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                  <text>�AVANT-PROPOS

Paul Meyer fut le premier éditeur scientifique de la Canso de la Crozada , long poème épique en ancien
1

occitan, connu par une seule copie intégrale conservée à la Bibliothèque nationale de France (Fr. 25425). Œuvre
contemporaine des événements qu'elle relate dans la langue des Languedociens, elle constitue en grande partie une véritable
épopée de la « résistance » toulousaine face aux croisés.
La Canso, connue dès le XVIIIe siècle, est éditée une première fois en 1837 par Claude Fauriel (1772-1844).
Malgré les approximations et les erreurs d'une édition un peu rapide du texte original – Fauriel ne distingua pas les deux
parties du poème, et donc la présence de deux auteurs dont la langue, le style et les intentions sont radicalement différents
– la publication de la Canso constitua un événement. L’œuvre joua notamment un rôle important dans l'affirmation
d'une revendication identitaire « occitane » aux XIXe et XXe siècles.
Doté d'une meilleure connaissance de l'ancien occitan et de la littérature médiévale occitane, Paul Meyer (18401917) livre entre 1875 et 1879 une nouvelle édition et traduction du poème. C'est cependant celle d'Eugène MartinChabot (1931) qui demeure l'édition de référence, tout au moins pour l'établissement du texte occitan. La longue
introduction de l'édition de Paul Meyer constitue cependant une synthèse, parfois datée mais toujours utile, sur la place
qu'occupe la Canso parmi les sources de la croisade des Albigeois. Surtout, Paul Meyer livre une démonstration
minutieuse de la validité historique du poème de Guillaume de Tudèle et de son continuateur anonyme.
Les références et notes laissées dans le texte renvoient toutes à l'édition originale du poème de la Canso de la
Crozada par Paul Meyer : La Chanson de la croisade contre les Albigeois, commencée par Guillaume de
Tudèle et continuée par un poète anonyme, éditée et traduite pour la Société de l'histoire de France /
par Paul Meyer, 2 tomes, 1875-1879. Consultable en ligne sur Gallica : Tome 1 ; Tome 2

1 Nous reprenons par convention le titre de l’œuvre en ancien occitan, établi comme « forme internationale » par
l'International Federation of Library Associations and Institutions ; l’œuvre de Guillaume de Tudèle et de son
continuateur anonyme est couramment appelée en français « Chanson de la croisade contre les Albigeois » et, en occitan, « La
Canso » ou « La Cançon de la Crosada » (occitan moderne normalisé). Source : IFLA, Anonymous Classics : A List Of Uniform
Headings For European Literatures, second edition revised, 2004. (consulter le document en ligne)

�La Chanson de la croisade contre les Albigeois est l’œuvre de deux auteurs
qui diffèrent totalement par la langue, par le style, par les idées. Le premier a
commencé son récit aux prédications contre les hérétiques albigeois qui précédèrent
le meurtre du légat Peire de Castelnau, assassiné le 15 janvier 1208, et l'a continué
jusqu'aux préliminaires de la lutte éphémère engagée en 1213 contre la croisade par le
comte de Toulouse et le roi d'Aragon. Le second a repris la narration au point où son
prédécesseur l'avait laissée, et l'a poursuivie jusqu'à l'arrivée devant Toulouse de la
croisade conduite par Louis, fils du roi Philippe-Auguste, en juin 1219. Ces deux
récits consécutifs, mais mal raccordés, ont ceci de commun qu'ils sont demeurés l'un
et l'autre inachevés. Le premier auteur s'était arrêté vers le commencement de l'année
1213, afin d'attendre la suite des événements. Des circonstances, qu'il est possible de
déterminer, l'empêchèrent de reprendre son récit. Le second auteur s'est arrêté au
début du siège de 1219, désireux sans doute d'en voir la fin avant d'en raconter les
péripéties, mais, s'il n'est guère douteux qu'il ait eu l'intention de continuer le récit,
nous n'avons aucun moyen de savoir s'il l'a fait. Nous avons donc étudier non une
œuvre complète en soi, mais deux morceaux mis bout à bout, et dont la disparité
n'est nullement diminuée par le fait que le second auteur a pris pour point de départ
de sa narration le point d'arrivée de son devancier.
Il est difficile de trouver un titre approprié pour une œuvre ainsi composée et
dont on ne sait même pas quelle devait être l'étendue. L'unique manuscrit qui nous l'a
conservée, n'ayant ni incipit, ni explicit, ne nous est à cet égard d'aucun secours.
Fauriel, le premier éditeur, a intitulé son édition Histoire de la croisade contre des hérétiques
albigeois2, titre que j'ai modifié en deux points en remplaçant histoire par chanson, afin de
me conformer aux indications du premier des deux auteurs, qui en maint endroit
qualifie son œuvre de cansos3 ; puis en supprimant hérétiques, parce que la pensée des
auteurs, surtout du second, est clairement que la croisade n'était pas uniquement
dirigée contre les hérétiques, mais qu'elle avait pour objet, du moins depuis 1212
environ, la dépossession de certains seigneurs du Midi, notamment des comtes de
Toulouse et de Foix ; opinion qui peut être bien ou mal fondée, mais dont un éditeur
ne peut se dispenser de tenir compte lorsqu'il s'agit de donner un titre à l'ouvrage où
elle est exprimée.
Toutefois, s'il est nécessaire d'adopter pour la commodité des citations un
titre unique qui indique sous une forme brève la nature et l'objet de l'ouvrage, il est
essentiel de ne pas perdre de vue que ce titre créé par nous désigne en réalité deux
compositions tellement différentes que l'historien et le philologue ne sauraient, sauf
en des cas fort rares, les réunir l'une et l'autre dans la même appréciation, et que
chacune d'elles est à étudier séparément, tant au point de vue du récit qu'à celui de la
langue.

I. SOURCES DE L'HISTOIRE DE LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS : LES ACTES.
Pour apprécier la valeur historique de chacune des deux parties de la
2 On lit en tête du texte, dans cette édition : Aiso es la cansos de la crozada contr els ereges d albeges, mais cette phrase provençale
est l’œuvre de l'éditeur, comme l'indique suffisamment la faute contr els au lieu de contrals.
3 Vers 2, 28, 119, 185, 202.

�chansons de la croisade, il est nécessaire de s'être d'abord rendu compte des autres
documents que nous possédons sur le même sujet. Ces documents peuvent se classer
sous deux chefs : les actes et les récits.
La plus importante série des documents diplomatiques relatifs à la croisade
est formée par les lettres du Saint-Siège et des légats. Nous possédons en très-grande
partie les registres de la correspondance d'Innocent III ; quatre années seulement
nous font défaut : 1201 (livre IV), 1214 à 1216 (livres XVII XIX). Ces dernières
années sont celles où Simon de Montfort, ayant détruit à Muret (1213) la coalition
formée par le roi d'Aragon et les seigneurs du Midi, s'occupa d'organiser sa conquête.
Elles embrassent aussi la période du quatrième concile de Latran (1215), pendant
lequel d'importantes négociations furent engagées entre le comte de Toulouse et le
pape. La perte du recueil des lettres pontificales écrites pendant ces trois années
cause une grave lacune dans nos moyens d'information. Pour les années qui
précèdent, nous avons, sinon toutes les lettres relatives à la croisade qu'a pu écrire le
souverain pontife, au moins la partie la plus considérable de cette correspondance.
Nous savons que l'enregistrement ne s'appliquait pas a tous les actes pontificaux sans
exception4, mais les omissions ont dû être peu importantes.
Les lettres d'Innocent III sont surtout précieuses pour les informations
qu'elles nous donnent sur les antécédents de la croisade et sur ses débuts. Une fois la
croisade victorieuse, après le sac de Béziers et la prise de Carcassonne (1210), le pape
n'exerce plus qu'un contrôle incertain : toute la direction politique est aux mains des
légats, de la correspondance desquels nous n'avons que quelques bribes, et qui
d'ailleurs, se trouvant sur les lieux mêmes où leur action s'exerçait, ont dû prendre
beaucoup de décisions sans qu'aucune trace écrite en ait été conservée.
Les lettres d'Innocent III ont, au moins en ce qui touche la croisade, un
caractère peu personnel. Les décisions qu'il prend, les instructions qu'il donne, sont
visiblement la conséquence des informations qu'il vient de recevoir, des suggestions
qu'on vient de lui adresser. Ce sont des décrets ou des circulaires rédigés sur rapport.
Telle est la condition de tout gouvernement opérant à distance. Il était bien
difficile que l'administration pontificale y échappât. Le pape, fût-il Innocent III, ne
pouvait s'enquérir par lui-même des affaires innombrables sur lesquelles il avait à
statuer. Il était à la merci de fonctionnaires souvent passionnés, parfois peu intègres,
toujours très-puissants.
Prenons comme exemple les rapports d'Innocent III avec le comte de
Toulouse Raimon VI. A nous en tenir a la correspondance, le pape aurait été l'ennemi
acharné du comte de Toulouse. Dès le 29 mai 1207, avant le meurtre de Peire de
Castelnau, avant la croisade par conséquent, voici sur quel ton il lui écrit :
Si nous pouvions, avec le prophète, creuser le mur de ton cœur, nous y pénétrerions et nous
te montrerions les abominations que tu y as faites. Mais, comme tu es endurci plus que la
pierre, autant il sera facile à la parole salutaire d'y frapper, autant il lui sera difficile d'y
pénétrer, et c'est pourquoi, si nous jugeons opportun de te reprendre, nous espérons à peine
parvenir à te corriger. Quel orgueil s'est emparé de ton cœur ? Quelle folie t'a saisi, homme
pestilentiel, pour que, dédaignant de garder la paix envers ton prochain, t'éloignant des lois
divines, tu te sois allié aux ennemis de la vérité catholique ?...

Suivent des reproches – que n'accompagne aucun semblant de preuve de
s'être allié aux hérétiques, et pour couronner le tout, la menace du sort de
4 Voir Delisle, Mémoire sur les actes d'Innocent III, dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 4, IV, 11.

�Nabuchodonosor5.
Si grande qu'on veuille bien faire la part de la phraséologie en usage dans le
style ecclésiastique, il faut avouer que c'est là une lettre violente. Pourtant, si nous
cherchons à connaître les véritables sentiments d'Innocent III à l'égard de Raimon
VI, nous découvrons qu'ils furent souvent ceux d'une véritable bienveillance ; que le
pape, toutes les fois que son action personnelle se révèle à nous, agit envers le comte
de Toulouse avec prudence et modération. Je n'invoquerai pas à ce propos les
témoignages concordants et par conséquent très-graves, des deux auteurs de la
chanson, qui l'un et l'autre en des circonstances différentes6 nous montrent le pape
plein de compassion, d'affection même, pour Raimon VI – l'autorité de la chanson,
qui sera établie peu à peu dans ce travail, ne doit pas être présumée dès maintenant –
mais je citerai Pierre de Vaux-Cernai, l'historien en quelque sorte officiel de la
croisade, qui en plus d'un endroit accuse le pape d'une mollesse que certes ne laisse
pas soupçonne la correspondance. Ainsi, lorsque, au commencement de l'année
1213, le roi d'Aragon, n'ayant pas encore pris définitivement parti contre la croisade,
fit des démarches en faveur du comte de Toulouse, les évêques, alors réunis en
concile à Lavaur, repoussèrent la supplique du roi, et écrivirent au pape une lettre de
la dernière violence contre le comte Raimon. « Cette lettre », dit Pierre de VauxCernai, « trouva le pape aliquantulum durum, eo quod nimis credulus fuisset suggestionibus
nuntiorum regis Aragonensium7. » Néanmoins nous avons du pape une lettre qui
repousse toutes les demandes du roi d'Aragon, et montre beaucoup de dureté pour le
comte de Toulouse8. C'est alors que le roi d'Aragon, ayant échoué dans ses tentatives
conciliantes, se décida à la guerre.
En réalité, les idées exprimées dans la correspondance ne sont guère qu'un
reflet de l'opinion des légats. Le pape ne sait pas toujours ce qu'on lui fait écrire9.
Les lettres des légats ou des évêques réunis en concile ont beaucoup plus de valeur
historique, d'autant qu'elles nous apprennent des faits constatés de première main ;
mais malheureusement nous n'avons que celles en petit nombre qui ont été
conservées par Pierre de Vaux-Cernai, ou copiées dans les registres de la chancellerie
pontificale.
En dehors de l'Église, nous avons encore deux catégories d'actes qui peuvent
servir à l'histoire de la croisade albigeoise. La première se compose des documents
concernant l'administration des pays conquis. Simon se fit prêter hommage, autant
qu'il le put, par les vassaux du comte de Toulouse, après que celui-ci eut été dépouillé
de ses États. Il fallut que ceux qui lui avaient été hostiles fissent leur soumission par
écrit. Il ne lui suffit pas de leur serment, il exigea la caution de personnes
considérables, se portant garants sur leurs biens de la fidélité des soumis. D'autre
part, en beaucoup de lieux, les seigneurs du Midi furent expulsés et remplacés par des
compagnons d'armes de Simon. Des villes, qui jusque-là paraissent n'avoir pas eu de
5
6
7
8
9

Innoc. epist., X, LXIX.
D'abord lors du voyage de Raimon VI à Rome, en 1210 (v. 984-94), ensuite au concile de 1215.
Voir t. II, p. 150, n° 3
XVI, XLVIII.
Nous avons ailleurs encore la preuve que le pape n'était pas le défenseur à outrance de Simon de Montfort qu'il paraît
être dans quelques-unes de ses lettres. Ainsi il sut bien l'obliger à rendre aux seigneurs catalans le jeune Jacme d'Aragon
que celui- ci s'obstinait, après la mort de Pierre d'Aragon, à garder auprès de lui. Nous avons sur ce point le témoignage
de Jacme lui-même, qui est tout à l'honneur du souverain pontife : « E aquest apostoli papa Innocent fo el meylor
apostoli, que de la sao que faem aquest libre en .c. anys passats ne hac tan bo apostoli en la esglesia de Roma, car el era
bon clergue en los sabers que tanyen a apostoli de saber, e avis sen natural, e dels sabers del mon havia gran partida. E
envia tan forts cartes e tan forts missatgers al comte Simon que el hac a atorgar quens redrie a nostres homens » (édit.
Aguiló, ch. X ; cf. de Tourtoulon, Jacme I le conquérant, 1, 141-2).

�seigneurs, s'en virent imposer. Il y eut, après la prise de Carcassonne, sur une moins
grande échelle naturellement, une distribution de seigneuries analogue à celle qui
s'était produite en Terre-Sainte à la suite de la première croisade. Les croisés de 1209,
devenus seigneurs de Lombers, de Marmande, de Limoux, de Montréal, exercèrent
leurs nouveaux droits et passèrent des actes. Lorsqu'en 1224, six ans après la mort de
Simon, Amauri de Montfort vit qu'il ne pouvait soutenir la lutte, et dut appeler à son
aide le roi de France Louis VIII, il lui céda tous les droits plus ou moins légitimes
qu'il tenait de son père. Avec les droits, il remit les actes y afférents. De ces actes,
dont un assez grand nombre sont conservés en original au Trésor des chartes, on fit
sous saint Louis un cartulaire, le Registrum curie Francie, dont nous possédons encore
plusieurs copies10. À l'aide de ces documents et de quelques autres du même genre
qui n'ont pas été déposés au Trésor, mais qui se sont conservés dans les archives du
Midi11, nous pouvons nous former une idée sommaire du gouvernement que Simon
de Montfort imposa pour un temps aux pays occupés par la croisade. Ces mêmes
actes contiennent la mention de divers personnages qui jouent un rôle dans le poème
et nous sont ainsi une source précieuse d'éclaircissements.
La seconde catégorie d'actes est formée par les chartes très-nombreuses, mais
malheureusement très-dispersées, où on voit des seigneurs prêts à partir pour la
croisade, ad partes Albigensium, selon la formule usuelle, faire soit leur testament, soit
une donation pieuse à quelque établissement religieux. Les documents de cette
espèce n'offrent ordinairement qu'un intérêt assez limité. Eût-on réuni tous ceux qui
se sont conservés, qu'on ne connaîtrait encore qu'une fraction bien minime du
nombre si considérable des seigneurs qui, depuis 1209, se rendirent à la croisade. En
outre, il ne faut pas perdre de vue qu'à tout le moins pendant le gouvernement de
Simon de Montfort, les opérations militaires ont toujours été conduites par un petit
nombre de personnages établis à demeure dans le Midi, tandis que l'immense
majorité des croisés ne joua qu'un rôle collectif, chacun se bornant le plus
ordinairement à accomplir strictement sa quarantaine, afin de revenir au plus tôt dans
ses foyers sans se soucier autrement du succès de l'expédition.
II. LES RÉCITS : PIERRE DE VAUX-CERNAI
Le Midi de la France a été au moyen-âge très pauvre en chroniques. La
littérature historique de cette époque, au moins jusqu'au XIIIe siècle, est sortie
presque tout entière des monastères. Mais il s'en faut que tous les établissements
religieux aient apporté leur contribution à l'histoire du temps. Pour mettre en écrit les
annales contemporaines, pour avoir seulement l'idée de le faire, il fallait posséder une
culture littéraire et des traditions qui paraissent avoir été fort rares dans le Midi de la
France. Si quelques maisons religieuses nous ont laissé des monuments historiques –
citons par exemple l'abbaye de Saint-Martial de Limoges et le prieuré du Vigeois – on
remarquera qu'elles appartiennent aux contrées les plus voisines des pays de langue
d'oui. Tous les témoignages en effet s'accordent à montrer que les études, partout
profondément désorganisées par l'invasion barbare, ne se sont pas relevées dans la
même mesure au Midi qu'au Nord. On ne voit pas que les pays de langue d'oc aient
participé d'une manière appréciable au mouvement littéraire et philosophique qui est
si marqué dans la France du Nord dès le XIe siècle. Il n'y avait en préparation dans le
Midi, au moment où la guerre éclata, aucune série d'annales tant soit peu importantes
où un récit de la croisade pût prendre place, et l'idée de rédiger l'histoire des terribles
événements de cette guerre ne paraît être venue à aucun écrivain latin du pays parmi
10 Voir A. Molinier, Bibliothèque de l’École des chartes, XXXIX, 175 et suiv.
11 Il s'en trouve un certain nombre dans la collection Doat, à la Bibliothèque nationale.

�ceux qui en furent les témoins. Les chroniques de Guillaume de Puylaurens et de
Bernart Gui, celui-ci chef de l'inquisition de Toulouse au commencement du XIVe
siècle, tous deux méridionaux, n'ont été rédigées qu'assez longtemps après les
événements, et celle du second notamment n'est qu'une compilation dénuée
d'originalité.
Il n'existe que deux chroniques ayant pour objet spécial ou principal la
croisade albigeoise celle de Pierre de Vaux-Cernai, et celle de Guillaume de
Puylaurens. Ce sont deux ouvrages de tout point bien différents.
L'écrit de Pierre de Vaux-Cernai est nommé à l'explicit : « Historia de factis et
triumphis memorabilibus nobilis viri domini Simonis comitis de Monteforti. » Et
c'est en effet essentiellement une histoire de Simon de Montfort. Cette histoire est
dédiée à Innocent III, et par conséquent a dû être commencée du vivant de ce pape
qui mourut le 16 ou le 17 juillet 1216 ; elle se poursuit jusqu'à la mort de Simon, tué
devant Toulouse le 25 juin 1218 ; mais toute la fin, depuis 1216, est très-écourtée et
ne contient, en comparaison de la partie précédente, qu'un sommaire des
événements. Il est remarquable que le plus ancien12 des trois ou quatre manuscrits
qu'on connaît de cet ouvrage ne va pas plus loin que l'année 1217, ce qui, joint au
caractère sommaire de la continuation qu'offrent les autres manuscrits, porte à croire
que Pierre, ayant rédigé son récit au fur et a mesure des événements, s'arrêta au
moment où il apprit la mort du pape à qui il avait dédié son livre, et ne reprit la
plume que près de deux ans plus tard, après la mort de Simon, afin d'achever
rapidement l'histoire commencée.
Pierre était neveu de Gui, abbé de Vaux-Cernai, qui, en 1212, fut nommé
évêque de Carcassonne. Il avait accompagné son oncle la croisade 13, et parait être
arrivé dans le Midi vers 1210 ou 1211. Il n'assista donc pas aux débuts de la croisade,
qu'il raconte en commençant son récit au meurtre de Peire de Castelnau (1208) ; mais
pour la suite, du moins jusqu'en 1216, il paraît avoir été très souvent le témoin
oculaire des événements qu'il raconte, et pour ceux auxquels il n'assista pas, nous
savons qu'il sut se renseigner auprès de ceux qui eurent la plus grande part à la
direction de la croisade,entre lesquels il nomme le légat Arnaut Amalric, les évêques
de Toulouse et de Béziers, maître Thédise, chanoine de Gênes, qui fut quelque temps
associé au légat Milon.
Pierre de Vaux-Cernai est un fanatique, et ses tendances non dissimulées ont
fait tort dans l'esprit des modernes à ses qualités d'historien. Il est rare qu'on le cite
sans lui reprocher sa partialité pour Simon, son parti pris de tout approuver chez les
croisés, de tout blâmer chez ses adversaires, sa haine irréfléchie autant que
vigoureuse, non seulement des hérétiques, mais de Toulouse, du comte Raimon et de
ses adhérents, et de ceux encore qui se montrent partisans tièdes ou modérés de la
croisade. Par suite, on n'a pas toujours accordé à son témoignage l'autorité
prépondérante qui lui est due. Il est pourtant aisé de faire le départ entre les
appréciations que Pierre de Vaux-Cernai nous donne libéralement sur les hommes et
sur les choses, et dont naturellement la critique sait le compte qu'elle doit tenir, et les
récits clairs et circonstanciés qu'il fait des événements. Nous n'en sommes plus
réduits à former notre opinion sur celle des contemporains, surtout lorsqu'il s'agit de
l'histoire d'un temps où, à bien peu d'exceptions près, la portée d'esprit chez les
écrivains est celle d'un enfant. Nous pouvons recueillir les impressions des témoins,
les étudier en tant que documents pour l'histoire des idées, mais nous ne les
partageons qu'autant que nous y sommes amenés d'ailleurs par l'étude des faits.
12 Bibliothèque nationale, lat. 2601.
13 « Me enim adduxerat [Guido] secum de Francia ob solatium puum in terra aliena peregrinus, cum essem monachus et
nepos ipsius. » Fin du chap. LX.

