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                  <text>Jean Séguy poète en occitan: Joan-Ba(p)tista Seguin, Aiga de Nil
(1966) et Poëmas del non (1969). La ferveur d’un ton distancié1.
Philippe Gardy

Pensatz solament que ma cultura es mai anglesa que non pas francesa,
mon experiéncia de vida mai africana que non pas europenca, qu’ai
gaireben plus viscut en de païses de multilinguisme que non pas de
monolinguisme…
Joan B. Séguy, à Robert Lafont2

Deux cahiers de la collection poétique « Messatges » furent publiés sous le nom de JoanBa(p)tista Seguin3 à quelques seulement années d’intervalle: Aiga de Nil, en 1966; Poèmas del non
en 1972. L’essentiel, mais non la totalité, des textes poétiques publiés (écrits?) par leur auteur s’y
trouvait rassemblé. À travers leur relecture un petit demi-siècle plus tard, c’est à une écriture
originale et souvent méconnue que je voudrais rendre hommage.
Sous le nom de Joan-Ba(p)tista Seguin, il faut comprendre Jean Séguy, qui fut en son temps
l’un des chercheurs les plus éminents dans le domaine de la sociologie religieuse. Son œuvre,
ouvrages et articles, est considérable et constitue une référence importante aujourd’hui encore4.
Né à Duras (Lot-et-Garonne) en 1925, il vécut le plus souvent en dehors des régions
occitanes, et, en premier lieu, de celles dont une partie de sa famille, paternelle notamment, était
originaire: le Quercy (région de Souillac). À l’âge de sept ans, il alla s’établir en Algérie avec les siens,
à Bône, de nos jours Annaba, dans l’Antiquité Hippone, la quatrième ville du pays pour le nombre
d’habitants, sur les rives de la Méditerranée, à l’est d’Alger, non loin de la frontière tunisienne et de
Tunis. Il y fit toute sa scolarité jusqu’au baccalauréat, avant de gagner Paris où il poursuivit à la
Sorbonne des études de lettres et d’histoire des religions. Il entama ensuite une carrière
d’enseignant (d’anglais) du second degré à l’étranger, notamment en Égypte (Le Caire), puis en
Grande Bretagne et enfin dans le nord de la France.

1

Cet article forme un tryptique avec deux autres études à paraître qui en constituent les compléments: « Un sociologue
des religions en occitanisme, Jean (-Baptiste) Séguy »; « Sur la poésie religieuse (en occitan): Jean-Baptiste Séguy à
Robert Lafont (1964) ».
2

[Songez seulement que ma culture est davantage anglaise que française, mon expérience de la vie davantage africaine
qu’européenne, que j’ai pour ainsi dire davantage vécu dans des pays plurilingues que dans des pays monolingues (lettre
à Robert Lafont du 13 juillet 1964; la signature est celle figurant sur la lettre)].
3
4

On lit Baptista sur la première page de couverture du premier recueil, Batista sur celle du second.

Sur Jean Séguy, on lira dans le numéro annonçant sa disparition des Archives des sciences sociales des religions
(auparavant Archives de sociologie des religions), dont Séguy assura la rédaction en chef entre 1981 et 1988, les deux
contributions complémentaires de Danièle Hervieu-Léger et Jacques Maître. Et l’on tirera grand profit du cours donné
à son sujet par Sébastien Fath à l’EHESS : Sébastien Fath, « Regard sur Jean Séguy. Un sociologue du non-conformisme
religieux chrétien », cours donné à l’EHESS le 19/12/2008. Mis en ligne en janvier 2009 sur
http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/ Du même auteur, demeurent très précieuses les lignes qu’il écrivit au
moment de la disparition de Séguy, http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2007/11/22/deces-de-jeanseguy-1925-2007.html.

�C’est en septembre 1960, alors qu’il exerçait à l’Institution Sainte-Marie de Caen, qu’il fut
recruté comme Attaché de recherche au CNRS (Groupe de sociologie des religions). Et c’est à peu
près à la même époque, d’après ce que nous pouvons en connaître, qu’il commença de s’intéresser
de façon décisive 5 à la langue des siens, en prenant contact avec deux institutions vouées à la
défense de l’occitan: d’un côté le Collège d’Occitanie; d’un autre l’Institut d’études occitanes. Cet
intérêt actif fit très vite de Séguy un écrivain et un locuteur de la langue d’oc. On lui doit, entre le
milieu des années 1960 et la fin des années 1970, toute une série de travaux sociologiques, en
occitan ou en français, sur les usages, religieux en particulier mais pas seulement, de l’occitan; ainsi
qu’un ensemble de textes littéraires ou journalistiques, prose ou poésie, dans cette même langue.
Le réseau de ses amitiés et contacts occitanistes resterait à décrire; mais on peut penser à quelques
noms qui ont sans aucun doute compté alors: ceux de Christian Anatole, autre catholique travaillant
sur des chantiers voisins des siens propres, Jacques Boisgontier, Jean Rouquette (Jean Larzac), ou
encore ceux du chanoine Joseph Salvat, avec lequel il fut en correspondance dès juin 1960; et de
Robert Lafont, avec lequel les échanges épistolaires furent très suivis et nombreux, à partir de 1961
et de longues années durant (201 lettres de Séguy reçues par Robert Lafont entre cette année et
19786).
Je m’en tiendrai ici aux textes proprement littéraires, et plus précisément aux textes
poétiques.
C’est d’ailleurs par des poèmes que Jean Séguy fit son apparition comme écrivain d’oc, en
1964. L’un parut dans la revue de l’Escòla occitana, Gai Saber7: « Aiga de font ». L’autre dans la
revue Letras d’Òc, qui venait de prendre abruptement la suite d’une autre revue, Òc, laquelle venait
de cesser de paraître par la volonté de son directeur et propriétaire du titre: « “Roro, t’as du
cœur8 ?” ». Mais Jean Séguy n’est plus alors exactement Jean Séguy: il devient Joan-B. Seguin ou J.B. Seguin, pour, expliqua-t-il, des raisons d’homonymie avec le linguiste toulousain Jean Séguy. Mais
aussi, peut-être, pour se distinguer… de soi-même, tel qu’il était jusqu’alors nommé et connu, et se
revêtir, ainsi, d’une autre marque identitaire, capable de rendre discernable le changement qui
s’était opéré en lui9.

