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Henri Espieux, directeur littéraire de Messatges, 1950-1960
Claire TORREILLES

Henri Espieux fut directeur littéraire de Messatges à partir de 1950 jusqu’à 1958 pour
la série Quasèrns et jusqu’à 1960 pour la série Òbras. Au-delà des dates, il convient de
s’interroger sur la nature exacte de la « direction littéraire de Messatges » exercée par Henri
Espieux de Dieu Metge à L’Escriveire public (17 plaquettes1). Nos sources pour la période
sont les correspondances conservées au CIRDOC2 entre Henri Espieux, Robert Lafont,
Andrée-Paule Lafont, Ismaël Girard, René Nelli3.

Un récit de fondation
Le rédacteur en chef de la collection poétique est nécessairement celui de la revue
Oc dont elle dépend. Ismaël Girard en est « directeur-gérant » et le co-fondateur avec René
Nelli. Il écrit à Lafont le 20 janvier 1952 :
Quant à Messatges, il est exact que cette collection a eu pour origine une suggestion de Nelli,
exprimée chez moi, en 1941 ou 1942, au cours d’un déjeuner en tête-à-tête. J’avais sur la table
une plaquette de ce genre éditée à Alger par Fontaine. Nelli me dit : « Voilà ce que nous
devrions faire, nous aussi. »
Dans les jours qui suivirent, j’étudiai les possibilités matérielles de l’entreprise. Nelli prépara
son Entre l’esper e l’absencia. Je lui proposai pour titre de la collection : Messatges. Il me
répondit : « Je n’en vois pas de meilleur. »
Ce fut tout. Avec ce détail que Nelli paya de sa poche la facture de sa plaquette (à l’époque :
700 f)
Pendant que s’imprimait Entre l’esper e l’absencia nous songeâmes à donner à la collection un
chapeau. Et nous pensâmes à Pons. Pons fut d’accord pour publier un choix de ses poèmes. Il
suggéra que le choix soit fait par Frère et Rouquette. La plaquette de Pons parut après celle de
Nelli, mais je les numérotai inversement Pons 1, Nelli 2. Rouquette a participé à la préparation
de la plaquette de Pons qui fut financée sur le budget d’Oc (1500 f.) C’est tout4.

Messatges s’inspire des éditions de la revue Fontaine pour un certain style de
typographie (sobriété de la couverture, titres en capitales placés en haut de page), mais
surtout pour l’idée d’une collection poétique associée à une revue, et en l’occurrence une
revue de haute valeur symbolique : Fontaine est la revue de la poésie de la Résistance.
Girard dit avoir fait à Espieux le même récit en 1949 :

1

Voir : Annexe : Liste des Messatges de 1942 à 1961.

2

Les recherches sur notre sujet doivent tout au CIRDOC de Béziers que nous remercions d’exister et de
développer son travail de conservation du patrimoine littéraire occitan.
3

Lettres d’Espieux à Lafont ; lettres d’Andrée Lafont à Espieux ; lettres de Nelli à Lafont ; lettres de Girard à
Lafont et de Lafont à Girard.
4

Le style de la réponse laisse entendre que Robert Lafont avait posé une question portant sur le rôle de Max
Rouquette dans la fondation de Messatges. Les relations entre Girard et Rouquette sont alors tendues.

�2
Lorsqu’Espieux a pris la direction de Messatges (mon principe a toujours été de faire appel aux
jeunes) je lui ai conté ce que je viens de vous dire sur la genèse de Messatges. Il me proposa de
faire figurer le nom de Nelli sur le justificatif des plaquettes. Cette proposition me parut des
plus justes et ainsi il fut fait. Voilà toute l’histoire.

« Ours » des Quasèrns
« L’ours », ce pavé obligatoire de l’imprimeur (que Girard appelle « justificatif » et Lafont
« générique ») placé en page de garde de chaque plaquette, enregistre les noms des
responsables. On passe d’une formule assez succincte, en 1949 (ours de Telaranha) : « LA
COLLECCION POETICA MESSATGES CREADA PER ISMAËL GIRARD AMB LA REVISTA OC E PUBLICADA PER L’IEO » à
une rédaction marquée d’une certaine emphase, en 1950, (ours de Dieu Metge) : « LA
COLLECCION POETICA MESSATGES QU’ESPELIGUET JOS L’IMPULS D’ISMAËL GIRARD E DE RENAT NELLI, LA
DIRECCION LITERARIA N’ESSENT ASSEGURADA PER ENRIC ESPIEUX ». Viennent, après les indications
techniques de tirage : le caractère, le nombre de tirages de tête sur beau papier, les autres,
l’achevé d’imprimer, le nom de l’imprimeur, puis la mention essentielle : « PUBLICAT PER OC »,
précisé : « REVISTA DE LAS LETRAS OCCITANAS, FELIX CASTAN N’ESTENT LO CAP DE REDACCION JOS LOS AUSPICIS
DE L’INSTITUT D’ESTUDIS OCCITANS » avec l’adresse. La reformulation porte la marque d’Espieux. Il
y aura dans les plaquettes suivantes d’autres lourdeurs : parfois on donne le nom du
président de l’IEO du moment et/ou le nom du secrétaire général5… » pour éviter de froisser
des susceptibilités, qui sont froissées de toute façon. Lafont écrit le 2 février 1952 à Girard :
5

Par ex. Cap de L’aiga, poèmas de Bernart Lesfargues, 1952, porte la mention « Secretari general : Robert
Lafont ». Ou encore : Tota llenga fa foc, poèmas de Jordi-Pere Cerda, 1954 : « president Max Roqueta,
secretari general Robert Lafont ».

�3
Le générique de Messatges est beaucoup trop long, et comporte trop de noms. Qu’il y ait le
vôtre et celui de Nelli, c’est absolument normal. Celui de Castan n’est pas du tout nécessaire.
Quant au mien, il est absolument oiseux et je vous demande de l’ôter.