�Pierre de Vaux-Cernai ne peut nommer Toulouse sans s'interrompre pour
dire Tolosa, imo dolosa ! Pour lui, le « comes Tolosanus » est bien plutôt dolosanus ; les
habitants de Castelnaudari sont des Ariens, Ariani. S'il parle, soit de Gaston de Béarn,
adhérent inconstant de Simon de Montfort, puis du comte de Toulouse, soit des
comtes de Foix et de Comminges dont le crime était de ne s'être pas laissé dépouiller
sans résistance, il faut qu'il les qualifie de viri sceleratissimi. Mais que nous importe ? En
quoi ces explosions de colère font-elles tort au récit des faits ? Bien au contraire, il
faut nous féliciter d'une intempérance de langage qui nous permet de distinguer si
clairement les sentiments des chefs ecclésiastiques de la croisade dans la société
desquels vivait Pierre de Vaux-Cernai.
Plus modéré ou plus circonspect, il nous eût dissimulé bien des faits, bien des
motifs qu'il mentionne comme étant les plus naturels du monde, comme honorables
même, et qui nous sont infiniment précieux pour apprécier la moralité de l'entreprise
dont il s'était fait l'historien enthousiaste. Ainsi, c'est à lui que nous devons de savoir
par quel acte de duplicité le légat Arnaut Amalric, « désirant la mort des
ennemis du Christ, mais ne les osant pas condamner à mort parce qu'il était moine et
prêtre14, » empêcha la capitulation de la ville de Minerve et le salut des hérétiques qui
y étaient renfermés. C'est encore lui qui nous raconte le miracle de Castres dont le
point essentiel est qu'un hérétique, qui venait d'abjurer l'hérésie, fut cependant
condamné au feu, parce que, disait-on, si sa conversion est feinte, il sera justement
puni ; si elle est réelle, le supplice lui servira du moins pour l'expiation de ses
péchés15. Sachons gré au panégyriste de Simon de Montfort de nous avoir révélé des
faits ou des intentions que les plus ardents ennemis des guerres religieuses auraient
pas osé soupçonner.
Sachons-lui gré aussi de l'attention qu'il a eue de nous apprendre que si
Carcassonne, Saint-Antonin, Marmande, une fois tombées au pouvoir des croisés,
n'ont pas été incendiées16, ce fut non par un sentiment de pitié pour les habitants, qui
apparemment n'étaient pas tous hérétiques, mais par un motif de pur intérêt. La
même cause avait protégé certaines villes de Palestine lors de la première croisade : il
n'est pas sans intérêt de constater que les mêmes procédés étaient employés contre
les Sarrasins et contre les habitants du Midi de la France. L'auteur de la seconde
partie du poème nous assure de son côté que si, après la bataille de Muret, Toulouse
ne fut pas incendiée, c'est que Simon trouva plus profitable de la laisser subsister
après en avoir détruit les fortifications17. Mais une pareille assertion, émanant d'un
écrivain hostile à la croisade, ne saurait en bonne critique être acceptée, si elle n'était
confirmée par le témoignage irrécusable de Pierre de Vaux-Cernai.
En somme, chez cet auteur, tout est à prendre, tout est historique : les faits,
que nous trouvons exacts toutes les fois que nous pouvons les contrôler à l'aide
d'autres récits ou des documents contemporains ; les idées, qui sont celles mêmes du
petit groupe de clercs qui dirigeait la croisade après l'avoir suscitée.
III. LES RÉCITS : GUILLAUME DE PUYLAURENS
Guillaume de Puylaurens est un historien d'un tout autre caractère. Son récit,
incomplet, décousu, mal proportionné, dénué de précision, parfois même
14
15
16
17

Ch. XXXVII,Bouquet,XIX, 32A.
Ch. XXII, Bouquet, XIX, 24-5.
Ch. XVI, LXII (les passages sont cités dans le t. II du présent ouvrage, pp. 39, n. 1, et 132, n. 1) et LXXIX.
Vers 3126-31

�d'exactitude dans l'indication des dates, ne supporte pas la comparaison avec celui du
moine de Vaux-Cernai. Il est cependant très-précieux pour-deux motifs. Pierre suit
les événements comme on peut les suivre du camp des croisés ; il sait bien ce qui se
passe chez les siens, mal ce qui se passe chez l'ennemi. Guillaume, au contraire, a
quelques informations particulières et puisées à bonne source sur les sentiments et
sur les actes du comte de Toulouse et, en général, des adversaires de la croisade. En
outre, Pierre s'arrête à la levée du siège de Toulouse, en juillet 1218, tandis que
Guillaume, ayant poussé sa chronique jusqu'en 1272, embrasse, et bien an-delà, toute
la durée de la croisade.
Guillaume, chapelain de Raimon VII pendant les sept dernières années au
moins de la vie de ce prince (mort en 1249), témoin en des actes, de 1223 a 1249, et
conduisant sa chronique jusqu'en 1272, peut assurément avoir assisté dans sa
jeunesse à quelques-uns des événements de la croisade de Simon de Montfort, puis
de son fils Amauri. Mais il n'en laisse rien paraître dans son écrit, où il ne se donne
nulle
part comme témoin oculaire, sinon, dans son prologue18, d'une façon vague et sans
référence à aucun fait particulier. Il y a la une cause d'infériorité qui est atténuée dans
une grande mesure par la valeur des témoignages qu'il a recueillis. Il a visiblement
cherché à se renseigner, et il a pu consulter nombre de personnes qui, comme acteurs
ou spectateurs, s'étaient trouvées mêlées aux événements. Ainsi, ce qu'il nous dit de la
conférence de Montréal19, entre catholiques et hérétiques (1207), il le tient de l'un des
arbitres du débat, un certain Bernart de Villeneuve. Le récit de la bataille de Muret lui
avait été fait par le jeune comte de Toulouse, témoin oculaire20, et pour certaines
circonstances qui précédèrent la bataille et font connaître les dispositions d'esprit où
était Simon, il avait puisé dans les souvenirs de l'abbé de Pamiers qui s'était trouvé en
rapport personnel avec le chef militaire de la croisade21. L'évêque de Toulouse
Folquet (1205-1231), qui prit une part prépondérante à tous les actes importants de la
croisade, lui fournit de précieux renseignements22, et sur Folquet lui-même et ses
rapports avec ses diocésains, Guillaume avait pu recueillir une curieuse anecdote23 de
la bouche de l'un des conseillers de
Raimon VI, le sénéchal Raimon de Ricaud qui est mentionné dans le poème24. Il avait
eu des relations dans les deux partis, et sut profiter des unes et des autres.
À ces relations, à sa qualité de chapelain de Raimon VII, au laps du temps qui
s'était écoulé depuis la croisade jusqu'au moment où il écrivait, doit être attribuée la
modération dont il fait preuve dans le récit des événements. Cette modération – qui
du reste n'ajoute rien à la valeur du récit – ne se manifeste nullement par
l'appréciation des motifs de la guerre ou des moyens de répression employés contre
les hérétiques, mais seulement par le blâme que l'auteur inflige à ceux des croisés qui
voyaient dans la guerre sainte une occasion de profit personnel. Ainsi, parlant du
revirement qui, après le concile de Latran, se produisit en faveur du comte de
Toulouse, il dira que jusqu'à ce jour l'armée catholique, qui avait poursuivi par tous
les moyens l'extirpation de l'hérésie, avait été victorieuse à ce point qu'un seul croisé
pouvait pour ainsi dire mettre en fuite mille ennemis. Mais Simon commet la faute de
18
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21
22

Histoire littéraire, XIX, 186.
« De his vel que ipse vidi vel audivi e proximo, duxi aliqua in scriptis posteris relinquenda. » Bouquet, XIX.
Ch. XXII.
Ch. XXI.
Ch. VII, VIII, XXX ; voir notamment sur les négociations avec Philippe-Auguste, ch. XXXIV ; sur le siège de Toulouse
en 1227, ch. XXXVIII.
23 Ch. XXV.
24 Voir II, 47, n. 1.

�partager le Languedoc entre ses chevaliers, ceux-ci ne songent qu'à s'enrichir, et dès
lors « Dieu les abreuva du calice de sa colère25. » Il attribue à la vengeance divine la
mort du Français Foucaut de Berzi, homme orgueilleux et d'une atroce cruauté 26, » et
il voit dans les désastres subis par les croisés en 1220 et 1221, non pas aucune
bienveillance de Dieu envers les ennemis de la croisade, mais la preuve de sa colère
contre les croisés eux-mêmes27. D'ailleurs Guillaume est aussi convaincu que Pierre
de Vaux-Cernai de la légitimité de la guerre en elle-même, du devoir qui s'impose aux
catholiques d'exterminer les hérétiques. La différence d'appréciation entre lui et
Pierre ne porte que sur un point : Pierre ne voit dans son parti aucun acte blâmable ;
Guillaume en découvre un grand nombre. Il n'a point de parti pris d'admiration ou
de blâme. En cela consiste sa modération.
Je ne quitterai pas Guillaume de Puylaurens sans appeler l'attention sur une
circonstance qu'il est particulièrement à propos de signaler ici. Je veux parler de
certaines rencontres qui donnent à croire que Guillaume a connu le poème de la
croisade. Ces rencontres n'ont pas été remarquées jusqu'à présent, peut-être parce
que les auteurs qui ont traité du chroniqueur latin, ou ont fait usage de sa chronique,
n'étaient pas très familiers avec le poème ; peut-être aussi parce qu'elles ont trait en
général à des faits assez insignifiants. Mais c'est précisément parce que ces faits sont
le plus souvent des détails sans importance, qu'il me paraît assez peu probable que la
tradition les ait conservés jusqu'au temps où écrivait l'ancien chapelain de Raimon
VII, vraisemblable au contraire que celui-ci les a puisés dans le poème. Voici celles de
ces rencontres qui m'ont frappé.
Les conditions de la capitulation de Carcassonne furent que les habitants
auraient la vie sauve, mais on les dépouilla de tout. Sur ce point, tous les témoignages
sont d'accord. Ils quittèrent la ville nus, selon Pierre de Vaux-Cernai, « nil secum
praeter peccata portantes. » G. de Puylaurens nous dit qu'ils durent sortir en chemise
et en braies28; et c'est précisément l'expression dont se sert Guillem de Tudèle, v. 754.
Dans la phrase suivante, Guillaume de Puylaurens, parlant du vicomte de
Béziers qui resta comme otage au pouvoir des croisés, s'exprime ainsi : « Il mourut
peu de temps après de la dysenterie, et l'on répandit ce sujet plusieurs impostures en
disant qu'il avait été tué à dessein. »
C'est exactement ce que dit G. de Tudèle à la fin de la tirade XXXVII.
La prise de Lavaur et les exécutions qui eurent lieu ensuite sont contées d'une
façon presque identique dans les deux ouvrages29, mais comme il s'agit d'un
événement important, la coïncidence n'a pas de quoi surprendre.
La bataille de Muret est racontée avec des circonstances fort différentes par le
poète et Guillaume de Puylaurens, ce dernier ayant eu l'avantage de communications
particulières de Raimon VII qui, fort jeune, avait assisté de loin a cet engagement. Il
est d'autant plus remarquable que les deux récits s'accordent sur un point sur le
différend qui s'éleva entre le comte de Toulouse, qui proposait d'attendre
dans le camp l'attaque des croises, et le roi d'Aragon, qui décida qu'on prendrait
l'offensive. Comparez le début du chap. XXII de G. de Puylaurens avec les vers 29983021.
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28
29

Ch. XXVII.
Ch. XXX.
Ibid.
Ch. XIV.
G. de Puylaurens, fin du ch. XVII ; G. de Tudèle, tirades LXVIII à LXXI.

�L'insurrection de Toulouse, en 1216, et sa répression offrent de part et d'autre
des traits semblables. Les barricades faites de poutres et de tonneaux se retrouvent
dans les deux textes30 ; l'intervention insidieuse de l'évêque Folquet est présentée sous
le même jour par les deux auteurs, ce qui est d'autant plus notable que Pierre de
Vaux-Cernai n'en dit rien. Enfin, comme dans le poème31, l'amende à payer par la
ville est fixée à 30,000 marcs32.
En dernier lieu, le récit du combat de Baziège offre chez les deux auteurs de bien
grandes ressemblances qu'il est inutile d'indiquer dans le détail, le texte de G. de
Puylaurens ayant été rapporté, t. II, p. 457.
On n'objectera pas que si G. de Puylaurens, qui mentionne fréquemment ses
autorités, avait puisé dans le poème, il l'aurait dit. Les autorités qu'il cite sont des
témoins vivants, non des livres. Mais on pourrait s'étonner qu'ayant connu le poème,
il n'en ait pas tiré un plus grand parti. Aussi ne vais-je pas jusqu'à supposer qu'il ait eu
sous les yeux un ms. du poème il suffit, pour rendre compte des coïncidences
signalées ci-dessus, d'admettre que Guillaume avait eu occasion, à une époque
quelconque, de lire ou d'entendre réciter le poème, dont il aura pu ainsi introduire
plus ou moins sciemment des réminiscences dans sa chronique.
IV. RÉCITS ÉPISODIQUES
En dehors de ces deux auteurs, il n'y a pas de chronique latine qui nous
fournisse un récit original et développé de la croisade. On peut cependant puiser
d'utiles renseignements dans les chroniques de Robert d'Auxerre et de Guillaume le
Breton, qui nous fournissent pour certains événements un récit original. On peut en
dire autant de quelques indications, fort sommaires, mais souvent instructives, qui
paraissent à leur ordre chronologique dans la chronique d'Aubri de Trois-Fontaines.
Je mentionnerai les passages relatifs à la prédication de 1211 (s. h. anno) ; sur le siège
de Saint-Marcel (1212), où est mentionné « Martinus de Olit, Hipanus, » évidemment
le « Marti Dolitz » de la chanson, v. 230233 ; sur le grave dissentiment qui se produisit
entre Simon de Montfort et l'archevêque de Narbonne (1214) ; sur la répression de
l'insurrection de Toulouse (1216). D'autres passages encore, relatifs à la croisade, sont
dans la récente édition de Paul Scheffer Boichorst34, imprimés dans le caractère
réservé aux morceaux originaux, mais ils ne contiennent rien qui ne soit connu et
parfois semblent abrégés du récit de Pierre de Vaux-Cernai, que l'auteur mentionne
expressément à l'année 1203. Wilmans a émis, dans son mémoire sur la chronique
d'Aubri35, l'opinion que le chroniqueur aurait eu des communications orales ou des
relations en forme de lettres, ce qui n'a rien que de vraisemblable, bien qu'une autre
hypothèse semble a priori admissible. On remarque surtout que les noms de lieu se
présentent souvent sous la forme vulgaire et sous une forme qui parfois s'accorde
avec celle qu'on trouve dans la chanson. J'ai déjà mentionné « Martinus de Olit », je
citerai « Montem Grenier » (1217), le « Mont Graner » du poème, v. 5668, et le
château « quod dicitur Crista Arnaldi » (même année), dans Pierre de Vaux-Cernai
simplement « Castrum Crestae36 », mais dans la chanson, « Crest Arnaut », v. 5694.
Faut-il de l'emploi de ces formes, qui parfois coïncident avec celles du poème,
conclure que ce dernier ouvrage a été connu d'Aubri ou de l'interpolateur de sa
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G. de Puylaurens, ch. XXIX ; poème, v. 5119.
V. 5623.
80,000 dans la chronique d'Aubri (à l'année 1216).
Voir les Add. et corr. à II, 126, n. 4.
Pertz, Scriptores, t. XXIII.
Pertz, Archiv, X (1851), 216.
Bouquet, XIX, 109c.

�chronique ? Je ne le crois pas : non qu'une telle supposition ait en soi rien
d'inadmissible, surtout si on considère que l'auteur de cette chronique a fait, en
d'autres parties de l'ouvrage, un usage véritablement extraordinaire des chansons de
geste, mais d'abord parce qu'Aubri, dans le peu qu'il nous dit de la croisade, a
cependant quelques petits faits qui ne se trouvent nulle autre part, d'où on doit
nécessairement induire qu'il a eu des renseignements à lui propres37 ; ensuite parce
que tels des noms qu'il cite sont incorrects, tandis qu'il en eût trouvé la forme
correcte dans le poème ; et l'on peut ajouter que parfois ces incorrections sont de
telle nature qu'elles trahissent une origine française, ainsi lorsque le chroniqueur dit
Gaillart (ad ann. 121238) au lieu de Gaillac. Il est donc permis de supposer qu'Aubri
s'est servi de quelque récit, oral ou écrit, fait en français, ou du moins par un
Français.
À part Aubri de Trois-Fontaines, les chroniques générales ne donnent sur la
croisade que des indications sommaires dont il y a rarement quelque profit à tirer. Çà
et là pourtant un mot où on sent l'impression des contemporains, comme ce passage
de la chronique de Saint-Aubin d'Angers où il est dit que les croisés firent un carnage
effroyable des hérétiques et des catholiques « qu'ils ne purent discerner39 », funèbre
commentaire du mot attribué au légat Arnaut Amalric par Césaire de Heisterbach :
« Cœdite eos, novit enim Dominus qui sunt ejus ».
Il est encore un contemporain qui n'est pas un chroniqueur, qui n'a point
écrit de lettre ni de relation quelconque au sujet de la croisade, mais qui cependant a
occasionnellement glissé quelques témoignages précis et sûrs en des ouvrages où on
ne s'attendrait guère à les rencontrer. Ce contemporain est Jean de Garlande,
grammairien du XIIIe siècle, dont la vie et les écrits ont été l'objet de nombreuses
recherches qui n'ont pas encore épuisé la matière. Jean de Garlande était né en
Angleterre, mais il avait étudié et professé à Paris40, et de plus il passa une partie de sa
vie à Toulouse, où il professa dans l'université fondée en 1229 par l'évêque Folquet et
par le légat du pape41. C'est là sans doute qu'il commença son poème De Triumphis
Ecclesiæ, écrit à diverses époques et terminé à Paris vers 125242, où au milieu de
matières aussi diverses que mal ordonnées se trouvent quelques données
intéressantes sur la guerre des Albigeois, notamment dans les livres IV et V. On a cité
les vers dans lesquels il raconte la mort de Simon de Montfort43. Ajoutons ici qu'il
mentionne honorablement un chevalier français dont la participation à la croisade
n'est guère connue, d'ailleurs, que par la chanson, Hugues de Laci44, qui fut l'un des
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43

Voir notamment les Additions et corrections au t. II du présent ouvrage, p. 126, n. 1.
Le passage est rapporté à l'endroit indiqué dans la note précédente.
Voir II, 188, note 1.
Voir V. Le Clerc, Hist. litt., XXI, 372 ; Hauréau, Notices et extraits des mss., XXVII, II, 75.
Voir V. Le Clerc, Hist. litt., XXII, p. 89-95.
Ibid., p. 95.
Ibid., p. 86. - Il y a dans ce récit deux vers à rapprocher du récit correspondant de la chanson. Au moment de marcher au
combat Simon adresse à Dieu cette prière :
Aut hodie, mundi salvator, da michi palmam,
Aut me de curis eripe, Christe, meis.
(Ed. Th. Wright, Roxburghe Club, 1856, p. 86.)
de même dans la chanson (v. 8411-2) :
… Jhesu Crist dreiturers,
Huei me datz mort en terra, o que sia sobrers !
44 Dans le récit de la mort de Simon de Montfort :
Hinc Amalricus, illinc Laceyus Hugo,
Hic Borce similis, provolat ille Notho,
Symonis hic natus, miles crucis ille, per hostes

�compagnons les plus fidèles de Simon de Montfort45. Le témoignage de Jean de
Garlande est d'autant plus digne d'attention qu'à part Simon et Amauri de Montfort,
aucun croisé n'est mentionné dans le De Triumphis Ecclesiæ. Par suite on est conduit à
attribuer une certaine importance à ce personnage qui, si on s'en tient aux
informations que nous possédons d'ailleurs sur son compte, ne paraît pas avoir joué
un rôle bien considérable dans les événements de la croisade.
Jean de Garlande, à qui ne manquaient jamais les prétextes à digression, a
trouvé le moyen d'introduire dans un autre de ses ouvrages, le Dictionarius, quelques
remarques relatives au siège de Toulouse, où périt Simon de Montfort. Voulant
énumérer les différents engins de guerre dont il savait les noms, il dit les armes vues à
Toulouse au temps de la guerre « nondum sedato tumultu belli », et mentionne les
pierrières « quarum una pessum dedit Simonem comitem Montisfortis ». Selon le plan de son
livre, Jean de Garlande explique chacun des mots de son dictionnaire dans un très
ample commentaire. C'est dans ce commentaire que se trouve le passage, cité t. II, p.
420, note, où on voit, comme dans le poème, les dames de Toulouse servant la
pierrière qui donna la mort au comte Simon. Ce commentaire, qui est une partie
essentielle du dictionnaire de Jean de Garlande, n'a jamais été publié. M. Scheler46
s'est borné à en citer quelques extraits choisis assez arbitrairement, sans même
paraître se douter que Jean de Garlande en fût l'auteur. Une circonstance qui mérite
d'être notée ici, et qui n'a pas été connue des bibliographes, c'est que le commentaire
en question a été écrit à Toulouse même. On lit en effet à la fin d'une copie du XIIIe
siècle conservée à Trinity College, Dublin (D. 4. 9.) : « Explicit Dictionnarius magistri
Johannis de Garlandia. Textum hujus libri fecit Parisius, glosas vero Tholose47. »

V. LA CHANSON : MANUSCRITS EXISTANTS
ANELIER IMITATEUR DE LA CHANSON.

OU PERDUS

;

RÉDACTION EN PROSE

; GUILLEM

Si nous étions réduits, pour étudier la croisade, aux sources latines, actes et
chroniques, nous serions bien mal informés. Beaucoup de faits, principalement de
ceux qui se produisirent du côté des méridionaux, nous resteraient cachés. Des
nombreux alliés du comte de Toulouse, nous connaîtrions à peine quelques-uns, et
par-dessus tout nous ne saurions rien du sentiment avec lequel les populations
méridionales, Toulouse notamment, se mirent à la résistance, lorsqu'il devint clair que
la croisade ne tenait à rien de moins qu'à remplacer les familles seigneuriales du Midi
par quelques ambitieux venus de France.
Sur tout cela Pierre de Vaux-Cernai ne sait à peu près rien et Guillaume de
Puylaurens n'offre que quelques notions accidentelles et fragmentaires. La principale
Prorumpunt quorum mors volat ante manus.
(Edit. citée, même page.)
45 Voir II, 45, n. 4, et 253, n. 3.
46 Lexicographie latine du XIIe et du XIIIe siècle, dans le Jahrbuch f. romanische und englische Literatur, tomes VI à VIII. Pour Jean de
Garlande, voir. VII, 144-62, et 287-321.
47 Ce manuscrit, qui est un recueil de divers écrits scolastiques, - j'en donnerai prochainement la description – contient deux
copies du dictionnaire de Jean de Garlande. C'est à la suite de la première que se trouve l'explicit précité.Je relève dans ces
deux textes un passage emprunté encore au commentaire du paragraphe sur les machines de guerre, qui a trait à
Toulouse, et qui manque dans les manuscrits consultés par M. Hauréau : « Trabucheta, gallice trebuchet, et est magna
machina muralis, quod bene expertum est castrum Nerbonense » (fol. 19b). Le Château Narbonnais, qui n'était guère connu des
copistes anglais, a été étrangement défiguré dans l'autre copie contenue dans le même manuscrit. « trebucheta, maxima
machina et terribilis quando (lis. quod) bene est expositum (lis. Expertum) castrum Verdonense » (fol. 182).

�source d'information est le poème de la croisade.
Le poème de la croisade nous a été conservé par un manuscrit qui a fait
partie, au siècle dernier, de la célèbre bibliothèque du duc de La Vallière 48. Acheté
pour la bibliothèque du roi, il y a reçu le n° 190 du fonds La Vallière, et a été classé,
lors de la fusion des divers fonds de la bibliothèque, sous le n° 25425 du fonds
français. C'est un volume en parchemin de 169 feuillets de 0, 245 m sur 0,180 m, écrit
en gothique très soignée, dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il contient un certain
nombre de dessins à la plume, qui devaient probablement être plus tard coloriés, mais
ne l'ont pas été, et occupent chacun une demi-page. Ces dessins ont été reproduits en
lithographie dans les additions de Du Mège à Dom Vaissète, t. V de cette édition. Le
fac-simile en taille-douce d'une page, contenant l'un de ces dessins (le concile de
Latran) et de plus les vers 3161-87, est joint à l'édition de Fauriel.
Ce que nous savons de l'histoire de ce manuscrit avant le temps où il entra
dans la bibliothèque du duc de La Vallière se borne à peu de chose. En 1337 (n. st.) il
appartenait à un prêtre appelé Jordan, qui l'avait engagé pour la somme de quinze
livres tournois49, somme relativement élevée. En 1759, Sainte-Palaye cite à diverses
reprises le même manuscrit dans ses Mémoires sur l'ancienne chevalerie, et le désigne
ainsi : « Manuscrit de M. de Bombarde » (II, 51, 74 ; éd. Nodier, I, 377, 398)50.
Nous avons des témoignages sur l'existence d'autres manuscrits ou fragments
de manuscrits du même ouvrage.
1° Raynouard possédait un fragment du poème, « d'une écriture assez moderne »,
nous dit-il, mais néanmoins fort précieux. Il a fait usage des variantes très
importantes que présente ce fragment pour établir le texte d'un des morceaux du
poème qu'il a publiés dans le t. I de son Lexique roman. J'ai fait, sans succès, une
démarche auprès de M. Paquet, exécuteur testamentaire de Raynouard et détenteur
de ses papiers51, pour obtenir communication de ce fragment qui n'a pu être retrouvé.
2° À la fin du XVe siècle, Bertrandi, dans son ouvrage imprimé en 1515 sous le titre
Opus de Tholosanorum gestis, en cite deux vers, les vers 3806-7, qu'il affirme avoir
lus sur la tombe du comte Raimon VI52. Catel a contesté l'existence de cette
inscription53 ; D. Vaissète va jusqu'à supposer qu'elle a été imaginée par Bertrandi :
« En effet – dit-il – Raymond n'ayant pas été inhumé, on ne peut lui avoir dressé
d'épitaphe54. » Que les vers en question aient servi d'épitaphe à Raimon VI, est en
effet une assertion qui peut être contestée, mais il est sûr qu'ils ne sont pas de
Bertrandi, puisqu'ils se lisent dans le poème, et comme la leçon en est un peu
différente de celle qui se lit dans le manuscrit de La Vallière, il faut supposer qu'ils
viennent originairement d'un autre manuscrit.
3° L'auteur d'une chronique du Quercy, qui vivait au commencement du XVIIe
siècle, et dont l’œuvre est conservée à la bibliothèque de la ville de Grenoble, Guion
de Malleville, rapporte à l'année 1228 un fragment du poème, 38 vers en tout (vv.
48 N° 2708 du catalogue de de Bure.
49 On lit en effet au dernier feuillet : « Jorda Capella deu sus aquest romans . XV. tornes d'argentz bos quel prestem a .VI.
De fevrier .M CCC XXXVI. »
50 Sainte-Palaye s'était fait faire de ce poème une copie qui est à l'Arsenal (Belles-lettres françaises, 183), et il en avait projeté
un glossaire dont les bulletins sont conservés à la Bibliothèque nationale, Moreau, 1831. On peut voir une note de lui sur
le même poème dans le vol. CXVI de la collection Bréquigny, fol. 65-6.
51 M. Paquet est décédé à Passy en janvier 1876.
52 Voir au t. I de la présente édition la note des vers 3806-7.
53 Histoire des comtes de Tolose, p. 319.
54 Histoire de Languedoc, III, 324.

