que, pour cause
d’analphabétisme, la majorité de ces locuteurs n’auront accès au texte traduit que via
une lecture orale saisie à la volée. La solution la plus simple et la plus économique, dès
lors, est de considérer que seul le français peut exprimer les réalités de la société
nouvelle qui est en train de naître, et de confier l’acquisition du français aux bons soins
d’une école primaire à venir, une école qui sera forcément unilingue et en fera nulle
place​ ​aux​ ​«​ ​patois »​ ​et​ ​idiomes.

�3-2-​ ​Le​ ​tour​ ​de​ ​vis
C’est la politique qui va être suivie à partir de 1793. Elle est symbolisée par deux
rapports présentés devant la Convention par des élus siégeant dans cette assemblée, celui
de Barère et celui de Grégoire, et par un décret, celui de Merlin de Douai. On les associe
souvent, sans les avoir forcément lus, dans une même catégorie, celle de la « politique
linguistique jacobine », et certains spécialistes de cette politique y ajoutent le mémoire
présenté devant la Convention en avril 1793 par un militant jacobin du nom de Chalvet, ce
qui méconnaît le fait qu’il s’agit d’une initiative personnelle qui n’a eu aucune suite pratique
et a surtout l’intérêt de constituer une assez bonne version du regard d’un militant de base
sur la question ; on ne le place donc pas ici au rang des textes précédemment cités. Ces
textes, il convient d’une part de les lire attentivement, et d’autre part de bien distinguer
leurs​ ​statuts​ ​institutionnels​ ​respectifs,​ ​comme​ ​les​ ​mesures​ ​pratiques​ ​qu’ils​ ​suggèrent.
● Il y a le rapport de Bertrand Barère (de Vieuzac), le 8 pluviôse an II, (27 janvier 1794). Il faut
noter d’entrée que dans ce rapport, Barère ne parle pas en son nom propre, mais comme
porte-parole du Comité de Salut public, qui avec le Comité de sûreté générale constitue,
sous le contrôle de la Convention, et au dessus des ministres et des comités spécialisés, le
véritable exécutif du gouvernement révolutionnaire. C’est à la plume facile de Barère que le
Comité confie souvent la communication de ses décisions à l’assemblée. Autant dire qu’il ne
s’agit​ ​ni​ ​d’une​ ​initiative​ ​personnelle​ ​ni​ ​d’un​ ​texte​ ​anodin.
●
Il identifie des idiomes perçus comme porteurs de menace pour la Révolution,
du fait de leur utilisation par les ennemis de la République, les prêtres essentiellement. Il
donne le nom de ces idiomes (breton, basque, allemand d’Alsace, italien de Corse) et les
départements où ils se parlent. Bref, il cartographie les positions de l’ennemi. Pour la
Bretagne il désigne quatre départements dans leur « presque totalité [il joint l’Ille-et-Vilaine
où le breton a pourtant d’ores et déjà disparu depuis longtemps et la Loire Inférieure en
« grande partie » alors que seul l’extrême ouest du département, du côté de Batz et
Guérande est vraiment concerné]. Pour le basque, c’est dans les Basses-Pyrénées qu’il est
localisé ; l’allemand est renvoyé au Bas-Rhin et au Haut-Rhin (la partie lorraine de l’aire
germanophone – une partie de la Moselle – n’est évoquée que dans le projet de décret qui
clôt le rapport, comme la partie flamingante du département du Nord) ; l‘italien est associé à
la Corse, et, en mineur, aux Alpes Maritimes, dont il était la langue officielle jusqu’à l’entrée
des armées françaises à Nice. Bref, on ne trouve là que les langues les plus éloignées du
français. Les divers parlers d’oïl ou le francoprovençal, comme l’occitan, et le catalan
(provisoirement en tout cas) échappent à la proscription. C’est que tout en les affublant de
noms étranges (welches, phocéens, wisigothiques, celtiques, orientaux), et en les
caractérisant comme « idiomes anciens » et « grossiers » et donc appelés à reculer, plus
tard, devant le français, Barère considère qu’ils n’interfèrent pas avec ce dernier, dont leurs
locuteurs peuvent avoir au moins une connaissance passive. Il va même jusqu’à réhabiliter
les « accents » locaux, contre la tendance héritée de la Cour monarchique à poser en seul
modèle​ ​légitime​ ​le​ ​beau​ ​langage​ ​des​ ​gens​ ​« comme​ ​il​ ​faut ».
● La solution proposée : la nomination dans chacune des communes des départements et
parties de départements concernés, soit sept départements dans leur totalité plus cinq
en partie, d’instituteurs recrutés par les sociétés populaires locales et chargés

�d’enseigner la langue française, tout en assurant le cas échéant la traduction vocale
publique des lois de la République, en tout cas, celles qui concernent l’agriculture et les
« droits du citoyen ». En fait, une petite douzaine de départements sur 82, même en
tenant compte de l’adjonction le 30 pluviôse (18 février) des départements de la
Meurthe​ ​et​ ​des​ ​Pyrénées​ ​orientales…
Bref : il s’agit d’une politique linguistique motivée par des considérations de maintien
de l’ordre, en aucun cas d’une politique culturelle définie dans l’abstraction. Ce sont les
zones frontalières qui sont perçues comme les plus problématiques, en particulier celles
dont la langue correspond à celle d’un ennemi extérieur. La dimension purement policière
du rapport apparaît, sans doute à l’insu même de son auteur, dans la dénonciation de la
Vendée,​ ​alors​ ​même​ ​que​ ​la​ ​Vendée​ ​ne​ ​se​ ​caractérise​ ​par​ ​aucun​ ​particularisme​ ​linguistique.
Mais au-delà de cette dimension conjoncturelle (le salut public, la défense des
frontières, etc.) il y a quand même l’expression d’une vision des langues assez radicale : on
cite peu, d’ordinaire la fin du rapport de Barère, quand il fait le tour des grandes langues
d’Europe, anglais, allemand, espagnol, italien, pour à chaque fois leur dénier la capacité à
exprimer les idées de liberté. Seul le français a ces capacités, ce qui fait de lui
potentiellement la « langue universelle », la fin de la malédiction de Babel au profit de la
langue des Lumières. Dans ce paysage linguistique où tout doit disparaître devant le seul
français, on voit que la question des « patois » est en fait réglée d’office. Et on n’oublie pas
que pour Barère, la diffusion du français et des lumières qu’il porte est libératrice, et gage de
la​ ​participation​ ​de​ ​tous​ ​les​ ​citoyens​ ​à​ ​la​ ​vie​ ​politique.
Ceci étant, on a là un rapport rempli de paroles verbales. Comme suggéré plus haut,
la République a d’autres problèmes à régler que celui de la création de postes d’instituteurs
dans chaque commune. D’autant plus qu’il faut trouver les candidats aptes à occuper ces
postes. Quelques exemples bretons montrent que les compétences en français de certains
de ces candidats n’étaient pas considérables. On en restera donc au niveau des vœux pieux,
même si à terme, c’est bel et bien cette présence d’instituteurs francophones partout qui
sera​ ​obtenue​ ​au​ ​siècle​ ​suivant.