5

Mais Séguy, dès ses années de lycée à Bône, avait été initié à l’existence de la langue d’oc et de ses poètes (Mistral,
Aubanel) par un félibre toulonnais qui avait été son professeur de français en Algérie. Cette confidence figure dans l’une
des lettres qu’il adressa au début des années 1960 à l’abbé Joseph Salvat, animateur à Toulouse de la revue Gai Saber
dont Séguy devint très vite un collaborateur. On peut penser que ce félibre était l'écrivain et éditeur provençal
(L'Astrado) Louis Bayle (1907-1989), qui enseigna à cette époque en Algérie et au Maroc.
6

Les années suivantes n’ont pas été inventoriées au moment où ce texte est écrit. On notera qu’à partir de 1972, le
nombre de lettres reçues (et conservées) diminue sensiblement. Je remercie Aurélien Bertrand (CIRDOC) pour les
précieuses informations qu’il m’a fournies à ce sujet, à partir des lettres déposées à Béziers (Fonds Robert Lafont).
7

La revue portait alors le titre de Gai Saber; elle porte aujourd’hui, depuis de nombreuses années déjà, celui de Lo Gai
Saber.
8

Citation d’Edmond Brua (1901-1977), journaliste natif d’Algérie connu en particulier pour avoir publié en 1942 à Alger
La parodie du Cid. Farce algérienne en 4 actes et en vers, Collection du Cactus. Cette farce, souvent imprimée, est une
réécriture en parler pied noir (ou pataouète) de la pièce de Corneille.
9

Les écrivains publiés par l’IEO ont pris, pour beaucoup, l’habitude de modifier la graphie de leur patronyme afin de lui
donner une apparence plus conforme à la langue dans laquelle ils ont choisi d’écrire: Roqueta pour Rouquette, Bodon
pour Boudou, etc.

�Aiga de Nil, poëmas de Joan-Baptista Seguin10

Deux ans plus tard, au mois d’août 1966, paraissait dans la collection « Messatges », sous le
numéro 37 de la série11, un recueil signé cette fois Joan-Baptista Seguin, Aiga de Nil. Entre-temps,
Séguy n’avait pas publié d’autres textes littéraires, poétiques ou de prose: ce recueil, on peut le
penser, rassemblait donc tout ou partie de ce qu’il avait pu écrire entre 1964 et les premiers mois
de 1966. La direction littéraire de« Messatges » était alors assurée par René Nelli, dont les écrits,
aussi bien littéraires que scientifiques (sur des thèmes religieux ou reliés à la religion), faisaient
partie des centres d’intérêt de Séguy. Ce dernier avait publié en 1963 et 1964 deux comptes rendus
de son grand ouvrage L’érotique des troubadours 12 . Il avait aussi rédigé une note sur un autre
ouvrage de Nelli, consacré cette fois au catharisme 13 . Plus tard, il fit paraître une recension de
l’œuvre poétique de Nelli14. De cette proximité, intellectuelle d’abord sans doute, entre Séguy et
Nelli témoigne peut-être aussi la présence, en 1972, d’un poème tiré d’Aiga de Nil dans l’anthologie
de la poésie occitane publiée chez l’éditeur Pierre Seghers15.
Aiga de Nil est un recueil publié seulement en occitan, comme le fut aussi Poèmas del Non.
S’agit-il d’une volonté de l’auteur, de l’éditeur (pour des raisons qu’on devinerait économiques)? Le
recueil, imprimé chez Reboulin à Apt (Vaucluse) comme l’étaient en 1964 la revue Òc puis le numéro
de Letras d’Òc dans lequel Séguy avait publié ses premiers textes en occitan, comporte 40 pages et
donne à lire 13 poèmes ou ensembles de poèmes:
« Aiga de Nil » ;
« Traumatisme » ;
« Mercat comun » ;
« La femna de Faiom » ;
« L’estèla del suplici » (dédié à Robert Lafont) ;
« Cafè de rencontre » ;
« Languison » ;
10

[Eau du Nil] Je donne entre crochets une traduction française des titres d’œuvres et des passages cités.

11

Le recueil de Séguy est daté du 20 août. Le recueil précédent, portant le numéro 36 (Cançons mauvolentas de Gilabèrt
Suberròcas), également imprimé par Reboulin à Apt, est quant à lui daté du 2 août 1966. Sur ce dernier recueil, voir
Jean-Pierre Chambon, Qu'èm los poëtas d'occitania e ac golam! Une contribution à l'exégèse des Cançons mauvolentas
de Gilabèrt Suberròcas (1966), Toulouse, Section française de l'Association internationale d'études occitanes, 2014.
12

Toulouse, Privat, 1963. Le premier de ces comptes rendus, en français, parut dans les Archives de sociologie des
religions, n° 16, juillet-décembre 1963, p. 188-189; un autre, en occitan, dans ÒC (n° 231, mars 1964, p. 50-52, chronique
d’« Istòria religiosa »).
13

Il s’agissait du livre Le phénomène cathare : perspectives philosophiques, morales et iconographiques, Toulouse et
Paris, Privat et PUF, 1964, dont la recension parut dans les Archives de sociologie des religions, n° 17, janvier-juin 1964,
p. 197.
14

Ce compte rendu de René Nelli, Òbra poëtica occitana (1940-1980), traduction française en regard, Toulouse, Institut
d’études occitanes, 1981, fut publié dans la Revue des Langues Romanes, 1, LXXXVI, 1982, p. 166-168. Cette recension
constituait une sorte d’hommage à Nelli, que Séguy avait écrit à la demande de Robert Lafont.
15

« Mercat comun / Marché commun », in René Nelli, La poésie occitane des origines à nos jours. Édition bilingue, Paris,
Seghers, 1972, p. 328-331. Les quelques lignes de présentation de Séguy sont empruntées au tome second de la
Nouvelle histoire de la littérature occitane de Robert Lafont et Christian Anatole, récemment (1970) parue aux PUF.
Quelle conclusion tirer de ce fait qui peut surprendre? On notera aussi que Nelli, comme Lafont et Anatole (assurément
une coquille d’imprimerie non corrigée), fait naître Séguy en 1945 et non en 1925. Ce qui explique, en passant, la place
que celui-ci occupe dans son anthologie: en fin d’ouvrage, parmi les moins âgés des auteurs retenus. Ajoutons que Nelli,
face à certaines critiques faites à son anthologie, expliqua à ses correspondants (Robert Lafont en l’occurrence) qu’il
avait, pour résumer sa pensée, travaillé dans l’urgence.