�1371-1410) qu'il a dû tirer d'un manuscrit distinct de celui qui nous est parvenu55.
4° Le poème a été mis en prose au XVe siècle d'après un manuscrit un peu différent
de celui que nous possédons. Il existe trois manuscrits de cette rédaction en prose,
tous trois du XVIe siècle : à Paris, Bibliothèque nationale fonds français 4975 (anc.
9646) ; à Carpentras, Peiresc, n° 5956 ; à Toulouse, n° II, 57. Les deux premiers de ces
manuscrits dérivent l'un de l'autre, ou bien ont été copiés l'un et l'autre sur un même
texte. En tout cas ils sont de la même famille et offrent une même lacune de plusieurs
feuillets. Le manuscrit de Paris a été publié par D. Vaissète dans les preuves du tome
III de l'Histoire de Languedoc, puis par D. Brial dans le t. XIX des Historiens de France ; le
manuscrit de Toulouse a été publié, peu correctement, par Du Mège dans les
additions et notes du livre XXIII de D. Vaissète (édit. de Du Mège, t. V)57.
Cette sorte de traduction, écrite d'un style lourd et pédantesque, et qu'on a
pu, non sans vraisemblance, regarder comme l’œuvre de quelque jurisconsulte
inconnu58, est loin d'être la représentation fidèle de l'original. L'auteur ne visait
évidemment en aucune manière à faire œuvre de traducteur exact et consciencieux :
son but n'était autre, selon toute vraisemblance, que de rédiger à peu de frais un livre
d'histoire pour ses contemporains. Or comme le poème se compose de deux parties
conçues dans un esprit opposé, il a cherché à rétablir dans les idées une sorte d'unité,
et pour y parvenir, il a çà et là ajouté de son cru dans la première partie quelques
remarques désagréables au sujet des croisés et Simon de Montfort, et s'est au
contraire attaché à supprimer ou du moins à atténuer les passages les plus violents de
la seconde partie. Il se montre naturellement très favorable au comte de Toulouse
qu'il cherche à mettre en toute occasion à l'abri du soupçon. Ainsi, après avoir
raconté le meurtre de Peire de Castelnau, il ajoute59 que si le comte avait pu prendre
le meurtrier il en aurait fait telle justice que les légats en auraient été satisfaits,
supposition toute gratuite dont il n'y a pas un mot dans G. de Tudèle.
Cette version en prose paraît avoir joui d'un certain succès. Elle est devenue,
en l'absence du poème qui n'était guère connu avant la publication de Fauriel, l'une
des principales sources de l'histoire de la croisade albigeoise. Chassanion60, MarcAntoine Dominici61, le président Catel, Pierre de Marca, Vaissète, pour ne parler que
des anciens, en ont fait usage.
Les rédactions rajeunies, de quelque nature qu'elles soient, ont généralement
pour effet de faire oublier les rédactions primitives auxquelles elles se substituent.
Mais je ne pense pas que dans le cas présent le prompt oubli dans lequel paraît être
tombé le poème de la croisade ait pour cause la composition d'une rédaction mieux
adaptée aux besoins du temps ; car, bien avant le XVe siècle, le poème, ainsi que tant
d'autres ouvrages provençaux, avait perdu toute popularité, et il ne paraît même pas
55 M. Lacabane, directeur honoraire de l'Ecole des chartes, possède une copie de cette chronique faite sur le manuscrit de
Grenoble, qu'il a bien voulu me communiquer. C'est d'après cette copie que j'ai noté dans mon édition les variantes
fournies par cet extrait.
56 Lambert, Catalogue des manuscrits de Carpentras, II, 397.
57 Une nouvelle édition qui reproduit le texte de Vaissète complété, quant à a lacune, par celui de Du Mège, a paru à
Toulouse en 1863 : Histoire anonyme de la guerre des Albigeois, nouvelle édition... par un indigène (le marquis de Louvens).
Toulouse, Bompard, c'est cette édition que je cite.
58 Fauriel, p. VII.
59 Voir au t. I la note du v. 91.
60 Histoire des Albigeois... le tout recueilli fidèlement de deux vieux exemplaires écrits à la main, l'un en langage du
Languedoc, l'autre en vieux françois... 1595, in-8°
61 Voir aux Addit. du t. II, p. 17, note 10.

�qu'il ait jamais eu grand succès. Aucun ouvrage du moyen âge n'y fait allusion et il
n'en existe, comme on l'a vu plus haut, qu'un seul manuscrit. Il n'y a pas lieu de s'en
étonner. Indépendamment des circonstance très défavorables à la littérature qui se
produisirent dans le Midi à la suite de la croisade albigeoise, on comprend qu'un
poème politique plus encore qu'historique, consacré, au moins dans sa plus grande
partie, à soutenir la cause du comte de Toulouse, dut exciter peu d'intérêt dès que
cette cause fut perdue sans retour. Il est d'ailleurs à remarquer qu'au moyen âge les
poèmes historiques n'ont eu en général qu'un succès peu durable, excepté lorsqu'ils
embrassaient (comme par exemple le Brut) une période considérable. En outre, il ne
faut pas oublier que la chanson de la croisade paraît n'avoir jamais été achevée, et les
circonstances, quelles qu'elles soient, qui ont empêché son achèvement, ont dû nuire
à sa publication.
Cependant on peut trouver au moyen âge quelques rares traces de notre
poème, outre les manuscrits du texte en vers et de la rédaction en prose. Nous avons
vu (fin du IV.) que G. de Puylaurens l'avait probablement connu. On peut aussi
constater l'imitation de quelques vers, de quelques locutions, dans le poème de la
guerre de Navarre composé, selon toute apparence, aussitôt après cette guerre, c'està-dire vers 1277 ou 1278, par un auteur d'ailleurs inconnu, Guillem Anelier de
Toulouse. Il s'en faut que tous les cas d'imitation que je vais citer, et dont quelquesuns ont déjà été mentionnés par M. Fr. Michel et Don Pablo Ilaregui dans leurs
éditions du poème de la guerre de Navarre, soient également concluants. Néanmoins,
on ne peut nier, à considérer l'ensemble des rapprochements, qu'il y ait eu chez
Guillem Anelier au moins une réminiscence du poème de la croisade. Je désigne le
poème de la guerre de Navarre par NAV. Et celui de la croisade par CR.

NAV., v. 2461. « E Dios pes del defendre », à la fin d'une laisse ;
même exclamation placée de même dans CR., v. 5975.
NAV., v. 2462 et suiv., les laisses LVIII et LX, où sont énumérés les défenseurs du
bourg de Pampelune et de San Nicolas, me semblent, comme aux éditeurs, imitées de
l'énumération analogue qu'on lit dans la dernière laisse de CR.
NAV., v. 4339 et suiv. :
« E fom tant grant la noiza e la brega, beos dig,
Quel terra e la ribera e l'ayga retendig,
E laü(s) contra l'altre aytan fort s'enaptig
Que de sang ab cervelas la plaça ne buyllig,
On main(t) pe e maint bras debrisset e cruyssig
E maynt'arma de co(r)s aquel jorn se partig...
Dans cette description de mêlée il y a bien des traits qui se rencontrent dans CR. :
4685 Que tota la ribeira el castels retendig
4904 Que de sanc ab cervelas son vermelh li senhal
4714 E mant pong e mant pe e mans bras so partig.
NAV. 4355 Tant duret lo tribaylhs tro quel jorns escur(s)ig,
Que venc la nuyt escura que l'us l'autre no vig...
3459 E puys fero la gayta tro l'alba abelig.
CR. 4721 Aitant dureg la guerra tro quel temps escurzig,
E venc la noitz escura que la guerra partig,
4724 E pois feiron la gaita tro quel jorns abelig.

�NAV. 4382 Lay auziratz cridar : Sancta Maria, val !
CR. 4854 En auta votz escridan : Santa Maria, val !
NAV., 4388 E viratz venir sanc com fa vin per canal,
E viratz y budels anar a no m'en cal.
CR. 4808 El vi de Genestet que lor ve per canal...
4845 El baro de la vila estan a no m'en cal.
NAV. 4405 Entrel foc e la flama e la dolor el mal.
CR. 4902 Entre l'acier el glazi e la dolor el mal.
NAV. 4421 E viratz demandar meges e merescal,
Estopa e blanc d'ueu,oli buyllid e sal,
Enpastres e unguens e benda savenal.
CR. 4909 D'entr'ambas las partidas li metge el marescal
Demandan ous e aiga e estopa e sal
E enguens e empastres e benda savenal.
NAV. 4573 ...car cel qu'es Trinitatz
Esgarda la dreitura el[s] tortz e los pecatz !
CR. 6340 E Dieus gart la dreitura !
Nous verrons plus loin, §§ XI et XII, que les deux parties du poème de la croisade
ont chacune une espèce particulière de laisse, et que le poème de la guerre de Navarre
offre un mélange de ces deux espèces.
VI. GUILLEM DE TUDÈLE : CIRCONSTANCES ET DATE DE LA
COMPOSITION.
La chanson de la croisade albigeoise, telle qu'elle nous est parvenue dans
l'unique manuscrit que nous en possédons, se compose, comme je l'ai dit au début de
cette introduction, de deux poèmes incomplets mis bout à bout, composés par deux
auteurs qui, bien loin de s'être entendus en vue d'une œuvre commune, diffèrent
essentiellement par les tendances, le style et la langue.
De ces deux auteurs, l'un seulement s'est fait connaître et nous a donné des
renseignements sur sa personne, c'est l'auteur de la première partie. Si on combine les
passages où il parle de lui, en faisant usage des variantes du fragment de Raynouard,
on obtient les résultats suivants.
Il s'appelait Guillem ; il était clerc et avait été élevé à Tudèle en Navarre 62. À
une époque qu'il ne précise pas, mais qui se laisse assez exactement déterminer,
comme on va le voir, il se rendit à Montauban et y séjourna onze ans. La douzième
année il en sortit63. C'est dans cette ville, selon son propre témoignage, qu'il avait
commencé son poème, en 121064. D'une phrase assez obscure que contient seul le
62 Comensa la cansos que maestre W. fit
Us clercs qui en Navarra fo a Tudela noirit
(Vers 2 et 3.)
63 Puis vint a Montalba si com l'hestoria dit,
S'i (S[i] i ?) estet onze ans, al dotze s'en issit.
(Fragment de Raynouard.)
64 Senhors, oimais s'esforsan li vers de la chanso

�fragment de Raynouard, il semble résulter que c'est l'approche de la croisade qui
l'aurait décidé à quitter Montauban65. Mais ce qui est assuré, ou du moins exprimé
d'une façon plus claire dans ce fragment, c'est qu'en quittant Montauban il se rendit à
Bruniquel66 auprès du comte Baudouin, qui lui donna un canonicat à Saint-Antonin67.
Il s'agit simplement de déterminer quand eut lieu ce changement de résidence. Le
comte Baudouin, nous le verrons plus loin, périt de mort violente au printemps de
l'année 1214. D'autre part le récit de Guillem s'arrête au moment où le roi d'Aragon
s'avance au secours du comte de Toulouse, vers la fin du printemps de l'année 1213.
Par conséquent c'est au plus tard au commencement de cette année 1213 que
Guillem dut quitter Montauban pour se rendre à Bruniquel, auprès de Baudouin.
Mais on peut préciser davantage. Nous savons par Guillem lui-même que
Baudouin se trouvait à Bruniquel en 1211, qu'il reçut alors, probablement en juin68,
cette ville des mains du comte de Toulouse ; qu'en 1212, tout au commencement de
l'année, ou peut-être déjà en 1211, il quitta Bruniquel pour marcher avec les croisés 69.
On peut donc placer en 1210 ou 1211 le moment où Guillem quitta Montauban . Et
puisqu'il y était resté onze années entières, il avait dû y venir vers 1198.
Nous avons raisonné jusqu'à présent en acceptant comme assurée la date de
1210 fournie par le vers 205. Cette date n'est pourtant pas à l’abri de toute
contestation ; on pourrait soutenir que le manuscrit est fautif à cet endroit et
proposer 1212. E il y aurait des arguments à invoquer à l'appui de cette thèse. En
effet, aux vers 116 à 120, l'auteur fait allusion à la bataille de las Navas de Tolosa,
gagnée par les chrétiens contre les Sarrazins le 16 juillet 1212, et un peu plus loin, v.
137, est mentionnée l'élection du légat Arnaut Amalric au siège archiépiscopal de
Narbonne. Or, c'est le 12 mars 1212 qu'Arnaut Amalric fut élevé à ce siège. Voilà
donc, tout au commencement du poème, deux passages écrits nécessairement en
1212, et il peut paraître surprenant qu'un peu plus loin, au v. 205, l'auteur annonce
s'être mis à l’œuvre en 1210. Il est évident que la difficulté disparaîtrait si on
corrigeait 1210 en 1212. Mais on peut, je crois, tout concilier sans faire violence au
texte. Il suffit de supposer que Guillem, ayant commencé son poème en 1210, a
postérieurement ajouté les deux mentions relatives à l'année 1212. L'hypothèse d'une
intercalation fait après coup n'est pas plus difficile à admettre pour ces deux allusions
que pour le prologue tel que nous l'offre le fragment de Raynouard : pou ce prologue,
l'hypothèse d'une addition postérieure est nécessaire, car, d'après le v. 207, le poème
ayant commencé à Montauban, il faut de toute nécessité que le prologue où on nous
montre l'auteur quittant Montauban pour Bruniquel ait été ajouté après coup.
Revenons maintenant sur quelques-uns des faits mentionnés plus haut. Nous
avons vu que notre auteur fut pourvu par le comte Baudoin d'un canonicat à SaintAntonin, où nous savons qu'il y avait un chapitre de chanoines réguliers. Ce bénéfice
lui fut sans doute conféré en récompense de ses compositions littéraires. Il n'y a là
rien que de conforme aux usages du moyen âge. C'est de même que l'auteur d'un des
Que fon ben comensela l'an de la encarnatio
Del senhor Jhesu Crist ses mot de mentizo
C'avia M.CC.EX. Ans que vec en est mon,
E si fo lai en mai can florichol boicho ;
Maestre W. la fist a Montalba on fo.
(V. 203-7)
65 Voir la traduction p. 2, note.
66 Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montauban.
67 Autre chef-lieu de canton du même arrondissement.
68 Voir v.1707. La chronologie de Guillem de Tudela, ici comme en d'autres endroits, manque de précision, mais on sait que
les faits racontés immédiatement avant dans le poème (la prise de Montferrand, l'expédition en Albigeois) sont de mai et
juin 1211.
69 Voir le texte, v. 2334, et la traduction, p. 128, note 5.

�poèmes dont Graindor de Douai a formé sa chanson de Jérusalem fut nommé, par le
prince d'Antioche Raimon (mort en 1149), chanoine de Saint-Pierre d'Antioche70.
Nous avons à déterminer approximativement l'époque où Guillem reçut son
canonicat. Simon de Montfort s'empara de Saint-Antonin le 6 mai 121271 et peu après
il s'en éloigna, confiant la ville à la garde du comte Baudouin72. Celui-ci ne paraît pas
y avoir fait un bien long séjour, car en septembre de la même année, nous le
retrouvons au siège de Moissac73. C'est entre ces deux dates, en tout cas après mai
1212, vraisemblablement dans l'été de cette année, que Guillem devint chanoine74.
Remarquons en passant qu'il faudrait avancer sa nomination, si on voulait lire 1212
au lieu de 1210 au v. 205, et supposer que notre auteur, qui était sûrement à
Montauban (v. 207) quand il commença son poème, ne se mit à l’œuvre qu'après
avoir reçu la nouvelle de la victoire de las Navas, c'est-à-dire à la fin de juillet ou en
août 1212 au plus tôt.
Le comte Baudouin, auprès de qui se rendit Guillem de Tudèle, et qui fut
honoré de sa faveur, était le frère du comte de Toulouse Raimon VI. Nous pouvons
dès maintenant tenir pour certain que Guillem écrivit son récit, sinon à sa demande,
au moins avec l'intention de lui présenter un jour son poème. C'est, en effet, la
condition de la plupart des œuvres historiques du moyen âge d'avoir été composées,
non pas pour le public en général, mais spécialement pour un personnage. Et
lorsqu'on connaît bien le patron d'un historien, on est d'autant mieux en état
d'apprécier les tendances de l'historien lui-même. Nous allons voir combien, dans le
cas présent, il importe de se rendre compte des circonstances dans lesquelles le
protecteur de Guillem de Tudèle a vécu et a péri.
Baudouin ne paraît pas avoir jamais été en faveur auprès de son frère. Sur ce
point nous avons les témoignages concordants de Guillaume de Puylaurens et de
Guillem de Tudèle. Le premier nous fait savoir au ch. XII de sa chronique que
Baudouin, né et élevé en France, se rendit a la cour de Raimon pour demeurer avec
lui, mais qu'il y reçut mauvais accueil. Le comte de Toulouse aurait poussé la
malveillance jusqu'à refuser de reconnaître son frère, de sorte que celui-ci aurait dû
revenir en France se faire donner par les barons et les prélats des lettres constatant
son identité, et alors seulement Raimon aurait consenti à le recevoir, mais en le
traitant, nous dit G. de Puylaurens, comme un simple particulier. Peu après
cependant le comte de Toulouse lui donna la conduite de la guerre qu'il faisait aux
princes des Baux75. Baudouin s'y distingua ; mais, malgré ses succès, malgré une
maladie contractée pendant cette campagne, il n'obtint pas même un apanage digne
de sa naissance.
70 Li bons prince Raymons qui la teste ot colpée,
Que Sarrazin ocirent, la pute gens desvée,
Ceste canchon fist faire, c'est verité provée.
Quant l'estoire l'en fu devant lui aportée
Chil qui la canchon fist en ot bone soldée ;
Canoines fu Saint Pierre et provende donnée.
(Bibliothèque de l’École des chartes, II, 441.)
Le Roux de Lincy, qui a cité ce passage, a pris le prince d'Antioche pour le comte de Toulouse Raimon de Saint-Gilles, lequel
ne portait pas le titre de prince et mourut de mort naturelle.
71 Voir trad. p. 133 n. 1.
72 Voir le poème v. 2397.
73 Voir le poème, laisse CXIX.
74 Les archives du chapitre de Saint-Antonin forment l'un des fonds des archives départementales du Tarn-et-Garonne. M.
G. Bourbon, alors qu'il était archiviste de ce département, a bien voulu, à ma demande, faire dans ce fonds quelques
recherches qui sont demeurées sans résultat, les documents du temps de G. de Tudèle y étant très rares.
75 Le traité qui mit fin à cette lutte, au bas duquel figure le nom du comte Baudoin, est de juillet 1210 (Vaissète, III, 196, et
pr. N° XCVIII).

�Ces événements se passaient avant la guerre des Albigeois, et par conséquent
G. de Tudèle n'en fait pas mention. Toutefois il confirme les paroles de G. de
Puylaurens lorsqu'il nous dit que Raimon n'eut jamais d'affection pour son frère, « ne
voulut lui rien donner, comme on fait à un frère, ni l'honorer en sa cour 76. » Si on
n'avait que le témoignage de G. de Tudèle, l'inimitié de Raimon pour Baudouin
paraîtrait assez justifiée, car la remarque de notre Guillem se produit peu après le
récit de la prise de Montferrand, qui, malgré les efforts du narrateur pour présenter
les faits sous des couleurs favorables à son patron, n'est pourtant pas entièrement
honorable pour celui-ci. On y voit en effet que Baudouin, chargé par son frère de la
défense du château de Montferrand, capitula après un premier assaut, et dès lors fit
cause commune avec les croisés77. Il ne serait donc pas étonnant que Raimon lui en
eût gardé rancune. Mais nous avons vu par G. de Puylaurens que la mésintelligence
était antérieure à ces événements.
Baudouin, de tiède vassal du comte de Toulouse, étant devenu partisan de
Simon de Montfort, prit part à la bataille de Muret, qui pour un temps anéantit les
espérances des Toulousains. Mais l'année d'après, au mois de février 1214, il fut pris
dans un château du Quercy que lui avait donné Simon de Montfort, et livré à Raimon
qui le fit pendre78.
Cet acte fut diversement apprécié. G. de Puylaurens semble blâmer plutôt les
circonstances de l'exécution que l'exécution elle-même. « Raimon aurait dû au moins
», dit-il, « épargner à Baudouin la honte de la potence, et le faire mourir d'un supplice
moins infâme. » Pierre de Vaux-Cernai se répand, selon son usage, en invectives
contre Raimon et ceux qui l'aidèrent en cette circonstance, tandis que d'autres
voyaient dans la mort de Baudouin un châtiment de Dieu. Telle est du moins l'idée
qui anime Peire Cardinal dans un sirventès où on s'accorde à reconnaître une allusion
à cet événement, bien que le frère du comte de Toulouse n'y soit pas nommé :
J'ai bien raison de me réjouir, d'être joyeux et gai, de dire chansons et lais, et de dérouler un
sirventès, car Loyauté a vaincu Fausseté, et il n'y a pas longtemps que j'ai entendu conter qu'un
grand traître a perdu son pouvoir et sa force.
Dieu fait et fera et a fait, lui qui est doux et juste, droit aux bons comme aux méchants, les
récompensant selon leurs mérites ; car tous vont à la paie, les trompés et le trompeur, et Abel aussi
bien que son frère : les traîtres périront et les trahis seront bien accueillis.
Je prie Dieu de poursuivre les traîtres, de les abaisser, de les abattre, comme il a fait pour les
Algais79, car ils sont pires encore ; car on sait bien qu'un traître est pire qu'un larron80. Ainsi
qu'on peut faire d'un convers un moine tonsuré, d'un traître on fait un pendu...
On peut avoir en abondance harnais, chevaux gris et bais, tours, murs, palais, quand on est riche
homme, pourvu qu'on renie Dieu. Bien fol est donc celui qui pense qu'en s'appropriant la demeure
d'autrui il fera son salut et que Dieu lui donnera parce qu'il aura volé :
Car Dieu tient son arc tendu, et tire là où il veut tirer. Il frappe là où il faut, rendant à chacun la
récompense qu'il mérite, selon qu'il a été vicieux ou vertueux81.
La fin tragique de Baudouin est, selon toute apparence, l'événement qui
empêcha Guillem de continuer son œuvre. Il s'était arrêté, au commencement de
l'année 1213, au moment de l'arrivée du roi d'Aragon, attendant la suite des
événements, et nous n'avons aucun motif de croire qu'il ait repris son récit. Sans
76 Voir la laisse LXXVII.
77 cf. Guillaume de Puylaurens, ch. XVIII.
78 Pierre de Vaux-Cernai, ch. LXXV ; Guillaume de Puylaurens, ch. XXIII.
79 Voir sur ces routiers II, 109, note 1.
80 Il considère les Algais comme de simples brigands.
81 Voir le texte de ce sirventès dans mon Recueil d'anciens textes, partie provençale, n°18. La forme en est imitée d'une pièce
de Raimon de Miravals adressée à Pierre d'Aragon, Parnasse occitanien, p. 229 ; Mahn, Werke d. Troubadours, II, 128.

�doute, entre ce moment et celui de la mort de Baudouin, il s'écoula une année entière,
année marquée par un grave événement, la bataille de Muret ; mais le récit que le
poème nous présente de cette bataille n'est pas de Guillem : on y reconnaît une
langue, une manière, des tendances absolument différentes. C'est dès lors, et jusqu'à
la fin du poème, un ennemi acharné de la croisade qui tient la plume. Faut-il croire
que Guillem, écrivant sa chronique à mesure que les événements parvenaient à sa
connaissance, avait poussé le récit jusqu'à la mort de son protecteur, et que le
continuateur a supprimé les dernières pages de son devancier pour les récrire à sa
façon ? Ce serait là une hypothèse à laquelle il serait sans doute difficile d'opposer des
objections tout à fait décisives, mais qui, à tout le moins, ne se recommanderait pas
par la vraisemblance. Le récit de la bataille de Muret, tel que nous l'offre le poème,
est assez maigre ; les événements qui suivirent sont racontés d'une façon incomplète
et très superficielle ; l'histoire des années 1213 et 1214 est le morceau le plus faible de
la seconde partie du poème. Le manque d'informations y est sensible. On ne voit
donc pas pourquoi le continuateur aurait refait cette portion du récit s'il l'avait
trouvée déjà rédigée. Il n'est pas impossible que G. de Tudèle ait repris la plume après
la bataille de Muret, qu'il ait ajouté quelques pages à son œuvre ; mais ces pages
seront restées par devers lui, elles n'auront pas été transcrites dans le manuscrit qui
est venu aux mains du continuateur anonyme.
Je tiens donc que l’œuvre de G. de Tudèle s'arrête à la fin de la laisse CXXXI,
au v. 2768 ; qu'il a existé de l'ouvrage en cet état un manuscrit au moins, que ce
manuscrit est parvenu aux mains du poète anonyme qui a continué le récit à partir de
ce point. Il me semble trouver une trace de l'existence de ce manuscrit contenant
l’œuvre seule de G. de Tudèle, dans une particularité qu'offre notre unique manuscrit
du poème. À la p. 70 de ce ms., exactement à l'endroit que je viens de déterminer,
c'est-à-dire entre la tirade CXXXI, où s'arrête Guillem, et la tirade CXXXII, où
commence le continuateur, on lit ces mots, de la même écriture que le reste, Pons
escriva, qui sont barrés. Je suppose que ce Pons était un scribe qui, ayant copié le
poème de G. de Tudèle, mit son nom au bas de sa copie. Ce nom aurait été ensuite
reproduit, à cette place même, dans des copies successives du poème avec la
continuation. C'est là une hypothèse qui n'est guère susceptible de démonstration,
mais il n'est pourtant pas vraisemblable que ce nom de copiste se trouve par un pur
hasard à l'endroit où finit la première partie et où commence la seconde.
VII. GUILLEM DE TUDÈLE : CARACTÈRE ET VALEUR DE SON RÉCIT.
Les circonstances de la composition étant, autant que possible, déterminées,
nous avons maintenant à examiner l’œuvre de G. de Tudèle en tant que document
historique et littéraire.
G. de Tudèle est à la fois clerc et jongleur, mais c'est le jongleur qui domine
en lui ; non pas le jongleur de bas étage qui fait des tours ou montre des animaux
savants, mais le jongleur qui compose, celui pour qui plus tard Guiraut Riquier
réclamera le nom de troubadour. Le jongleur de cette catégorie ne pouvait manquer
de posséder une certaine instruction. Par suite, en un temps et en des lieux où il
paraît avoir été impossible de former un clergé instruit82, on devait sans difficulté
82 Voir le premier chapitre de la chronique de G. de Puylaurens. On sait quels efforts fit Innocent III pour renouveler le
haut clergé du Midi ; mais il ne parait pas avoir obtenu un succès bien durable. Au commencement du XIVe siècle
Raimon del Cornet accusa les évêques d'admettre dans les ordres, moyennant finance, des gens illettrés : que a un
menestayral / Fan per deniers tonsura (Raynouard, Lexique roman, 1, 456, pièce placée à tort sous le nom de P. Cardinal). Plus
tard dans le même siècle les clercs du Midi avaient une réputation bien établie d'ignorance, témoin ce passage du Songe
du Vergier, où l'auteur, se plaignant de la mauvaise distribution des bénéfices, s'exprime ainsi : « Mais qui seront ceulx qui

�admettre dans les ordres tout homme ayant quelque teinture des lettres, eût-il exercé
et dût-il continuer d'exercer une profession quelque peu profane. L’Église, d'ailleurs,
qui se montrait sévère pour certaines classes de jongleurs, faisait une exception en
faveur de ceux qui chantaient les gestes des princes et les vies des saints afin de
procurer une récréation honnête au peuple83.
Les traits qui décèlent le jongleur ou troubadour de profession sont
nombreux chez Guillem de Tudèle. Comme tous ses confrères, il tenait la libéralité
pour la vertu la plus digne d'éloges. Il a bien soin de nous dire que Baudouin, son
protecteur, fit de grandes dépenses au siège de Moissac84, que Simon de Montfort
était large85. L'infortuné Aimeric, qui fut pendu à la prise de Lavaur, lui inspire
quelque pitié, quoique hérétique ou ami des hérétiques, parce qu'il était large
dépensier86. Un trait commun à un grand nombre de poètes du moyen âge, et qui se
retrouve chez Guillem, c'est la tendance à opposer la libéralité des seigneurs
d'autrefois à la parcimonie des seigneurs du temps présent. La sortie qu'il fait à la fin
de la laisse IX contre l'avarice de ses contemporains est d'un pur jongleur.
Il aurait pu, comme fit près d'un siècle plus tard un autre clerc troubadour,
Raimon Féraut, faire une longue énumération des livres qu'il avait lus, et on y aurait
sans doute vu figurer bon nombre de nos anciens poèmes. Les réminiscences de ses
lectures percent çà et là dans sa narration. L'armée des croisés, au début de la guerre,
est plus considérable que celle de Ménélas87. Le sac de Béziers lui rappelle l'incendie
de l'abbaye d'Origny, qu'il désigne fort improprement par ces mots « une riche cité
située près de Douai88 », Carcassonne lui rappelle la légende de la tour qui s'inclina
devant Charlemagne89. Il compare son protecteur, le comte Baudouin, à Olivier et à
Rolant90. Un combat, d'assez médiocre importance, évoque en lui le souvenir des
batailles livrées par Rolant, ou par Charlemagne, qui vainquit
Agolant et conquit Galienne91.
La plus intéressante de ces allusions se rencontre à la suite du prologue, là où
G. de Tudèle, entrant en matière, s'exprime ainsi : « Seigneurs, cette chanson est faite
dans la même manière que celle d'Antioche, et selon la même mesure, et elle a le
même air, pour qui sait le dire92. » Bien qu'il y ait dans ce passage un mot dont le sens
précis n'est pas tout à fait assuré, l'idée générale est néanmoins assez claire : c'est en
somme que l'auteur a emprunté la forme de son poème à la chanson d'Antioche.