3-3-​ ​Le​ ​moment​ ​de​ ​gloire​ ​de​ ​Grégoire ?
Le deuxième grand rapport sur la question des « idiomes » est bien sûr celui de l’abbé
Henri Grégoire. Il est lu devant la Convention le 16 prairial an II, soit le 6 juin 1794. Mais il
présente avec le rapport Barère un certain nombre de différences qui en limitent l’impact
réel,​ ​du​ ​moins​ ​dans​ ​l’immédiat.
Barère est un haut dignitaire du régime, membre d’une de ses instances principales,
et parlant au nom de cette instance. Grégoire est un député « de base » qui n’a jamais eu et
n’aura jamais de responsabilités gouvernementales. Au surplus, dans l’équilibre des forces
au sein de la Convention, il n’appartient pas au courant majoritaire, celui de la Montagne
robespierriste après épuration de ses ailes droite et gauche. Évêque en un temps où la
politique religieuse du régime s’éloigne de toute Église, même constitutionnelle, il n’est pas
assez suspect pour partager le sort qui a été celui des Girondins l’année précédente, mais il
n’est assurément pas en odeur de sainteté si on ose dire. Il ne s’est pas prononcé en janvier

�1793 pour l’exécution de Louis XVI. Il est opposé au mariage des prêtres encouragé par le
pouvoir. Il a été membre du club des Jacobins, comme la plupart des acteurs de la
Révolution à un moment ou à un autre, mais il ne l’est plus. Et ses interventions publiques
sont rares : il attendra la chute de Robespierre pour rédiger ces rapports contre le
vandalisme dont on le crédite, alors même que Robespierre partageait sa condamnation
d’un vandalisme perpétré par ses ennemis hébertistes. De même qu’il n’est pas en pointe
dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage, même s’il partage sur cette question l’opinion de
la plupart de ses collègues après l’élimination des Girondins. Bref, pour dire les choses
simplement, c’est un second couteau du personnel révolutionnaire qui ne représente
fondamentalement que lui-même, et dont l’opinion n’est prise en compte que quand elle se
confond​ ​avec​ ​celle​ ​de​ ​la​ ​majorité​ ​de​ ​la​ ​Convention.
La question de la langue le passionne depuis longtemps. Son ​Essai sur la régénération
physique, morale et politique des juifs de 1789 comportait déjà une attaque contre le
yiddisch des Juifs lorrains et alsaciens, les seuls pratiquement à être alors présents sur le sol
du Royaume. Une fois député à la Constituante, il retrouve le problème de la langue dans un
rapport de mars 1790 sur les troubles antiféodaux survenus dans quelques régions du
sud-ouest – occitanophone – et de Basse Bretagne : il attribue ces troubles, pour partie, à
l’incapacité des paysans patoisants à comprendre les appels au calme des autorités. La
question de la langue est donc ici clairement reliée à celle du maintien de l’ordre, comme
chez Barère ; sauf que, pour ce dernier, en 1794, il s’agissait de combattre la
Contre-Révolution, alors que pour Grégoire, en 1790, il s’agit de lutter contre l’extrémisme
révolutionnaire​ ​et​ ​antinobiliaire…
En tout état de cause il semble difficile de ne pas établir un lien entre ce rapport de
mars​ ​et​ ​la​ ​grande​ ​enquête​ ​sur​ ​la​ ​question​ ​de​ ​la​ ​langue​ ​qu’il​ ​lance​ ​en​ ​août​ ​de​ ​la​ ​même​ ​année.
● Cette enquête n’a aucun caractère officiel. Il s’agit d’une initiative personnelle, relayée
par la presse dès l’été 1790, puis par le réseau des sociétés populaires de province
auquel Grégoire a encore accès. La majorité des réponses lui parviennent avant le début
1791, la dernière arrive un an après. Et dans l’immédiat, Grégoire, qui, il est vrai, ne
redevient député qu’à la fin de l’été 1792, n’exploite pas les résultats qu’elles
contiennent.
● Les 43 questions contenues dans l’enquête entendent dresser un tableau de la situation
linguistique du pays ; elles s’appuient sur un certain nombre d’idées sur ce que sont les
« patois » : ils varient d’un village à l’autre, ils sont peu écrits, ils comportent beaucoup
de voyelles, signe de féminité et d’abandon aux seules sensations au détriment de la
Raison, on y trouve des « termes contraires à la pudeur » ou liés aux « grands
mouvements​ ​de​ ​colère ».
De fait, l’idée suggérée aux correspondants est celle d’un lien particulier entre
« patois »​ ​et​ ​passions,​ ​au​ ​détriment​ ​du​ ​règne​ ​de​ ​la​ ​raison.
On ne s’étonne donc pas de voir que dans les dernières questions on s’éloigne du fait
linguistique pour aborder les mœurs et l’état des principes religieux : dans les deux cas
Grégoire​ ​semble​ ​redouter​ ​qu’ils​ ​soient​ ​bien​ ​mal​ ​en​ ​point.
Les​ ​trois​ ​questions​ ​les​ ​plus​ ​importantes​ ​se​ ​révèlent​ ​être
o la 29 et la 30 : « quelle serait l’importance religieuse et politique de
détruire entièrement ce patois ? » et « quels en seraient les moyens ? », la
seconde,​ ​comme​ ​on​ ​voit,​ ​induisant​ ​la​ ​réponse​ ​à​ ​la​ ​première.
o la 43​e et dernière, qui fait clairement allusion aux injures dont pourraient
être victimes les ecclésiastiques et les nobles de la part des paysans et de

�certaines administrations locales. C’est là, nous semble-t-il, que le lien avec
le rapport de mars est le plus clair, et, dc plus, c’est la question qui donne
le​ ​vrai​ ​sens​ ​de​ ​l’enquête.
● Les réponses : elles ne sont pas si nombreuses que ce que l’on aurait pu attendre : le
manuscrit​ ​tel​ ​qu’il​ ​est​ ​conservé​ ​se​ ​compose​ ​de​ ​deux​ ​volumes​ ​assez​ ​minces.
Au total, 49 réponses, dont certaines ne répondent que partiellement au
questionnaire,​ ​ou​ ​promettent,​ ​sans​ ​suite,​ ​d’y​ ​répondre,​ ​mais​ ​plus​ ​tard.
Du point de vue géographique, il y a deux réponses pour la Bretagne, une pour
l’Alsace, une pour la Flandre, un tiers viennent de la zone occitanophone, et une du côté
nord-catalan. Le reste provient de l’est, là où le réseau personnel du Vosgien Grégoire
préexistait à l’enquête, et de quelques zones du centre de la France. La Corse et le Pays
basque​ ​brillent​ ​par​ ​leur​ ​absence,​ ​ainsi​ ​qu’une​ ​bonne​ ​partie​ ​de​ ​l’espace​ ​occitan.
● Si les correspondants dans l’ensemble ont compris le message et abondent dans le sens
de leur questionneur, ils n’en laissent pas moins échapper parfois, comme par mégarde,
des informations qui ne vont pas dans le sens souhaité. Le correspondant alsacien
revendique clairement l’usage de l’allemand. Côté occitan, plusieurs correspondants de
diverses régions font à Grégoire le cadeau d’ouvrages dans le parler local, voire de
grammaires, du provençal par exemple, et un correspondant bordelais va même jusqu’à
proposer à l’abbé une version gasconne de la Déclaration des droits de l’homme, assez
personnelle d’ailleurs. D’autres signalent que si, effectivement, comme demandé, le
« patois » change de village en village, il n’en demeure pas moins globalement le même
sur​ ​plusieurs​ ​centaines​ ​de​ ​lieues…
Le rapport de prairial An II s’appuie sur les réponses reçues, sans d’ailleurs s’y référer
avec précision. Il fixe à trente le nombre des « patois » parlés en France, et il en donne une
liste qui n’en compte d’ailleurs que vingt-sept (le picard est compté deux fois…), dont
l’italien de Corse et des Alpes Maritimes, l’allemand d’Alsace, perçus comme dégénérés par
rapport aux langues écrites auxquelles ils sont apparentés. Et il ajoute l’idiome des « nègres
de nos colonies », aujourd’hui le créole. Sa liste ne cherche pas à classer par familles
linguistiques les patois, tous confondus sans qu’un critère de tri apparaisse vraiment, sinon
une énumération qui suit en gros le sens des aiguilles d’une montre : au bas-breton succède
donc le normand, puis le picard, puis le rouchi-wallon, le flamand (on est donc là dans
l’actuelle Belgique) puis le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le
bourguignon, le lyonnais, le bressan, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le
provençal le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnois, le basque, le rouergat et le
gascon – dont Grégoire reconnaît qu’il est parlé sur une surface de 60 lieues en tous sens –
240 km donc ; mais il ne va pas plus loin dans l’identification d’un ensemble d’oc dont un
Dugas, un indigène, c’est vrai, avait pourtant su dessiner les contours. Cette liste inclut les
« pays » sur lesquels des correspondants lui ont fourni des informations, quitte donc à
distinguer des parlers que l’on aurait aujourd’hui tendance à regrouper : franc-comtois et
bourguignon, lorrain et messin, lyonnais et bressan. Elle en ajoute d’autres sur lesquels
Grégoire ne dispose que de sources extérieures à son enquête (basque, normand, créole par
exemple). On remarque au passage que toutes ces dénominations renvoient à l’ancienne
organisation provinciale, et non à la nouvelle géographie départementale, comme si c’était à
cet​ ​ancien​ ​temps​ ​que​ ​les​ ​« patois »​ ​étaient​ ​indissolublement​ ​liés.