�Torisme en Carcin : 1. Pibol ; 2. Ostal ; 3. Gleisas ; 4. Castèls ; 5. Païsatge ; 6. Lo candelièr de SantAndrieu ; 7. Ugues Salèl ; 8. Pèire de Casals ; 9. Rocamador ; 10. Sirventès; Caminament: 1.
Metafisica ; 2. Visibilia ; 3. Potz ; 4. A palpas ; 5. Transfiguracion ; 6. Parabòla ; 7. Pascas ; 8.
Ascension ;
« Lupta pentru pace » ;
« Que cal saber se governar » ;
« Orly » ;
« “Donnez-lui tout de même à boire” dit mon père

C’est la première pièce du recueil qui donne son titre au recueil: « Aiga de Nil » Titre
d’ailleurs en partie trompeur, mais qui fournit en cela même, j’y reviendrai, de précieuses
indications sur la poétique de Séguy. Ce poème, en effet, n’a pas été écrit sur les bords du Nil (où
par ailleurs l’auteur a vécu), mais, réellement ou fictivement peu importe, à Berlin, où se trouve,
dans les collections du Neues Museum, le fameux buste polychrome de Néfertiti.

Poëmas del non, per Joan-Batista Seguin16

Ce deuxième et dernier recueil de Séguy parut en juin 1969. Il sortit des presses de
l’imprimerie nîmoise Barnier, père et fils, qui, par l’entremise de Robert Lafont, composa en
linotypie et fabriqua de nombreux livres en occitan avant et après cette date. Le recueil, unilingue
lui aussi, constitue le n° 42 de la collection « Messatges »17. Il se compose de cinq parties couvrant
34 pages et comportant chacune plusieurs pièces comportant généralement un titre ou une
mention en faisant plus ou moins office:
[1] Non-Païs : « Genealogia » ; « Parlar » ; « Fonetica » ; « Passaport » ; « Accent » ; Libertat de
desplaçament » ; « Solhac » ; París » ; « Planh parisenc » ;
[2] Estiu ivernal : « Èrbas » ; « Pleurà ? » ; « Miègjorn » ; « Patz e unitat » ;
[3] Non conformitat:« Sacrifici del matin » ; « Setmana santa a Besançon » (« Dimenge de las
Palmas » ; « Dimècres » ; Dijòus e divendres dels discípols » ; « Divendres per tot lo mond » ;
« Dissabte » ; « Dimenge de Pascas ») ; « Israèl » ; « Sub Pontio Pilato » ; « Salme » ;
[4] « Non resisténcia (París, mai de 1968) » : « Lenhièr latin » ; « Platana » ; « París en mai » ;
« C.R.S. = Catar ! » ;
[5] « Viatge sus plaça » : « A vista d’ausèl » ; « Lenguistica filosofica » ; « Capitala » ;
« Prudéncia » ; « Religion » ; « Penjum ».

Entre ce recueil et le précédent, comme l’indique explicitement l’intitulé de la quatrième
partie, un événement important s’est produit : mai 1968. Cela ne signifie pas, bien sûr, que tous les
poèmes recueillis dans Poëmas del non ont été écrit à ce moment-là, ou après. La thématique mise
en avant par l’auteur, celle du « non », reprise dans trois des cinq titres de parties et affichée sur la
première page de couverture, donne à l’ensemble une tonalité d’apparence plus précise que celle
suggérée par Aiga de Nil. Mais peut-être n’est-ce là qu’une apparence.
16

[Poèmes du non] Certains exemplaires du recueil contiennent une page imprimée d’Errata. D’autres ont été corrigés
de la main de l’auteur.
17

Avaient paru dans l’intervalle: n° 38: Joan Larzac, Contristòria; n° 39, décembre 1967: Ives Roqueta, Òda a sant
Afrodisi, mars 1968; n° 40: Felip Gardy, Cantas rasonablas (per la convida dei papagais), novembre 1968; n° 41: .Breiz
atao, poëmas d’Enric Espieut, Joan Larzac e Ives Roqueta. Adaptacion bretona de Youenn Gwernig, juin 1969. Parmi ces
recueils, sont publiés en occitan seulement ceux de Joan Larzac et Ives Roqueta; le français n’apparaît pas davantage
dans Breiz atao.

�Joan-Baptista Seguin: les circonstances d’une poésie

Ces deux recueils n’épuisent pas la totalité des textes poétiques publiés par Séguy. Outre les
deux poèmes parus avant Aiga de Nil, il faut mentionner en 1968, un court ensemble intitulé London
re. visited, dans la revue Viure18, et un autre paru dans la revue Gai Saber en 1977 sous le titre Del
riu a l’alba19. Ces textes jamais repris en recueil ne modifient pas l’idée que l’on peut se faire de
l’écriture poétique de Séguy. Ils en soulignent plutôt certaines caractéristiques importantes que je
vais essayer de dégager maintenant.
La poésie de Séguy a surgi de la volonté affirmée, vers le début des années 1960, d’apprendre
et d’illustrer un parler familial dont la transmission avait été interrompue. Sociologue déjà confirmé,
Séguy s’interrogeait alors sur le devenir de l’occitan à travers les siècles20 et cherchait parallèlement
à prendre place dans la cohorte ininterrompue des écrivains d’oc qui, depuis le XVIe siècle, se
retournent vers une langue dont ils éprouvent le manque. Ses premiers poèmes en occitan disaient
avec des moyens différents cette quête face au silence en la peuplant de mots capables d’en
exprimer le cheminement. Celui publié dans Gai saber évoque avec une grande économie de
moyens un Quercy réduit au silence. Celui de Letras d’Òc, bien différent, à la fois plus « moderne »
formellement et moins retenu dans son déroulement, fait resurgir dans le présent de son écriture
(un café non loin de la gare SNCF de Nancy) un passé déjà lointain: celui des années d’écolier et de
lycéen en Algérie21.
On trouve là l’essentiel des caractéristiques de Séguy poète, que les deux recueils publiés
illustrent bien et dont les pièces séparées, jamais rassemblées en volumes, témoignent également.
On note d’abord l’importance du paysage des origines, auquel renvoie le choix de l’occitan,
et qui plus est de celui, en très gros22, des écrivains quercynois que Séguy lit et admire: Perbosc,
Cubaynes, Toulze. Dans Aiga de Nil, ainsi, les dix esquisses réunies sous le titre de Torisme en