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(= qu'ils, le pape et les siens) nous mettront en leurs lieux (au lieu des prudhommes instruits et vertueux) ? Certes bestes vestues et asnes
desferrez, soient de Lymoges ou d'Auvergne, ou de la Ricordanne, ou d'autre partie de Guyenne, sans lecture et sans aucune discipline, et
aucunes foys gens corrompus et c plains de crime » (édit. Jehan Petit, s. d., fol. d ij r°, col. 2).
« Sunt autem alii qui dicuntur joculatores, qui cantant gesta principum et vitas sanctorum et faciunt solatia hominibus in egritudinibus
suis vel in angustiis suis, et non faciunt innumeras turpitudines sicut faciunt saltatores et saltatrices... Si autem non
faciunt talia, sed cantant gesta principum in instrumentis suis, ut faciant solatia hominibus, sicut dictum est, bene possunt
sustineri tales, sicut ait Alexander papa » (Somme de pénitence du XIIIe siècle citée dans la préface de Huon de Bordeaux,
éd. Guessard et Grandmaison, p. vj). Dans cet extrait sont désignés plutôt ceux qui récitent ou chantent les poèmes que
ceux qui les composent, mais les deux fonctions étaient souvent remplies par la même personne, et d'ailleurs la
bienveillance de l'Eglise devait a fortiori s'appliquer aux auteurs des écrits considérés comme louables.
V. 2525.
V. 801.
V. 1549. Cet Aimeric b'est pas différent d' « Aimeric de Monrial » qui figure dans la vie de Raimon de Miraval (Parn. occit.,
p. 221) en compagnie de plusieurs des plus brillants seigneurs du temps.
V. 425-8.
V. 514-6. Guill. de Tudèle ajoute « Puis l'en blâma fort sa mère Alazais ». Dans l'unique texte de Raoul de Cambrai qui nous
soit parvenu, c'est avant l'expédition d'Origni, et non après, qu'Aelis adresse à son fils des représentations (éd. Le Glay, p.
48), et entre l'incendie d'Origni et la mort de Raoul il n'y a aucune entrevue de la mère et du fils. Guillem aura été mal
servi par ses souvenirs, ou peut-être connaissait-il une rédaction différente de la nôtre.
V. 562-6 ; cf. la note du texte et celle de la traduction.
V. 1643.
V. 2068-72 ; voir la note de la traduction.
V. 28-31.

�Nous verrons dans le chapitre de la versification ce que cette forme offre de
particulier. Présentement nous devons nous borner à noter l'allusion et à indiquer les
compositions auxquelles elle peut se rapporter. Le témoignage de G. de Tudèle n'est
pas le seul qui constate l'existence d'une chanson d'Antioche, actuellement perdue, ou
qui du moins ne nous est pas parvenue sous sa forme première.
Les témoignages que nous possédons à cet égard sont même assez différents
de temps et de lieu pour qu'on puisse douter s'ils se rapportent à un même ouvrage
ou à des compositions différentes. J'écarte tout d'abord le poème composé par
Grégoire Bechada à la prière de l'évêque de Limoges Eustorge. Ce n'était pas, à
proprement parler, une chanson d'Antioche, car Geoffroi du Vigeois, qui nous
apprend tout ce que nous savons de ce poème93, donne à entendre qu'il embrassait
tous les événements de la première croisade. Mais voici deux témoignages plus
positifs. Guiraut de Cabrera, seigneur catalan, et en même temps troubadour, qui
composait vers 1170 ou 1180, reproche à un jongleur de ne rien savoir d'Antioche :
D'Antiocha
Non sabes ja94.
Lambert d'Ardres, au commencement du XIIIe siècle, mentionne le
« commendator Antiochenæ cantilenæ » dans des circonstances d'où il résulte que le
jongleur (il le qualifie de scurra) qui composa cette chanson vivait dans la première
moitié du XIIe siècle95, Enfin, c'était aussi une chanson d'Antioche
que le récit de Richart le Pèlerin que Graindor de Douai paraît nous avoir conservé
sous une forme rajeunie dans la première partie de sa chanson de Jérusalem96.
Lambert d'Ardres faisait indubitablement allusion à une chanson française,
probablement au poème qu'a rajeuni Graindor, mais il n'est pas certain qu'on en
puisse dire autant de Guiraut de Cabrera et de G. de Tudèle.
Nous savons en effet qu'il a existé, indépendamment de Grégoire Bechada97,
un ou deux poèmes provençaux relatifs à la première croisade :
1° Du Mège était en possession, nous ne savons à quel titre, d'un manuscrit
provenant des cordeliers de Toulouse, et contenant un poème provençal qu'il appelle
Canso de San Gili. Il en parle et en cite ou traduit quelques vers dans ses notes sur
l'Histoire de Languedoc de Vaissète, t. III, additions, p. 108,110. Une trentaine de vers
tirés du même manuscrit sont publiés d'après une communication de Du Mège, dans
les Galeries de Versailles, éd. in-8°,t. VI, partie II (1844), p. 12. On ne sait ce qu'est
devenu ce manuscrit qui avait sans doute pour objet principal le récit des hauts faits
du comte de Toulouse Raimon de Saint-Gilles98.
2° M. Milá y Fontanals a signalé dans la Rivista de Archivos, Bibliotecas y Museos, de
93 Labbe, Nova bibliotheca, II, 296.
94 Bartsch, Denkmæler d. provenz. Literatur, 91, 25-6 ; Milá, Trovadores en España, 274.
95 Chronique de Lambert d'Ardres, édit. Godefroy-Ménilglaise, p. 311. L'éditeur propose avec raison de corriger commendator en
commentator.
96 Cette première partie est celle que M. P. Paris a publiée sous le titre de Chanson d'Antioche. - Aimaro Monaco, archevêque
de Césarée, puis patriarche de Jérusalem (1202), fait mention, en un endroit du poème qu'il a composé sur la prise d'Acre en
1191, des « Gesta Antiochenorum » : Sicut gesta referunt Antiochenorum. (V. 580). M. Riant, dans l'édition qu'il a donnée de
ce poème par lui restitué à son auteur, ne pense pas que cette allusion puisse être rapportée à aucun autre ouvrage qu'à la
chanson d'Antioche, et il rapproche les vers d'Aimaro d'un passage du poème publié par M. P. Paris. Remarquons
qu'Aimaro peut avoir connu cette chanson de geste sous sa forme première. (Voir Haymari Monachi... de expugnata Accone
liber tetrastichus, Lugduni, Perrin, 1866, p. lx, ou la thèse du même, de Haymaro Monacho, 1865, p. 57.)
97 Et indépendamment aussi du comte de Poitiers Guillaume VII (IX comme duc d'Aquitaine) qui, selon un passage bien
souvent cité d'Orderic Vital, composa un récit des malheurs qu'il avait éprouvés en Terre-Sainte. Ce récit, en tout cas,
d'après les termes mêmes du chroniqueur : miserias captivitatis sue... multociens retulit rhythmicis versibus (éd. Le Prevost, IV,
132), devait se rapporter à des événements postérieurs à la prise de Jérusalem, et par conséquent n'avait rien de commun
avec Antioche. En outre, il n'est nullement certain qu'il fût rédigé en forme de chanson de geste.
98 Le Polybiblion (1878, p. 285) a signalé, dans une note communiquée par M. Riant, la disparition de ce manuscrit qui,
vraisemblablement, se retrouvera un our dans quelque bibliothèque privée.

�Madrid, n° du 5 octobre 1876, un fragment d'un ancien poème provençal sur la
croisade. Les deux vers qu'il cite se rapportent certainement à un épisode du siège
d'Antioche99. Il serait fort possible que ce fragment appartînt à la chanson signalée
par Du Mège.
Il n'est pas impossible, on le voit, qu'il ait existé une chanson d'Antioche en
provençal, à côté de la chanson française qui nous est parvenue retravaillée et
rajeunie. Dans ces circonstances, il est prudent de laisser en suspens, jusqu'à la
découverte de documents nouveaux, la question de savoir quelle chanson d'Antioche
a connue notre auteur.
Appartenant à l’Église, ayant pour protecteur un des alliés de Simon de
Montfort, G. de Tudèle est décidément favorable à la croisade. Pour lui, Simon de
Montfort est « preux et vaillant, hardi et belliqueux, sage et expérimenté, bon
chevalier et large, preux et avenant100 », etc. L'évêque Folquet « n'a pas son pareil en
mérite101 » et, ayant à mentionner son nom, il ajoute « puisse Dieu l'honorer 102 ! » À la
suite du combat de Mongei, où le comte de Foix mit en déroute un parti de croisés,
les vilains du pays tuèrent à coups de pierres ou de bâton tous ceux qu'ils purent
atteindre ; sur quoi Guillem : « Si on pendait comme larrons ces vilains qui occient
les croisés et les pillent, je le trouverais bon103. »
Mais, tout clerc et tout chanoine qu'il fût, G. de Tudèle n'a pas pour les
adversaires de la croisade cette haine implacable qui se manifeste à chaque page de la
chronique de Pierre de Vaux-Cernai. Sans doute, en principe, il devait considérer
l'hérésie comme le crime le plus abominable, mais il n'était pas enclin à voir partout
des hérétiques. Plus d'une fois il indique que des clercs, assurément non suspects
d'hérésie, ont eu à souffrir de la croisade104. Lorsqu'il raconte quelqu'une de ces
exécutions sauvages qui marquèrent chacune des étapes des croisés, on voit paraître,
sous sa narration banale et terne, un sentiment de pitié véritable ; comme lorsqu'il
raconte le siège de Béziers « Ces fous ribauds mendiants massacraient les clercs, et
femmes et enfants, tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé. Dieu
reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis ! car je ne pense pas que jamais, du temps des
Sarrazins, si sauvage massacre ait été résolu ni permis105. » Et lorsqu'il rapporte le
meurtre de Giraude, dame de Lavaur : « Ils la couvrirent de pierres : ce fut deuil et
péché car jamais homme du monde, sachez-le véritablement, ne l'aurait quittée sans
qu'elle l'eût fait manger. Dame Giraude fut prise, qui crie et pleure et braille ils la
jetèrent en travers dans un puits, bien le sais-je ; ils la chargèrent de pierres : c'était
horrible106 » Ce n'est pas lui qui dirait, comme Pierre de Vaux-Cernai à propos des
hérétiques pris en grand nombre dans la même ville de Lavaur et brûlés vifs :
« Innumerabiles etiam hæreticos peregrini nostri cum ingenti gaudio
combusserunt107. » C'est qu'il avait vécu parmi les hérétiques ou leurs adhérents, et il
avait sans doute reconnu que leurs doctrines, si détestables qu'elles fussent aux yeux
99 Les voici : La batalha tengueron lo divenres mati, / Pres a Bafumaria el cap de Pont Petri.
Pont-Petri est probablement une mauvaise leçon ; le voisinage de la Bafumaria indique qu'il s'agit du pont sur l'Oronte, le Fer
ou Ferne des textes romans, qui était situé au N.-O. De la ville. La porte qui mettait Antioche en communication avec ce
pont est appelée par Gaindor la « porte de Fer de la mahommerie » (Chanson d'Atioche, éd. P. Paris, I, 229). - Il est bien
à désirer que la publication complète du fragment signalé par M. Milá ne se fasse pas attendre.
100 Vers 799 et suiv.
101 V. 1027.
102 V. 1431.
103 V. 1594-6.
104 À la prise de Béziers, v. 496 et suiv. ; à celle de Saint-Antonin, v. 2384-5.
105 V. 496-500.
106 V. 1598-1600 et 1625-7.
107 Fin du ch. LII. Le panégyriste de Simon affectionne cette expression ; il la répète encore à la fin du ch. LIII.

�de tous les catholiques, se pouvaient concilier avec l'honnêteté de la vie 108. Il habitait
un milieu où la tolérance était née tout naturellement du libre exercice accordé à des
opinions différentes.
Au moment où il écrivait, la dépossession des principaux seigneurs du Midi
n'était pas encore un fait accompli, sinon en ce qui concerne le vicomte de
Carcassonne et Béziers. Le comte de Toulouse ne fut réellement dépossédé de son
comté qu'après Muret, et la spoliation ne reçut la sanction pontificale qu'au concile
de Latran, en 1215. Nul doute que Guillem n'eût enregistré avec regret un acte dont il
paraît désapprouver les préliminaires. La réserve avec laquelle il s'exprime au sujet des
conditions faites à Raimon VI par les conciles de Saint-Gilles et d'Arles (ce dernier
connu par lui seul) nous le montre très-éloigné de la politique des légats 109. En
somme, Guillem était un homme pacifique, animé de ce que nous appellerions
maintenant des sentiments conservateurs, plein de respect pour les seigneurs et pour
l'ordre de choses établi. Pour lui, la croisade est une force irrésistible, une bourrasque
qu'il faut laisser passer en courbant la tête : « Contre l'ost de Christ il n'y a château qui
tienne, ni cité qu'ils trouvent, si bien fermée qu'elle soit. Et c'est pourquoi bien fol est
celui qui fait la guerre aux croisés. Aucun homme ne s'en réjouit qui à la fin n'ait été
abattu110. » La prudence, en ce qu'elle a de moins héroïque, est la vertu qu'il
recommande ; il est avant tout un homme de juste milieu. Ceux de Castel-Sarrazin,
qui ont ouvert leurs portes aux croisés, ont agi « en gens sages et loyaux, et de façon à
éviter tout reproche. Ils savent bien que si le comte de Toulouse peut recouvrer sa
terre et conclure un accord avec le pape, ou que si le roi d'Aragon est assez puissant
pour vaincre les croisés et les repousser en champ de bataille, alors ils reviendront à
leur légitime seigneur. Dans ces conditions, ils ne veulent pas se faire occire et tuer, et
prirent exemple des bourgeois d'Agen qui les premiers se rendirent. De deux maux on
doit toujours choisir le moindre111 ». Et il cite une parole d'un certain « B. d'Esgal »,
d'ailleurs inconnu, dont le sens est que, si on a un gué à passer, il est sage d'avoir un
voisin de chaque côte, de façon que si on en voit un se noyer, on soit averti à temps
du danger. Guillem de Tudèle est là tout entier.
Nous connaissons maintenant notre personnage. Nous savons que nous
n'avons a attendre de lui ni élan poétique ni sentiments élevés. C'est un simple
versificateur, et des plus médiocres. Il ne sait pas composer. Ses récits sont mal
présentés et mal enchaînes. Il écrit avec un vocabulaire très pauvre et rime
péniblement à grand renfort de chevilles. Mais il lui reste un mérite : celui d'être un
chroniqueur honnête.
G. de Tudèle avait vu passer la croisade de 1208. Habitant Montauban, il eût
été difficile qu'il ne vît pas quelque partie de cet immense défilé, et il nous a fait part
de l'impression que lui avait causée ce spectacle nouveau112. Il avait vu probablement
aussi se former l'ost de Toulouse, en 1211113. Mais on ne peut affirmer qu'il eût été
présent à aucun des épisodes de la guerre. Du moins ne se donne-t-il nulle part
comme témoin oculaire. En un endroit il va même jusqu'à dire que s'il avait pu
accompagner les barons entre lesquels Simon de Montfort partagea le vicomté de
Carcassonne et Béziers, s'il avait pu parcourir avec eux les pays conquis, « plus riche
108 « Nous avons été élevés avec eux ; nous avons des parents parmi eux et nous les voyons vivre honnêtement. » Ainsi
répondait un seigneur du Midi à l'évêque Folquet qui lui reprochait de ne point chasser de ses terres les hérétiques ; G. de
Puylaurens, fin du chap. VII.
109 Fin de la tirade LVIII et tirade LIX à LXI.
110 V. 1517-21.
111 V. 2483 et suiv.
112 V. 168 et suiv.
113 V. 1945 et suiv.

�en serait le livre, et meilleure la chanson114 ». G. de Tudèle, bien qu'assurément
homme modeste, comme la phrase même qui vient d'être rapportée le prouve, aimait
à se mettre en scène, à invoquer ses propres souvenirs. Ainsi, ayant à parler du
vicomte de Béziers, il ne manque pas de nous dire qu'il avait eu occasion de le voir au
mariage de Raimon VI et d’Éléonore d'Aragon, en 1200115. Il est donc extrêmement
vraisemblable que s'il avait assisté à quelqu'un des sièges ou des engagements qu'il
rapporte, s'il avait été témoin de quelque négociation, il nous l'eût fait savoir, non pas
par un sentiment de vanité, mais pour donner à son récit plus d'autorité. Du moins at-il été en état de consulter des témoins oculaires, qui, s'ils ne figurent pas au nombre
des personnages les plus marquants de la croisade, étaient pourtant en position de
bien voir, et ont dû lui faire part de ce qu'ils avaient vu, étant encore sous
l'impression des événements. Ces témoins, G. de Tudèle ne s'est sans doute pas
astreint à nous les faire connaître tous ; il en mentionne toutefois quelques-uns
maître Pons de Mela, envoyé du roi de Navarre, d'ailleurs inconnu 116 ; un prêtre, dont
il ne dit pas le nom, qui dut l'informer de ce qui s'était passé à la prise de
Carcassonne(1209)117 ; un clerc, également anonyme (peut-être le même que le
précédent), duquel il recueillit l'horrible récit des massacres qui suivirent la prise de
Lavaur118. Puis un certain maître Nicolas, qu'il qualifie d'ami et de compère 119, et qui
put lui raconter le combat de Castelnaudari auquel il avait assisté du côté des croisés.
Enfin, il est au moins vraisemblable qu'il put se renseigner auprès de son protecteur,
le comte Baudouin. Quoi qu'on puisse penser du mérite de G. deTudèle, on ne peut
nier que son récit présente toutes les apparences de la sincérité : il est aussi digne de
confiance qu'aucune chronique latine de la même époque.
Il serait hors de propos de relever ici un à un tous les points sur lesquels G.
de Tudèle a quelque-chose à nous apprendre. Je me suis efforcé de déterminer ces
points et ils sont nombreux dans le commentaire historique qui accompagne ma
traduction mais il n'est pas inutile d'énumérer quelques événements importants pour
lesquels le poème de Guillem est notre unique ou au moins notre principale source
d'information. Ainsi, au sujet des premières prédications contre les hérétiques,
antérieurement à la croisade, G. de Tudèle nous fournit quelques faits dont les
chroniques ne disent rien120. L'existence d'une armée de croisés formée, paraît-il
d'après les noms de ses chefs, dans le Limousin, l'Auvergne, le Quercy, et venant
ravager l'Agenais, n'est connue que par notre Guillem121 ; car les autres récits ne
s'occupent que de l'armée plus particulièrement recrutée dans le Nord, qui opérait
sous la conduite du légat Arnaut Amalric, et dont faisait partie Simon de Montfort.
Les négociations qui eurent lieu pour la reddition de Carcassonne, la part qu'y prit le
roi d'Aragon, ne sont racontées que dans notre poème122, et elles ont beaucoup
d'importance, car elles nous montrent d'une façon éclatante la croisade ayant
fatalement, dès ses débuts, pour objet la conquête et le pillage.
La répartition des pays conquis entre les compagnons de Simon de Montfort
est loin de nous être bien connue, mais on a du moins par Guillem la liste de ces
derniers avec des détails intéressants sur plusieurs d'entre eux. Celui qu'il met le plus
en évidence est Guillaume de Contre123, de qui il parle avec assez de complaisance
114 V. 842-5.
115 V. 358
116 V. 112.
117 V. 741.
118 V. 1554.
119 V. 2161.
120 Tirades II et suiv.
121 V. 300 et suiv.
122 Tirades XXVI-XXXII
123 V. 831 et suiv.

�pour qu'on puisse croire qu'il l'a connu personnellement124, et qui paraît en réalité
avoir été l'un des meilleurs lieutenants de Simon de Montfort, encore bien qu'il soit
fort peu question de lui chez les autres historiens de la croisade. Mentionnons encore
les détails sur le concile d'Arles125, et surtout l'exposé animé, présenté avec un certain
art ce qui est rare chez Guillem de Tudèle, des conditions imposées au comte de
Toulouse et des sentiments avec lesquels la sentence du concile fut accueillie par les
populations126.
En somme, sur plusieurs points, G. de Tudèle est une source unique ; pour la
plupart des faits de la croisade, il nous offre un témoignage honnête, et toujours
digne d'être pris en considération.
L'autorité de ce témoignage ne résulte pas seulement de la valeur des
informations recueillie, elle s'accroît notablement de cette circonstance que le récit a
été visiblement rédigé au fur et à mesure des événements. Nous avons sous les yeux,
non point la rédaction de souvenirs anciens, partant plus ou moins confus, mais
l'impression produite par des faits tout récents sur un homme d'un esprit médiocre,
mais attentif et sincère. Il est impossible que G. de Tudèle n'ait pas rédigé pour ainsi
dire au jour le jour l'histoire de la croisade,puisqu'il s'est arrêté au commencement de
l'année1213 et qu'il s'était mis à l’œuvre, comme on l'a vu dans le chapitre précédent,
dès 1210. Mais on peut encore,ce me semble, trouver dans le texte même du poème
la trace de cette façon de composer. Si je ne me trompe, l'auteur, ayant commencé
son récit au commencement de l'année 1210, le conduisit tout d'une traite jusqu'au
milieu de l'année même où il écrivait. Alors il fit une pause, ayant écrit un peu plus
d'un millier de vers, et en dernier lieu raconté l'entrée dans Toulouse de l'abbé de
Cîteaux et de l'évêque Folquet, comme aussi leurs efforts pour combattre l'hérésie
par la prédication. « Ils verront, » dit-il, parlant de ceux qui pactisaient avec les
hérétiques, ou du moins les toléraient parmi eux, « ils verront un jour quel conseil
leur ont donné ceux que Dieu puisse maudire ! Pour cela tout sera détruit et la terre
dévastée, et par la gent étrangère désolée et ravagée ; car les Français et les Lombards
et tout le monde leur court sus et leur porte haine plus qu'à gent sarrazine127. »
Le siège de Minerve venait probablement de commencer. Guillem dut en
attendre la fin (derniers jours de juillet 1210) avant de reprendre la plume. Il est
probable qu'il écrivit la suite de son récit en plusieurs fois, non tout d'une traite, mais
les points d'arrêt ne se laissent pas facilement reconnaître. Il parvint ainsi jusqu'au
moment où, vers le commencement de l'année 1213, le roi d'Aragon se déclara
ouvertement pour le comte de Toulouse, contre la croisade. Il s'arrêta et attendit les
graves événements qui se préparaient. Ses dernières paroles sont celles-ci :
« Le roi Pierre d'Aragon donna une de ses sœurs au comte de Toulouse, et puis en
maria une autre au fils de celui-ci, en dépit des croisés. Voici qu'il s'est mis en guerre :
il dit qu'il viendra avec bien mille chevaliers qu'il a tous soudoyés et s'il rencontre des
croisés, il les combattra. Et nous, si nous vivons assez, nous verrons qui l'emportera,
nous mettrons en récit ce dont nous serons informés, et écrirons encore tout ce dont
il nous souviendra, autant que la matière s'étendra depuis l'heure présente jusqu'à la
fin de la guerre. »
À la tirade suivante (CXXXI) nous retrouvons encore la main de Guillem :
« Avant que la guerre s'arrête et ait pris fin, il y aura maint coup donné, mainte lance
brisée ; maint gonfanon neuf sera planté par la prairie, mainte âme sera arrachée du
corps, et mainte dame veuve ruinée. Le roi d'Aragon part avec sa mesnie. Il a mandé
124 Voir II, 43 n° 2, et les Additions et corrections.
125 Voir notamment v. 1110-1, 1130-2, 2733-8.
126 Tirades LIX, LXI.
127 Fin de la tirade XLVII.