L’ours de la série Òbras est plus sobre. En dernière page, en haut l’« acabat
d’imprimir » de l’imprimeur, en bas : « Director literari de Messatges, Enric Espieux.
Administrator : René Girard ».
Girard est très sourcilleux de la présentation faite dans Oc des parutions de
Messatges : « Oc publica »6. Pas question de ne pas afficher cette dépendance de Messatges
à Oc dit-il à Lafont dans une lettre du 16 septembre 1955, car « si c’est Oc, c’est l’IEO. »

Pourquoi Espieux ?
Parce qu’en 1950, il s’impose. Pour Girard avec qui il correspond depuis 1947, il
représente l’espoir de la nouvelle génération. Il vient de publier Telaranha. Il a écrit dans
Occitania, dans L’Ase Negre et surtout dans Oc n°171 (genièr 1949, p. 32-40) son long article
sur l’anthologie du Triton Bleu : « La jeune poésie occitane » de Lafont et Lesfargues,
« article remarquable, écrivions-nous, par sa connaissance nuancée de chacun et par
l’évocation enthousiaste de ce qui fait, dans « lo sang, la carn e li cants dau jovent », le
mouvement collectif de la renaissance occitane7. » Espieux vit à Paris. Il travaille à la BNCI. Il
est secrétaire du groupe de l’IEO Paris depuis 1947. Il est introduit dans les milieux de la
radio, chez les intellectuels communistes (CNE). Il fréquente Jean Lesaffre, Pierre-Louis
Berthaud, Jean Mouzat et Bernard Lesfargues, découvre la poésie de Max Rouquette, Joseph
Migot, Pierre Rouquette, Robert Lafont… Il recopie leurs poèmes, les apprend par cœur, les
analyse, s’en inspire. Il vit vraiment la poésie avec une sincérité absolue, et avec un certain
génie. Illuminé certes, mais plein d’énergie. Il répond à sa proposition d’être directeur
littéraire de Messatges (lettre du 18 août 1949) :
Me cargar de Messatges, vole ben. La vida es corta segur, mas viurem un autre jorn !
Ensajarai de respondre a vòstra fisança en assegurant una periodicitat relativa à Messatges.

Plus loin, il pose une question essentielle :
Messatges, organ di joves, segur. Mai li mestres ont li publicar ? Pons, Eyssavel etc. Dobrir
una novèla colleccion ? Reprene li colleccions entamenadas abans-guèrra ?

On peut alors penser, et Lafont et Girard le pensent, que l’édition de la poésie se fera
dans un triangle Toulouse / Paris / Montpellier où déjà circulent (et trop souvent se perdent)
les manuscrits des Bernard Lesfargues, Jean Mouzat, Pierre Rouquette, Max Allier, Pierre
Lagarde, Félix Castan… pour ne citer que ceux qui sont sur les rangs dès avant 1950 qui
seront publiés dans les années qui suivent et auxquels viennent se joindre bientôt Bernard
Manciet, Pierre Bec et Antoine Cayrol (Jordi Pere Cerdà).

6
7

Cet encart avec la mention « jos la direccion d’Enric Espieu » paraîtra dans Oc de 1950 à 1958.

Colloque : Le manuscrit du poème, Claire Torreilles : « Telaranha d’Enric Espieux (1923 - 1971). L’espèra de
l’alba », en ligne sur Campus - Occitanica du CIRDOC : http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/17060.

�4

Quelle est la fonction de « directeur littéraire » ? La tâche de « directeur littéraire »
est aussi nouvelle que mal définie. De fait, tout continue à se passer entre Girard et Lafont.
Espieux est le premier à s’en plaindre à Robert Lafont8 :
Fin finala, me demande quala es la carga mieuna dins aquela direccion literària de
Messatges. Lo Dieu Metge l’ai pas solament poscut legir. Se comprene ben, mon trabalh seriá
de cercar d’autors e d’òbras. Vòle ben. Es pas gaire penós. Vos demande solament de
precisar. Es coma Peire Roqueta. Non sabe lo títol del seu recuelh. Parier per Max Allier…

Espieux se tourne vers Félix Castan, comme nous l’avons montré dans la journée
consacrée à Castan9 en présentant la dizaine de lettres échangées entre juillet et décembre
1950. Castan l’aide à penser sa fonction et l’avenir de Messatges en termes dialectiques :
orientation littéraire et promotion de la diversité, en lui rappelant l’interaction des
collections et de la revue Oc :
Cada initiativa de Oc, de Messatges, de Pròsa lèva d’interrogacions dins la diversitat. La
diversitat es la lei ; es una condicion de l’interés de nòstra vida literària, e mai de l’interaccion de
Oc e de las colleccions.

Le résultat est la publication dans Oc par Espieux d’une série d’articles au titre
commun : « Messatges. » Huit beaux articles qui s’échelonnent de janvier 1951 au printemps
195510 et qui sont présentés comme la chronique de la collection. Mais le premier, où
l’influence de la pensée de Castan est visible, est le seul à véritablement remplir cette
fonction. Il parle avec lyrisme de l’ambition de la poésie occitane à être une parole et une
esthétique des temps nouveaux11 et affiche un programme éditorial conquérant :
publication d’une plaquette (c’est-à-dire un Quasèrn) par trimestre et création d’une
nouvelle série : Òbras. Les Quaserns publieront les jeunes poètes et Òbras les recueils plus
importants de poètes confirmés.
Cette décision a été prise en octobre 1950 par Girard qui a renouvelé pour la création
de la nouvelle série (dont le titre n’est pas encore trouvé12) la stratégie fondatrice de
Messatges à savoir la publication d’un recueil de Pons suivi d’un de Nelli13.
8

Lettre, s. d. 1950

9

Jornada d’estudi RED’OC, 5 mai 2017, Claire Torreilles : « Lettres de Castan à Espieux sur la poésie et la
collection
Messatges».
En
ligne
sur
le
site
du
CIRDOC
à
l’adresse :
http://occitanica.eu/omeka/items/show/19167
10

Ces articles intitulés Messatges se trouvent dans : Oc, n°179, genièr de 1951 (la nouvelle génération et les
espoirs de Messatges) ; Oc, n° 181, julh de 1951 (des théories d’esthétique) ; Oc, n° 182, octobre de 1952 (de
l’inconscient dans la poésie) ; Oc, n° 184 (des séries de la collection Messatges) ; Oc, n° 186, octobre de 1952
(de la critique occitane) ; Oc, n°189, julh de 1953 (de la haute figure de René Nelli). Les deux derniers sont des
essais poétiques : « Dins la nuech » (Oc, n°194 d’octòbre de 1954) et « La sau dau desèrt » (Oc, n°196, prima de
1955).
11

Dans une lettre à Girard du 5 avril 1950, il dit qu’il prépare un article pour Oc sur Messatges « un pauc dins lo
biais de la crida d’Aragon dins Le paysan de Paris ».
12

Espieux dans une lettre à Girard dit avoir été mis au courant des titres « Quasèrns » et « Òbras » par Castan.
Il propose lui : « Tròbas » et « Trobar ». Dans la même lettre, non datée, mais que l’on peut situer fin 1950, il
dit : « Manciet m’a mandat lo sieu manescrich. Mancan las traduccions que li ai demandadas. Uei, lo
manescrich es entre las mans de Bec. Se me l’a pas tornat abans son despart de Paris, lo vos mostrarà bensai a
son arribada dins lo Miègjorn. Senon lo vos mandarai ieu. Tot aquò es plan agradiu. O serà encara mai un còp
mes en grafia ».
13

Cf. Annexe, liste des Messatges.