18

Viure, n° 11, février 1968, p. 13. Cet ensemble contient les pièces suivantes: « Modern English Usage » ; « Tors » ;
« Victoria Station » ; « Brush up your English in Montréal »; Samson Agonistes (A Ye Ye Version) »; ces textes sont datés
de « Londras, 7-11 / 8 / 1967 ».
19

Gai Saber, n° 386, avril 1977, p. 37-40. Cet ensemble contient dix poèmes brefs, de formes diverses : « Riu de vida » ;
« Susari » ; « Vision », « Amor canadés » ; « Cap de l’an » ; « Per Joan Bodon » ; « Poèma veirina » ; « Autonada » ;
« Armonicas » ; « Alba ». Ces poèmes ne sont pas datés. On notera que le titre regroupant ces dix poèmes relie le
premier et le dernier d’entre eux, et fait aussi écho à ceux parus en 1964 dans la même revue (et, pourquoi pas, à un
autre titre, Aiga de Nil…).
20

Citons seulement deux articles particulièrement significatifs: « La Refòrma protestanta del sègle XVI e las “lengas
vulgaras” », Annales de l’Institut d’études occitanes (Colloque sur Pey de Garros et son temps), 4e série, n° 3, printemps
1968, p. 315-327; « Langue, religion, et société : Alain de Solminihac et l’application de la réforme tridentine dans le
diocèse de Cahors (1637-1659) », Annals de l’Institut d’estudis occitans, 5e série, n° 1, 1977, p. 79-110.
21

On peut faire l’hypothèse que Séguy a proposé un poème de facture plus classique à Gai Saber, revue historiquement
tournée vers ce genre d’écriture; et une pièce à la fois plus « moderne » et d’un ton mêlant ironie et allusions à
l’actualité à Letras d’Òc, où toutes les formes d’audace étaient volontiers accueillies.
22

Séguy était ce que l’on peut appeler un grand lecteur, et donc un grand lecteur d’occitan. Il suffit pour s’en convaincre
de parcourir l’un de ses articles parmi les plus significatifs en ce domaine: « De l'aliénation au fantastique. Problèmes
de la prose littéraire d'oc », Esprit, n° 576, p. 669-683. [Ce numéro commence par un article de Jean-Marie Domenach,
« Repenser la France » (p. 611-629 ; première phrase : « L'idée de la France est en crise »), suivi d'une réaction de Robert
Lafont, « Réponse à J.-M. Domenach » (p. 630-642), puis d'un débat entre Domenach, Lafont, Vincent Monteil, Paul
Thibaut, Pierre Fougeyrollas, Darling Brian, Yves Person, p. 643-668].

�Carcin23 [Tourisme en Quercy] proposent une vision à la fois sobre et très personnelle de ce paysage
des origines. Une vision que l’on retrouve, pour partie seulement, dans la première section de
Poëmas del non, Non-païs [Non-pays].
Ces paysages des origines sublimées, cependant, n’existent pas de façon autonome. S’ils
émergent à certains moments, c’est dans une sorte de rapport dialectique permanent avec d’autres
paysages, et d’autres langues aussi, liées à ces autres paysages. C’est avec Paris, où Séguy réside la
majeure partie du temps, que ce rapport existe en premier lieu. Dans Non-païs, ainsi, où est déclinée
en douze pièces brèves la négation des origines et d’abord de la langue qui les incarne, le sizain
intitulé « Solhac » [Souillac] exprime sèchement cet écartèlement qui, par ricochet, devient l’origine
la plus profonde du poème:
La bruma estrifa las pelhas
del solelh subre Dordonha
espasa e verrolh lo camin
lusís cap a París
ont lo solelh s’escond dins los fums
de l’istòria24.

Mais cette dialectique entre « le Sud et le Nord », pour reprendre l’intitulé d’un ouvrage
collectif auquel Séguy a participé à la même époque25, s’insère elle-même dans une autre sorte de
distribution que l’évocation algérienne du poème publié en 1964 dans Letras d’Òc avait déjà laissé
deviner. L’univers poétique de Séguy est tissé de déplacements, de voyages, réels ou imaginaires,
qui renvoient aux circonstances de l’existence. On a vu que tel poème, écrit apparemment à Berlin,
évoque aussi l’Égypte de Néfertiti, de la même façon qu’une autre pièce d’Aiga de Nil, « La femna
de Faiom » [La femme du Fayoum] est une méditation sur l’un de ces portraits funéraires de femmes
et d’hommes d’Égypte datant des premiers siècles de notre ère. Celui qui a inspiré Séguy, après et
avant d’autres, est conservé au Louvre, et c’est pour le poète l’occasion de se livrer à un voyage
dans le temps et dans l’espace, depuis Paris jusqu’à l’oasis du Fayoum, d’où proviennent certains de
ces portraits et où lui-même séjourna26.
Dans les lieux du vaste monde qu’il est appelé à fréquenter ou dont il perçoit les échos, le
poète fait résonner, entre souvenirs, sens de l’observation et une certaine propension à la rêverie
(au sens que Rousseau donnait à ce mot?), sa propre présence, discrète et originale. Le passage de