�toute la gent de sa terre tellement qu'il en a rassemblé une belle et grande compagnie.
À tous il a déclaré qu'il veut aller à Toulouse combattre la croisade qui dévaste et
détruit toute la contrée. Le comte de Toulouse lui a demandé merci, afin que sa terre
ne soit ni brûlée ni ravagée, car il n'a tort ni faute envers personne au monde. « Et
comme il est mon beau-frère, qu'il a épousé ma sœur, et que j'ai marié mon autre
sœur à son fils, j'irai les aider contre cette gent mauvaise qui veulent les déshériter. »
Mais aussitôt après on sent le style autrement vigoureux et la véhémence non
contenue du continuateur :
« Les clercs et les Français veulent déshériter le comte mon beau-frère et le chasser de
sa terre ; sans tort ni faute qu'on puisse lui imputer, uniquement parce que c'est leur
bon plaisir, ils le veulent déposséder... »
VIII. L'auteur anonyme DE LA SECONDE PARTIE DE
CHANSON :CIRCONSTANCES ET DATE DE LA COMPOSITION.

LA

Dès ce moment, et pendant près de 7000 vers, le poète, avec une ardeur qui
va croissant toujours, nous entraîne à travers les événements de la croisade,
s'attachant aux grandes situations, esquissant de vastes tableaux qui se succèdent sans
transition, qu'il peuple de personnages vivant, agissant, surtout parlant : les uns, les
partisans de Toulouse, passionnés pour le Parage, pour le Droit, pour leur
personnification vivante, le jeune comte de Toulouse ; les autres, Simon de Montfort
et les siens, animés du plus implacable fanatisme, donnant en un mot à son poème
bien plutôt les allures d'un vaste drame que d'un récit suivi et proportionné.
Nous voudrions savoir qui était ce poète si plein de verve, antithèse
perpétuelle du froid Guillem de Tudèle - avec qui pourtant on a bien eu l'idée de le
confondre ; - malheureusement, il ne s'est pas fait connaître, ou, s'il l'a fait, l'unique
manuscrit de son œuvre ne nous a pas conservé son nom. Les poètes du moyen âge
se nommaient ordinairement soit dans le prologue soit dans l'épilogue. Or nous
n'avons ici ni l'un ni l'autre. G. de Tudèle s'arrête à la laisse CXXXI, l'anonyme
commence à la tirade CXXXII qu'il compose dans la rime sur laquelle son devancier
s'était arrêté. Avons-nous le vrai commencement de l'anonyme, ou bien la soudure at-elle été opérée par un copiste qui aura fait disparaître le début du second poème
pour le mieux rajuster au premier ? C'est une question sur laquelle l 'examen de la
versification jettera quelque lumière128 ; pour le moment nous n'avons qu'à marquer le
point où commence l'anonyme et à constater qu'il ne s'y nomme pas.
Le second poème n'a pas de début puisqu'il reprend le récit au point où G. de Tudèle
l'a laissé ; il n'a pas de fin non plus : le drame n'a pas de dénouement, soit qu'il n'ait
pas été conservé, soit, ce qui est plus probable, qu'il n'ait pas été écrit. Le poète décrit
dans ses dernières pages les préparatifs que Toulouse fait contre la croisade amenée
par le fils de Philippe-Auguste ; il désigne une à une toutes les positions défensives de
la place, il nomme les principaux d'entre ceux qui occupent chacune d'elles, il nous
montre le jeune prince français s'approchant avec son armée innombrable pour
détruire la ville et en massacrer les habitants. « Mais, dit-il, la Vierge Marie les en
défendra, elle qui selon le droit châtie les crimes, et puisse son sang bienveillant129,
nous protéger, car saint Sernin est leur guide, les conduit et les garde de crainte, et
Dieu et droit et force et intelligence et le jeune comte leur défendront Toulouse. »
C'est sur ces paroles qu'il s'arrête, au moment où le siège allait être mis devant
128 Voir plus lois §§ XI et XII.
129 C'est-à-dire son fils J.-C. ; mais ce sens n'est pas très satisfaisant. Voir aux Addit. et corr. la note sur I, 9573-5.

�Toulouse (16 juin 1219), alors que six semaines plus tard il aurait pu célébrer le plus
notable succès que le comte de Toulouse ait obtenu pendant cette guerre, la levée du
siège et la retraite de la croisade.
Je pense que si le poème s'arrête à la veille du siège, c'est qu'il n'en a jamais
été écrit davantage. Si le récit avait été poussé au delà, si les dernières pages nous
manquaient pour n'avoir pas été copiées dans l'unique manuscrit du poème, il est à
supposer que du moins la rédaction en prose laisserait paraître quelque chose de la
fin que nous cherchons. Or il n'en est pas ainsi. À la vérité ce texte en prose pousse le
récit du siège jusqu'au moment où il fut levé. Mais les quelques lignes consacrées à
cet événement sont si vides, si dépourvues de précision qu'on ne doit pas hésiter à les
attribuer à l'auteur de la mise en prose130. Celui-ci avait donc sous les yeux, selon
toute apparence, un manuscrit qui se terminait comme le nôtre, d'où la conclusion au
moins vraisemblable que le poème n'a jamais été achevé.
Quant à expliquer pourquoi il est resté en cet état, c'est matière à conjecture
on peut si l'on veut supposer que l'auteur était lui-même au nombre des défenseurs
de Toulouse et qu'il y a été tué. À tout le moins les dates ne s'y opposent pas, car
nous verrons qu'il était contemporain des faits qu'il a racontés.
Nous devons donc renoncer à connaître le nom et la condition de notre
poète, comme à savoir qui était son protecteur, s'il en avait un. Peut-être s'est-il
donné à lui-même une petite place en quelqu'une des énumérations de noms dont
abonde son poème, comme ces anciens maîtres qui, peignant une bataille, une
procession, une scène quelconque présentant un grand concours de peuple,
introduisaient leur portrait en un coin du tableau. Mais, s'il l'a fait, il n'a point écrit is
est qui fecit, et aucun glossateur ne lui a rendu le service de le tirer de la foule.
Ce que nous pouvons apprendre de lui, en outre de ses sentiments et de ses
tendances dont il ne fait pas mystère, se borne à un bien petit nombre de faits qui se
laissent déduire de son récit. De ces faits les deux plus certains c'est qu'il était du
diocèse de Toulouse et qu'il composait son poème pendant les derniers mois de
l'année 1218 et les premiers de l'année 1219.
Qu'il ait été du diocèse de Toulouse, c'est ce qui semble bien résulter du v.
3405 où l'évêque de Toulouse Folquet est appelé « notre évêque ». Faut-il aller plus
loin et supposer qu'il était de Toulouse même ? On pourrait invoquer à l'appui de
cette opinion les nombreux passages où Toulouse est exaltée avec des éloges
enthousiastes. Elle est associée à Parage131, c'est-à-dire à Noblesse, mot qui doit être
entendu dans le sens le plus large, s'appliquant à la fois à la naissance et au
caractère132. Lorsqu'en 1216 Toulouse est démantelée et ruinée par ordre de Simon,
l'auteur s'écrie avec désespoir « Ah ! noble Toulouse, vous voilà les os brisés ! Comme

130 Voici ces lignes dont on trouvera le texte à la p. 384 du t. I : « Adonc, quand ledit siège fut mis, on leur tira de la ville
maint coup de pierrier et d'autres engins, tellement qu'ils n'osaient se trouver audit siège. Et adonc ils leur sont venus
donner l'assaut ou fait semblant de le donner, mais ceux de ladite ville les ont reçus en telle forme et manière qu'ils
s'estimèrent heureux de s'en retourner ; et tellement se défendirent depuis lors les assiégés qu'enfin les assaillants furent
forcés de lever le siège et de s'en aller comme ils étaient venus, à leur grande confusion et dommage là où se comporta
fort vaillamment ledit jeune comte, fils dudit comte Raimon, appelé aussi par son nom Raimon, comme son père, et
aussi tous les autres seigneurs et barons qui étaient dans ladite ville avec ledit jeune comte. Étant donné le fait connu de
la levée du siège, il n'était pas besoin de beaucoup d'imagination pour écrire un aussi pauvre récit.
131 V. 5569
132 Parage, qui occupe dans la seconde partie du poème la place qu'un poète moderne accorderait à l'idée de patrie, a été plus
d'une fois célébré par les troubadours ; voir par ex. la pièce Molt era dous el plazeus (publiée par E. Stengel, Rivista di
Filologia romanza, I, 41), qui lui est tout entière consacrée, et le sirventès Vai Hugonet ses bistensa (Parn. occit., p. 392), adressé
au roi d'Aragon peu avant la bataille de Muret.

�Dieu vous a livrée aux mains de brigands133 ! » Et quelle joie, quels transports quand
Toulouse, la gentils Tolosa, se relève ! Elle est accomplie en tous biens ; chez elle
règnent Parage et Merci ; aidée de Droiture elle a chassé Orgueil134 ; c'est Dieu et
Droit qui prennent sa cause en main, qui la gouvernent et la défendent 135. Son éloge
se retrouve dans la bouche même de ses ennemis. « Si vous avilissez Toulouse, » dit à
Simon l'un de ses conseillers, « vous serez vous-même abaissé, car si la fortune lui est
défavorable, la légitimité reprendra ses droits136, car en elle est Parage ; cœur,
richesse...137 »
Tous ces éloges ne prouvent cependant pas absolument qu'il fût Toulousain.
Tout ce qu'on en peut conclure, c'est qu'il aimait Toulouse, et qu'il voulait l'exciter à
bien faire. Quand on cherche à relever le moral d'une population, on commence
toujours par lui dire qu'elle est héroïque. Ce qui me fait douter que l'auteur ait été de
Toulouse même, c'est la forme générale des éloges qu'il décerne à cette cité et à ses
habitants. Tous en bloc il les trouve admirables, mais il n'en propose pas beaucoup en
particulier à notre admiration. Il parle à plusieurs reprises avec estime d'un certain
Aimiric ou Aimeric que nous avons quelque peine à identifier138 ; il nous fait
connaître maître Bernart139 comme un homme influent et respecté, et c'est à peu près
tout. Lorsque dans les dernières pages de son poème il nous fait passer en revue les
défenseurs de Toulouse, tous ceux qu'il nomme sont des alliés de Toulouse quand
l'occasion se présente de nommer des Toulousains, il se borne à dire, sans citer
personne, que la porte Gaillarde est occupée par ceux de la ville5140; ou encore qu'une
réserve, prête à se porter aux endroits les plus menacés, est formée des hommes de
Toulouse141. Et il ne faut pas croire qu'il a pu mentionner des citoyens de Toulouse
sans que nous soyons en état de les reconnaître pour tels : nous connaissons assez
bien les Toulousains du XIIIe siècle ; nous possédons un certain nombre de chartes
passées à Toulouse au temps de la croisade et où figurent un très grand nombre de
Toulousains ; nous avons les listes assez complètes des capitouls au même temps 142,
et parmi tant de noms que nous offrent ces divers documents, il n'en est, je crois,
aucun, sauf Aimeric et maître Bernart, qui se retrouve dans le poème. Il est à croire
qu'il en serait autrement si l'auteur avait été lui-même citoyen de Toulouse. On verra
plus loin (§ XII) qu'il était plus probablement originaire du comté de Foix.
J'ai dit que le second poème devait avoir été composé dans les derniers mois
de 1218 et les premiers de 1219. Pour préciser davantage je dirai que le poète a dû se
mettre à l’œuvre après la mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse le 25 juin
1218, et s'arrêter au temps où la croisade conduite par le fils du roi de France
assiégeait la ville (16 juin-1er août 1219). La limite inférieure ne peut être absolument
démontrée elle est fondée sur le simple fait que le poète s'arrête au début du siège de
1219 et n'en raconte pas l'issue. Mais la limite supérieure est, je crois, solidement
établie. Elle se déduit de cette circonstance qu'à trois reprises différentes, aux vers
3146-8, 3401-4 et 3590-3, le poète fait allusion à la mort de Simon de Montfort. Dans
le premier passage il s'exprime ainsi : « Je crois que pour cette terre (celle du comte de
Toulouse) Simon sera tué ainsi que son frère. » Et dans le second : « Simon fut
ensuite pour cette terre tué devant Toulouse, mort dont le monde entier est illuminé
et Parage est sauvé. » La troisième allusion enfin est placée, sous une forme un peu
133 V. 5646-7
134 V. 6437-8
135 V. 6250-4 ; 6442 ; 9577-8.
136 Je traduis en paraphrasant, pour mieux faire ressortir le sens ; lialiatz est employé ans le sens de l'anglais loyalty.
137 V. 6602-4.
138 Voir II, 273, note 2.
139 II, 346, note.
140 V. 9495-501.
141 V.9551-5.
142 Voir II, 273, note 2.

�détournée, dans la bouche du pape lui-même, qui, faisant application d'une prophétie
de Merlin, s'exprime ainsi : « Encore viendra la pierre et celui qui la sait lancer, si bien
que de toutes parts vous entendrez crier : Qu'elle tombe sur le pécheur ! »
Comme l'anonyme commence au v. 2769 du poème, on voit que la première
de ces allusions (v. 3146) est bien rapprochée du début. Il n'y a donc nulle témérité à
supposer que Simon était tombé sous les murs de Toulouse lorsque notre auteur se
mit à l’œuvre, ou, s'il avait commencé avant cet événement, c'était depuis quelques
jours à peine, à en juger par le peu qu'il avait fait.
On pourrait objecter que les trois allusions à la mort de Simon ont pu être
intercalées après coup, le poème étant déjà en voie de composition. C'est ainsi que
nous avons supposé plus haut que Guillem de Tudèle, s'étant mis à écrire en 1210,
ajouta postérieurement un prologue et quelques vers sur l'élévation d'Arnaut Amalric
à l'archevêché de Narbonne et sur la bataille de las Navas de Tolosa. Mais le caractère
des deux auteurs est absolument différent, et cette différence se reflète dans leurs
procédés de composition. G. de Tudèle est un clerc qui compose sa chronique en
vers avec le calme et la réflexion qu'un autre clerc apporterait à la rédaction d'une
chronique latine. C'est un honnête chroniqueur qui désire présenter un récit aussi
complet que possible, et se lamente quand les circonstances ne lui permettent pas de
recueillir toutes les informations dont il a besoin. Tout en continuant le récit, il a dû
plus d'une fois revenir sur ses pas, revoir les pages déjà écrites et les corriger. Il en est
tout autrement du poète de la seconde partie, écrivain primesautier, composant de
verve, et trop impatient d'avancer pour s'attarder à fourrer des allusions dans les
pages déjà écrites. La mort de Simon, bientôt suivie de la levée du siège, eut dans
Toulouse un immense retentissement,et y fit éclater une joie, un enthousiasme que
notre auteur dépeint trop vivement pour ne les avoir pas ressentis lui-même au plus
haut degré. Rien de plus naturel, ce me semble, que de supposer que c'est sous
l'impression de ce grand événement qu'il a pris la plume. De la mort de Simon au
siège de Toulouse par Louis, fils du roi de France, il y a près de douze mois. On ne
s'étonnera pas que cet espace ait suffi, et au delà, à notre poète pour composer
environ 7000 vers, si on fait attention qu'il n'a pas dû perdre son temps à recueillir
des renseignements. En effet, il peint avec de tels détails que presque partout on sent
qu'il a dû voir ce qu'il raconte, et au contraire certains événements importants – ceux
apparemment auxquels il n'avait pas assisté – sont entièrement passés sous silence.
Enfin ce n'est pas non plus sa rédaction, incorrecte et négligée, rencontrant de temps
à autre les grands effets par instinct, sans les avoir préparés, qui a dû lui coûter
beaucoup de temps.
Les tendances de notre poète anonyme sont tellement claires et si fortement
accentuées, que nous n'avons pas besoin, pour être en état d'apprécier sa valeur en
tant qu'historien, de savoir pour qui il a composé, quel a été son protecteur. Qu'il ait
dû être en très bons termes avec les principaux adversaires de la croisade, on le voit
de reste. Mais il serait pourtant utile pour l'histoire littéraire de savoirs s'il était plus
particulièrement attaché à l'un d'entre eux, comme c'était le cas de tant de
troubadours et de trouvères. Malheureusement, ici encore, comme pour son nom et
pour son origine, nous sommes loin d'être bien renseignés. Il y a un vers (7133) où,
parlant de Rogier Bernart, fils du comte de Foix, notre auteur s'exprime ainsi : « le
preux Rogier Bernart qui me dore et me met en splendeur », quem daura e esclarzis.
L'expression est un peu vague. Fauriel143 en a conclu que « notre poète avait vécu
dans l'intimité du comte de Foix144, et qu'il avait été par lui comblé de dons et de
143 Introduction à son édition du poème, p. XXIV.
144 Ou plutôt de son fils.

�bienfaits ». Cette interprétation n'est pas invraisemblable ; toutefois elle ne peut être
admise qu'avec certains tempéraments. Il a pu faire partie de la suite du comte de
Foix ou de son fils, mais non pendant toute la période qu'embrasse le récit (12131219). Plus on étudie ce récit, plus on acquiert la conviction que le poète a raconté ce
qu'il avait vu. Or il a vu, et très bien vu, certains événements auxquels ni le comte de
Foix ni son fils Rogier Bernart n'ont assisté : l'arrivée du comte de Toulouse et de son
fils à Marseille après qu'ils eurent quitté Rome ; leur marche véritablement triomphale
à travers la Provence et le comtat Venaissin145; surtout le siège de Beaucaire raconté
avec des détails d'une si minutieuse précision qu'il est difficile que l'auteur n'y ait pas
assisté en compagnie du jeune comte (plus tard Raimon VII)146. Si donc notre poète
anonyme a été en effet honoré de la protection de Rogier Bernart, si, par une
conséquence naturelle, il s'est trouvé faire partie de la suite de ce seigneur, on ne peut
faire remonter ces rapports plus haut que l'entrevue de RaimonVI avec plusieurs
seigneurs du Midi chez Rogier de Comminges, vers le milieu de l'année 1217147,
époque à partir de laquelle Rogier Bernart joue un grand rôle dans tous les
événements rapportés par le poète. Assurément il n'était pas au siège de Montgranier,
soutenu par Rogier Bernart contre Simon de Montfort148, qui dura du 6 février au 24
mars 1217 et dont il ne dit que quelques mots. D'ailleurs, s'il est légitime d'attribuer,
avec Fauriel, la valeur d'une indication précise au vers où le poète paraît se louer de la
libéralité de Rogier Bernart, il y a peut-être lieu de tenir compte aussi des vers 95024 : « Et monseigneur le jeune comte, en qui est toute valeur, qui rétablit Parage et
abat les orgueilleux, et fait briller d'un nouvel éclat (e colora e daura) ceux qui ont été
abattus. » Concluons que le poète eut à se louer de plusieurs des seigneurs qu'il met
en scène, et particulièrement du jeune comte et de Rogier Bernart.
IX. L'AUTEUR ANONYME DE LA SECONDE PARTIE DE LA CHANSON :
CARACTÈRE ET VALEUR DE SON RÉCIT.
L’œuvre de notre anonyme est bien plutôt une suite de scènes présentées
d'une façon dramatique qu'un récit suivi. J'ai déjà indiqué ce point plus haut.
Reprenons maintenant, une à une, les scènes dont se compose cette partie du poème
et nous arriverons à distinguer, avec assez de vraisemblance, auxquelles de ces scènes
l'auteur a assisté ; nous verrons en même temps les épisodes se multiplier et l'exposé
de chacun d'eux se développer à mesure que nous approcherons du temps où le
poète s'est mis à l’œuvre.
La seconde partie du poème, ou, si l'on veut, le second poème, commence au
point où G. de Tudèle s'était arrêté, c'est-à-dire aux préliminaires de la bataille de
Muret. C'était là un événement tellement capital qu'il n'était pas possible de le passer
sous silence. Toutefois il est aisé de voir que l'auteur, ou bien n'a pas vu ou a mal vu
la bataille ; qu'il l'a décrite, je ne dirai pas de souvenir, car les souvenirs, même après
un laps de quelques années, auraient une précision qui manque à son récit, mais
d'après des renseignements imparfaits et probablement discordants. La narration du
poème offre çà et là quelques faits dont l'histoire peut faire son profit, mais il s'en
faut de tout qu'elle donne de la bataille une vue nette et intelligible. Ce que le poète
sait le mieux, c'est ce qui se passa dans le conseil tenu avant l'engagement entre les
chefs de l'armée confédérée. On y voit le comte de Toulouse essayer vainement de
145 V. 3732-3844.
146 V. 3916-4964.
147 Tirade CLXXXI. Par une erreur d'impression, la date placée en haut des pages dans la traduction est 1216, au lieu de
1217. Cette dernière date devrait commencer à la tirade CLXXX, au siège de Montgranier, qui dura du 6 février au 24
mars 1217 (n.st.).
148 V. 5669.

�faire prévaloir l'avis le plus sage, celui d'attendre dans le camp fortement retranché
l'attaque de Simon149, qui, n'ayant que peu de troupes et n'espérant aucun secours du
dehors, n'aurait eu d'autre alternative que de venir se briser contre des forces
supérieures par le nombre et la position ou de battre en retraite devant une armée
infiniment plus nombreuse que la sienne. On y voit en outre le roi d'Aragon,
accumulant faute sur faute, faire d'abord cesser l'attaque de Muret, alors que, Simon
n'y étant pas encore entré, cette excellente position pouvait être facilement enlevée150,
puis le lendemain, au mépris du conseil du comte Raimon, diriger contre Muret, où
Simon venait de s'établir, une attaque mal combinées151, dont le seul résultat fut
d'empêcher les alliés de concentrer leurs forces, et de donner ainsi a Simon toute
facilité pour battre en détail ses adversaires. On conçoit que ces fautes apparurent
avec une écrasante évidence après la défaite, et que dans l'entourage du comte de
Toulouse, où notre poète avait ses relations, on ne se fit pas faute de rejeter la
responsabilité du désastre sur les déplorables dispositions du roi d'Aragon. Notre
poète, sans avoir, selon toute apparence, assisté à la bataille, s'est fait l'écho de
récriminations, certainement fondées, qu'il avait sans doute bien souvent entendu
reproduire.
Des suites de la bataille notre poète est encore plus mal informé que de la
bataille elle-même. Pour la période comprise entre le 13 septembre 1213, lendemain
de la bataille de Muret, et le mois de novembre 1215, époque où se réunit le concile
qui consacra la spoliation de Raimon VI, il y a 68 vers152 ; c'est dire que la plupart des
événements de ces deux années sont passés sous silence. Rien par exemple sur la
chevauchée de Simon dans le comté de Foix, où, selon le témoignage de Pierre de
Vaux-Cernai, tout ce qui n'était pas protégé par des remparts fut incendié 153. Rien
non plus sur l'exécution de Baudouin, à laquelle le comte de Foix et son fils, au
rapport du panégyriste de Simon154, prirent une part active. Assurément l'auteur
n'était pas avec eux.
C'est à partir du concile de Latran que le récit prend tout d'un coup de
l'ampleur, et revêt cette forme dramatique qui est l'aspect sous lequel l'auteur voyait
les événements. Comme l'a dit Fauriel, l'épisode du concile « n'est au fond qu'un petit
drame dont les scènes diverses sont à peine séparées par quelques vers de pure
narration ». Tout en effet dans ce morceau a les allures du drame les personnages se
présentent en pleine vue, avec des caractères puissamment tracés, que met en relief
l'habileté instinctive plutôt que réfléchie de la mise en scène. Il n'y a de narration,
comme en un prologue, que juste ce qu'il faut pour faire connaître le lieu et les
circonstances principales de l'action ; l'exposition est faite par celui des acteurs du
drame qui se trouve être le premier à prendre la parole. Celui-là, c'est le comte de
Foix, l'un des hommes sur qui se concentrent les plus vives sympathies du poète. Son
discours, empreint d'une respectueuse déférence pour le pape, de qui les seigneurs du
Midi attendent justice, plein d'une indignation mal contenue contre Simon de
Montfort et la croisade, est admirablement calculé pour nous faire comprendre le
point de vue où se plaçaient les persécutés, et leur position par rapport à l'Église.
La discussion qui suit est passionnée au plus haut degré : il n'y manque même
pas le coup de théâtre, lorsque l'auteur, supposant que les blessés et les estropiés de la
croisade sont venus porter leurs plaintes jusqu'à Rome, fait dire à l'évêque Folquet : «
Là, dehors à la porte, quelle douleur, quel cri, des aveugles, des bannis, des mutilés
149 V. 3006-14.
150 V. 2950-79.
151 V. 3022-31.
152 Les tirades 141 et 142 ; vv. 3093-3160.
153 Fin du ch. LXXIV.
154 Fin du ch. LXXV.