�5

Il écrit à Lafont, le 13 octobre 1950 :
Le 2e volume de la série qu’inaugure Conversa, sera le recueil de Nelli, La serp de folhum14.
Nous sommes d’accord avec Espieux. Pour le troisième rien de décidé. L’idéal serait que ce
soit un recueil de Max Rouquette. Nous avons déjà un manuscrit qui fait le tiers du volume
possible.
C’est à mon avis Espieux seul qui peut, par la bande, parvenir à convaincre Max Rouquette.
C’est pour que vous puissiez parler en particulier avec Espieux et mettre au point des
consignes dans ce sens, que je vous écris aujourd’hui15.
Nous pouvons publier dans la série Conversa un volume tous les six mois. Celui de Nelli est
prévu pour le printemps. Celui de Max Rouquette pourrait sortir l’hiver 1951.

En dehors de cette mission spéciale dans laquelle il échoue parce que ses relations
épistolaires avec Max Rouquette se sont dégradées, que fait Espieux ? Il rédige et distribue
des bulletins de souscription, relit certains manuscrits, comme Cap de l’aiga de Lesfargues,
dont il écrit à Lafont, le 3 septembre 1950 : « Vos lo mandarai dins qualque temps per
correccion per Alibert16, e per lo picar. »
Il annonce aussi à Girard une traduction de ce recueil, mais on n’en connaît pas
l’auteur : c’est d’ailleurs un aspect de la collection Messatges : les traductions sont le plus
souvent anonymes.
Le 4 janvier 1950, il lui avait fait part d’un recueil de poésies de Pestour préparé par
S-A Peyre dont il ne sera guère question ensuite17 :
Per quant a Pestor, Peyre a fach lo gròs òbra. Mozat, Lesfargues e ieu avèm aliscat. Notatz la
participacion financièra dis « Amis de Chantemerle ».

Le 2 mars 1950, il y a de l’espoir dans le rapprochement de Manciet :
Per Manciet, ven d’escriure a Lesfargas qu’abandonava l’escòla Gaston Fèbus au nòstre
profiech.

Il donne aussi son avis sur l’ordre de publication. Il envoie ainsi un certain nombre de fiches
directement à Girard ou en passant par Lafont. En voici un exemple

14

Le titre devint : Arma de vertat.

15

Il sera plusieurs fois question de cette médiation d’Espieux auprès de Rouquette dans l’année 1950. Elle
semble d’ailleurs avoir réussi, à lire la lettre d’Espieux à Girard du 13 sept. 1950 : « Un mot per vos dire qu’ai
reçauput lo demai dau fascicle de Roqueta. Vos trasmetrai lo tot aquesta setmana amb las instruccions de
Roqueta. Lo recuelh es bèu, d’una agudesa aeriana que se tròba pas tala dins nòstra poesia ». Et le 13 mars
1951 : « Per Roqueta (Max), vos prepause de publicar en un sol volum sos Somnis III e Somnis IV. Antau aurem
un recuelh que vaudrà per sas dimensions lo Conversa de Pons. »
16

Alibert a peu corrigé de manuscrits. Lafont ne lui fait pas confiance pour ce travail. Lettre du 17 septembre
(1955 ?) à Girard : « Il faut renoncer à obtenir des écrivains des textes propres. C’est un rêve irréalisable. Mais
Alibert corrige fort mal. Cela fait des années que j’ai personnellement renoncé à son contrôle. Il corrige une
faute sur trois et de façon si peu lisible que le travail du prote en est encore compliqué. »
17

Espieux à Girard 13 mars 1951 : « Pense tanben ais escanvis de vista qu’avèm agut amb Pestour ». Il en est
encore question dans une lettre du 23 août 1951 : «[Pestour] Aviá escrich a Mozat per Messatges e Mozat
devia me trasmetre lo tot. Mai pas res de Mozat. Vau escriure a Pestour ». Lafont écrit à Girard, le 2 mai 1953,
d’Arles : « Messatges est consacré en principe aux poètes qui font leurs premières armes. Il faudrait, à côté de
Messatges-Òbras, une série « Rétrospective ». Il a été question à un certain moment d’un choix de Pestour.
Nous retournerons à cette idée un jour ou l’autre. Pestour, André, d’autres (Funel), c’est une nouvelle série qui
peut être ouverte. »

�6

Fiche jointe à la lettre d’Espieux à Lafont du 3
septembre 1950. La décision de faire une nouvelle série
est prise visiblement, et Espieux n’est pas au courant.
On voit que les corrections dans la numérotation
portées par Lafont excluent Nelli, Pons et Rouquette qui
seront publiés dans la série « Òbras ». Au reste, l’ordre
ne sera pas celui des publications effectives. Lafont
pousse Pierre Lagarde18 et Girard Max Allier. Lafont se
renseigne auprès d’Aubanel pour le coût de
l’impression, mais ils auront encore recours à Subervie
pour 1951 et 1952.

Lettre d’Espieux à Girard du 20 août 1950, en réponse à
une lettre du 17. Il énumère les tâches à exécuter.
Le verso de la lettre donne l’avis de Lesfargues sur Joan
Camp éditeur de poèmes de Marius André « qu’a son
vejaire son un pauc tròp felibrencs. Mas Joan Camp es Joan
Camp19. A sos legeires, çò qu’es a considerar. Que ne
pensatz ? »
On remarque que dans ces années 1949-1950, Espieux cite
toujours les avis de Lesfargues et de Mouzat dont il est très
proche20, pour le travail sur Messatges en particulier.
Dans la correspondance Girard / Lafont, en 1950 et début
51, la mention d’Espieux est souvent liée au manuscrit de
sa Littérature. Un ouvrage que, selon Lafont, lui aurait
suggéré Max Rouquette, auquel il s’est attelé pendant deux
ans, et dont le résultat leur paraît discutable. Excellent mais
confus, dit Lafont. Langue composite : obsession d’une langue unique, dit Girard. Bref, ils ne
sont pas prêts à le publier aux PUF comme cela était envisagé21. Le projet va capoter. Ils ne
savent bientôt plus où se trouve le manuscrit. Nous non plus.

18

Lettre de Lafont à Girard du 28 octobre 1952, d’Arles, « Je donnerai le Messatges Lagarde à Aubanel dès que
j’aurai le manuscrit dactylographié par ma femme et que Lagarde revoit en ce moment. Pour les 200000 f à
trouver… la caisse de compensation… »
19

Et Estelle André a versé 50 000 F (Lafont 12 mai 1953).