�● L’argumentaire​ ​du​ ​rapporteur​ ​est​ ​d’une​ ​grande​ ​habileté​ ​politique.
Il explique la multiplicité des idiomes par les efforts des féodaux pour empêcher
contacts​ ​et​ ​coopération​ ​entre​ ​leurs​ ​sujets.
Il fait du français non seulement la langue de la loi que le Peuple souverain, suprême
législateur se doit de connaître, mais la langue de la revanche contre les « gens comme il
faut » (Barère employait déjà cette formule) qui, si on ne répand pas la connaissance du
français, continueront à monopoliser toutes les places, interdisant ainsi au peuple l’accès à
toutes​ ​les​ ​fonctions​ ​que​ ​l’égalité​ ​civique​ ​devait​ ​lui​ ​garantir.
Il écarte d’un revers de main la possibilité de reprendre la politique des traductions,
en​ ​soulignant​ ​que​ ​la​ ​plupart​ ​des​ ​idiomes​ ​sont​ ​impropres​ ​à​ ​exprimer​ ​des​ ​idées​ ​abstraites.
Il n’évoque l’argument de Barère sur le danger des langues frontalières communes
avec l’ennemi que pour rappeler que la question est globale et que c’est partout qu’il faut
éradiquer les patois pour arriver à l’unité. Il semble croire que c’est de la différence des
langues que viennent les grands massacres, idée sur laquelle ces irréprochables
francophones qu’étaient les Girondins auraient peut-être eu une opinion différente, s’ils
n’avaient​ ​pas​ ​été​ ​déjà​ ​morts.
Viennent ensuite des considérations sur la superstition des campagnards, que seul le
français peut dissiper, et sur la multiplicité, d’une région à l’autre, des termes techniques et
des​ ​noms​ ​de​ ​plantes,​ ​peu​ ​propices​ ​au​ ​développement​ ​d’une​ ​agriculture​ ​moderne.
● Il a bien vu au cours de son enquête que parfois certains de ses
correspondants n’étaient pas aussi convaincus que lui. Il va donc répondre aux
objections​ ​qu’ils​ ​lui​ ​ont​ ​présentées.
Il est assez intéressant de voir que c’est sur l’occitan que se concentre le débat, nul
apparemment n’ayant émis au bénéfice du breton ou du lorrain des arguments méritant
discussion.
Grégoire a bien compris qu’il existait une littérature d’oc, depuis les troubadours,
explicitement évoqués, à peu près d’ailleurs dans les mêmes termes que le
contre-révolutionnaire Rivarol quelques années plus tôt : si le centre de la France avait été à
Toulouse,​ ​c’est​ ​la​ ​langue​ ​des​ ​troubadours​ ​qui​ ​serait​ ​officielle,​ ​seulement​ ​voilà,​ ​en​ ​gros.
Il sacrifie aussi au cliché déjà ancien du Méridional reconnaissable à sa « vivacité ». Et
c’est d’ailleurs à un sacrifice, abandonner leur langue au profit du français, qu’il convie les
vifs Méridionaux, l’abandon des autres « patois » n’étant visiblement pas considéré comme
un​ ​sacrifice​ ​pour​ ​leurs​ ​locuteurs,​ ​par​ ​contre.
Fort bien, mais voilà une nuance introduite dans un discours jusque là bien construit
autour de l’indignité des « patois ». Il y aurait donc « patois » et « patois » ? La suite du texte
approfondit la contradiction en concédant que l’étude des « patois » peut éclairer l’histoire
de la littérature et l’histoire des langues. Mieux, ou pire, dans la perspective de
l’enrichissement de la langue française nouvelle qui doit naître de la Révolution, il est
possible de recourir aux « patois » et à leurs « tours naïfs » ou à leurs « expressions
enflammées » ; et là encore, c’est le « provençal » et sa vivacité native qui sont sollicités.
Bref, dans le moment même où Grégoire décrète la mort des « patois », il leur ouvre deux
lucarnes par lesquels ils peuvent se réintroduire dans la culture nationale : celle de l’histoire,
et celle de l’emprunt lexical, ce qui revient à attirer sur eux, et à leur bénéfice, l’attention
des​ ​hommes​ ​de​ ​science​ ​comme​ ​des​ ​amateurs​ ​de​ ​beau​ ​langage.
Et c’est là qu’on se demande si Grégoire, prophète incontestable de la lutte contre
tout ce qui n’est pas le français, n’est pas en même temps, du fait des contradictions de son

�discours, une sorte de père des renaissances des langues régionales au siècle suivant, sans le
savoir​ ​ni​ ​le​ ​vouloir,​ ​bien​ ​sûr,​ ​c’est​ ​toute​ ​la​ ​beauté​ ​de​ ​la​ ​chose.
Il en fait explicitement une question à régler, alors que depuis l’Ordonnance de
Villers-Cotterêts, c’est du français seul que l’on parlait, sans entrer dans les détails de ce qu’il
devait remplacer. Consacrer un long rapport nourri d’arguments scientifiques et
philosophiques à des « patois » dont il n’avait été question jusque là que sous l’angle des
dispositions pratiques à prendre à leur sujet (traductions ou nomination d’instituteurs
francophones), c’est leur accorder une importance qui en fait, potentiellement, des objets
d’attention. En faire des objets d’études à venir, c’est attirer sur eux l’attention d’esprits
éclairés, ceux justement que l’enquête a amenés à se poser des questions sur le langage
grossier​ ​des​ ​gens​ ​de​ ​peu​ ​qui​ ​les​ ​entouraient...
Le dernier tiers du rapport délaisse les « patois » pour se concentrer sur le seul
français, son enrichissement et son développement. Et de fait, dans l’immédiat, les suites
pratiques données au rapport par la Convention sont très en deçà de ce que l’auteur pouvait
espérer. Certes, le rapport est envoyé à toutes les communes, et à toutes les autorités
constituées comme aux sociétés populaires : un député peu attentif ou doté d’un sens du
second degré phénoménal propose même que du coup le dit rapport soit traduit dans tous
les​ ​idiomes !
Certes la Convention vote une adresse faisant de l’adhésion au seul français un des
signes auxquels la République reconnaîtra ses amis et ses ennemis, ce qui en pleine Terreur
n’est pas anodin. Mais pour l’essentiel, elle se contente de demander à la commission de
l’Instruction publique un nouveau rapport sur la faisabilité d’une nouvelle grammaire du
français…
Le rapport Grégoire se bornait à une profession de foi, qui passe d’autant mieux
qu’elle correspond aux sentiments d’une bonne partie des conventionnels. Mais les
implications pratiques de son discours étaient nulles. Il n’en va pas de même avec le rapport
de Merlin de Douai, le 2 Thermidor an II (20 juillet 1794), accompagnant une proposition de
décret​ ​que​ ​la​ ​Convention​ ​adopte​ ​sur​ ​le​ ​champ.
Merlin part d’un constat : il y a encore des administrations locales qui utilisent dans
leurs actes les « idiomes grossiers » proscrits par le décret du 8 pluviôse. On « se permet »
en Alsace d’employer l’allemand dans des actes de procédure criminelle. On fait de même
en Flandres, et « sans doute » (Merlin n’en sait donc rien) en Basse Bretagne. Il propose
donc un décret qui impose le français comme seule langue des actes publics comme de ceux
passés sous seing privé. La peine prévue contre les officiers publics et agents du
gouvernement qui violeraient cette disposition : six mois d’emprisonnement et la
destitution. Il y a donc sanction, alors même que l’ordonnance de Villers-Cotterêts n’en
prévoyait​ ​aucune.
Et Merlin la connaît bien, cette ordonnance, puisqu’il la rappelle dans son rapport, en
même temps que les mesures linguistiques prises par les « tyrans » Charles IX, Louis XIII et
Louis XIV… Extraordinaire hommage à la politique des vieux rois sous la plume de ce
personnage qui, à dire vrai, n’est pas un Montagnard, mais un modéré comme Grégoire et va
poursuivre une assez belle carrière de juriste sous les régimes ultérieurs. Signe surtout de la
continuité d’une politique linguistique –et c’est le moment de rappeler que le décret du 2
Thermidor, un temps suspendu pourtant après la chute de Robespierre une semaine plus
tard, est encore cité aujourd’hui, comme d’ailleurs l’ordonnance de Villers-Cotterêts, dès
qu’il est question de légiférer sur les langues de France – en général pour conclure qu’il n’en
est pas question. C’est aussi le moment de signaler que le débat sur la question de la langue