�qui ne peuvent plus marcher sans guide ! Celui qui les a tués, mutilés, estropiés, ne
doit plus tenir terre ! »
L'intérêt du lecteur, on pourrait presque dire du spectateur, se porte dès le
début de la scène sur la décision du pape : rendra-t-il au comte de Foix son château,
au comte de Toulouse son comté ; réservera-t-il les droits du jeune vicomte de
Béziers ? Là est le nœud de l'action, que le poète a su habilement dénouer en
maintenant jusqu'au bout le pape dans un rôle qui lui assure le respect, sans
cependant violer la vérité historique. Le pape décide, la main forcée par son
entourage, en faveur de Simon de Montfort, mais il réserve au fils du comte de
Toulouse une part d'héritage qui sera comme un point d'appui pour reconquérir le
reste.
Fauriel a reconnu le caractère essentiellement dramatique de cet épisode, dont
il a su apprécier les beautés. Il s'est demandé ce qu'il y avait de réel, de véritablement
historique. Question dont la portée dépasse le point même en discussion, car sur ce
point, c'est-à-dire sur le concile de Latran, nous avons assez de documents pour
contrôler, au moins dans une certaine mesure, le récit du poème, et par suite les
conclusions obtenues, en ce qui touche cet épisode, pourront servir à une
appréciation générale de la valeur historique de l'ouvrage.
L'appréciation de Fauriel est, en somme, assez judicieuse, bien qu'elle souffre
du défaut de précision qui était habituel à ce littérateur. Mais nous allons voir qu'il
s'est embarrassé dans une difficulté purement imaginaire, faute d'avoir su apprécier
correctement les documents qu'il comparait. Il commence par résumer les décisions
prises par le concile relativement au débat des seigneurs du Midi et de Simon de
Montfort155'. Il fait remarquer que dans les actes du concile « on chercherait en vain le
moindre indice d'une délibération préliminaire, et moins encore d'une délibération
dans laquelle se seraient manifestés des scrupules, des hésitations, des discordances
entre les membres du concile. Le fait de ce concile se présente là comme dégagé de
tout accident, de tout obstacle, de toute intervention, de tout intérêt autre que
l'intérêt ecclésiastique. Il n'y est pas le moins du monde question de la présence ni des
réclamations des seigneurs séculiers : tout ce qui les concerne dans une circonstance
si grave advient et se passe comme s'ils n'existaient plus. Enfin, rien dans ces résultats
officiels du concile ne laisse soupçonner, entre le pape et les prélats réunis sous sa
présidence, la plus légère divergence. Innocent ni n'est là que le suprême et inflexible
organe d'une multitude de volontés indivisiblement confondues avec la sienne et
dans la sienne.»
Puis, passant à l'examen du poème, il n'a pas de peine à montrer que le récit
qu'on y lit est construit sur de tout autres données, que tout ce qu'on y voit,
discussions violentes entre les seigneurs et les évêques, hésitation du pape
prononçant avec douleur la sentence qu'on lui impose pour ainsi dire, que tout cela
est en dehors des données fournies par les actes du concile. À ses yeux, les
invraisemblances de détail, le manque de costume historique se montrent avec évidence
dans le tableau tracé par le poète. « Il est manifeste », dit-il, « que cet historien n'avait
aucune idée de l'étiquette ni du cérémonial de la cour romaine ; qu'il ne soupçonnait
rien des voies ni des menées par lesquelles la politique de cette cour marchait ses fins.
Ayant à peindre un concile, il lui fallait, en quelque sorte, se le figurer de toute pièce,
et il se l'est figuré par analogie avec ce qu'il savait, avec ce qu'il avait vu de la tenue
des petites cours féodales qu'il avait fréquentées. »

155 Voir les textes cités ou indiqués, II, 193, n° 2.

�Donc tout est faux dans le tableau tracé par le poète, car enfin, si le débat
entre les seigneurs et les évêques discutant par devant le pape n'a pu avoir lieu, que
reste-t-il du récit provençal, sinon une belle œuvre d'imagination ? Cette conclusion,
qui semble résulter nécessairement de l'argumentation de Fauriel, n'est cependant pas
celle à laquelle il s'arrête. Selon lui le fond est véritable : « C'est en tout ce qu'il y a de
plus important et de plus caractéristique que ce tableau offre le plus de vérité
historique156.» Puis il ajoute, sans voir qu'il contredit directement ses premières
assertions : « Il est certain que les seigneurs séculiers intéressés à la décision du
concile s'y rendirent en personne et plaidèrent eux-mêmes leur cause, sinon devant le
concile même, au moins devant le pape, et en face de leurs adversaires. Il est
également certain, et il est attesté par des témoignages irrécusables, que ces mêmes
seigneurs trouvèrent des défenseurs zélés parmi les divers prélats, dont quelques-uns,
étant intervenus directement dans les événements de la croisade, se trouvaient par là
même plus compétents pour prononcer dans cette grande
cause. Il est certain, enfin, que cette cause fut débattue, et qu'il y eut dans le concile
de hauts personnages ecclésiastiques auxquels la sentence rendue par la majorité
parut une grande iniquité. »
Mais, si tout cela est certain, en quoi consiste donc le « manque continu de
costume historique » du récit toulousain ? En quoi le poète a-t-il prouvé une si complète
ignorance « de l'étiquette et du cérémonial de la cour romaine ? » Que nous a-t-il
raconté qui soit en opposition ou même en désaccord avec ces trois faits attestés, au
dire de Fauriel, « par des témoignages irrécusables » : 1° que les seigneurs séculiers
plaidèrent leur cause devant le pape et en face de leurs adversaires ; 2° qu'ils
trouvèrent des défenseurs zélés parmi les prélats ; 3° que la cause fut débattue et qu'il
y eut de hauts personnages ecclésiastiques à qui la sentence rendue parut inique ?
Et, en dernier lieu, pourquoi invoquer à l'encontre du poème les actes du
concile dans lesquels « il n'est pas le moins du monde question de la présence ni des
réclamations des seigneurs séculiers », quand on est finalement obligé de convenir, au
vu de témoignages irrécusables, que les seigneurs séculiers sont venus à Rome à
l'occasion du concile et qu'ils ont présenté leurs réclamations au pape en présence des
évêques ?
Fauriel a eu tort de comparer les actes du concile avec le récit toulousain. Les
actes du concile sont des décisions, non pas un procès-verbal des séances. Il faut les
rapprocher de la sentence finale rapportée par le poète non pas toute d'une teneur,
mais entremêlée à la discussion dans les tirades 147 à 150, et on trouvera que le récit
toulousain est très sensiblement d'accord avec le texte authentique. Quant au récit
que le poète nous fait des débats qui précédèrent la sentence, il faudrait, pour en
apprécier rigoureusement la valeur, être en état de le comparer avec un autre récit de
ces mêmes débats. Mais, cet autre récit n'existant pas, il faut nous contenter
d'apprécier la grande scène du poème d'après ce que nous pouvons recueillir ça et là
de notions éparses sur le même sujet.
Et d'abord nous pouvons écarter l'idée que le comte de Toulouse, le comte de
Foix et ceux de leurs vassaux qui les accompagnèrent à Rome aient assisté à ce qui fut
réellement le concile de Latran, mais on va voir que la question se réduit à une
querelle de mots. En principe l'admission de laïques à un concile est douteuse ; en fait
le concile de Latran eut à s'occuper d'une infinité de sujets qui n'intéressaient
nullement les seigneurs du Midi. Nous possédons les actes de ce concile157 et nous
voyons qu'il y fut question d'autres hérétiques encore que des Albigeois : de Joachim
156 P. LXXXIX-XC
157 Mansi, Concilia,

XXII, 953-1086.

�de Flore, par exemple, et d'Amauri de Bène ; qu'on s'y occupa longuement des
différends avec l'église d'Orient, de la querelle de Jean Sans-Terre avec l'archevêque
de Canterbury Étienne de Langton, et de bien d'autres matières. Le poète,tout entier
à son sujet, ne voit dans le concile que ce qui l'intéresse et ignore tout ce qui n'a pas
trait à la question de Toulouse. Peut-être a-t-il tort d'introduire les seigneurs du Midi
dans une séance du concile proprement dit, mais l'erreur, si erreur il y a, est toute de
forme la discussion a pu avoir lieu en dehors du concile, mais à coup sûr elle a eu
lieu, le pape et un certain nombre de dignitaires ecclésiastiques étant présents. Et ce
qui semblerait prouver que le débat ne s'est point passé en petit comité devant une
sorte de tribunal spécial, c'est que nous voyons paraître un personnage qui n'a pas été
imaginé à plaisir par le poète, puisque sa présence au concile est connue d'ailleurs, qui
d'autre part n'était certainement pas venu pour les affaires de la croisade, à savoir
l'abbé de Beaulieu158 (Hampshire), l'un des représentants envoyés par Jean Sans-Terre
pour soutenir sa cause contre Étienne de Langton.
Le débat contradictoire étant admis, il n'y a, ce me semble, aucune raison de
contester que les personnes mises en scène par le poète y aient réellement pris part,
et si elles y ont pris part on ne voit pas qu'elles aient pu exprimer des idées
différentes de celles que le poète leur a prêtées. Reste le rôle que notre récit fait jouer
au pape. Je pense que ce rôle, sauf que les traits caractéristiques en sont évidemment
chargés, fut réellement celui du pape ; qu'il se trouva engagé contre sa volonté à
consacrer une spoliation qui n'était jamais entrée dans ses prévisions, et qu'il y eut à
ce propos entre lui et les évêques dévoués à Simon de vifs débats. Déjà en 1213 le
pape s'était aperçu qu'on l'entraînait trop loin, et Pierre de Vaux-Cernai a constaté
que les évêques qui dirigeaient la croisade eurent de la peine à l'empêcher de prêter
une oreille favorable aux réclamations de trois seigneurs du Midi, les comtes de
Comminges et de Foix et Gaston de Béarn159, qui dès lors avaient été dépouillés d'une
partie de leurs biens. En 1215, quand ces mêmes réclamations se produisent avec
plus de solennité et d'énergie, le même Pierre de Vaux-Cernai convient, avec une
douleur qu'il ne dissimule pas, qu'elles parurent fondées à plusieurs des prélats160, et
c'est ce que le poème confirme. Quant à l'opinion du souverain pontife, un autre
historien nous la fait connaître, et nous montre le pape désireux de rendre au comte
de Toulouse et à son fils les terres dont ils avaient été dépouillés, cédant toutefois à
l'opposition presque unanime du concile161. Il n'est pas possible de souhaiter une
confirmation plus décisive du rôle que le poète assigne au pape, rôle où, je le répète,
tout est un peu grossi et mis en accord avec la conception générale de 1'œuvre, qui
appartient à l'histoire populaire et ne peut tenir compte des nuances délicates.
En somme, tout ce que nous pouvons contrôler, dans le récit du poème,
paraît avoir toute l'exactitude qu'on peut attendre d'un écrit composé à une époque
où ne régnaient pas les habitudes scientifiques de notre temps. Quand on a fait la
part de la forme poétique employée par l'auteur, étant bien assuré que le comte de
Foix ni surtout le pape n'ont parlé en vers provençaux, on se trouve en présence d'un
document historique aussi valable que n'importe quelle chronique d'événements
contemporains.
Il me semble indubitable qu'un tableau aussi vivant, et en somme aussi exact,
158 V. 3574 ; voir II, 192, note 2.
159 Voir II, 150, n. 3.
160 « ...Fuerunt ibi aliqui, etiam, quod est gravius, de prælatis, qui negotio fidei adversi, pro restitutione dictorum comitum
laborabant. » Voir le passage entier, II, 193,n. 2.
161 « In eodem concilio papa... comitem Sancti gidii, qui vocabatur Tolosanus, et ejus filium damnatos de hæresi videbatur
velle restituere ad terras suas, quas eis catholici una cum nobili comite Simone Montisfortis, mandato Romanæ ecclesiæ,
per Dei adjutorium abstulerant, et de ejusdem papæ licentia possidebant ; quod ne fieret, universum fere concilium
reclamabat. » Guill. le Breton, 1215, Bouquet, XVII, 109B.

�a dû être tracé par un témoin. Je ne veux pas dire que l'auteur ait assisté
personnellement aux débats qu'il a dépeints. Il peut y avoir assisté, mais le contraire
est possible aussi. Nous ignorons, en effet, quelle était sa position sociale si, comme il
est probable, elle était assez humble, il se peut qu'il n'ait pas été admis à accompagner
les acteurs du drame en la présence du pape et des prélats. Mais s'il n'était pas sur la
scène, il était dans la coulisse, et il a été informé jour par jour de ce qui se passait.
Avec un auteur comme le nôtre, qui expose les faits non pas selon leur importance
réelle, mais selon l'impression qu'il en reçoit, on peut toujours être assuré que les faits
qui l'intéressent vivement, il les a vus de près. Il était donc au temps du concile avec
quelqu'un des seigneurs venus à Rome, probablement avec le jeune comte.
En effet, les négociations avec Rome ayant pris fin, nous voyons le fils du
comte de Toulouse séjourner quelque temps encore à Rome, après le départ de son
père, et notre poète sait beaucoup de choses sur ce séjour. Il sait les noms de deux
des personnages qui accompagnaient le jeune Raimon162, il sait ce qui se passe dans
les entrevues de celui-ci avec le pape, et il nous le rapporte, sans doute en exagérant
un peu les sentiments favorables du pape. Puis, lorsque le jeune comte se rend en
Provence, qui lui a été réservée par le concile, il le suit étape par étape, notant tous les
incidents de la réception enthousiaste qui lui est faite de Marseille Beaucaire,
énumérant tous ceux qui viennent se ranger sous sa bannière, ceux aussi qui
combattent contre lui, les uns et les autres seigneurs de la Provence et du Comtat, qui
ne paraissent que dans cette période de la guerre, et dont il aurait pu difficilement
recueillir les noms avec autant d'exactitude, s'il ne s'était trouvé en contact avec eux163.
La même conclusion s'impose avec plus de force encore à quiconque étudie
de près le récit du siège de Beaucaire. Tout y est si précis, si bien d'accord avec ce que
nous savons de l'ancienne topographie de Beaucaire, si facile à vérifier actuellement
encore sur le terrain164 - si on tient compte des différences causées par les alluvions
du Rhône, au pied du château, et par l'ouverture du canal de Paul Riquet - qu'il est
impossible de douter que l'auteur ait assisté à ce siège. Il y a de ces traits qu'on ne
recueille pas de seconde main. Comment, par exemple, aurait-il été amené à
mentionner jusqu'à trois fois ce vin du Genestet8165, que personne ne connaît hors de
Beaucaire, s'il ne l'avait par lui-même connu et pratiqué ? Tout ce récit est dans ma
traduction suffisamment commenté par le détail, pour que je n'aie plus à le
recommander ici, et je passe immédiatement à la scène suivante dont le lieu est
Toulouse.
Le poète, voyant les faits en action sous l'apparence d'une série de grandes
scènes, néglige en général la transition des uns aux autres. Il nous montre Simon de
Montfort se dirigeant avec une incroyable rapidité vers Toulouse et y faisant son
entrée avec tout l'appareil de la guerre, au grand effroi des habitants. Le motif de
cette arrivée si subite – qui est tout à fait dans la stratégie de Simon – il ne nous le fait
pas connaître tout d'abord fidèle aux procédés scéniques, il attend qu'il ait occasion
de faire parler
Simon, et cette occasion s'étant produite, nous voyons celui-ci se plaindre,
dans un discours plein de menaces adressé aux Toulousains, de ce qu'ils ont profité
de son absence pour se liguer contre lui166, ce que nous savons d'ailleurs par Pierre de
Vaux-Cernai167. Voilà pourquoi il était arrivé de Beaucaire à Toulouse en trois jours,
c'est-à-dire, si la donnée du poème est exacte, en chevauchant jour et nuit. Les
Toulousains ne tardent pas à se soulever contre Simon et les siens, mais l'insurrection
162 V. 3675 et 3678.
163 Voir la liste des vers 3848 à 3864, et les notes de la traduction.
164 J'ai fait cette vérification à Beaucaire même, en m'aidant des anciens compoids, qui remontent à 1390.
165 Voir II, 217, note 2.
166 Voir 5010-3.
167 Voir II, 259, n. 4.

�est réprimée impitoyablement168 ; les habitants sont désarmés, beaucoup exilés, la ville
subit une forte contribution et est en partie détruite169.
Ce soulèvement si malheureux est conté en grand détail. Cependant, par
exception, il faut, je crois, admettre ici que l'auteur n'a pu assister tout au plus qu'à la
dernière partie du drame. En effet, s'il est resté à Beaucaire jusqu'à la fin du siège,
comme il y a apparence, il est vraisemblable qu'il aura continué à séjourner dans la
même région avec le jeune comte pendant au moins quelques semaines. Or nous
savons que le jeune comte, en quittant Beaucaire, se rendit à Saint-Gilles et y demeura
durant l'insurrection de Toulouse170, et nous ne voyons pas qu'aucun de ses alliés soit
venu à l'aide des Toulousains. Il eût été difficile qu'il en fût autrement, si on considère
que ces alliés appartenaient en général à la rive gauche du Rhône,et durent retourner
chez eux aussitôt Simon de Montfort parti. Il est donc peu vraisemblable que notre
auteur se soit rendu à Toulouse à ce moment-là, et si par aventure il y est allé, il n'a
pu en aucune manière s'y rendre aussi rapidement que Simon. Nous ne pouvons pas
lui supposer le désir d'informations et la mobilité d'un correspondant d'un journal de
Londres ou de New-York. Néanmoins, dans ce cas particulier, il a pu, sans être
témoin oculaire, recueillir des informations précises, parce qu'il avait certainement à
Toulouse, où il se rendit, comme nous le verrons, peu de temps après l'insurrection,
de nombreux amis qui ont pu lui narrer les événements, parce qu'il avait de la ville
même une connaissance personnelle qui lui a permis de se représenter les scènes qui
lui furent décrites, et de les raconter à son tour avec des indications topographiques
qui donnent de la consistance à son récit. On voit que les mêmes circonstances
n'existaient pas en ce qui touche le siège de Beaucaire, qui a dû par conséquent être
raconté de visu.
Il y a dans ce récit quelques particularités intéressantes où se voit la finesse
avec laquelle notre auteur savait, par le simple procédés de la mise en scène, analyser
les caractères de ses personnages. Je veux parler du rôle plein de duplicité que joue
l'évêque Folquet dans les pourparlers qui précédèrent le soulèvement. Il parcourt les
rues de la ville, exhortant les Toulousains à se rendre pacifiquement auprès du comte
qui ne leur fera aucun mal, qui ne leur prendra rien, qui au contraire leur donnera du
sien171. Mais voilà que le bruit se répand que cette invitation cache un piège, que
l'évêque veut simplement assurer à Simon de Montfort des otages, et en même temps
les Français déjà entrés dans la ville se mettent à piller. C'est alors que l'insurrection
éclate, et qu'un combat s'engage sans succès marqué d'aucune part. Folquet reprend
aussitôt son rôle de négociateur. Il réunit les habitants dans un faubourg de la ville, et
réussit à les calmer, se faisant garant de la modération de Simon, affirmant, sous sa
responsabilité, qu'ils ne seront inquiétés ni dans leurs personnes ni dans leurs biens,
ceux qui ne se sentiraient pas rassurés pouvant se retirer librement. Le discours que le
poète prête à l'évêque en cette circonstance172 est un chef-d’œuvre de style doucereux
et patelin. Les Toulousains se laissent persuader, le sire de Montfort prend autant
d'otages qu'il en veut avoir, puis, malgré l'avis contraire de son frère et de quelques
autres des siens, il traite la ville avec la dernière rigueur ; les habitants sont désarmés,
un grand nombre expulsés, les remparts sont, au moins en partie, ruinés, et la ville
elle-même est mise au pillage.
Dans toute cette entreprise, l'impitoyable général de la croisade a pour
conseiller et pour appui l'évêque Folquet qui d'abord a su, par ses promesses
fallacieuses, disposer les Toulousains à une sorte de capitulation, qui ensuite pousse
168 Tirades 171 à 179.
169 Pierre de Vaux-Cernai, fin du ch. LXXXIII ; Bouquet, XIX, 107 c.
170 V. 5070-9.
171 Tirades CLXXIV et CLXXV.
172 V. 5294-5340.

�Simon aux mesures les plus rigoureuses. Le vilain rôle attribué en cette affaire à
l'évêque est-il de pure fantaisie ou s'y trouve-t-il un fond de vérité ? C'est une
question qui ne peut recevoir une solution assurée, parce que les moyens de contrôle
nous manquent : le récit de l'insurrection de Toulouse est, chez Pierre de VauxCernai, très bref, et l’évêque de Toulouse n'y paraît pas 173. G. de Puylaurens nous
montre l’évêque s'entremettant entre les deux partis, afin d'obtenir que la ville soit
simplement mise à rançon, et il laisse entendre qu'en donnant ce conseil il en avait
prévu les conséquences. « Ceux qui donnaient ce conseil, dit-il, savaient bien que
pour lever cette taxe174 il faudrait avoir recours à des violences générales et
particulières qui amèneraient les Toulousains à se souvenir avec regret de leur liberté
d'autrefois et à revenir à leur ancien seigneur175», ce qui est exposé plus à plein dans la
suite du chapitre.
Il y aurait donc eu, aux yeux de G. de Puylaurens comme du poète, un piège
tendu par Folquet aux habitants. Mais il n'y a peut-être pas grand fond à faire ici sur
G. de Puylaurens, ce chroniqueur ayant pu s'inspirer, comme je l'ai indiqué plus haut,
du poème. Ce qui paraît devoir être admis comme étant entièrement conforme à la
vraisemblance, c'est l'intervention de Folquet, qui sans doute se sera engagé plus qu'il
n'était autorisé à le faire, sans se soucier d'être ensuite désavoué. Une certaine part de
mauvaise foi peut toujours être légitimement supposée dans les transactions des chefs
ecclésiastiques de la croisade avec leurs adversaires, et cette mauvaise foi était excusée
et même louée, en raison du but à atteindre. Pierre de Vaux-Cernai, racontant en une
autre occasion une négociation conduite par un légat avec les habitants de Narbonne
dans l'intention avouée de les tromper, exprime une admiration sans réserve pour la
conduite du légat : 0 degati fraus pia ! 0 pietas fraudulenta176 !
Simon, ayant pour cette fois dompté Toulouse, part pour d'autres expéditions
en Bigorre, dans le comté de Foix, sur les bords du Rhône. De ces diverses
expéditions notre poète ne sait que peu de chose177. Il a hâte de nous ramener à
Toulouse où le comte légitime, Raimon VI, va rentrer, aux acclamations de ses
vassaux.
Fidèle à ses habitudes d'exposition, le poète ne raconte pas : il pose devant
nous ses personnages, et les fait parler et agir. Il ne nous dit pas à quoi le comte de
Toulouse a employé son temps depuis que nous l'avons entendu annoncer son départ
pour l'Espagne, dix-huit cents vers plus haut178. Il l'ignore probablement, ou du
moins s'en soucie peu et ne pense pas que ses auditeurs s'en inquiètent plus que lui.
Toujours tout entier au moment présent, il peut lui arriver d'annoncer par avance des
faits qu'il n'est pas encore temps de raconter, mais jamais il ne lui arrive de revenir sur
ses pas pour faire connaître les circonstances qui ont amené la scène qu'il lui plaît de
décrire. Donc le comte Raimon « vient d'entrer dans la terre loyale de Rogier de
Comminges ». Rogier, qui est de la sorte brusquement mis en scène sans un mot
d'introduction, comme si nous le connaissions de longue date, paraît avoir été
seigneur du Savez et du Couserans179, petits pays situés au pied des Pyrénées,
vers les sources de la Garonne. Le poète suppose que cette indication, « la terre de
Rogier de Comminges, » suffit à ses auditeurs, et sans se préoccuper davantage de
déterminer le lieu ni les circonstances, il nous fait immédiatement assister à un
conseil tenu par le comte de Toulouse et ses plus fidèles vassaux. Le comte prend la
173 Fin du ch. LXXXIII ; Bouquet, XIX, 107 c.
174 30'000 marcs, comme dans le poème.
175 Ch. XXIX.
176 Fin du ch. LXXVIII.
177 Tirade CLXXX.
178 Au v. 3874.
179 Voir II, 295, note.