20

Lafont écrit à Girard le 2 octobre 1949 « Vene de passar tres jorns a Paris. Ai vist Espieux, Lesfargues e
Lesaffre. »
21

Dans une lettre de mars 1948, Espieux écrit à Girard : « Per ma Literatura, Roqueta, mercé a Cassou, a
obtengut l’acòrdi di Premsas universitàrias, tre lo libre de Gourdin agotat. »

�7

Girard reçoit toujours d’Espieux des lettres où Messatges tient une certaine place. Il
reçoit et renvoie des manuscrits, on ne peut pas toujours dire ce qu’il fait, choix poétique,
traduction, relecture graphique, service de presse. Un peu tout. Il donne son point de vue de
poète.
Lettre du 7 septembre 1951 :
Lagarde m’anoncia son recuelh que Lafont ven de me trasmetre. Tretze poèmas, revirats.
Títol : L’espèra del jorn. Linde coma lo cant del grilh. Detalh : vòu èstre publicat jos lo signe
13. Podèm publicar Bec primier per 52 amb lo n°14, puei Lagarda amb lo n° 13.

Dans la même lettre :
Camp prepara la traduccion de 34 poèmas. Per la grafia, escriu : « Je me refuse à prendre
parti. Mais vous ferez ce que bon vous semblera. » Siam deliures.

Marcel Carrières ne lui plaît décidément pas. Lettre du 11 janvier 1952 :
Ai per las mans lo recuelh de Carrièras que me sembla un pauc tròp escolar. Encara s’èra un
jovenòt… Enfin !22

Lesfargues et lui font des remarques sur la typographie. Par exemple, en décembre
1951, ils critiquent la double barre en haut de chaque page. Elle sera supprimée. Tous se
sentent comptables de l’élégance de la collection. Ils tiennent à l’unité de format, aux titres
en capitales. Les options de mise en page et les polices choisies pour chaque recueil font
l’objet de discussions de connaisseurs. Lafont trouve les caractères des premiers Messatges
chez Castellvi magnifiques (lettre à Girard s.d. 1955)

Eloignement d’Espieux
Par lettre du 19 mars 1952, Espieux annonce qu’il profite de la médiation de Jeanne
Castan (sœur de Felix) auprès de Roger Blin qui lui fait rencontrer « un cert Bernheim de
Villers que vòl consacrar plusors emissions a la nòstra poesia23. » C’est le début d’un
engagement passionné. Il en parle abondamment. La radio est certainement un moyen de
diffusion intéressant, en particulier pour la poésie d’oc, mais cela va le détourner de
Messatges.
Il commence à décrocher. Fin 1951, déjà, il arrive à Girard et Lafont de déplorer le
24
silence , voire la désinvolture25, d’Espieux qui se tient de plus en plus loin des loin des
réalités de l’édition et des chiffres qui les obsèdent, eux qui doivent « fonctionner toujours
22

Plus tard (lettre s.d. de 1955), il réitère : « Carrieras. Te prègue de notar qu’es pas question de lo publicar dins
Messatges. Perqué pas « Plumes et duvet » !
23

Lettre de mai 1952 : programme d’émissions sur « la poésie provençale » sous la direction de Maxence
Bernheim de Villers dans le cadre de « Poésie sans passeport » de Claude Roland Manuel.
24
25

Lafont à Girard s.d. (1953) : « J’ai écrit à Espieux au sujet du manuscrit de Bec. Ultimes menaces. »

Lafont à Girard : 15 juillet (52 ?) « Espieux m’a annoncé très vite qu’il allait écrire cet article. Mais à la place
est arrivée une immense lettre sur la poésie… Aucun sérieux professionnel ! » et Girard à Lafont, en 1953 :
« J’expédie sans commentaire le manuscrit Manciet à Espieux. Je ne puis qu’être pour le moins étonné de la
désinvolture d’Espieux à l’égard de ce manuscrit qu’il a eu en mains déjà plusieurs fois, qu’il demande
périodiquement d’urgence, avec la régularité d’un métronome. Il s’agit de savoir s’il sait ce qu’il veut. Si le
manuscrit finit par se perdre au cours de ses pérégrinations postales, je tiens à dégager ici ma responsabilité. »

�8

au galop et avec des moyens de bord disparates26 ». Mais Lafont ne se départit pas de
l’indulgence de l’amitié vraie, de la solidarité poétique :
Je ne suis pas sans nouvelles d’Espieux, nous recevons de lui, ma femme et moi, de longues
lettres sur le sujet unique de la poésie. Il a tenté une expérience poétique très ardue, digne
des grandes figures, les Rimbaud et autres Lautréamont. La seule expérience de ce style que
nous ayons en littérature d’oc ! Inutile de dire que ses nerfs en sont las. Baste ! Qui pourrait
l’en dissuader ?
[…] Il faudra bien rendre Espieux à son destin de poète27.

Ce disant, il pense plus à la situation de l’IEO Paris qu’à Messatges.
Lafont à Girard, en 1952 (s.d.) : « Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de doubler
Espieux par un comité de lecture qui serait le Bureau Directeur. Il doit rester maître de la
collection, nous ne devons pas l’inhiber. »
Les manuscrits passent toujours par les mains d’Espieux qui reconnaît, non sans en
éprouver une angoisse personnelle, les vraies révélations poétiques : Manciet28, Saurat
comme plus tard Yves Rouquette.
Mais, une fois encore, ni l’un ni l’autre ne souhaitent ôter à Espieux son titre de
« directeur littéraire de Messatges ». Il faut seulement, conviennent-ils, ne pas lui confier de
tâche matérielle. Girard lui demande par exemple de travailler sur les manuscrits de Barrué
pour dégager une unité de poèmes29. Il en est plusieurs
fois question mais cela n’aboutira pas30.