�réapparaît quelques semaines plus tard, en octobre 94, au cours de la discussion du plan
d’éducation primaire proposé, en vain d’ailleurs, par Lakanal : ce plan prévoit au départ que
l’enseignement sera dispensé « en même temps » dans « l’idiome du pays » et en langue
française, là où se parle un « idiome particulier ». Au terme d’une discussion animée, la
rédaction​ ​finale​ ​choisit​ ​de​ ​ne​ ​parler​ ​que​ ​du​ ​français…
C’est donc à la fin de la période centrale de la Révolution, avant son déclin sous le
Directoire et sa mort sous Napoléon Bonaparte, que se prend vraiment une décision
autoritaire concernant les langues de France. Que le français doive triompher, et que les
« patois » soient un héritage des temps obscurs, c’est l’objet d’un consensus machinal, de
l’ordre du sens commun ; mais ce ne sont pas les révolutionnaires les plus en vue qui font de
cette question une priorité : pour eux, l’essentiel est ailleurs, sauf quand, sur les frontières,
le partage d’une même langue avec un voisin ennemi peut mettre en danger la République,
d’où le rapport Barère pour le Comité de Salut Public, dont les objectifs sont très circonscrits.
Quant aux autres langues, si le pouvoir renonce à les fournir toutes en traductions de ses
décrets, on verra qu’il ne dédaigne pas de les employer pour sa propagande. Les seuls à faire
de la langue un vrai sujet allant au delà de la seule dimension de la défense du terme, ce
sont deux personnages de second rang, voire de troisième : Merlin, juriste attentif à
régulariser les outils de gestion administrative de la société, et Grégoire, pour qui la lutte
contre les patois est véritablement une marotte qui au surplus lui permet d’exister
politiquement sans trop de risques. Et en tout état de cause, quelles qu’aient été les
intentions des uns et des autres, les temps n’étaient pas mûrs pour qu’elles rencontrent un
début​ ​de​ ​réalisation.​ ​Il​ ​faut​ ​donc​ ​à​ ​présent​ ​nous​ ​tourner​ ​vers​ ​ce​ ​qui​ ​se​ ​passe​ ​sur​ ​le​ ​terrain.

4​ ​-​ ​Loin​ ​de​ ​Paris
4-1-​ ​Application​ ​des​ ​grands​ ​principes

Il est bien entendu impossible de mesurer vraiment l’impact de la politique
linguistique, dont on a vu qu’elle état somme toute plus théorique qu’autre chose, sur la
réalité des pratiques de terrain. On devine, que faute de mise en place d’un système éducatif
touchant massivement l’ensemble du territoire, ceux qui étaient monolingues en basque ou
breton avant avaient toutes chances de le rester après. Un représentant en mission, un de
ces députés envoyés en inspection dans les départements, souligne la difficulté qu’il y a à
communiquer avec des paysans bretons qui finissent par répondre ce qu’il transcrit à sa
façon par « ​nontanquete​ », c’est à dire « je ne comprends pas ». Les données qu’on peut
trouver dans les procès verbaux des séances des sociétés populaires liées au club des
jacobins fournissent des indications sur une frange bien particulière de la population : ceux
qui s’engagent dans le mouvement révolutionnaire. On sait que dans les villes ils se
recrutent dans la bourgeoisie moyenne et petite, même si à Aurillac, Tulle ou Bergerac, il y a
quelques paysans, (d’après M. de Certeau et al., ​Une politique de la langue​). Mais dans le
sud-est, des villages sont touchés. Dans le cas de celui d’Aubignan (Vaucluse) les
comptes-rendus de séance notent jusqu’en février 1793 que la lecture des journaux de Paris
est suivie de leur glose en provençal. Il n’y a pas de raison de douter que dans bien des
villages, ​a fortiori dans les zones où la langue était totalement étrangère au français, la
même procédure devait être mise en œuvre. Le fait que dans le cas cité la mention de la
glose disparaisse après février signifie peut-être tout simplement qu’à cette date, les

�habitués de ces séances hebdomadaires avaient entendu suffisamment de français pour être
en mesure de saisir le sens général d’articles qui risquaient de toute façon d’être assez
répétitifs dans leur vocabulaire. On a aussi, toujours dans les comptes-rendus de ces sociétés
populaires provençales, dans le Var en l’occurrence, les professions de foi de militants qui
reprennent sans état d’âme le discours officiel et proclament le plaisir qu’ils prennent à
échanger un « idiome lourd et assommant » contre « les mots gracieux et élégants de la
langue française ». De la même façon que tel correspondant gersois de Grégoire affirmant
ne pas tenir à son « patois » : « on peut quand on voudra, nous l’enlever : nous ne
sourcillerons pas ». Mais l’intensité même de ces protestations et de ces dénégations laisse
songeur,​ ​comme​ ​s’il​ ​fallait​ ​exorciser​ ​quelque​ ​fantôme​ ​intime.
Il faut aller en Catalogne Nord pour trouver ces deux réponses aux questions
centrales du questionnaire : « 29 : l’importance religieuse et politique de détruire ce patois
est nulle. 30 : pour le détruire, il faudrait détruire le soleil, la fraîcheur des nuits, le genre
d’aliment, la qualité des eaux, l’homme tout entier ». Ou en Alsace : paraît à Strasbourg en
1790 un dialogue plurilingue (​Bürgergespräch über die Abschaffung der deutschen Sprache –
conversation de citoyens sur la suppression de la langue allemande) : s’affrontent là un
locuteur du dialecte alsacien, un notable parlant Hochdeutsch, un Français de l’intérieur
essayant de parler allemand (il s’appelle Caniverstan, ​kann nicht verstehen​, peux pas
comprendre : en écho inconscient avec le ​nontanquete breton : la brochure conclut à la
nécessité​ ​de​ ​conserver​ ​l’allemand).
Et ailleurs, du côté des autres langues ? De Certeau cite cette lettre adressée au
comité d’Instruction Publique de la Constituante par un Montalbanais du nom de
Gautier-Sauzin en décembre 1791, qui propose tout simplement un double système scolaire
et linguistique tenant compte à la fois de la différence des conditions et, au surplus, de celle
des langues entre nord et sud: pour le « peuple riche » des écoles publiques préparant aux
hautes fonctions, pour le « peuple pauvre », une éducation gratuite, mais minimale : lire,
écrire, connaître les principes de la religion et de la Constitution. Et en ce qui concerne les
habitants des contrées méridionales (il précise « gascons, languedociens, provençaux etc. »)
la langue à enseigner devrait être « les divers idiomes méridionaux » dont il vante la
richesse. Il va même jusqu’à imaginer que les curés pourraient traduire par écrit les décrets
venus du centre (donc à aller plus loin que l’ordinaire glose orale), et que les notaires
pourraient donner à leurs clients le double de l’acte les concernant traduit dans leur
langue… Ce texte est intéressant, certes, en ce qu’il identifie bel et bien une partie de la
France dotée de sa langue propre en toute officialité mais on voit bien qu’il contredit
frontalement le dogme de l’égalité entre les citoyens, comme celui de l’unité du territoire
national et qu’il propose tout bonnement d’instaurer au sud une société duale où des
paysans cantonnés à leur dialecte, fût-il écrit, cohabiteraient en infériorité avec d’autres
citoyens admis, eux, à partager le français national. Impensable, aussi bien du point de vue
du centre (on laisse de côté le fait qu’en décembre 1791 il n’y a plus de Constituante…) que
de celui des intérêts objectifs des paysans occitans. Cette lettre ne rencontre de toute façon
aucun écho, et n’a donc d’autre intérêt que documentaire. Globalement, on ne voit nulle
part en Bretagne ou en pays d’oc de manifestations populaires réclamant l’emploi
institutionnel de la langue locale. On peut penser que les populations étaient habituées
depuis si longtemps à associer écrit administratif et juridique et français que cela leur
semblait aller de soi ; on a vu plus haut que c’était aussi le point de vue des nouveaux
maîtres du jeu. On peut penser par ailleurs que les classes populaires avaient d’autres soucis
plus​ ​pressants​ ​que​ ​la​ ​question​ ​de​ ​la​ ​langue.