23

Une première version de cet ensemble, comportant seulement 8 poèmes, avait paru dans le numéro 2 (été 1965) de
la toute nouvelle revue Viure (soit, dans l’ordre: « Ròcamador »; « Pèire de Casals »; « Glèisas »; « Castèls »; « Pibol »;
« Païsatge »; Sirventés »; Lo candelièr de Sant Andrieu »).
24

[La brume déchire les haillons/ du soleil sur la Dordogne/ épée et verrou le chemin/ brille jusqu’à Paris/ où le soleil se
cache dans les fumées/ de l’Histoire]. Je mets une majuscule à Histoire, je traduis pelhas par haillons plutôt que chiffons,
et fums par fumées, plutôt que par brouillards (le terme, en ce sens, est étroitement lié, en écriture, aux œuvres de Jean
Boudou, dont Séguy était un lecteur; il a d’ailleurs consacré à l’auteur de La grava sul camin un poème, « Per Joan
Bodon », in « Del riu a l’alba », Gai Saber, n° 386, avril 1977, p. 37-40).
25

« Deux comportements religieux », in Robert Lafont (directeur), Le Sud et le Nord. Dialectique de la France, Toulouse,
Privat, 1971, p. 155-179.
26

« Jean Séguy comme moi-même nous sommes en effet immergés durant deux ans au Caire, en tant qu'enseignants,
dans la même communauté jésuite (Collège de la Sainte Famille). Je me souviens de l'étonnement et du ravissement de
Jean Séguy lorsqu’il découvrit ce point de rencontre, croisant maints souvenirs communs (à 40 ans de distance), que ce
soit les monastères du Wadi Natrun, les pistes de l’oasis du Fayoum ou la fréquentation du père Martin, merveilleux
érudit en charge de la bibliothèque du collège de la Sainte Famille, que nous avions tous deux connu ! » (Sébastien Fath,
http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2007/11/22/deces-de-jean-seguy-1925-2007.html).

�la Nouvelle histoire de la littérature occitane de Robert Lafont et Christian Anatole retenu par Nelli
pour décrire l’attitude poétique de Séguy peut être reproduit ici:
… Séguy poursuit à Paris comme en Allemagne, en Angleterre, au Canada où ses voyages l’amènent
une méditation religieuse très critique et moderne, enfermant dans ses poèmes le désarroi d’un
monde désarticulé27… Les thèmes occitanistes, incisivement énoncés, sont aussi présents dans ses
deux recueils28…

On insistera sur la valeur que revêt cet éparpillement géographique dans l’écriture de Séguy:
celle-ci est bien, d’abord, une écriture de circonstance(s), que certaines mentions, au bas du poème,
précisent et revendiquent. Ainsi, le texte publié dans Letras d’Òc en 1964 s’achève par l’indication
suivante: « Nancy, diluns 6 d’abril de 1964. Café Excelsior, en esperant lo tren per Schirmeck, BasRin29 ». On lit de même à la fin d’un poème demeuré inédit (sauf erreur de ma part):
« Al Cafè Le Cluny, mentre esperavi lo Prof. Taubes (Jakob), de la Frei Universität Berlin, per adobar
amb el un collòqui francò-alemand. Sus lo miralh davant ieu i aviá una reclama per Pils, la cerveza
d’Estrasborg30 ».

Ces lignes ne sont pas superflues, ou secondaires: elles explicitent le contenu du poème, qui,
sans elles perdrait une partie de son sens premier, de son inscription dans une réalité quotidienne
dont la poésie de Séguy semble être directement issue et dont elle ne saurait être séparée.
De cette composante géographique enracinée dans un moment précis, on pourrait donner
de nombreux exemples que la publication, parfois, a quelque peu dissimulés : dans la copie
manuscrite autographe de Torisme en Carcin que j’ai pu consulter, ainsi, chaque pièce est datée.
Ces dates ont disparu à la publication, pour des raisons difficiles à connaître31. Mais cette disparition
ne change pas grand-chose : les poèmes eux-mêmes sont circonstanciés, liés aux instants qui les ont
fait surgir, et cette situation se trouve ainsi placée au cœur même de leur écriture, comme une
nécessité profonde.

27

Ici, Nelli saute un court passage dans lequel Séguy est rapproché de Manciet à propos de cette vision « désarticulée »
du monde.
28

Nelli, La poésie occitane, op. cit., p. 329. Robert Lafont et Christian Anatole, Nouvelle histoire de la littérature occitane,
Paris, PUF, 1971, p. 799-800.
29

[Nancy, lundi 6 avril 1964. Café Excelsior, en attendant le train pour Schirmek, Bas-Rhin].

30

[Au Café « Le Cluny », alors que j’attendais le Professeur Taubes (Jakob), de la Frei Universität Berlin, pour organiser
avec lui un colloque franco-allemand. Sur la glace, devant moi, se trouvait une réclame pour Pils, la bière de Strasbourg].
Ce poème, daté du 18 décembre 1964, porte un titre en allemand: « Deutsch. französische Zusammenarbeit ». Il figure
au bas d’un ensemble manuscrit autographe (dont l’origine n’est pas établie, coll. part.) de trois plus un feuillets
constituant une copie de la suite intitulée Torisme en Carcin (telle que publiée, à quelques détails près, dans Aiga de
Nil). Jacob Traubes (Vienne, 1923-Berlin, 1987) est un philosophe et sociologue des religions dont plusieurs œuvres ont
été traduites en français, notamment aux éditions du Seuil.
31

Sauf si, par exemple, des correspondances aidaient à comprendre les raisons de cette disparition. On y voit que ces
poèmes ont été écrits pour l’essentiel le 23 avril 1964 (6 pièces), puis le 25 (3 pièces), et enfin le 18 décembre de la
même année. Certains comportent deux dates, la deuxième pouvant être celle où a été « trouvée » la forme définitive
du poème.