Les trois plaquettes gasconnes
À partir de janvier 1953, Girard a l’idée de faire
publier ensemble les trois plaquettes gasconnes en
préparation, à savoir Manciet, Bec et Ravier.
Lettre à Lafont du 7 janvier 1953 :
Oui, les trois recueils gascons paraîtront en même
temps. Celui de Bec et celui de Ravier sortiront avec
Manciet dont c’est le tour. Ainsi il n’y aura pas de retard
pour la suite. Cette affirmation gasconne est une chose
26

Lettre Girard à Lafont du 15 mars 1955

27

Lettre s.d. probablement 1952 Lafont à Girard : « Ma femme a reçu un recueil d’Espieux. Magnifique. Bien
au-dessus de Telaranha et de Destrau de lutz. Du niveau d’Éluard, vraiment. »
28

Lafont à Girard, 20 mars 1952 « Espieux m’a fait passer le grand poème en prose de Manciet qui doit figurer
dans son recueil. Encore que certaines propositions qu’il contient soient de nature à nous inquiéter un peu
(sympathie évidente aux Allemands « victimes »), ce recueil doit avoir une grande importance pour nous. Il y a
là un ton entièrement neuf, et peut-être Manciet possède-t-il le seul véritable tempérament poétique total
(Max Jacob, Jarry) que nous puissions offrir au public. Je vous fais parvenir le texte. »
29

Lettre Girard à Lafont du 15 mars 1955 : « Si Espieux veut travailler au choix des poèmes, je puis lui faire
envoyer l’ensemble de l’œuvre qui contient du bon et du pire. Il y a une quinzaine de poèmes qui ont pour
thème la musique. Nous nous étions entendus pour les détacher et en faire un fascicule. Mais faut-il les choisir
définitivement etc… » Espieux répond à Lafont le 23 mars 1955 « Per Barrué, siáu pas pro sabent en gascon per
poder faire lo causit previst. Que Ravier i ane ! »
30

Un poème de Barrué, « Musica », est publié dans Oc n° 189 de julhet de 1953, p. 5-6.

�9
toute nouvelle qui nécessite un effort de notre part, d’autant plus que les pourparlers d’action
en Gascogne se poursuivent sur un plan positif. Songez qu’il n’y a jamais eu encore de fascicule
gascon dans la collection.

Je vais écrire à Espieux, écrit-il à Lafont, le 19 octobre de la même année31, « au sujet
des Messatges gascons ». Les travaux sont bien avancés, mais Girard s’alarme, fin 1953, que
Lafont ait signé le bon à tirer de Bec et Cayrol (chez Aubanel). Surtout de Bec qui doit
attendre les deux autres Gascons. Il adresse alors à Lafont un télégramme et une semonce
sur l’obsession de la correction :
Quant à Bec, il n’a été lu qu’une fois et tout est à faire pour la mise en page. Il est impensable
de le tirer avant que Bec ne l’ait vu une nouvelle fois. Et que je n’ai vérifié en confrontant les
deux épreuves : celles d’avant et celles d’après les corrections. Les imprimeurs nous cassent
les pieds…
Il faut qu’il y ait le moins de fautes possibles et que les corrections soient poussées au
maximum. Quant à moi, j’ai lui cinq fois Larsinhac, Conversa et Arma de Vertat !!! Et je viens
de sauver au vol la plaquette de Ravier qui avait laissé trois fautes grossières. Je ne dis
d’ailleurs pas qu’il n’y en ait pas encore ! Non, non, pas de précipitation : nous devons tout
sacrifier à la correction.

On reconnaît dans ces lignes l’état de fébrilité du responsable de publication avant le
bon à tirer. Les plaquettes gasconnes32 paraîtront à deux mois d’écart, la numérotation (n°s
14-15-16) masquant la chronologie réelle des « achevés d’imprimer ». Le procédé vaut pour
toute la période (1954-1955) comme le montre le document cité en annexe : liste des
Messatges de 1942 à 1961.
Lafont écrit le 16 avril 1954 à Girard qu’il faut traiter en urgence le retard pris par
Messatges :
Je suis personnellement pour qu’on débloque Messatges au maximum. L’encombrement des
plaquettes nous asphyxie. Puisque Barral et Cayrol s’offrent pour payer leur plaquette, je suis
d’avis qu’on sorte 6 Messatges cette année. En 1955, nous pourrons étudier le rythme le
meilleur. Cela vous va-t-il ?

C’était compter sans la surprenante apparition de Denis Saurat.

Le météore Saurat
Jean-François Courouau a décrit le phénomène dans son édition critique
Encaminament catar 2010, et il y consacre ici une communication. Je ne parlerai donc que
du point de vue des éditeurs de Messatges dont Saurat traverse le paysage tel un météore.
Saurat écrit les 323 vers de At digues pos dont il a la révélation le 14 avril 1954 (la
lettre programmatique de Lafont citée plus haut est datée du 16 avril). Le poème est
transcrit en graphie alibertine par Bec : Ac digas pas. Saurat a la notoriété littéraire et les
31

Mais il lui en a parlé bien plus tôt puisque Espieux lui répond le 21 avril 1953 : « Soi d’acòrdi per vòstres
projèctes gascons… e mai per l’òrdre Manciet-Bec-Ravier. »
32

Le 9 avril 1954, Girard parle même de quatre plaquettes gasconnes, incluant Barrué. Mais la plaquette en
projet de Barrué dont devait s’occuper Espieux ne sera pas publiée dans Messatges. Cf Jean Thomas « Des
manuscrits de Fernand Barrué et de quelques autres » in Les manuscrits du poème (1930-1960), en ligne à
l’adresse http://occitanica.eu/omeka/items/show/19138.

�10

moyens financiers33 de faire bouger les lignes. Lafont intervient auprès d’Aubanel qui
modifie son calendrier si bien que la plaquette sort, sans traduction, dans la série Quasèrns,
le 1er septembre 1954, passant devant les Gascons34 chers à Girard, mais numérotée après :
n° 19. On n’a jamais fait aussi vite !
Le 4 septembre 1954, Nelli écrit à Lafont :
Merci pour le Mistral.
Je reçois aujourd’hui Ac digas pas. La conversion de Saurat aux lettres d’oc – qui est un peu
mon œuvre – est extrêmement importante. Représentez-vous quel sera l’étonnement des
critiques et historiens de l’an 2050 quand ils contempleront rétrospectivement la parution
d’un tel poème en 1954 ! Le génie d’oc n’a pas fini d’étonner. Il faut souligner cela.
Autre chose je présume qu’il y a eu une brouille assez grave entre S et S. A. Peyre. Et S a
voulu démontrer à S. A. Peyre qu’il était aisé de le détrôner. Quoi qu’il en soit c’est une
magnifique victoire. D. Saurat a 3 ou 4 énormes poèmes prêts (autant que l’œuvre de Peyre)
et il offre 55000 f pour éditer les premiers. Ne refusons pas cela. Si vous pouviez aller voir
Saurat ce serait très bien. Si vous ne pouvez pas, mes lettres suffiront.