�C’est sans doute en Corse que la dissidence linguistique est la plus claire et la plus
assumée : dès 1790 paraît – pour quelques mois – un ​Giornale patriotico di Corsica​, dirigé
d’ailleurs par un Italien, Filippo Buonarotti : on aura reconnu là le futur compagnon de
Gracchus Babeuf – difficilement soupçonnable donc de velléités contre-révolutionnaires.
Entre mai 1793 et octobre 1796, la Corse rompt tout lien avec la France, et se dote en 1794
d’un royaume anglo-corse sous l’égide de Paoli : c’est alors que paraît une ​Gazetta Corsa​.
Dans les deux cas, bien sûr, c’est en italien que sont rédigées ces feuilles, non en corse. Mais
même en dehors de cette île très particulière, les langues locales peuvent être, jusqu’à un
certain​ ​point,​ ​prises​ ​en​ ​compte​ ​par​ ​les​ ​autorités​ ​nouvelles.

4-2-​ ​Quelques​ ​compromis

Il y aura donc en Bretagne, et au Pays basque de façon officielle et sanctionnée par
des textes explicite, des interprètes dans les tribunaux ; en Bretagne cela se prolongera au
XIX​e siècle. Sans cette prise en compte en bonne et due forme, il est clair qu’en pays d’oc
aussi, dans certains cas, et là aussi jusque tard dans le XIX​e siècle, la présence d’un interprète
officieux pouvait se révéler indispensable, si toutefois le juge lui-même n’avait pas les
compétences​ ​nécessaires.
Mais au delà de ce qui apparaît comme une évidence – permettre à l’accusé ou au
plaignant de comprendre ce que dit le juge, il y a clairement, au moins aux débuts de la
Révolution, on l’a dit, une politique concertée de traductions écrites et imprimées des
décrets dans les idiomes où le français n’est pas en usage. Certes, on a vu que pour l’occitan,
le travail de Dugas s’arrête fin 92, et un décret de décembre 1793 interdit l’usage de
l’allemand en Alsace – sans trop d’efficacité si on en croit le rapport Merlin, mais la politique
des traductions va se poursuivre en Bretagne et au Pays basque bien après cette date, avec
des centaines de textes produits par des agents salariés par les administrations locales. Il est
assez savoureux de constater que le fameux décret du 8 pluviôse An II sur la nomination
d’instituteurs dans les départements bretons entre autres, suite au rapport Barère, a droit à
sa traduction en breton. Et il y a encore des traductions de décrets en breton jusqu’en
pluviôse de l’an IV : on est alors déjà sous le Directoire. La même situation prévaut pour le
basque.
Les textes législatifs ne sont pas les seuls concernés par cette politique de
traductions. On a ainsi une traduction en occitan provençal de ​l’Almanach du père Gérard en
1792 : cet almanach, dû au jacobin Collot d’Herbois, est aussi traduit en breton la même
année, revêtu, écrit le directoire (exécutif départemental) du Finistère, « des formes
picquantes et de l’expression énergique et naïve de l’idiome celtique » : « l’énergie
du patois »,​ ​toujours.
Ceci étant, la période révolutionnaire voit aussi l’apparition de toute une production
qui dépasse le cadre des seules traductions. Cette production manifeste l’utilisation des
langues de France comme instruments de diffusion d’idées politiques au départ formulées
en français. Tous les partis utilisent les possibilités de contact avec le peuple « patoisant »
qu’elles offrent, aussi bien les monarchistes et les catholiques « réfractaires » que les
jacobins de toute nuance, extrême-gauche montagnarde comprise. On note simplement,
sans s‘en étonner, qu’au fur et à mesure que la révolution se radicalise, l’accès à l’imprimerie

�devient de plus en plus difficile pour ses adversaires, contraints, pour l’essentiel dès 1792, de
se​ ​contenter​ ​d’une​ ​circulation​ ​orale,​ ​à​ ​base​ ​de​ ​chansons.
Cette production peut être orale, donc, mais c’est l’écrit qui en conserve la trace :
c’est le cas des nombreuses chansons en occitan, en basque ou en breton imprimées sur
feuilles volantes. Mais les rapports des administrateurs locaux signalent l’existence de
chansons dont on n’a aucun témoin écrit, et, à un autre niveau, les collecteurs de chants
populaires du siècle suivant ont parfaitement pu en récupérer qui renvoient clairement au
contexte général de la Révolution, notamment celles qui en occitan mettent en scène le
dialogue entre un noble et un paysan, et qui pourront être réemployées telles quelles au
moment de la Révolution de 1848. Certaines de ces chansons ont pu circuler sur de grandes
étendues de territoire : telle chanson occitane dite de l’Auvergnat patriote, clairement
montagnarde sinon hébertiste de tonalité, peut se retrouver du Tarn-et-Garonne à la Drôme
en passant par l’Aveyron et Toulouse pour ne nous en tenir qu’aux attestations certaines.
Quant à la ​Garisou de Marianno [la guérison de Marianne, automne 1792] due à Guillaume
Lavabre3, il faut lui supposer une circulation souterraine et une longévité suffisante pour que
son idée de base (Marianne, alias la République était malade mais on va la guérir) soit
reprise sous la Seconde République, et que son héroïne finisse par être adoptée comme
personnification​ ​du​ ​nouveau​ ​régime.
Il y a la chanson, mais d’autres genres sont aussi cultivés par cette littérature
politique. Il y a des dialogues, des discours, des lettres adressées fictivement par un
« paysan » à ses congénères. Le « patois » peut même être convoqué pour animer une de
ces célébrations révolutionnaires qui remplacent les fêtes religieuses antérieures (fêtes de la
raison, de l’Etre Suprême, de l’arbre de la liberté…) : on en a en occitan comme en breton.
Et​ ​on​ ​connaît​ ​des​ ​chants​ ​reprenant​ ​l’air​ ​de​ ​la​ ​Marseillaise​.
Derrière cette production, il y a bien entendu des producteurs, et, pourrait-on dire,
des financeurs et donneurs d’ordre, car le passage par l’imprimerie n’est pas gratuit. Les
textes étant le plus souvent anonymes ou signés de pseudonymes, il est difficile de connaître
le profil des auteurs. Ceux qu’on connaît appartiennent en général à la catégorie des
hommes instruits, clercs ou laïcs : prêtre, notaires, notables divers, maîtrisant
manifestement le français. Le fait que souvent ils se présentent comme des paysans ne doit
évidemment pas faire illusion. Il est parfois dit explicitement que le texte a d’abord été lu
devant la société populaire du lieu, qui a décidé de le faire publier, ce qui ne veut pas dire
que c’est elle qui a passé commande au départ. De ce point de vue, l’utilisation du « patois »
s’inscrit dans une stratégie plus générale, toucher le peuple des campagnes. Du coup, même
les​ ​parlers​ ​d’oïl​ ​peuvent​ ​être​ ​mobilisés.
Le contenu de cette littérature est assez stéréotypé. Il s’agit de dénoncer l’adversaire
sans s’encombrer de précautions, ni d’un argumentaire trop sophistiqué. Les grandes
considérations théoriques, les projets politiques précis, c’est pour le français, pas pour le
« patois ». On le mesure en comparant les textes « patois » et français produits par les
mêmes sociétés populaires, dans le Midi du moins. Ce qu’on observe dans les textes occitans
renvoyant globalement au camp républicain, c’est qu’ils évitent soigneusement d’entrer
dans les débats internes à ce camp. On dénonce les émigrés, les nobles, les puissances
étrangères coalisées, on ne s’engage pas dans les débats entre girondins et montagnards
​ ​Lire​ ​le​ ​texte​ ​sur​ ​le​ ​blog​ ​de​ ​l’historien​ ​René​ ​Merle,​ ​« Écriture​ ​de​ ​l'occitan​ ​et​ ​du​ ​francoprovençal »​ ​24​ ​avril​ ​2015,
Marianno​ ​–​ ​1792 :​ ​http://archivoc.canalblog.com/archives/2015/04/24/31842844.html
3