�parole, et nous apprend que le mouvement à la tête duquel il va se mettre a été
combiné d'avance, que Toulouse l'attend, prête à lui ouvrir ses portes. En effet, là
sont présents des envoyés de la ville qui pressent le comte de ne pas différer et se
chargent d'aller annoncer à Toulouse sa prochaine arrivée.
La marche du comte de Toulouse, à travers les combes et les grands bois
sombres180, le combat livré par Rogier Bernart contre un certain Joris, qui paraît avoir
été un chef de partisans au service de la croisade181, l'entrée du comte dans Toulouse,
où il est reçu avec enthousiasme, sont autant de faits sur lesquels nous n'avons
d'ailleurs aucun renseignement, mais que nous pouvons accepter avec pleine
confiance, tant ils portent en eux-mêmes le caractère de l'authenticité. Ici comme
dans les autres parties du poème, de simples détails, au premier abord insignifiants,
montrent combien l'auteur est exact : non pas qu'il ait l'exactitude cherchée de l'érudit
consciencieux qui n'épargne aucune recherche pour recueillir les faits et les présenter
dans leurs circonstances de temps et de lieu, mais il a l'exactitude en quelque sorte
naturelle du témoin qui reproduit des impressions toutes fraîches. Ainsi le poète nous
dit que deux Toulousains, Ugo Joan et Raimon Bernier 182, allèrent au-devant du
comte, comme il approchait de Toulouse ,afin de le presser d'y faire son entrée. Ces
deux noms pourraient, sans que le récit perdît notablement de sa vraisemblance,
avoir été sinon inventés, du moins pris au hasard parmi les noms des notables
toulousains de l'époque. Mais on verra sans doute une preuve, ou du moins une très
grande présomption d'exactitude, dans ce fait que l'une des deux personnes
mentionnées par le poète, Ugo Joan, fut en réalité l'ami de Raimon VI, car une
enquête analysée par Catel183 nous apprend que ce fut dans la maison de ce Joan que
mourut le comte de Toulouse.
Aussitôt le comte Raimon entré dans Toulouse, les habitants se soulèvent et
massacrent ou mettent en fuite les Français qu'ils rencontrent dans les rues. Puis la
scène change : elle est transportée dans le Château Narbonnais, et a pour acteurs la
dame de Montfort (la comtesse, comme l'appelle toujours le poème) et plusieurs de
ses chevaliers. Je passe rapidement sur cette scène qui est habilement construite, mais
dont l'histoire ne peut accepter que la conclusion, puisqu'elle se compose de discours
en style direct, que naturellement le poète n'a pu entendre. La conclusion, c'est qu'un
messager est envoyé à Simon, pour lui demander d'accourir au plus tôt.
Entre temps, et tandis que le comte de Toulouse réorganise son
administration et que la ville se met en état de défense, Gui de Montfort, le frère de
Simon, venant, nous dit Pierre de Vaux-Cernai, de Carcassonne, livre dans les rues
mêmes de Toulouse un combat infructueux. Pierre semble indiquer que le but de Gui
de Montfort était simplement de renforcer la garnison du château, et garde le silence
sur le combat livré dans Toulouse même184.
Après le récit de ce combat, prélude de bien d'autres qui devaient se succéder
pendant plus d'une année, le poète nous montre Toulouse tout entière à la défense,
relevant ses murs, faisant accueil aux seigneurs du Midi qui accourent à l'appel du
comte, tandis que la dame de Montfort assiste, pensive et soucieuse, du haut du
Château Narbonnais, aux préparatifs de la lutte acharnée qui s'engagera aussitôt que
son mari sera arrivé.
Ici se place une scène très caractéristique, où l'emploi des procédés
dramatiques qui sont naturels au poète est particulièrement intéressant à étudier.
Le messager de la comtesse arrive auprès de Simon et lui délivre son message.
180 Tirade CLXXXI.
181 V. 5570, 5575.
182 V. 5835.
183 Histoire des comtes de Toulouse, p. 316. J'ignorais ce fait lorsque j'ai écrit la note 4 de la p. 301.
184 V. 5972 et suiv.

�La matière historique que le poète avait à mettre en œuvre est à peu près celle-ci :
Simon de Montfort apprend l'entrée de Raimon VI dans Toulouse et l'insurrection de
cette ville ; il dissimule ces nouvelles, se hâte de conclure un traité avec Adémar de
Poitiers, comte de Valentinois, et marche sur Toulouse. Tel est, sous une forme très
sommaire, le récit qui peut se déduire du poème et qui est assez d'accord avec ce que
nous savons des mêmes faits par Pierre de Vaux-Cernai pour qu'on puisse l'accepter
avec confiance. Mais notre poète n'aime pas à raconter. Il a chargé Simon lui-même
d'exposer son plan, et les quelques brèves paroles qu'il lui met dans la bouche
suffisent à peindre l'indomptable caractère du chef de la croisade. Tandis que le
messager se lamente sur les mauvaises nouvelles qu'il apporte, Simon l'interrompt par
de rapides questions : J'ai perdu la ville ? - Qui me l'a enlevé ? - Les comtesses sontelles au château ? - Où était Gui mon frère ? - Puis, pour terminer le tout, cette
simple recommandation : « Mon ami, tâche de garder le secret, car si personne te
voyait faire autre chose que rire et plaisanter, je te ferais brûler, pendre ou couper en
morceaux. Et si on te demande des nouvelles, sache te bien expliquer ; dis que
personne n'ose envahir ma terre185. » Puis le comte Simon rassemble « les princes et
tous les pairs », c'est-à-dire sans doute les principaux de ses partisans et des seigneurs
du pays où il se trouvait – dans les environs de Valence -, les trompe sur l'état de ses
affaires, conclut son traité avec Adémar et se met en route, la nouvelle de
l'insurrection de Toulouse ne s'étant répandue que lorsque l'effet n'en était plus à
redouter.
Il est certain que les paroles qui ont dû être échangées entre Simon et le
messager ne peuvent guère être parvenues aux oreilles du poète, qu'elles ont été
imaginées par lui, comme du reste les discours qu'il met si fréquemment dans la
bouche de ses personnages – je présenterai plus loin quelques remarques sur ces
discours ; - mais le fait même que Simon ait cherché à dissimuler le plus longtemps
possible les mauvaises nouvelles qu'il venait de recevoir pourrait, a priori, en
l'absence de tout témoignage, être supposé. Cela admis, et étant connues l'énergie et
la prompte décision de Simon, il faut reconnaître que la scène du messager a été
conçue dans les données de la vraisemblance.
Simon de Montfort marche sur Toulouse avec cette rapidité à laquelle, l'année
précédente, après la levée du siège de Beaucaire, il avait dû un succès si complet. Mais
les circonstances n'étaient plus les mêmes ; il n'avait plus affaire à une insurrection
naissante : il avait devant lui cette fois le peuple entier de Toulouse, serré autour de
son seigneur, combattant dans des conditions où les troupes les plus inexpérimentées
font bonne contenance, c'est-à-dire derrière des fortifications dont l'achèvement était
poussé avec activité. D'ailleurs des renforts arrivaient chaque jour, et ce n'étaient
point des milices communales, mais des chevaliers capables de tenir tête en rase
campagne à la cavalerie de Simon, et des mesnaderos de l'Aragon ou de la Navarre,
dont l'occupation habituelle était le métier des armes.
Simon ne devait pas tarder à se convaincre qu'un siège régulier pouvait seul
amener la prise de Toulouse. Dès son arrivée, il tenta de pénétrer dans Toulouse par
un coup de force, et fut repoussé comme son frère Gui l'avait été peu de temps
auparavant186. A la suite de cet échec et après avoir pris l'avis de son conseil, il se
décida à occuper les deux rives de la Garonne afin d'intercepter toutes les
communications de la ville avec le dehors. C'est là le premier acte d'un siège où
Simon de Montfort déploya une ténacité d'autant plus remarquable qu'à aucun
moment il ne se vit près de réussir. Jamais, en effet, il n'eut assez de troupes pour
investir complètement la place, qui paraît avoir reçu constamment des secours en
hommes et en vivres ; jamais il n'arriva à entamer les remparts de la ville, bien loin de
pouvoir donner l'assaut, car la machine de guerre, la chatte, auprès de laquelle il devait
185 V. 6140-72.
186 V. 6347-442.

�trouver la mort, fut toujours efficacement combattue par les trébuchets des assiégés.
Le seul succès qu'il eut obtenu, la prise de l'une des deux tours qui défendaient le
pont de la Garonne187, devait rester stérile, car, eût-il pu s'emparer de l'autre tour et
mettre le pied dans Toulouse même, sur la rive droite de la Garonne, il lui eût fallu
livrer un combat de rues dans des conditions défavorables, ayant la rivière à dos, et en
face de lui des forces probablement supérieures aux siennes.
Si on envisage au point de vue littéraire le long récit que le poète fait du siège
de 1217-1218188, on y trouvera sans doute bien des défauts. L'auteur s'entend mal à
composer un récit. C'est une suite d'épisodes mal liés ou de scènes détachées, qu'il
nous présente, et non pas une narration coordonnée. Racontant comme s'il ne devait
pas avoir d'autres auditeurs que des acteurs du drame, il ne se préoccupe pas assez de
ceux qui ne peuvent suppléer par leurs souvenirs aux lacunes de son exposé. Son
ardeur impétueuse l'empêche souvent de voir clairement, et alors il devient confus,
particulièrement dans les descriptions de combat. Enfin, le retour fréquent des
mêmes idées et des mêmes formules finit par produire une impression de monotonie
qui est naturellement beaucoup plus sensible dans le long récit du siège de Toulouse
que dans tout autre épisode plus court.
Mais, considéré au point de vue historique, ce récit est d'une très grande
valeur. C'est une source qu'on peut dire unique, car pour les événements qui
s'étendent du siège de Beaucaire à la mort de Simon, la narration de Pierre de VauxCernai est très sommaire189, et si elle fournit quelques renseignements utiles sur les
opérations des assiégeants, elle ne nous apprend rien, ou à peu près, sur celles de la
défense. Ici c'est naturellement la défense qui est mise en relief, et tel est le nombre et
la précision des faits mentionnée qu'il est impossible que l'auteur n'ait pas assisté aux
événements qu'il raconte. Il me paraît inutile d'entrer ici dans un examen détaillé, déjà
en partie fait dans les notes qui accompagnent la traduction : la simple lecture du
morceau suffit à emporter la conviction. J'appelle seulement l'attention sur
l'abondance des indications topographiques. Si on y joint les mentions éparses dans le
récit de l'insurrection de Toulouse en 1216, et l'énumération des barbacanes qui
occupe la plus grande partie de la dernière tirade du poème, on aura sur la
topographie de l'ancien Toulouse un ensemble de notions dont on ne trouverait
l'équivalent dans aucun document du même temps.
Le siège de Toulouse se termine en fait à la mort de Simon de Montfort, le 25
juin 1218. La prédiction sinistre que le poète plaçait dès 1215 dans la bouche du pape
s'est réalisée : « Encore viendra la pierre et celui qui la sait lancer, tellement que de
toutes parts vous entendrez crier : Qu'elle tombe sur le pécheur190 ! » La pierre est
venue, lancée du haut de Saint-Sernin par une pierrière que servaient les dames de
Toulouse. Elle est venue « droit où il fallait191 » fracassant la cervelle du comte, et
aussitôt un cri d'allégresse s'est élevé par toute la ville. Une dernière et inutile attaque
est tentée par les assiégeants, et un mois après la mort de Simon, les croisés se
retirent, mettant le feu à la ville de bois qui les avait abrités pendant une année
environ, emportant, comme unique trophée, le corps de leur général.
C'est ici en quelque sorte le point culminant de la chanson. C'est à ce moment
que le poète, triomphant avec Toulouse, a dû commencer à écrire, ayant les yeux fixés
vers l'instant ou l'ennemi du comte légitime devait tomber, non dans la gloire du
soldat mourant à son poste, mais dans la réprobation du coupable frappé par le
187 Voir la fn de la tirade CXCVIII.
188 Il occupe un peu plus du tiers de l'oeuvre totale, 2300 vers environ, sur 6807 vers dont se compose le second
poème.
189 J'ai cité dans les notes du t. II les principaux passages de son récit, p. 379 et 419.
190 Fin de la tirade CL.
191 V. 8452.

�jugement de Dieu. Jusqu'ici il s'est contenu ses sentiments l'égard de Simon
paraissent çà et là dans les discours qu'il prête à ses personnages, il ne les exprime
guère en son nom personnel. Mais le moment de la vengeance et du triomphe arrivé,
son indignation longtemps comprimée s'échappe en une invective véhémente :
« Tout droit à Carcassonne ils le portent pour l'ensevelir, pour célébrer le service au
moûtier Saint-Nazaire. Et on lit sur l'épitaphe, celui qui sait lire : qu'il est saint, qu'il
est martyr, qu'il doit ressusciter, avoir part à l'héritage [céleste) et fleurir dans la
félicité sans égale, porter la couronne et siéger dans le royaume [de Dieu]. Et moi j'ai
ouï dire qu'il en doit être ainsi si, pour tuer des hommes et répandre le sang, pour
perdre des âmes, pour consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers,
pour allumer des incendies, pour détruire des barons, pour honnir Parage, pour
prendre des terres par violence, pour faire triompher orgueil, pour attiser le mal et
étouffer le bien, pour tuer des femmes, égorger des enfants, on peut en ce monde
conquérir Jésus-Christ, il doit porter couronne et resplendir dans le ciel ! Et veuille le
fils de la Vierge, qui fait briller le droit, qui a donné sa chair et son sang précieux pour
détruire orgueil, veiller sur raison et droiture qui sont en passe de périr, et qu'entre les
deux partis il fasse briller le droit ! »
Entre la levée du siège de Toulouse (fin de juillet 1218) et la nouvelle croisade
conduite par le fils du roi de France (printemps 1219), se passèrent des faits de guerre
importants et en somme favorables au parti de Toulouse, tels que la reprise de
Marmande, faits sur lesquels nous sommes mal renseignés : le poète se borne à les
indiquer en quelques vers la fin de la laisse CCVIII, et les autres récits sont également
insuffisants. En revanche, il s'étend longuement192 sur un combat entre la troupe de
Bernart de Comminges et celle de ce Joris qui a été déjà mentionné ci-dessus. Cette
affaire, dont l'importance parait avoir été médiocre, et qui n'est mentionnée ni par
Pierre de Vaux-Cernai ni par Guillaume de Puylaurens, est racontée avec des détails,
en eux-mêmes intéressants, qui doivent avoir été fournis par quelqu'un des
combattants, à supposer que l'auteur n'ait pas été lui-même témoin oculaire. Le poète
nous montre ensuite le jeune comte, qui est de plus en plus mis en évidence, tandis
que le comte son père disparaît complètement de la scène193, se rendant à Toulouse194,
au retour sans doute de l'expédition annoncée à la fin de la laisse CCVIII. Suit une
page195 sur le siège mis devant Marmande en mai 1219196 par Amauri de Montfort.
Laissant de côté ce siège dont il ne paraît pas connaître encore le résultat, il passe au
récit du combat de Baziège, qui lui donne l'occasion d'exalter la vaillance de ses héros
favoris, le comte de Foix, son fils Rogier Bernart, et par-dessus tout le jeune comte de
Toulouse197. Ici encore il y a de ces détails qui indiquent ou que l'auteur assista au
combat ou qu'il fut renseigné par un de ceux qui y prirent part.
L'auteur, qui, dans tonte cette partie, semble composer à mesure que les
événements se développent sous ses yeux, nous ramène par une courte transition au
siège de Marmande, et à la nouvelle croisade amenée par le fils de Philippe-Auguste.
On voit bien qu'il n'était pas au nombre des défenseurs de la place, car son récit est
court et dépourvu de particularités notables198. La scène qui vient ensuite, où l'on voit
les chefs croisés délibérer sur le sort des principaux défenseurs de Marmande, est
192 V. 8790-942.
193 Ceci est conforme à l'histoire. Depuis 1216 on a des chartes du jeune comte qui le montrent agissant au lieu et place
de son père. Dès l'époque de son mariage, en 1211, celui-ci lui avait fait, au témoignage de G. de Puylaurens (ch.
XVIII), donation de Toulouse.
194 V. 8943-4.
195 V. 8945-72.
196 Voir II, 443, n° 1.
197 V. 8973-9210.
198 V. 9216-55.

�évidemment arrangée, puisque notre auteur n'avait guère le moyen d'être renseigné de
première main, mais le fond en est certainement exact, et quant au massacre des
habitants199, il est confirmé par Guillaume le Breton200.
Les deux dernières laisses du poème nous font connaître les préliminaires de
ce siège de 1219 qui fut pour Toulouse l'occasion d'un nouveau triomphe. Ce qui
mérite surtout l'attention, c'est, à la dernière tirade, l'énumération des principaux
défenseurs de Toulouse, avec l'indication précise du poste de combat de chacun
d'eux. On voit paraître là une soixantaine de personnages, tous ou presque tous
mentionnés dans les chartes du temps, ainsi qu'on le verra par les notes que j'ai
jointes à la traduction de ce morceau. Cette longue liste, qui jusqu'à présent n'a pas
été mise à profit par les historiens, est un précieux document pour l'histoire des
familles seigneuriales du Midi, et de plus est à peu près le seul texte à l'aide duquel on
puisse se former une idée quelque peu précise des alliés qu'eut le comte de Toulouse
dans sa lutte contre la croisade. C'est après ce dénombrement des défenseurs de
Toulouse, que s'arrête le poème, et il y a lieu de croire – j'en ai donné les raisons au
chapitre précédent – qu'il n'a pas été continué.
Je crois avoir démontré par l'examen des récits ou, si l'on veut, des scènes
dont se compose la seconde partie du poème, que l’œuvre du second auteur est une
source historique très originale et toujours très digne de foi. Je désire cependant
répondre d'avance à deux observations que ne manquera pas de faire tout lecteur
attentif, et qui semblent, à première vue, diminuer l'autorité de l'ouvrage en tant que
document pour l'histoire. La première de ces deux observations concerne les
discours dont le second poème est parsemé et qui ont évidemment, au moins pour la
plupart, le caractère de créations poétiques. Je l'admets, m'empressant toutefois de
remarquer que le jugement qu'il est légitime de porter sur ces discours ne doit
aucunement être étendu aux récits eux-mêmes. Il ne peut que le poète ait un peu fait
parler à sa guise les personnages qu'il mettait en scène : les nécessités de la
composition littéraire l'ont amené suivre en cela, probablement sans qu'il en eût
conscience, l'exemple des historiens de l'antiquité ; mais il n'y a aucune raison de
croire qu'il ait fait agir les acteurs du drame d'une façon contraire à la vérité ; nous
avons même lieu de penser, comme je crois l'avoir montré, que son récit est partout
très véridique, et c'est ce qui importe le plus. En outre, - ce point a déjà été touché
précédemment à propos de la scène entre Simon et le messager de la comtesse, - ces
discours, quoique peu acceptables dans la forme, sont la plupart du temps
vraisemblables quant au fond. Assurément le comte de Toulouse et ses adhérents ne
parlaient pas en
vers, et les croisés s'exprimaient en français plutôt qu'en provençal, mais les uns
comme les autres ont dû bien souvent tenir en substance le langage que leur prête le
poète. Ne perdons pas de vue que la méthode d'exposition de notre auteur est non
pas narrative, mais toute dramatique, d'où l'introduction forcée d'un grand nombre
de discours, sans que pourtant on en puisse conclure que les faits aient été dénaturés.
Ces discours ne sont rien de plus qu'un procédé de composition. Je prends comme
exemple le cas où l'artifice est le plus visible. Ce cas est celui où l'on voit certains
croisés, même des plus intéressés au succès de l'expédition, faire, dans les conseils ou
ailleurs, une certaine opposition, au moins en paroles, à Simon de Montfort. Il en est
un notamment, Alain de Rouci, qui paraît avoir la spécialité de faire des objections au
chef de la croisade, de lui reprocher son orgueil, sa dureté, son ambition, de lui
montrer, souvent sur un ton railleur, la vanité de ses efforts. Il plaide pour ainsi dire
la cause de Toulouse. Qu'Alain de Rouci ait jamais tenu un pareil langage, c'est ce que
199 V. 9307-20.
200 Voir II, 462, note 3.

�nous ne pouvons admettre comme démontré par le seul témoignage du poème ; mais
que de nombreux croisés aient été révoltés des excès de la croisade et qu'ils aient
manifesté leur répugnance a suivre Simon de Montfort jusqu'au bout, c'est ce qui ne
saurait être contesté, et les discours que le poète prête a Alain et à d'autres ne sont
qu'une manière de mettre en relief ce fait incontestable.
La seconde observation que l'on ne manquera pas de faire, et que j'ai faite moi-même
plus d'une fois dans le cours de cette étude, est que notre second poème est, quant
aux événements, singulièrement incomplet. Pour la plupart des faits dont il nous
parle, il est incomparablement plus détaillé qu'aucun des récits contemporains, mais
combien sont nombreux les événements importants qu'il passe sous silence ou
auxquels il n'accorde qu'une simple mention ! Ce qu'il dit des événements qui prirent
place entre la bataille de Muret et le concile de 1215 est insignifiant ; il ne parle pas
du meurtre de Baudouin ; rien sur les graves difficultés qui s'élevèrent entre l'ancien
légat devenu archevêque de Narbonne et Simon de Montfort201 ; rien non plus sur
saint Dominique ni sur l'établissement de son ordre à Toulouse. Carcassonne, Albi,
Lombers, où cependant se produisirent des faits dignes d'être notés, ne sont même
pas mentionnés.
A mes yeux, ces lacunes mêmes ajoutent une garantie de plus la valeur des
récits du poète anonyme. Il a voulu raconter ce qu'il savait bien et a négligé le reste.
C'est la condition la plus favorable que nous puissions rencontrer chez un historien
contemporain. Nous ne recherchons pas chez les chroniqueurs du moyen âge un
résumé complet de l'histoire d'une époque ; nous nous efforçons de démêler ce qui
est témoignage original, et n'attachons aux récits de seconde ou de troisième main
que le prix qu'ils méritent.
Chez Guillem de Tudèle la valeur des divers récits ne se laisse pas toujours
fixer avec certitude, parce que l'auteur a voulu comprendre dans son récit tous les
faits de la croisade, alors que sur beaucoup d'entre eux il n'était qu'imparfaitement
renseigné. Avec le poète anonyme le même doute n'existe pas, puisqu'il néglige tout
ce qu'il n'a pas recueilli de première main. Il ne sait pas tout, mais ce qu'il sait il le sait
bien.
X. GUILLAUME DE Tudèle : VERSIFICATION ET LANGUE.
La chanson de la croisade albigeoise fournirait aisément la matière d'un gros
volume à qui voudrait l'étudier à fond, en se plaçant successivement aux points de
vue de l'historien et du philologue. Désireux de maintenir cette introduction dans de
justes limites, j'ai dû me résigner à traiter sommairement quelques-unes des parties de
mon sujet.. Et puisque j'ai l'honneur d'écrire pour la Société de l'Histoire de France, il
m' a semblé que je devais m'attacher de préférence à éclaircir les questions historiques
que soulève le poème. La philologie se trouvera par suite un peu sacrifiée et je me
bornerai, en ce qui concerne la langue et la versification, aux observations strictement
nécessaires. Je continue à étudier séparément les deux auteurs, et pour chacun d'eux
je commence par la versification, parce que nous ne saurions déterminer les
caractères linguistiques de nos deux textes sans connaître les habitudes de
versification propres à leurs auteurs.
I.

Versification.

Laisses. - Guillem de Tudèle compose en laisses en alexandrins monorimes
généralement assez courte. La plus longue de ses laisses (LVI) a 46 vers, la plus
201 Voir II, 187, note 2, et les Additions et corrections.

�courte (CXIX) en a 8. Les 2768 vers dont il est l'auteur sont divisés en 131 laisses, ce
qui donne une moyenne de 21 vers pour chacune. La laisse est terminée par un vers
de six syllabes (sept quand la terminaison est féminine) qui rime avec la laisse
suivante202. C'est la disposition de la cobla capcaudada des Leys d'amors203, avec cette
différence que dans les deux exemples rapportés par les Leys, le dernier vers du
couplet est de même longueur que les autres. En d'autres termes les Leys ont en vue
non des laisses de longueur indéterminée, mais des couplets symétriques. La cobla
capcaudada proprement dite, telle que l'entendent les Leys, est très fréquente en
provençal et en français. Elle a été employée par Rutebeuf, et on trouve jusqu'à la fin
du moyen âge, dans les mystères, même lorsqu'ils ne sont pas en couplets, une
disposition analogue. On y voit en effet que le dernier vers de chaque discours rime
avec le premier vers du discours suivant204. Du passage qui a été cité plus haut, il
semble résulter que la disposition adoptée par G. de Tudèle a été empruntée à la
chanson d'Antioche, mais c'est là, comme nous l'avons vu, un point qu'il n'est pas
possible de vérifier.
Je ne connais que deux compositions en laisses monorimes où se rencontre à
la fin de la laisse le petit vers rimant avec la laisse suivante. Ces deux compositions
sont le débat de l'inquisiteur et de l'hérétique (las novas de l'heretge205), et le poème de la
Guerre de Navarre, dans lequel j'ai signalé plus haut206 des traces d'imitation du
poème de la Croisade. Seulement il est à noter que sur 105 laisses dont se compose le
poème en son état actuel, 15 seulement offrent la même disposition que G. de
Tudèle : les laisses 3, 4, 7-18 et 21. Il y a incertitude, à cause d'une lacune, pour les
laisses 2 et 104, et les autres suivent le système de la seconde partie du poème de la
Croisade.

Rimes. –J'ai donné à la fin du t. I la table des rimes de chacune des deux parties. On
a vu que l'avantage de la variété est du côté de G. de Tudèle. Il a 32 rimes masculines
et 17 féminines, tandis que la seconde partie en a 25 de la première espèce et 3
seulement de la seconde. G. de Tudèle rime fort exactement. Les quelques
assonances que l'on rencontre ça et là se laissent aisément ramener à la rime, pourvu
qu'on les dépouille de la forme exclusivement provençale que le copiste leur a
donnée, ainsi vic, 7, dans une rime en it, doit être corrigée en vit, et benaziga, 51, en
benazia. Les laisses en at, et, it, ut, présentent un mélange de formes avec z, mais ce
mélange est encore dû au copiste. Ainsi la laisse VIII (vers 155-80) a dû être écrite
par Guillem tout entière en at. Cependant les vers 155, 159-68, 170, 177-8 ont seuls
cette terminaison, les autres étant en atz. Mais les mots rimes des vers 156-7, 174-6 et
180 sont au cas sujet du pluriel et doivent conséquemment selon la grammaire être
privés de leur z ;de même ceux des vers 158, 172, qui sont au cas régime du singulier.
Restent un petit nombre de vers où la grammaire exigerait le z. Ces vers présentent
deux cas différents : au premier appartiennent 168 et 170, qui sont en at dans le
manuscrit, mais devraient, régulièrement, être en atz, puisque les mots rimes sont au
cas sujet du singulier207, et 171 où poestatz a le z qu'il doit avoir, puisqu'il est un
nominatif. On peut supposer que Guillem suivait l'usage vulgaire qui de son temps
déjà, au commencement du XIIIe siècle, avait une tendance marquée à employer la
forme du régime au lieu de celle du sujet. Le second cas est plus embarrassant. C'est
celui des vers 169, 179 où les mots rimes, étant au cas régime du pluriel, ont, en
conformité avec la grammaire et l'usage vulgaire, la finale en atz. Même dans ces deux
202 Ce petit vers manque aux laisses 4 et 23, mais c'est sans doute par une omission du manuscrit.
203 I, 146, 168, 236.
204 Voir G. Paris, dans Romania, IV, 153.
205 Fragment dans Bartsch, Chrestomathie provençale, 3e édit., col. 185-90.
206 Fin du § VI.
207 Cela n'est pas très sûr pour le v. 170 où crozat est attribut ; et dans ce cas l'adjectif est fréquemment traité comme régime.