Le 19 décembre 1954 Girard s’inquiète auprès de Lafont de la livraison à Saurat de
son service de presse :
Au fait où en est Saurat avec Ac digas pas ? J’ai l’impression que malgré un tour de faveur
dans le tirage, son service de presse est sous le boisseau…

Espieux participe à l’emballement pour la poésie de Saurat. Il aime Lo soldat / Le
souldat qu’il entreprend de traduire et davantage encore Les Gigants catars.
En 1955, nouvelle précipitation pour publier dans la série Òbras : Encaminament
catar (Lo Pòble, Los Aujòls, La Verge). En avril 1955, Saurat demande un tirage pour le 15
mai. Même scénario : Lafont intervient auprès de Girard pour qu’il accélère la publication
auprès de Castellvi. Girard change finalement d’éditeur : c’est Subervie à Rodez qui publie
Encaminament Catar, sorti le 11 juin.
À la suite, il faut publier les Poèmas mistics de Laurence de Beylié avec « una version
catara en occitan » de Saurat.
Sous la pression des événements, le dispositif épistolaire à trois têtes ne fonctionne
plus du tout. Lafont et Girard s’échangent en toute hâte les lettres de Saurat avec des
annotations en marge, sans informer Espieux qui se sent exclu.
La suite, en 1957, pour Encaminament II (« Lo caçaire » et « Blaco »). D’urgence, dit
Girard, étant donné que Saurat a payé 50 000 f d’avance et promis de régler le reste sur
facture35. Lafont décide de le publier dans Messatges mais hors-série. Il écrit à Girard :
Voici les épreuves d’Encaminament que ma femme a corrigées. Comme ce volume ne
correspond, par suite de l’absence de traduction, ni à la série Quasèrns ni à celle d’Òbras,
nous proposons d’inscrire le volume dans Messatges sans plus. Un mot encore sur la
correction des épreuves. Bec, en transcrivant le texte de Saurat, a utilisé certains procédés
33

Lettre Lafont à Girard, s.d. 1955 : « Saurat a déjà payé 75000 F et me dit de lui en demander davantage si
c’est nécessaire ».
34

Manciet proteste auprès d’Espieux ; « Ce ne sera plus Accidents mais Panne ! » Lettre d’Espieux à Lafont, s.d.
1954.
35

Lettre de Girard à Lafont du 27 août 1957.

�11
qui ne sont pas dans la ligne d’Alibert (élision cada en cad’) et une accentuation nettement
pauvre (e à peu près toujours pour è). Ma femme s’est conformée aux solutions Bec pour ne
pas faire recomposer le texte.36

Toujours du retard
Entre temps, il faut écluser les manuscrits en retard. Celui de Girard (Signes de Delfin
Dario 1960) Sòrgas de Maxence finalement publié à Toulouse37. Et surtout faire face à la
nouvelle vague : Yves Rouquette, Serge Bec, Robert Allan. Girard écrit à Lafont, le 21 janvier
1956, que tous les manuscrits arrivent en même temps : des parutions dans Oc, des
Quasèrns à publier. Cela correspond au numéro d’Oc préparé par Ravier, n° 200 abril-maijunh de 1956, « le numéro des jeunes ». On remarque qu’il n’y a dans cette petite anthologie
aucun poème de Saurat. Pas plus qu’il n’y en aura dans le numéro 216, mai-junh de 1960,
composé par Lafont : Poésie d’oc 1960. Mais, dans la préface, Lafont reconnaît l’influence de
Saurat dans ce qu’il appelle « conquista dau prosaïsme », ce qui peut s’appliquer en
particulier à Espieux et à Yves Rouquette.
Il faut une nouvelle fois songer à réorganiser Messatges. Lafont pense à Manciet, un
des rares, dit-il, à s’intéresser à la collection38. Il rencontre une vive opposition de la part de
Girard qui lui écrit le 29 août 1956, accablé de travail et de la mort de Berthaud :
À propos de Messatges : vous savez très bien que le comité de lecture de Messatges n’a
jamais fonctionné.
Manciet / Messatges : là je ne suis pas d’accord. Dans la lettre précédente il était question de
Manciet lecteur de Messatges. Maintenant vous me dites : Manciet a pris fermement en
mains le destin de Messatges. Je trouve que c’est aller un peu vite en besogne, pour décider
d’une question essentiellement organique, intra IEO.
J’ai fait depuis longtemps mon mea culpa d’avoir confié, à un moment où l’IEO n’était encore
qu’une nébuleuse, la responsabilité de Messatges à Espieux dont je reconnais les qualités,
mais il n’était pas fait pour organiser quoi que ce soit. Voilà pourquoi j’estime, et je ne suis
pas le seul, qu’il faut réexaminer la question avec beaucoup de prudence […]
La collection Messatges, indépendamment des solutions administratives à trouver,
indépendamment de son comité de lecture qui n’a encore rien lu, gagnerait à avoir comme
directeur un nom dont le rayonnement actuellement est réel. Pour ma part je propose
Nelli39, bien entendu comme directeur littéraire, avec ou sans comité de lecture, peu
importe, les questions administratives relevant d’une autre instance.

Une crise de succession majeure s’engage. Lafont est empêtré par les règles qu’il a
lui-même édictées, concernant le choix des auteurs d’être publiés dans telle ou telle série,

36

De la graphie de Bec, J-F Courouau écrit : « Établie selon des principes assez mouvants et entachée de
quelques erreurs de lecture, elle modifie souvent assez sensiblement la langue même du texte ». p. 50. Op.cit.
37

Cette plaquette Sòrgas, à laquelle Espieux tient beaucoup, est la traduction par lui de poèmes de Maxence
Bernheim de Villers. Il devait en assurer lui-même la composition et le tirage à Paris.
38
39

Lettre de Lafont à Girard du 30 août 1956.

C’est ce qui sera mis en place de 1960 à 1972. Nelli accepte d’être un directeur littéraire de prestige, mais
lointain, pendant 12 ans. Espieux écrit à Robert Lafont le 28 novembre 1972 : « Je comprends très bien que l’on
m’ait enlevé la direction de Messatges, mais n’eût-il pas été poli - simplement poli - de m’en aviser ! »

�12

un formalisme qui fait fuir Cayrol, Bec, Espieux40… Il est aussi désarçonné par l’attitude de
Manciet. Il écrit à Girard le 30 avril 1960 :
Manciet a rejeté Orfeu de Pons avec une grande brutalité. Manciet a adopté à Messatges un
ton extrêmement déplaisant faisant alterner le refus motivé en trois mots et l’acceptation
désabusée et condescendante. Quant Ravier obtient quelque chose de lui, c’est une boutade
acide. En ce moment il n’y a de salut pour Messatges que dans l’élargissement du comité.