�Des carrefours à la Croix

J’ai parlé plus haut d’écriture de circonstance(s). Cela est vrai, mais il convient d’ajouter :
écriture des carrefours. Les lieux de cette poésie sont des lieux de circulation, de croisements, de
rencontres : des cafés, on l’a vu, mais aussi des couloirs du métro (parisien), la station de vacances
sur les bords de la mer Noire de Mamaia (Roumanie), l’aéroport d’Orly, Paris et plus encore, peutêtre, Paris en mai 1968, Besançon lors de la Semaine sainte, le Quercy des enracinements familiaux,
Londres quelques jours en août 1967…
Cette courte liste, significative déjà, pourrait être allongée. Mais là n’est pas l’essentiel. Tous
ces lieux, au hasard de voyages proposés ou imposés par le métier de Séguy, sociologue des religions
internationalement connu et reconnu, tous ces lieux, donc, dessinent dans le temps et dans
l’espace, à travers les mots occitans du poète Joan-Baptista Seguin, des croix, et bien sûr d’abord,
la Croix par excellence pour ce catholique piéton du monde qu’était Séguy: celle de la Crucifixion.
La Crucifixion et Pâques dominent en effet, tel d’un toit temporel et spirituel, la poésie de
Séguy, à la fois comme un aboutissement possible et comme un événement majeur. Plusieurs
poèmes ou ensembles de poèmes, dans chaque recueil, font signe à cet égard. Dans Aiga de Nil, il
s’agit par exemple de Caminament. Ce cheminement, ou plutôt chemin, que bornent les stations
« Métaphysique » et « Ascension », est placé sous le signe de la Croix:
Sul camin, i a ta crotz
(4. A palpas)32

On songe bien sûr, par proximité de langue, au Sola Deitas, « chemin de Croix » de Jean
Messatges », mais aussi au Camin
de la Crous du Provençal Mas-Felipe Delavouët34. Mais le Caminament de Séguy est d’apparence
(d’apparence seulement, bien sûr) beaucoup plus personnelle, comme d’ailleurs ses autres
compositions d’inspiration par ailleurs on ne peut plus religieuse. Ainsi, la dernière pièce d’Aiga de
Nil, « ‟Donnez-lui tout de même à boire”, dit mon père », associe des considérations concernant le
monde politique du moment à une méditation sur la Passion du Christ.
Dans Poëmas del non, poésie politique et poésie religieuse se rencontrent semblablement.
À côté de poèmes occitanistes (la partie initiale, intitulée Non-païs), de poèmes politiques (sur le
mode du témoignage: la partie intitulée Non resisténcia, sous-titrée « París, mai de 1968 »), on
trouve, sous le titre Non conformitat, des compositions religieuses inspirées par la Passion: Sacrifici
del matin, d’abord, puis une Setmana santa a Besançon, en six moments, du dimanche des Rameaux
(« Dimenge de las Palmas ») à celui de Pâques (« Dimenge de Pascas »), que viennent compléter
trois poèmes détachés de cette chronologie. Parmi d’autres textes de tonalité comparable, je ferai
un sort particulier, dans Aiga de Nil, à « L’estèla del suplici » [L’étoile du supplice]. Je retiens de cette
belle méditation sur la Passion que traverse la silhouette de Simon de Cyrène les derniers vers:
Larzac33, paru quelques années plus tôt dans la même collection «

D’un solelh a un deman,
coma l’Amor
lo mond es redond
32

[Sur le chemin, il y a ta croix (4. À tâtons)].

33

Sola Deitas, Camin de Crotz de Joan Larzac, version francesa d’Ives Roqueta, IEO, Messatges, n° 31, 1963.

34

Camin de la Crous, avec 14 illustrations en couleurs de Jean Thunin, tirées en sérigraphie par Yves Rigoir, Grans, Le
Bayle-Vert, 1966. Ce poème a par la suite été repris, comme premier volet d’un Triptique dóu marrit Tèms/ Triptyque
du Temps Mauvais, dans le deuxième volume de Pouèmo, Paris, José Corti, 1971, p. 55-83

�dintre l’estèla de ton suplici, ò Crist35.

Ce poème est dédié à Robert Lafont, qui fut, on l’a vu, pendant les années 1960 et dans la
décennie suivante l’un de ceux qui échangea, parmi d’autres sans aucun doute, de nombreuses et
parfois longues correspondances avec Séguy (Internet n’existait pas encore, et le téléphone, bien
qu’utilisé, ne remplaçait pas vraiment le papier pour des intellectuels qui avaient le goût de l’écrit,
et qui plus est de l’écrit à la main). Cette dédicace constitue à l’évidence une marque d’hommage
adressée à un interlocuteur toujours présent et attentif. Attentif aux capacités intellectuelles de
Séguy et à la force raisonnée de son engagement occitan, à coup sûr. Mais cet hommage36 recouvre
aussi, sans doute, une forme de reconnaissance plus personnelle dont le poème permet l’expression
la plus libre et la plus appuyée. Séguy y fait écho à la revendication d’athéisme de Lafont, dans une
sorte de fraternité au-delà des croyances qui m’a semblé faire écho, depuis que j’ai pu lire ce poème,
à un ensemble de sonnets en forme de confidence autobiographique de Lafont, L’Ora [L’Heure],
publié en 1963 dans la revue Òc37. Dans ces poèmes, Lafont formule son « credo d’ateïsta » (pièce
IV, v. 8) et proclame notamment:
La frucha dins la desca sus la taula
parla de Dieu sens ges de Jèsus Crist38.

La lecture, au moment où j’écrivais ce texte, d’une lettre de Séguy à Lafont, est venue
confirmer cette intuition tenace39. Et surtout, révéler plus encore combien ces deux personnalités
avaient su tisser entre elles, pendant une longue période, une complicité exigeante et éclairante.

Un poète de la distance?

S’il fallait tenter de définir la « couleur » et le ton de la poésie de Séguy, ce qui constitue, en
fin de compte, son essence, ou sa marque originelle, je serais enclin à dire que c’est, avant tout, les
marques de distance qu’elle prend toujours, ou presque, dans le déroulement du poème.
Que le thème principal du poème, en effet, soit religieux, politique, géographique ou autre,
il est toujours accompagné d’une sorte de pas de côté. Ou de décalage, si l’on préfère.
Un bon exemple, parce que poussé assez loin, de cette attitude pourrait être le poème
intitulé « Lupta pentru pace 40 » (Aiga de Nil), dont le centre géographique est la ville balnéaire
roumaine de Mamaia. Ce poème d’une trentaine de vers a tout d’un texte de circonstance, comme
la plupart de ceux écrits par Séguy. Il baigne dans une ironie à la fois tendre et féroce, à l’évocation
des touristes qui ont envahi, en ce mois de juillet, les rivages de la mer Noire,
35

[D’un soleil à un demain, / comme l’Amour/ le monde est rond/ dans l’étoile de ton supplice, ô Christ].