�(aucun de ces textes ne peut être assigné avec certitude au camp girondin, puisque s’en
réclamant) ou entre tendances diverses du parti montagnard (Dantoniste ? Hébertiste ?
Robespierriste ? Le paysan n’a pas à le savoir s‘il n’a pas accès à la presse des partis en
présence, en français). De son côté la propagande contre-révolutionnaire joue volontiers sur
la question religieuse, et le rappel de la nécessaire obéissance au pape. On dénoncera donc
les prêtres « jureurs », constitutionnels, et on se gardera bien de proposer le rétablissement
de l’Ancien Régime à des paysans qui étaient majoritairement d’accord avec son abolition
jusqu’aux​ ​débats​ ​provoqués​ ​par​ ​la​ ​Constitution​ ​Civile​ ​du​ ​Clergé.
Pourquoi écrire en « patois » ? Pour être lu par ceux qui ne connaissent pas le
français ?
Le problème est que de toute façon ceux-là ne savent pas lire, pour l’essentiel ; du
coup, la traduction des textes législatifs peut tout au plus servir de guide à l’intermédiaire
culturel qui localement sera chargé de traduire oralement les textes venus de Paris. La
finalité de cette production en langues de France doit donc être cherchée ailleurs que dans
le pur impératif communicationnel. Utiliser le « patois », avec ses idiotismes caractéristiques
permet d’établir avec le public visé la connivence de ceux qui partagent le même langage ;
on parle là des meilleurs textes, ceux dont l’auteur ne se contente pas de démarquer
mécaniquement l’original français qui lui fournit son modèle, mais cherche à jouer avec la
langue, son lexique, ses expressions toutes faites ; et on met à part ceux qui vont au-delà, en
utilisant des formes savantes qui révèlent que leur motivation est une motivation d’écrivain,
pas seulement de propagandiste. Le « patois » c’est le domaine de l’affectif et de la
sensation, pas de la raison raisonnante. Sur ce point, les producteurs et donneurs d’ordre de
cette littérature ne remettent nullement en cause les convictions de Grégoire et des
« linguistes »​ ​dont​ ​il​ ​reprend​ ​les​ ​positions​ ​sur​ ​la​ ​question.
Pour en finir avec cette production « politique » en « idiomes », il reste à dire que
quantitativement son poids est infinitésimal face à la masse énorme de textes français
produits pendant la période, ou face à la naissance d’une presse d’opinion dont on n’a
pratiquement​ ​pas​ ​d’exemples​ ​pour​ ​les​ ​langues​ ​concernées

5​ ​-​ ​Après​ ​la​ ​Révolution
5-1​ ​-​ ​La​ ​Révolution​ ​prépare​ ​le​ ​triomphe​ ​du​ ​français​ ​seul

Répétons-le : entre 1789 et 1799, ce qui se met en place, c’est d’abord un nouveau
climat idéologique, de nouvelles valeurs. Certaines sont rejetées par une partie de la
population, et une partie des élites : du coup, le débat sur la nature du régime ne sera
vraiment tranché que dans le dernier quart du XIX​e siècle, avec l’échec des dernières
tentatives de « restauration » monarchique, et l’acceptation de la République par la majorité
des Français, y compris parmi ceux qui avaient espéré jusque-là le retour des Bourbons ou
des Orléans, ou des Bonaparte. En revanche, les mesures pratiques prises par les divers
gouvernements révolutionnaires vont mettre un certain temps à être assimilées par les
populations. Ainsi des innovations monétaires ; sans parler de la monnaie papier qui va faire
figure d’épouvantail assez tard encore aux périodes ultérieures, on voit bien survivre
longtemps, dans le langage populaire, le souvenir des sous et des livres de l’ancien temps. Il
en va de même pour le système métrique, devant lequel les anciens poids et mesures ne

�reculent que progressivement. Et c’est tout aussi net pour ce qui est de la politique
linguistique.
Elle n’est pas remise en cause par les régimes qui se succèdent après 1799 ; la
question ne se pose même pas : le français seul est reconnu comme langue de la sphère
publique, le reste est rejeté dans l’obscurité, en attendant de disparaître. Encouragée par
l’État comme par ceux qui savent et ont droit à la parole publique, écrivains, journalistes,
universitaires, élus de tout bord… la substitution du français aux autres langues de France va
donc s’accélérer au cours des deux siècles qui suivent, mais on l’a dit, dans l’immédiat, sauf
pour​ ​les​ ​militants​ ​les​ ​plus​ ​enthousiastes,​ ​elle​ ​rencontre​ ​la​ ​résistance​ ​du​ ​réel.
Le point central étant celui de l‘école, entendons d’une école contrôlée par l’État. Il
est possible pendant une bonne partie du XIX​e siècle d’apprendre à lire sans passer par le
français, à l’aide du bréviaire du curé du village par exemple. Seule l’école publique mise
vraiment, et exclusivement sur le français. Mais elle ne se met en place que de façon très
progressive, à partir de la Monarchie de Juillet, et de la création par Guizot en 1833 d’une
école primaire qui n’est encore ni laïque, ni gratuite, ni obligatoire. Quant aux maîtres
chargés de la faire fonctionner, il faut plusieurs décennies pour que tous les départements
soient pourvus d’une école normale apte à former les futurs instituteurs. Cette école
primaire première manière a un impact, certes : on le mesure avec l’enquête Duruy de 1864,
où l’on constate que dans un même département la proportion d’enfants monolingues est
très inférieure à la même proportion chez les adultes. Mais même l’école de Jules Ferry va
mettre un certain temps à convaincre, et l’obligation ne sera vraiment respectée partout que
plusieurs années après les lois qui l’instaurent. Ceci est une première limite, très concrète,
aux espoirs affichés par les Barère, Talleyrand et autres Grégoire. Sur le long terme,
toutefois,​ ​on​ ​voit​ ​bien​ ​que​ ​la​ ​dynamique​ ​est​ ​enclenchée.
Ce d’autant plus que somme toute, l’acquisition du français va être de plus en plus
perçue par les classes populaires comme étant non seulement nécessaire, mais aussi
souhaitable. Rappelons que l’Ancien Régime leur refusait, pratiquement, cette acquisition.
Au fur et à mesure que se répand l’idée qu’il est possible d’échapper à la condition léguée
par les générations antérieures, et que la promotion individuelle commence à être perçue
comme un objectif souhaitable, au moins pour les générations à venir, le besoin, mais aussi
le désir de français vont croître. On ne comprend pas sinon l’acceptation plus ou moins
tranquille ou résignée par ces classes de l’impératif imposé par l’école, celui du nécessaire
abandon du « patois » méprisable comme préalable à l’acquisition du bon et vrai français : le
fameux​ ​sacrifice​ ​auquel​ ​Grégoire​ ​conviait​ ​les​ ​vifs​ ​Méridionaux.
À cette aspiration à la promotion sociale, renforcée par l’évolution économique et la
naissance d’un marché national français, s’ajoute un second fait : l’acculturation politique de
la société française, elle aussi progressive, mais accélérée par l’instauration du suffrage
universel masculin en 1848, ouvrant la voie à une participation plus directe, au moins en
temps d’élections, au débat politique national (puisque le débat local n’en est que la version
miniaturisée,​ ​en​ ​l’absence​ ​de​ ​tout​ ​parti​ ​porteur​ ​d’un​ ​projet​ ​« régional »).
Et bien entendu, c’est en français que ce débat se mène. Un certain nombre de
représentants de la droite catholique et monarchiste peuvent s’afficher, au XIX​e siècle en
défenseurs du breton ou du basque comme écrans contre les nouveautés abominables
véhiculées par « la langue de Voltaire », la cause est perdue d’avance, et, pire, ne peut que
compromettre les efforts de ceux qui vont tenter de lutter pour ces langues sans en faire
l’étendard d’un projet politique de réaction. Désir d’ascension sociale et volonté de

�participer à la vie politique nationale se conjuguent pour encourager à l’adoption du français
comme langue incontournable, reléguant du même coup l’autre langue au rang de
survivance plus ou moins gênante, en ce qu’elle classe socialement et politiquement celui
qui s’y accroche au rebours de ce qui lui suggère le sens commun national. Nul alors, pas
plus que sous la Révolution, ne pointe la contradiction qu’il y a à prétendre donner la parole
au​ ​peuple​ ​sans​ ​reconnaître​ ​les​ ​langues​ ​qu’il​ ​parle.