Le 2 mai 1960 Girard, sur le point de se retirer, écrit à Lafont :
Je déplore que la direction littéraire en soit tellement rigide que certains genres soient
éliminés par principe. Je n’exprime ici qu’une opinion à titre strictement personnel. Ce qui est
valable pour Oc, doit, à mon avis, l’être pour Messatges.
Pour le moment je ne vois pas comment on en sortira, en ce qui concerne Messatges, tant
que nous aurons des gens qui « tirent au renard » (j’entends Manciet et Ravier) comme
responsables… théoriques. J’estime que la direction de Messatges devrait être entièrement
prise en main par madame Lafont, libre à elle de s’entourer des lecteurs qu’elle jugera
capable de… sociabilité. Voilà mon avis.

Avis sensé, s’il en est ! Car cela fait bien longtemps qu’Andrée-Paule Lafont permet à
Messatges de ne pas couler. Elle a dactylographié, corrigé des manuscrits, les épreuves, elle
a écrit aux auteurs, assuré la critique, sans accepter, semble-t-il, que son nom figure comme
responsable. Le 10 septembre 1961, elle écrit à Espieux qu’elle espère faire sortir avant la fin
de l’année Vesper de Nelli et l’Omenatge a Andreu Pic de l’IEO :
I a totjorn d’òbras en retard que contunhan d’entrepachar Messatges e que vòle sortir al mai
lèu per fin de balhar mai de viu a la colleccion. Encara sèrve coma un pentiment li Sòmis III de
Max Roqueta. I a tanben un molon de poèmas de Barrué que ne faudriá tirar quicòm. Puèi,
mai solament puèi, lo ritme de Messatges serà lo de la poesia d’òc, un ritme que voudriáu
rabent.

L’usage libre de la première personne montre qu’elle assume toute la responsabilité
de la collection, avec une lassitude certaine. Elle exprime son malaise devant les retards
accumulés et les ratages, comme la publication de Max Rouquette dans « Òbras » qui était
une priorité pour Girard en octobre 1950, et qui fut repoussée, pour des raisons diverses,
pendant dix ans. Ratage encore pour le choix de poèmes de Barrué que Girard avait
demandé à Espieux, lequel s’en était déchargé sur Ravier en 1955… et dont les manuscrits se
retrouvent sur la table d’Andrée Lafont en 1961 ! Elle songe à partir mais pas avant d’avoir
fait le ménage41.

Une impossible rupture
Pour Espieux, le début des années soixante marque un tournant difficile dans sa vie
et son écriture. L’expérience de Messatges est arrivée à son terme. Il se retire avec la
conscience de sa marginalisation au sein de l’IEO, au moment même où il vient vivre à
Nîmes. Il reste longtemps habité d’une sombre amertume. Il écrit à Lafont, le 4 janvier 1962 :

40

Lettre du 26 novembre 1959 de Lafont à Girard. « Le règlement adopté condamne un auteur à donner
d’abord un recueil Quasèrn, puis un recueil Òbra. Comme nous ne pouvons pas éditer de volume Òbra pour
l’instant, nous sommes en train, par formalisme, de nous aliéner des auteurs : Cerda, Serge Bec, Espieux… »
41

Sa note dans la marge l’indique « Puei e solament puei podrai quitar la plaça a quicòm mai. »

�13
Mon principal objectif était de stimuler la création de toutes les manières, au nombre
desquelles la publication n’était pas des moindres. Plus d’un recueil a vu le jour qui dormirait
encore. Comme dort aujourd’hui Siam plus d’aucèus42 qui devrait avoir été publié depuis
longtemps. Je ne demande que de me restituer ce recueil que je publierai à Toulon.

Le 6 janvier :
Que Messatges venga un domeni privat, sotmés a de règlas estrechas, vòle ben. Ieu inauguri
una colleccion dobèrta, un luòc d’asili.

Il va fonder ses éditions « Quaserns tolonencs », et la colleccion : « L’Espieut ». Dont
Siam plus d’aucèus devait être la première publication. Il en modifiera plusieurs fois le titre
et le contenu et ce sera Falibusta en 1962. Suivi de Òsca Manòsca en 1963, Finimond en
1967. Yves Rouquette a raison de dire que ces plaquettes d’Espieux sont des clones de
Messatges43. Car il ne parvient pas à se détacher de Messatges. Il enrage de voir deux poètes
français, Gaston Puel et Jean Malrieu, entrer au comité de rédaction. À la fois il ressasse des
reproches44
En fait d’orientation, Messatges s’oriente vers un avenir où figureront seulement les morts,
les membres occitans du comité de lecture et du comité d’administration. Quant aux autres,
ils devront se résigner à faire partie de ce qu’on peut appeler une littérature d’échantillon ?
Ainsi en est-il allé pour Robert Allan dont l’œuvre a été dépecée avec une sauvagerie
sadique45.

et il espère toujours y être publié. Andrée Lafont corrige un premier ensemble de poèmes
manuscrits qui seront le socle de Jòi e Jovent.
À partir de 1969, il reprend le fil d’une correspondance avec Girard pour lui
promettre quelques comptes rendus dans Oc, lui dire qu’il en attend de son Histoire
d’Occitanie. Il lui signale qu’il a une dizaine de sonnets publiables et il lui fait passer par
Manciet le manuscrit de son dernier poème Siam de còla.
Manciet vos a mandat lo mieu gròs poèma (lo titol m’escapa, n’ai cambiat 3 o 4 còps) mai lo
tèxt comença per « Eriam d’estieu, marrit estieu ».

Dans une longue et belle lettre de 1970 il parcourt le paysage d’Oc : Jean-Louis Guin,
Philippe Gardy qu’il trouve dense et difficile mais brillant, Jean-Marie Auzias qu’il n’aime pas,
Jean et Yves Rouquette dont il est très proche, Jean Mouzat qui publie à nouveau, enfin
Pierre Rouquette passé à la graphie mistralienne :
Rien d’étonnant à cela. Il est devenu pratiquement impossible de se faire publier dans les
milieux occitanistes. Rouquette a voulu se faire publier avant sa mort et il a saisi la première
occasion.

Confidence mal déguisée de celui qui dit dans la même lettre que la fièvre ne le
quitte plus. Trois lettres n’ont pas été décachetées par Girard, celles des 4 avril, 29 avril et 31
mai 1971. Espieux demande un mot d’amitié, un avis sur Siam de còla qu’il voudrait bien
42

Est-ce le recueil dont Lafont disait à Girard le 16 avril 1955 : « Ma femme a reçu un recueil d’Espieux
magnifique. Bien au-dessus de Telaranha e de Destrau de lutz. Du niveau d’Éluard, vraiment. »
43

Yves Rouquette dit : « quicòm coma una sòrre bessona e magrinèla » Oc, 227-228, genièr-junh 1963, p. 85.

44

Lettre à Lafont de juin 1962.