36

Les dédicaces sont rares dans les deux recueils de Séguy: outre celle-ci à Robert Lafont, je relève seulement celle à
« Dòna Jeanie Ridoux » du poème « La femna de Faiom » dans Aiga de Nil également. On n’en relève aucune dans
Poëmas del non.
37

N° 227-228, p. 19-23. Lafont fit réaliser une série de tirés-à-part (combien?) de cette suite de douze sonnets « à
l’italienne » qu’il distribua à ses proches et amis.
38

[Le fruit dans la corbeille sur la table/ parle de Dieu sans aucun Jésus-Christ] (traduction de Jean-Claude Forêt, in
Robert Lafont, Poèmas, 1943-1984, Montpeyroux, Jorn, 2011, p. 204).
39

On trouvera cette lettre partiellement éditée et commentée dans Philippe Gardy, « Sur la poésie religieuse (en
occitan): Jean-Baptiste Séguy à Robert Lafont (1964) », Revue des langues romanes, à paraître.
40

Soit « Lutte pour la paix », slogan largement diffusé par le régime communiste roumain d’alors.

�trabalhadors de totes los païses
units
en vacanças pagadas
capitalisticament
reialas41

Car Séguy poète se situe toujours ici et ailleurs, au cœur de son sujet tout en ne cessant
jamais de s’en éloigner. On mesurera les dimensions que peut revêtir cette oscillation jamais arrêtée
entre sérieux et non-sérieux à la lecture des lignes que Séguy écrivait à Robert Lafont dans une lettre
datée du 8 juin 1965:
Fa d’annadas que me raivi/ d’anar en Romania. Cada mes de junh i tòrni/ pensar e preni de reclamas
toristicas dins las agéncias. Sabi ben que fin finala me pagarai pas lo/ viatge. Fa pas ren… Alavètz aquel
poèma es/ un mescladís d’aspiracions rembarradas e de medi-/tacions sus los dépliants toristics e la
pròsa/ de Contemporanul, lo Lettres fr[an]ç[ai]ses romanesc, que legissi/ de còps42.

Dans le même ordre d’idée, cette remarque faite à Robert Lafont à propos de son deuxième
recueil attire l’attention. Elle figure en post-scriptum d’une lettre du 22 juillet 1969 où Séguy fait
mention de poèmes québéquois qu’il a traduits en occitan lors d’un séjour à Sherbrooke, au Québec:
« Teni pas enquèra los Poèmas/ del non. Mas acabi de tornar/ veire lo manuscrit e… tot/ aquò me
fa una impression/ negativa! ».On peut rapprocher cette remarque de celle-ci, antérieure, à propos
du titre de ce recueil, dans une autre lettre à Robert Lafont du 29 décembre 1968: « Non-poèmas
seriá estat un títol mielhs cau-/ sit 43 ». Ces deux notations, au-delà de leur caractère factuel
indéniable, sont révélatrices d’une disposition d’écriture (comme on pourrait tout aussi bien dire:
« disposition d’esprit ») qui rend le poème possible, guide son élaboration et, finalement, en
détermine le ton.
Cette négativité revendiquée fait bien sûr aussitôt songer à celle de non-poème, mise en
avant dans un texte fameux de son recueil L’homme rapaillé par le Québéquois Gaston Miron44.
Peut-être Séguy avait-il pris connaissance de ce manifeste à Paris, où Miron séjourna en 1959, puis
en 1967. Ou encore lors du séjour qu’il avait de son côté effectué à Sherbrooke en décembre 1969.
Il faut ajouter, et c’est sans doute là l’essentiel, que Miron avait été mis en exergue du recueil de
poésie occitane qui avait immédiatement précédé, dans la collection « Messatges », le premier livre
de Séguy : les Cançons mauvolentas de Gilabèrt Suberròcas s’ouvrent par « Le non-poème » de
Miron, en français d’abord45, puis traduit en gascon par l’auteur du recueil (p. 6 et 7).

41

[travailleurs de tous les pays/ unis/ par des congés payés/ capitalistiquement/ royaux].

42

[Il y a des années que je rêve d’aller en Roumanie. Chaque mois de juin, j’y repense et je prends des publicités
touristiques dans les agences. Je sais bien qu’en fin de compte je ne me paierai pas ce voyage. Mais cela ne fait rien…
Alors ce poème est un mélange d’aspirations refoulées et de méditations sur les dépliants touristiques et la prose de
Contemporanul, le Lettres françaises roumain, que je lis parfois].
43

[Non poèmas aurait été un titre mieux adapté].

44

« Notes sur le non-poème et le poème. Extraits », dans L’homme rapaillé, les poèmes. Préface d’Édouard Glissant.
Édition définitive présentée par Marie-André Beaudet, Paris, Nrf, Poésie/Gallimard, 1999, p. 121-136. Ce texte, avant
de devenir poème à proprement parler, avait d’abord paru dans la revue politique et littéraire québéquoise Parti pris,
dont Miron était membre de la rédaction, en juin-juillet 1965. Sur les séjours parisiens de Miron, à partir de 1959, on
lira Dominique Combe, « Gaston Miron à Paris, la question coloniale », Europe, n° 1031, mars 2015, p. 160-169.
45

La référence donnée est celle de Parti pris (vol. 2, numéros 10-11). Il ne s’agit que d’un fragment du texte repris
ultérieurement dans l’Homme rapaillé. Sur le sens de cette mise en exergue, je renvoie aux remarques de Jean-Pierre
Chambon dans son exégèse du recueil de Suberròcas, p. 95-97.