5-2​ ​-​ ​La​ ​Révolution​ ​prépare,​ ​à​ ​sa​ ​façon,​ ​les​ ​renaissances​ ​des​ ​langues​ ​de​ ​France
Ce n’est pas la seule contradiction que l‘on peut observer sur cette question. Pour
l’anecdote, encore que… on peut signaler que parmi ceux qui aux débuts du XIX​e siècle vont
s’intéresser​ ​aux​ ​langues​ ​de​ ​France,​ ​il​ ​y​ ​a​ ​des​ ​vétérans​ ​de​ ​la​ ​Révolution.
Barère suit les recherches sur les Troubadours, qu’étudient à la même époque
Raynouard et Rochegude, tous deux anciens élus des assemblées révolutionnaires. L’ancien
Directeur Larevellière-Lépeaux se consacre, lui, à des recherches sur le poitevin. En Limousin,
un ancien jacobin, Foucaud, se lance pour sa part dans la rédaction de fables en occitan. On
devrait trouver d’autres exemples dans d’autres régions, même si rien n’indique que
Grégoire, à la fin de sa vie, se soit consacré à de savantes recherches sur le welche des
hautes​ ​vallées​ ​vosgiennes.
Plus sérieusement : Grégoire, justement, avait, on l’a vu, émis l’idée que, somme
toute, l’étude des « patois », voire des emprunts judicieux à leur énergie native, pouvaient
enrichir la connaissance et le développement du français national. Ce qui revenait à leur
ouvrir une fenêtre par laquelle certains érudits pouvaient les réintroduire dans le champ de
la​ ​culture​ ​légitime.
On vient d’évoquer Raynouard et Rochegude qui aux débuts de la Restauration
publient chacun de leur côté des anthologies des Troubadours, auxquelles Raynouard joint
un​ ​« lexique​ ​roman »​ ​permettant​ ​de​ ​les​ ​lire​ ​dans​ ​leur​ ​texte.
Un peu avant, le ministère de l’Intérieur de Napoléon 1​er lance en 1807 une grande
enquête sur les « patois » parlés dans l’Empire, relayée par les préfets et les sous-préfets, et
confiée à des intellectuels locaux qui pour certains vont se prendre au jeu et se lancer dans
de​ ​véritables​ ​recherches​ ​sur​ ​le​ ​parler​ ​de​ ​leur​ ​pays.
À peu près au même moment, Le Gonidec – qui a peut-être été chouan dans sa
jeunesse – entreprend ses propres recherches sur le breton et le dote d’une orthographe
modernisée. Bientôt un de ses disciples, Théodore Hersart de la Villemarqué fournit la
première anthologie de poèmes chantés bretons, le ​Barzaz Breiz​, qui rencontre un succès
certain​ ​à​ ​Paris.
Le tour du basque ne va pas tarder, mais c’est un Italien, Tommaseo, qui est parmi les
premiers​ ​à​ ​s’intéresser​ ​au​ ​corse.
De fait, l’enjeu idéologique, pour la France post-révolutionnaire, est de bâtir un récit
national apte à remplacer le vieux récit dynastique d’autrefois, bref, de mettre une histoire
du peuple français souverain à la place de l’histoire des souverains. De ce point de vue, c’est
l’ensemble des cultures des diverses composantes du peuple qui peut servir de matériau : le
breton renvoie aux origines celtiques et au temps des Gaels et des Kimris chers aux
historiens de la Restauration, de même que la Croisade contre les Albigeois préfigure la lutte
contemporaine entre les Lumières et les Ténèbres. Quant aux troubadours ils font figure de
premiers auteurs à illustrer la langue vulgaire de la vieille France, avant qu’on s’aperçoive

�que leur langue n’est pas du français, et qu’on trouve avec la chanson de geste des ancêtres
plus présentables pour la littérature nationale. Même la culture populaire, chants et contes,
ce que les Anglais vont bientôt appeler le folk-lore va finir, romantisme aidant, par attirer
l’attention, comme témoignage de la sensibilité et de la mémoire du peuple des campagnes.
Par un assez joli paradoxe, ce sont les nécessités même de la fabrication d’une culture
nationale nouvelle qui ouvre la perspective d’une réévaluation des cultures « provinciales ».
D’une certaine manière, la Révolution est l’événement fondateur qui simultanément scelle, à
terme, le destin des cultures régionales, et qui fournit les armes conceptuelles à ceux qui
bientôt vont s’engager dans la renaissance de ces cultures, même si le second élément ne
compense​ ​certes​ ​pas​ ​les​ ​effets​ ​du​ ​premier.
Dans ces littératures renaissantes, justement, on observe que le souvenir de la
Révolution occupe une certaine place, et donne naissance à des œuvres. C’est ​Emgann
Kergidu ​(Lan Inisan, 1877) ou l’étrange roman de Y.M.G Laouënan, ​Kastel Ker Iann
Koatanskour​, écrit vers 1830, pour le breton ; c’est, côté occitan, le roman ​Li Rouge dou
Miejour​ ​de​ ​Félix​ ​Gras,​ ​un​ ​des​ ​premiers​ ​exemples​ ​d’une​ ​prose​ ​moderne​ ​en​ ​langue​ ​d’oc.
Dans chaque cas, c’est un versant de la mémoire de la Révolution qui est mis en
valeur, non sans arrière-pensées idéologiques précises. ​Emgann Kergidu dénonce l’impiété
des terroristes, face à la résistance des bons chrétiens de Bretagne, tandis que Gras célèbre
l’héroïsme des volontaires de l’an II à travers la figure d’un jeune Provençal engagé dans le
bataillon des Marseillais et que Louënan adopte un point de vue somme toute médian.
Autant dire que les littératures périphériques témoignent des mêmes clivages et des mêmes
conflits mémoriels que la littérature majoritaire, contrairement à certains clichés qui les
assignent​ ​au​ ​seul​ ​camp​ ​de​ ​la​ ​nostalgie​ ​du​ ​temps​ ​d’avant.
**************
Un signe de plus que la question de la politique linguistique révolutionnaire, de ses
motivations, de ses modalités, de ses effets, est plus complexe qu’on l’a parfois dit, soit du
côté de ceux qui, chez les Occitans, les Bretons et les autres, se sont penchés sur la question,
soit​ ​du​ ​côté​ ​du​ ​mainstream​ ​de​ ​la​ ​recherche​ ​historique​ ​sur​ ​la​ ​Révolution.
Il faut bien convenir, d’ailleurs que celle-ci n’a jamais fait de ce problème un sujet
majeur de préoccupation. Les historiens qui ont raconté la Révolution depuis le XIX​e siècle
l’évoquent à peine, sinon pas du tout. Les historiens de la langue française depuis Ferdinand
Brunot dans le Tome 9 de son ​Histoire de la langue française (1927) vont un peu plus loin,
même si beaucoup, jusqu’à une date récente, parlent surtout du français sans donner
d’éléments concrets sur les autres langues, uniformément « patois » ou « langues locales »
dans leur langage. En tout état de cause, ce ne sont pas des historiens justement. Leur
regard n’est d’ailleurs pas exempt de présupposées idéologiques : Auguste Brun dans son
ouvrage ​Recherches sur l’introduction du français dans les provinces méridionales (1923)
oppose, en bon républicain, une monarchie qui n’a pas su diffuser la langue nationale à une
Révolution libératrice qui a fait le travail, tandis que dix ans plus tard Henri Peyre, nettement
moins républicain, oppose au contraire une monarchie tolérante pour les langues de ses
sujets à une révolution qui a procédé avec brutalité contre ces langues (​La royauté et les
langues provinciales​, 1933). Et il faut attendre Michel de Certeau, Jacques Revel et
Dominique Julia (​Une politique de la langue​, 1975) pour avoir un ouvrage consacré
directement à Grégoire et à son enquête, la plupart des biographes – sinon hagiographes –
de​ ​ce​ ​dernier​ ​préférant​ ​évoquer​ ​son​ ​rôle​ ​dans​ ​la​ ​lutte​ ​contre​ ​l’esclavage.