45

Ce jugement est confirmé par les analyses de Marie-Jeanne Verny in Le manuscrit du poème. « Lei Cants de la
tibla de Robert Allan : de l’histoire d’une édition impossible au projet de réédition »
http://occitanica.eu/omeka/items/show/17061.

�14

faire publier « sous le signe de Oc ». La dernière lettre du 26 octobre 1971 montre que le
contact avait été repris.
Espieux et Messatges, c’est tout un destin de poésie, dans un milieu occitaniste qui
s’est élargi46 et qui reste le sien, malgré les crises traversées. Il meurt le 27 decembre 1971
sans avoir vu dans Messatges la publication d’un choix de ses poèmes : Lo temps de nòstre
amor, lo temps de nòstra libertat « acabat de tirar lo 14 de genièr de 1972 ». C’est Jean
Larzac qui publie en 1974 le recueil Jòi e Jovent dans la nouvelle série de Messatges dont il
est le directeur.
Dans cette vie douloureuse dont la poésie a été le seul horizon, les dix ans de
Messatges lui apparaissent, rétrospectivement, comme le temps heureux de la
reconnaissance.

NB : consulter pages suivantes, en annexe, les titres de la collection Messatges de 1942 à
1961, série QUASERNS, série ÒBRAS, hors-série.

46

« Dieu que tout cela est vivant ! Vous souvenez-vous de l’époque où Berthaud citait Philadelphe : « Que i a
trivalh e sem pas goaire ! » C’est encore un peu vrai, mais comme tout a proliféré ! » Lettre d’Espieux à Girard
du 30 juillet 1970.

�15

ANNEXE
Collection Messatges de 1942 à 1961

Série QUASERNS

N°

Date

Titre

Auteur

1
2
3
4
5
6

1942
1942
1942
1946
1946
1947

Poesies catalanes
Entre l’esper e l’absencia
Somnis de la nuòch
Paraulas al vielh silenci
Aquarela
Poesias de Santillana

7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29

1949
1950
1951
1951
1951
1952
1953
1955
1955
1954
1954
1955
1954
1955
1956
1956
1957
1958
1958
1960
1960
1960
1961

JS Pons
R. Nelli
M. Roqueta
R. Lafont
L. Cordes
trad. Darmangeat
adapt. M.Rouquette
H. Espieux
J. Mouzat
P. Rouquette
M. Allier
F. Castan
B. Lesfargues
P. Lagarde
B. Manciet
P. Bec
X. Ravier
J P. Cerda
M. Barral
D. Saurat
J. Camp
trad. D.Saurat
S. Vincens (A-P L)
S. Bec
trad. E. Espieux
I. Roqueta
D. Dario (I G)
S. Bec
Robert Allan
Coll.

31 mai
10 juin
30 juin
15 juin
15 juin
28 fév.
28 fev.
24 dec.
24 dec.
15 fev.
1er sept.
31 janv.
29 fev.
10 mai.

Telaranha
Dieu metge
Secret del temps
A la raja dau temps
De campèstre d’amor e de guèrra
Cap de l’aiga
Espèra del jorn
Accidents
Au briu de l’estona
Paraulas enta troç de prima
Tota llengua fa foc
Los espers e los jorns
Ac digas pas
Omenatge a Marius André
Poèmas mistics de L. de Beylié
Lis uelhs e son reiaume
Miegterrana
Sòrgas de Maxenci
L’escriveire public
I.
Signes
Memòria de la carn
Li cants dau deluvi
Omenatge a Andreu Pic

Dr
de Imprime
collection ur
Castellvi
Castellvi
“Ismaël
Girard
n’essent lo
baile”

Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Espieux
Manciet
Manciet
R. Nelli
R. Nelli

Les 8 ouvrages publiés en 1954 -1955, dans l’ordre chronologique des « achevés d’imprimer »

19
16
17
20
18
14
15
òbras

1954
1954
1954
1955
1955
1955
1955
1955

1er sept.
24 dec.
24 dec.
31 janv.
15 fev.
28 fév.
28 fev.
1er sept

Ac digas pas
Paraulas enta troç de prima
Tota llengua fa foc
Omenatge a Marius André
Los espers e los jorns
Accidents
Au briu de l’estona
Encaminament catar

D. Saurat
X. Ravier
J P. Cerda
J. Camp
M. Barral
B. Manciet
P. Bec
D. Saurat

Subervie
Subervie
Subervie
Subervie
Subervie
Aubanel
Aubanel
Aubanel
Aubanel
Aubanel
Castellvi
Aubanel
Aubanel
Subervie
Subervie
Subervie
Subervie
Subervie
Castellvi
Castellvi
Castellvi
Reboulin

�16

« Acabat d’imprimir » 3e de couv.

Série ÒBRAS
1
1950

Conversa

J.S Pons

2

1952

Arma de Vertat

R.Nelli

3

1955 1er sept.

Encaminament catar

D. Saurat

4

1957

Dire

R. Lafont

Encaminament II

D. Saurat

Dr. lit. de Messatges E. Espieux
Administator I. Girard
Dr. lit. de Messatges E. Espieux
Administator I. Girard
Dr. lit. de Messatges : E. Espieux
Subervie
Dr. lit. de Messatges : E. Espieux
Secretari.gral : B. Manciet

Fòra seria
1960

Dr. lit. de Messatges : E. Espieux
Secretari.gral : B. Manciet
Subervie

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&lt;html&gt;&#13;
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&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
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&lt;/html&gt;</text>
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              <text>&lt;!DOCTYPE html&gt;&#13;
&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;div style="text-align: justify;"&gt;&#13;
&lt;p&gt;Communication de Claire Torreilles dans le cadre de la journ&amp;eacute;e d'&amp;eacute;tudes&amp;nbsp;ReDoc-LLACS : La collection &amp;laquo; Messatges &amp;raquo; de l'IEO 1945-1960, Montpellier, 27 janvier 2018.&lt;/p&gt;&#13;
&lt;/div&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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&lt;html&gt;&#13;
&lt;head&gt;&#13;
&lt;/head&gt;&#13;
&lt;body&gt;&#13;
&lt;div style="text-align: justify;"&gt;Comunicacion de Clara Torreilles dins l'encastre de la&amp;nbsp; jornada d'estudis&amp;nbsp;ReDoc-LLACS :&amp;nbsp;La colleccion &amp;laquo; Messatges &amp;raquo; de l'IEO 1945-1960, Montpelhi&amp;egrave;r, 27 de geni&amp;egrave;r de 2018.&lt;/div&gt;&#13;
&lt;/body&gt;&#13;
&lt;/html&gt;</text>
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