�Cela dit, les démarches poétiques respectives de Séguy et de Miron, au-delà de nombreuses
et incontestables différences, se rejoignent sur cette présence du négatif comme envers et endroit
du poème en construction. Et sur ce point, malgré d’autres sortes de différences tout aussi
importantes, Suberròcas et Séguy se font quelque part écho.
Séguy, comme Suberròcas, en effet, ne cesse pas de semer le doute chez son lecteur. L’ironie
fait chez lui toujours son chemin, en contrepoint de ce que le poème paraît affirmer ou laisser voir.
On devine, dans le ton comme dans la substance du propos, une sorte de méfiance, le sentiment
que tout cela n’est peut-être qu’apparences trompeuses, ou, à tout le moins, apparences à ne pas
prendre pour autre chose que ce qu’elles sont : des manifestations de la fugacité du monde
quotidien et des impressions qu’il fait surgir.

*
L’écriture littéraire en occitan de Jean Séguy, et donc son écriture poétique, n’a pas connu
de prolongements visibles au-delà d’avril 1977, quand la revue Gai Saber publia le court ensemble
de poèmes dont j’ai signalé plus haut l’existence. Ces textes brefs et resserrés, non datés, qui se
déroulent, comme l’indique leur titre, « du ruisseau (fleuve?) à l’aube », sont peut-être le signe d’un
achèvement déjà entériné par le poète. Ont-ils vraiment marqué la fin d’une aventure intellectuelle
dont l’occitan avait été le lieu privilégié? Oui et non. Non, si l’on considère que Séguy a publié au
cours des années suivantes, en occitan ou en français, plusieurs recensions critiques dont la matière
d’oc était le thème. Les trois dernières sont en français; elles datent de 1982, 1983 et 1984 et ont
paru dans la Revue des langues romanes (Montpellier) pour les deux premières, dans Amiras.
Repères occitans pour la dernière. Celle-ci concerne un texte occitan d’Ancien Régime du Quercy, la
comédie Scatabronda. Les deux autres, l’œuvre poétique de René Nelli d’une part, et la réédition
de la version béarnaise des Psaumes per Arnaud de Salette 46 . Oui, en fait, parce que ces trois
recensions apparaissent comme les ultimes manifestations d’un élan en voie d’épuisement. Séguy
avait-il prévu que le poète Seguin n’aurait qu’un temps? Peut-être. Dans sa lettre à Robert Lafont
du 13 juillet 1964 à laquelle il a été fait allusion au début de cet article, il se référait « a la beluga, al
moment favorable47 » qui fait jaillir l’écriture du poème. Il prévenait cependant: « Mas sabi pas se
contunharai48 ». De cet épuisement pressenti, on croit reconnaître la présence dans les poèmes
(ultimes?) donnés en 1977 à la revue Gai Saber. Son expression la plus facile à deviner pourrait être
le refrain, mélancolique, qui ouvre et referme le dernier poème de cet ensemble intitulé Del riu a
l’alba:
La nuech marca brun
trobador
e l’alba tant es luònta49.
46

Compte rendu de Renat Nelli, Òbra poëtica occitana (1940-1980), traduction française en regard, Toulouse, Institut
d’études occitanes, 1981, Revue des Langues Romanes, 1, LXXXVI, 1982, p. 166-168. [En français ; signé Jean-B. Séguy];
Compte rendu de Arnaud [de] Salette, Los Psalmes de David metuts en rima bernesa.M ., 1583-1983. Edicion navèra
preparada per Robèrt Darrigrand, Orthez, Per Noste, 1983, Revue des Langues Romanes, 1, LXXXVII, 1983, p. 141-142.
[En français ; signé Jean-B. Séguy]; Compte rendu de Patrick Ferté, Yves-Pierre Malbec, Scatabronda, comèdia carcinòla
anonima amb un estudi istoric per P. Ferté, « Un brûlot libertin dans l'Université de Cahors », Cahors, Carcin Tèrra d'Oc
et SCIEO, 1983, Amiras-Repères, n° 7, 1984, p. 89-93 [les pages 91-93 sont une note sur l'édition du manuscrit, par
Philippe Martel].
47

[à l’étincelle, au moment favorable].

48

[mais je ne sais pas si je continuerai].

49

[La nuit marque brun/ troubadour/ et l’aube est si loin]. Il y a bien sûr ici un jeu de mot sur le nom du troubadour
Marcabru, et sur les lectures possibles, métaphoriques bien que contestables, de son patronyme. On y aura aussi

�reconnu, bien sûr, l’ironie désabusée du poète, qui était aussi, au dire de plusieurs de ses proches, celle dont savait
faire montre l’homme Jean Séguy.

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              <text>Jean Séguy poète en occitan : Joan-Ba(p)tista Seguin, Aiga de Nil (1966) et Poëmas del non (1969). La ferveur d'un ton distancié / Philippe Gardy </text>
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              <text>Jean Séguy poète en occitan : Joan-Ba(p)tista Seguin, Aiga de Nil (1966) et Poëmas del non (1969). La ferveur d'un ton distancié / Philippe Gardy </text>
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              <text>LLACS (Langues, Littératures, Arts et Cultures des Suds) Université Paul-Valéry, Montpellier 3</text>
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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;a href="http://occitanica.eu/omeka/items/show/19161"&gt;La colleccion &amp;laquo; Messatges &amp;raquo; de l'IEO 1945-1960 : Jornada d'estudis ReDoc / LLACS&lt;/a&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;div style="text-align: justify;"&gt;&#13;
&lt;p&gt;Communication de Philippe Gardy dans le cadre de la journ&amp;eacute;e d'&amp;eacute;tudes&amp;nbsp;ReDoc-LLACS :&amp;nbsp;La collection &amp;laquo; Messatges &amp;raquo; de l'IEO 1945-1960, Montpellier, 27 janvier 2018.&lt;/p&gt;&#13;
&lt;/div&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;div style="text-align: justify;"&gt;Comunicacion de Felip Gardy dins l'encastre de la jornada d'estudis&amp;nbsp;ReDoc-LLACS :&amp;nbsp;La colleccion &amp;laquo; Messatges &amp;raquo; de l'IEO 1945-1960, Montpelhi&amp;egrave;r, 27 de geni&amp;egrave;r de 2018.&lt;/div&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
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