�Et c’est vraiment à l’occasion du bicentenaire de l’événement que des chercheurs
souvent allemands d’ailleurs, ou liés à la recherche sur les cultures périphériques, vont
rouvrir​ ​le​ ​dossier.
Il est donc possible à partir de leurs apports d’aller plus loin que la dénonciation
indignée des « jacobins » acharnés à détruire les cultures des nationalités contenues dans les
frontières françaises, plus loin aussi, symétriquement, que la légende rose du
« dessaisissement » spontané et joyeux par les populations concernées d’idiomes dépassés
de toute façon par le développement socio-économique de la France nouvelle (dans les deux
cas,​ ​nous​ ​ne​ ​caricaturons​ ​qu’à​ ​peine).
Aller plus loin implique d’abord de ne pas séparer ce qui se passe entre 1789 et 1799
de​ ​tout​ ​ce​ ​qui​ ​précède.
Une bonne partie de ce qui se joue en ces années prolonge des mécanismes déjà en
place, même s’il y a effectivement rupture. L’officialité du français comme seule langue
légitime de l’administration des territoires comme de la réflexion politique et de la culture
est un fait acquis depuis au moins le XVI​e siècle et les progrès de la monarchie absolue.
L’absence concomitante de tout équipement des langues minoritaires – orthographe, forme
standardisée de la langue, lexique du politique – est également un fait acquis, qui rendait en
tout état de cause difficile, sinon impossible, leur utilisation dans la sphère publique au
moment de la Révolution. Tout aussi acquise, la caractérisation du français comme outil
privilégié de la formulation des idées universelles et, par ailleurs parangon du bon goût de
l’Honnête Homme, tandis que les « patois » renvoient eux au passé féodal le plus noir, et,
par ailleurs, à la grossièreté et à l’absence de capacités raisonnantes des gens de peu. La
hiérarchie des langues n’était pas séparable de la hiérarchie des groupes sociaux dans la
France inégalitaire de l’Ancien Régime, mais le groupe social qui fait la Révolution ne remet
nullement en cause tout cet héritage, il se contente de se l’approprier en le recentrant sur
ses​ ​propres​ ​intérêts.
De la même façon que Robespierre porte perruque comme les marquis de Versailles,
autrefois, le français qu’il écrit, sa rhétorique, son orthographe, reste celui des salons
d’autrefois, tout au plus enrichi des nouveaux concepts du système politique en train de se
mettre​ ​en​ ​place.
Que le ​Père Duchesne de Hébert s’essaye à singer le français des sans-culottes
n’empêche pas que ce français-là, et ​a fortiori ce qui n’est pas du français, n’a pas sa place
dans​ ​ce​ ​monde​ ​nouveau.
Mais, et c’est là la rupture, alors que l’Ancien Régime se satisfaisait du maintien des
classes populaires dans une ignorance garante de la pérennité de l’ordre social, la Révolution
entend donner la parole au peuple souverain, et donc lui donner accès à la langue du
politique. Ce qui entre, objectivement, (mais en toute bonne conscience) en contradiction
avec ce que l’on vient de dire sur le maintien de la barrière entre gens qui savent et gens qui
ignorent, comme entre « citoyens actifs », propriétaires qui payent l’impôt et ont le droit de
vote, et citoyens passifs, en principe égaux, mais qui ne disposent pas de ce droit. On
retrouve là la contradiction fondamentale de la Révolution, qui libère d’une main, mais
institue de nouvelles dominations de l’autre. De toute façon, ce qui est alors enclenché, c’est
un processus qui à terme permettra la diffusion en société du modèle de langue élaboré par
les classes supérieures, au détriment des pratiques réelles des citoyens, le fait que l’accès au
français​ ​est​ ​effectivement​ ​un​ ​progrès​ ​permettant​ ​à​ ​ces​ ​citoyens​ ​d’accepter​ ​ce​ ​détriment.
Dans l’immédiat, on en reste au stade des convictions et des projets dont la
réalisation sera laissée à la postérité. Le nouveau régime, confronté à des difficultés –

�économiques, sociales, politiques, militaires – considérables, n’a pas les moyens, financiers
et humains, de mettre en place le système scolaire pour tous dont rêvent les plus généreux
des​ ​révolutionnaires.​ ​Le​ ​français​ ​pour​ ​tous​ ​attendra.
Et donc dans l’immédiat, il faut bien composer avec la réalité linguistique. D’où, dans
la première phase de la Révolution, une attitude pragmatique vis à vis de cette réalité. On
traduira, ou on essaiera de traduire, là où c’est nécessaire, et on ne dédaignera pas le
secours que les idiomes peuvent apporter à la diffusion des idées nouvelles, ne sera-ce que
pour ne pas les abandonner au parti d’en face, qui les utilise lui aussi. Mais cela ne va pas au
delà d’une utilisation superficielle qui ne remet pas en cause le dogme de base : le « patois »
doit​ ​disparaître.
C’est ce qui est proclamé par les grands rapports dont tout le monde parle tout le
temps. Encore convient-il de bien apprécier leur importance véritable. De ce point de vue,
répétons-le, Barère et Merlin ont un tout autre poids que Grégoire, qui présente surtout
l’intérêt de dire tout haut ce que tous les autres pensent tout bas, mais dont les propos
n’ont​ ​pas​ ​vraiment​ ​d’application​ ​concrète.
En tout état de cause, les « patois » sont condamnés, mais non seulement ils ne
meurent pas de mort subite sur le champ, mais d’une certaine manière, c’est l’idéologie
révolutionnaire elle-même, dans ses contradictions, qui crée les conditions de leur
réappropriation à venir par des intellectuels et des écrivains des régions concernées, dont
certains​ ​ont​ ​même​ ​pu​ ​célébrer,​ ​dans​ ​leur​ ​langue,​ ​la​ ​Grande​ ​Révolution​ ​Libératrice…

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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;div style="text-align: justify;"&gt;Il est admis depuis longtemps que la R&amp;eacute;volution fran&amp;ccedil;aise de 1789 constitue une &amp;eacute;tape importante de la marginalisation des langues de France, pas seulement dans le domaine administratif et judiciaire mais dans tous les domaines de la vie sociale.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Apr&amp;egrave;s un &amp;eacute;tat des lieux des langues de France &amp;agrave; la veille de la R&amp;eacute;volution, Philippe Martel analyse dans ce cours comment la question de la politique linguistique s'est pos&amp;eacute;e entre 1789 et 1799, quels ont &amp;eacute;t&amp;eacute; les enjeux et les effets r&amp;eacute;els. Il expose enfin comment, en pr&amp;eacute;parant le triomphe du fran&amp;ccedil;ais, la R&amp;eacute;volution a&amp;nbsp; pr&amp;eacute;par&amp;eacute;, &amp;agrave; sa fa&amp;ccedil;on, les renaissances des langues de France.&lt;/div&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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              <text>France -- 1789-1799 (Révolution)</text>
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              <text>France -- Langues -- 1785-1815</text>
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              <text>Grégoire, Henri (1750-1831). Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois</text>
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              <text>Barère de Vieuzac, Bertrand (1755-1841)</text>
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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;a href="http://mediateca.occitanica.eu/campus/agregacion"&gt;Pr&amp;eacute;paration &amp;agrave; l'agr&amp;eacute;gation Langues de France 2017-2018&lt;/a&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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