�cas je crois que Guillem, désireux de rimer exactement, avait écrit at, ne se faisant
point scrupule de violer à la fois la grammaire et l'usage. Quant à latz, 173, qui est au
cas régime, on peut, quoique ce mot soit ordinairement invariable, admettre que
l'auteur lui a donné la forme normale du cas régime.
Il n'y a guère moyen de faire usage des rimes pour restituer la langue de
Guillem, car on y trouve, comme on le verra plus loin, des formes appartenant à des
dialectes très divers. Toutes les formes lui sont bonnes pourvu qu'elles lui fournissent
la rime cherchée.

Élision. - Chez G. de Tudèle, comme chez plusieurs poètes de son temps ou
postérieurs208, l'élision de la voyelle atone finale sur une voyelle initiale suivante est
facultative.
Voici un certain nombre de cas où elle n'a pas lieu :
coment la eretgia, 31209 ;
una abaya ot210, 58 ;
del comte en avant, 84 ;
ab mot ciri ardant, 95 ;
e trametre en Fransa, 127 ;
Ni mange en toalha, 132 ;
e nom mete en plah, 174 ;
merceia e somon, 195 ;
pali o sisclato, 213 ;
lo papa i trames, 243 ;
Bes volgra acordar, 248 ;
Senhor aicesta osts, 256 ;
Per l'aiga ab navili, 296 ;
Autra ost de crozatz, 300.
Dans les mêmes cas l'élision est très fréquente. Je n'en citerai d'autres
exemples que ceux, ailleurs les moins communs, où l'élision porte sur un
monosyllabe :
fo a Tudela noirit, 3 ;
De Bezers tro a Bordel, 35 ; cf. 272, 273 ;
e aperceubut o avia, 49 ;
per so si era legatz, 70 ;
e a Toloza la gran, 142 ; cf. 295, 655 ;
de fer ni entresenhatz, 176 ;
a un parlamen que feiro, 186 ;
no an paor de morir, 474.
Il est bien vraisemblable qu'au temps où vivait G. de Tudèle, on commençait
à réunir en une seule syllabe deux voyelles consécutives qui autrefois avaient été
prononcées séparément. Il n'a pas manqué de faire usage, probablement avec peu de
discrétion, de cette faculté toutes les fois que son vers s'en accommodait :
que maestre W. (Guillem) fit, 2 ; cf. 207, 523 ;
serian enpaubrezit, 11 ;
que deurian estre pros, 215 ;
lo priors de l'Ospital, 231 ;
qui avia nom Milos, 244 ;
208 Voir Flamenca, préface, p. XXXVI.
209 Ce cas, où l'hiatus est produit par un monosyllabe, est très fréquent.
210 Ou una abaya ot ; il faut qu'il y ait dans cet hémistiche un cas d'élision et un cas d'hiatus.

�ans que sia211 noit escura, 547.
Les exemples contraires, c'est-à-dire où la prononciation ancienne est
conservée, sont très abondants. Ainsi ma-estre, 104, 112, 1457, 2162 ; avi-an, 10, avi-a,
113, iri-an, 13, teni-an, 69, si-an, 197.
2. Langue.
Avant de rechercher de quelle nature est la langue employée par Guillem de
Tudèle, il importe de savoir quel était l'idiome naturel d'un auteur né à Tudèle. Fauriel
s'est débarrassé aisément de cette question en disant « J'ignore quelle langue on
parlait à Tudèle vers 1210 ; c'était peut-être encore le basque ; ce n'était point le
provençal212. » Ce n'était pas le basque assurément : M. Fr. Michel l'a dit avant moi213,
mais je ne crois pas qu'il ait invoqué contre l'opinion de Fauriel des arguments
décisifs. La question mérite donc d'être examinée brièvement. « Aussi loin que nous
pouvons remonter, dit M. Michel, nous trouvons en Navarre le basque relégué dans
les Pyrénées, et la langue romane régnant dans les villes de la plaine. Nous pourrions
citer cent preuves de ce que nous avançons ici ; nous nous bornerons à trois ou
quatre. » Les preuves alléguées consistent en ce que des actes rédigés à Pampelune
sont en « langue romane » et toutes, selon M. Michel, « dans le même dialecte roman
». Il y a ici une petite erreur en ce sens que les pièces alléguées appartiennent en
réalité à deux dialectes fort distincts, comme nous allons le voir mais en somme elles
sont en roman et non en basque. M. Michel conclut que si Pampelune, « à la porte
des Pyrénées basques, on parlait roman, à bien plus forte raison devait-on employer
ce langage à Tudela, bien plus rapproché de l'Aragon, où le basque n'a jamais été en
usage sinon dans les temps anté-historiques. »
M. Michel a raison au fond, mais la preuve n'est pas aussi forte qu'il le croit.
Actuellement la langue usitée à Pampelune est le castillan, mais à très peu de distance,
dans la direction du nord, règne le basque. Or, on a pu constater que depuis le
commencement de ce siècle le basque a perdu beaucoup de terrain, reculant devant le
castillan. Il n'y a pas plus de soixante ans qu'on parlait encore basque au sud de
Pampelune, notamment à Puente de la Reina et à Olite214. Ajoutons que la plupart des
noms de lieux, jusqu'au Rio Aragon, à 50 kilomètres environ au sud de Pampelune,
sont basques. On peut donc considérer comme établi que Pampelune était en plein
pays basque. On devait cependant y entendre aussi le roman de la Castille et de
l'Aragon, par suite des relations avec ces pays. Et comme le basque ne fut jamais
employé au moyen âge comme langue écrite, il est naturel que les actes qu'on
n'écrivait pas en latin aient été rédigés en roman. Les documents romans cités par M.
Michel ne sauraient donc justifier la conclusion qu'il en tire, d'autant plus que de ces
actes l'un est catalan215 tandis que les autres sont en castillan216. Le castillan et le
catalan peuvent avoir été écrits et parlés à Pampelune, mais il y aurait contradiction
dans les termes à admettre qu'ils y aient coexisté l'un et l'autre avec la qualité d'idiome
local et naturel de la ville. Laissons donc Pampelune de côté. Tudèle, sur la rive droite
de l'Èbre, était dès le moyen âge en dehors du territoire où régnait le basque. On y
parle maintenant le castillan prononcé à l'aragonaise, ce qui le rapproche un peu du
211 On pourrait être tenté de corriger sia et avia en seit, aveit, car ces formes françaises se rencontrent de temps à autre dans
le poème, et sans doute elles étaient à l'origine plus nombreuses (voir le § suivant), mais on ne pourrait corriger serian en
seroient sous peine de fausser le vers.
212 Introduction, p. XVIII.
213 Dans l'introduction au poème de la Guerre de Navarre, p. XXIX.
214 Voir les recherches de M. Broca, Revue d'anthropologie, IV (1875), 43.
215 C'est un acte de 1303, Histoire de la guerre de Navarre, p. 375-6.
216 Ibid., p. 400, 411, 529, 541, 544 (pièce écrite par un « Martin Garceytz de Tudela »), 576, etc. D'autres pièces nous
montrent le castillan en usage à Olite (p. 382, 392), à Estella (p. 501), etc.

�catalan, et il paraît établi qu'au moyen âge l'idiome local était encore plus voisin de
cette dernière langue217. Quoi qu'il en soit, il résultera des observations ci-après que
Guillem de Tudèle a écrit dans une langue, ou plutôt dans un jargon, qui ne doit rien
ou du moins rien de notable au castillan ni au catalan.
Ce jargon est un mélange de provençal et de français. Le français, Guillem en
avait sans doute acquis une certaine connaissance par la lecture de nos chansons de
geste, dont il paraît avoir été grand amateur, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et il avait pu
se perfectionner au temps de la croisade, en conversant avec les croisés ; le provençal,
il ne pouvait manquer de l'avoir appris à Montauban. Il ne savait ces deux langues
que très imparfaitement.
De prime abord le poème de Guillem semble beaucoup plus provençal que
français ; mais l'apparence ne répond pas entièrement à la réalité. Il faut considérer
que le copiste qui a exécuté notre unique manuscrit de ce poème était méridional, et
qu'entre ce copiste et Guillem il y a eu au moins une ou deux transcriptions faites par
des méridionaux. Chacun de ces scribes aura, par instinct plutôt que par esprit de
système, fait disparaître quelques formes françaises, de sorte qu'il n'y a guère plus que
les rimes qui puissent nous donner une idée de la langue de l'auteur. Cependant,
même en dehors des rimes, on peut recueillir un certain nombre de formes françaises
qui, n'ayant pu être introduites par les copistes, viennent certainement de Guillem. Je
citerai dama (français dame), 1499, 1557, 2139, daima (id.), 1937 ; mesira (messire), 1483,
1504 ; sira, 208218 ; chivacher (fr. chevaucher), 1469 ;puis des formes de verbes telles que
seit (fr. soit), 387, 1532, 2030, 2180, avoit, 343, soloit, 40, veneit, 2046, 2057, vindreit, 1896,
voteit, 1879, pour sia, avia, solia, venia, venria, volia ; des participes tels que detrenchetz,
389, montetz, 411, monteia, 32, comenseia, 203, etc. De même, dans le fragment de
Raynouard, avoit, I, p. 2, en note. Signalons encore dels devant des noms féminins :
dels autras viandas, 1162, dels espeias, 2127, dels peireiras, 1169, que j'ai corrigé en dels
manganels, mais qu'il aurait fallu conserver. De même als albergas, 2587 ; quels, se
rapportant à peirieiras, 1181. En provençal il faudrait de las, a las, que las, ce qui
donnerait aux vers une syllabe de trop. L'auteur a été influencé par le français des, as,
ques.
Ces mots, ces formes, ne sont que quelques individus isolés qui ont échappé
au travail des copistes. Voyons les rimes. Je les prends dans l'ordre de la table qui
termine le tome Ier.
-a, XXIX, CXXX. Rimes toutes françaises, car il s'y trouve beaucoup de prétérits,
ama, 652, monta, 653,
parla, 654, apela, 655, etc., qui sont étrangers au provençal.
-ac, -ag, LXXXVI. Rimes toutes provençales, assurées par les noms de lieux Galhac,
Laurac, Moysag, Bragairag. On y voit figurer ag (habuit), ce qui n'empêche pas qu'on
trouve ailleurs la forme purement française ot, tant en rime (58, 70) qu'en dehors de la
rime (1495, 1548). Au v. 1918 pag est d'un provençal bien douteux, mais ne saurait
être français.
-ai, LXIII, LXXI. Rimes provençales. Sai, 1442-3, 1462, lai, 1622, 1624, jai, 1461,
217 C'est du moins ce que dit Mayans y Siscar, qui constate la grande conformité entre l'aragonais et le castillan, mais
ajoute : « aunque antiguamente la [lengua] Aragonesa se conformava mucho mas con la Valenciana, o per decirlo mejor,
era Lemosina », Origenes de la lengua española, I, 54 (§ 74). La lengua lemosina, pour les Espagnols, c'est le catalan. Je crois que
Mayans exagère un peu, car Raimon Muntaner constate, au commencement du XIVe siècle, que, si les Catalans et les
Aragonais ont un même seigneur, ils se distinguent beaucoup par la langue : « E sibe Cathalans e Aragonesos son tots de
un senyor, la llengua llur es molt departida » (ch. XXIX, éd. Bofarull). L'examen des documents aragonais du moyen âge
montre pourtant qu'il y a quelque vérité dans l'assertion de Mayans. Il y a quelques formes plutôt catalanes que
castillanes dans deux actes de Jacme le Conquérant, passés à Tudèle en 1251 et 1253, que cite Helfferich, Raymond Lull
und die Anfænge der Catalanischen Literatur, p. 47-8, mais, à tout prendre, l'ensemble de ces documents est castillan.
218 Je ne cite pas le sire des vers 710et 734 parce qu'on peut supposer (et la supposition a été faite par Fauriel) que l'auteur a
voulu faire parler ici un de ses personnages en français.

�eschai, 1631, ne sont pas possibles en français.
-ais, XXII. Rimes provençales ; cais, 517, n'existe pas en français, et ce n'est pas la
seule difficulté qu'on éprouverait à mettre cette laisse en français.
-al, XLIII, XCVII. Dans la première de ces deux tirades les rimes sont à la fois
provençales et françaises. Dans la seconde Nadal (Noël) est purement provençal.
Lavaur, au v. 2130, semblerait fautif et on chercherait à le remplacer par quelqu'autre
nom de lieu en al, s'il n'était garanti par la rédaction en prose. Peut-être toute la rime
sonnait elle en au ?
-an, LX, LXXXVIII, XCV, CXXV. Rimes purement provençales.
-ans, XXIII. Cette laisse contient plusieurs rimes où ans vient de ins ou ens qui ne
peuvent rimer avec ans d'origine qu'en français, et non dans tous les dialectes 219 ; ainsi
manans, laians (prov. laïnz), sirjans et des participes présents qui en français seulement
reçoivent an à la terminaison, combatans, corrans.
-ant, IV, LXXII, XCIII, CIX, CXXII. Cette rime ne se distingue de la précédente que
par la consonne finale ; elle présente comme cette dernière le mélange purement
français de an et de en. Mais, pourtant, elle ne serait pas entièrement valable en tant
que rime française, à cause de quelques mots qui, mis en français, ne rimeraient plus ;
ainsi an, 1644, fr. ont ; vant, 2043, fr. vont, de sorte que ces laisses, ou du moins deux
d'entre elles (LXXII et XCIII) ne sont en réalité correctes ni en français ni en
provençal.
-ar, XIX, XL, LXXVII, LXXXIII, CXV. Rimes purement provençales, qui mises en
français offriraient un mélange inadmissible de finales en -er et -ier, sans compter afar,
907, 1732, far, 1737, Bar, 1742, etc., qui ne sont possibles qu'en provençal.
-as, XCIX. Purement provençal.
-atz, XXIV, XXX, XCI. Rimes purement provençales. Mises en français elles
offriraient un mélange de finales en ez et iez ; de plus gatz, 682, serait chas. Les futurs
(2e pers. du plur.) -atx (553-4, 1997, 2000, 2004, 2006) ne sont pas sans exemple. Il est
manifeste que l'auteur a voulu rimer en -atz, quoiqu'il n'y soit pas arrivé sans faire aux
règles de la déclinaison quelques menues infractions. Je crois, comme je l'ai déjà
indiqué dans la première partie de ce chapitre, qu'on peut admettre des infractions du
même genre pour les laisses VIII, LI, LVIII, LXVIII, indiquées dans ma table
comme offrant des rimes en -atz et en -at mêlées, et dès lors les remettre toutes en
-at.
Le peu d'espace dont je puis encore disposer ne me permet pas de poursuivre
jusqu'au bout l'étude des rimes ; il en est cependant deux qu'il est indispensable
d'examiner ; la rime -ea, -eia et la rime -ot.
ea, eia, XVII, LXVI, XCII, CXVI, CXXVIII, CXXXI. Il y a contradiction entre cette
rime et celle en -ada de la laisse XII. Comme Guillem a la rime en -at, il semble
naturel qu'il ait aussi celle en -ada, et par suite on pourrait être tenté de rétablir sous
cette forme purement provençale tout ce qui a la terminaison plutôt française ea, eia
(fr. ée). Mais à l'encontre de cette idée on peut faire valoir des arguments décisifs.
D'abord il n'est pas à supposer que les copistes méridionaux, par les mains de qui a
passé l'écrit de Guillem, aient introduit des formes françaises à la place de formes
provençales, tandis que l'hypothèse inverse est vraisemblable : la laisse XII peut avoir
été rimée en -ée et corrigée en -ada. Ensuite il y a dans ces laisses un mot au moins qui
ne peut recevoir la terminaison -ada ; c'est guerreia, 1519. La terminaison -ea ou -eia est
par là garantie. Peut-être Guillem avait-il écrit, à la française, -ée, mais de toute façon
ses rimes sont mauvaises, car en français correct les unes devraient être en -iée et les
autres en -ée, sans parler de guerreia du v. 1519, qui en français serait guerreie ou
guerroie220.
219 Voir mon mémoire sur an et en, Mémoire de la Société de linguistique de Paris, t. I.
220 Dans le voisinage des Alpes, la finale latine -ata devient, non -ada, mais -aya ou -eia ; voir les Chants populaires de la Provence
publiés par D. Arbaud (recueillis pour la plupart dans les Basses-Alpes). Il y a déjà des exemples de cette forme dans le

�-ot, III. Les quatorze rimes de cette laisse sont intéressantes : sept (apelot, puiot, amenot,
amot, alot, predicot, preiot) sont de ces imparfaits de la première conjugaison qu'on
qualifie ordinairement de normands, mais qui en réalité appartiennent à tout l'ouest
des pays de langue d'oïl (Normandie, Anjou, Poitou, Saintonge) et qui se montrent
parfois dans des textes du centre221. Estot, 60, serait à joindre à cette liste, si le sens
permettait de le rattacher à ester, mais comme c'est indubitablement l'imparfait du
verbe estre, il faut admettre que Guillem a fait un barbarisme. Les autres rimes sont ot
(habuit), mot, sot (sapuit), sot (adj.), tot. Il est bien évident que l'auteur a voulu faire des
rimes françaises mais il y a mal réussi, car sans parler du barbarisme estot, il a admis
deux rimes en o fermé, mot et tot, entre des rimes en o ouvert. On peut croire que ce
qu'il savait de français, il l'avait appris plutôt par la lecture que par l'audition.
Tout incomplète qu'elle est, cette étude des rimes de Guillem suffit à montrer
que la langue de cet auteur est un mélange irrégulier de provençal et de français. Les
proportions de ce mélange ne se peuvent déterminer avec certitude, parce qu'il est
assuré que les copistes ont fait disparaître mainte forme française, mais au moins
savons-nous que la proportion de l'élément français devait être dans le manuscrit de
Guillem plus forte que ce qu'elle est dans notre unique manuscrit du poème.
Un auteur qui use avec aussi peu de discrétion des formes de deux idiomes donne à
penser par cela seul qu'il n'a qu'une connaissance très imparfaite de l'un et de l'autre ;
présomption qu'on pourrait aisément convertir en certitude si on prenait la peine de
relever dans les 2768 vers de G. de Tudèle les formes nombreuses qui ne sont
réellement correctes en aucun dialecte ni du nord ni du midi de la France.
J'ai déjà cité estot, faux imparfait du verbe estre, dans la rime en ot ; je pourrais
citer paianor, 361, qui à la vérité est provençal, mais ne peut s'employer comme ici (la
paianor au sens de « la terre payenne »), ce mot, dans tous les exemples que j'en
connais, étant construit comme un génitif pluriel, qu'il est en effet. De même encore
companhor, 352, qui paraît être un pur barbarisme, amené par la rime, et tant d'autres
que je ne puis mentionner faute de place. Guillem de Tudèle est pour la langue
comme pour les idées un écrivain bâtard qui se tient à mi-chemin entre le parti croisé
ou français et celui de Toulouse, et ne peut qu'être désavoué par l'un et par l'autre.

XI. L'AUTEUR ANONYME DE LA SECONDE PARTIE : VERSIFICATION
ET LANGUE.
1. Versification.

Laisses. - La seconde partie du poème est beaucoup plus considérable que la
première, puisqu'elle comprend 6810 vers (du vers 2769 au vers 9578). Néanmoins
elle n'a que 83 laisses, tandis que G. de Tudèle nous en offre 131. La moyenne des
vers est donc pour le second auteur de 82 vers par laisse. Remarquons qu'au début, le
poète, influencé peut-être par l'exemple de G. de Tudèle, fait ses laisses relativement
courtes, quoique déjà plus longues que celles de son devancier222. Les 26 premières
Ludus sancti Jacobi. Mais il va sans dire que ce dialecte n'a pu avoir aucune influence sur G. de Tudèle, qui aura
certainement visé à faire des rimes françaises.
221 1. Raclot, dans Ogier le Danois, 4633 ; Alexandre, éd. Michelant, p. 309, toute une laisse ; J. de Meung, Roman de la Rose, éd.
Michel, II, 81, honorot (rimant avec ot) ; ibid., 157, pensot (rimant avec sot).
222 S'il était sûr que l'auteur anonyme se fût appliqué dans le commencement à ne pas trop dépasser la longueur des tirades

�ont en tout 1213 vers (2769-3981), ce qui donne une moyenne de 46 vers par laisse.
La plus courte est la laisse CXLII qui a 21 vers ; vient ensuite CXXXVI avec24
vers223. Les deux plus longues sont CCXI avec 184 vers, et CCIV avec 165. Chaque
laisse est terminée, comme chez Guillem de Tudèle, par un vers de six syllabes, ou de
sept quand la terminaison est féminine. Mais ce petit vers ne rime pas avec la laisse
qui suit : il est reproduit, au moins en substance, dans le premier vers de la laisse
suivante, de sorte que ce petit vers forme la fin d'une laisse et le début d'une autre.
Cette disposition est celle de la cobla capfinida des Leys d'amors224. Elle se retrouve dans
la plupart des tirades du poème de G. Anelier sur la guerre de Navarre225, et est
fréquente dans la poésie des troubadours226. Il y en a aussi des exemples dans la
poésie française227.
Rimes. - J'ai dit plus haut que les rimes employées par l'auteur de la deuxième partie
sont peu nombreuses. Il y en a 29 en tout, dont trois féminines seulement, les unes et
les autres des plus communes que puisse fournir la langue. Le poète abuse des
ressources presque infinies qu'offrent les finales atz, ens, or, en homme pressé d'écrire
et peu soucieux de la forme. Il rime exactement – l'assonance, qui de son temps
tombait en désuétude dans le Nord, n'avait jamais été d'un emploi fréquent dans le
Midi – mais il se permet bien des licences. Ainsi il altère le nom de l'évêque Folquet
en Forquiers, 8469228 ; il admet à la rime laens (pour laïns, fr. leans), 8670, ou même laent,
7540, selon que la rime va en ens ou en ent. De même tens pour tans, 8612, prezens pour
prezans, 8637229, et par contre valhans pour valens, 6121230. Il ne se fait aucun scrupule
de donner aux mêmes participes la terminaison es et la terminaison is, selon les
rimes ; ainsi ases, 3515, mes, malmes, promes, etc., 2909, 2914, 2920, 3479, etc., et pres,
empres, etc., 2916, 2919, 2920, comques, enques, 3498, 3504, merces, 3540, - et asis, 7085,
malmis, 7092, tramis, 7093, pris, espris, sobrepris, 7077, 7084, 7091, comquis, 7095, mercis,
7149. Il faut dire que beaucoup de troubadours en ont fait autant231. Une licence plus
grave et dont je ne connais pas d'exemples aussi anciens consiste à placer en rime des
finales atones, notamment la finale -es, en des cas où l'e n'est qu'une voyelle d'appui
produite par un groupe de deux consonnes : avesques, 8028, chaples, 8005, 8933 (le
même mot, régulièrement accentué, 4888, 5184232), clergues, 8946, crestianesmes,
8059, Jaques, 8988, joves, 8943, pobles, 8962, Sicres, 8962, torres233, 8964, Ugues,
8997. Les exemples d'autres finales atones placées en rime sont plus rares, mais on
peut citer cependant setis, 7119, Joris, 7140 (paroxyton, 5796, 7950, 7999, 8870, 8908,
8937), savis232, 7153 ; prendo, 5097, contendon, 7814233. Signalons encore l'introduction
parmi les rimes en -ans de deux finales qui n'y sauraient légitimement prendre place,
de la première partie, ce serait une preuve qu'il aurait eu sous les yeux le poème inachevé de Guillem de Tudèle et qu'il se
serait proposé de le continuer. Telle est l'opinion que je considère comme la plus probable ; toutefois je ne voudrais pas
trop insister sur l'argument tiré de la longueur des laisses.
223 Je ne compte pas CLVII qui a également 24 vers, parce qu'il y a visiblement une lacune après le v. 3976.
224 I, 280.
225 Voir ci-dessus, fin du § VI.
226 Voir Bartsch, Iahrbuch f. romanische Literatur, I, 178-80.
227 Voir par ex. le dit dont M. Fr. Michel a publié quelques couplets dans la préface de ses Lais inédits.
228 L'altération des noms propres en vue de la rime n'est pas un fait rare : il y en a divers exemples dans Girart de
Roussillon et en général dans la poésie épique. Ainsi,dans Aubri le Bourguignon, le même personnage est appelé tantôt
Fouques (précisément le même nom que dans notre poème), Fouchier, Fouqueré, et même une fois, dans une rime en i (éd.
Tobler, 198, 21), Fouqueri.
229 On trouve de même dans le poème de Guerre de Navarre, en rime, amens 3983, enens 4001.
230 C'est une forme française (vaillant). Il y a aussi sarjans, 2829 et 2870, mais en dehors de la rime et simplement parce que
l'auteur a jugé bon de conserver à ceux que désigne ce mot le nom qu'ils avaient dans l'armée croisée.
231 Voir par exemple Bartsch, Peire Vidal's lieder, p. LXXVII.
232 Exemple fort douteux. Voir les Add. et corrections.
233 Ces rimes en o atone ne sont pas rares dans la Guerre de Navarre de Guill. Anelier (v. 21, 22, 26, 1463, etc.). Ailleurs, dans
Guiraut Riquier, par exemple, et Matfre Ermengaut, on rencontre d'autres finales atones (surtout en es ou en e) rimant
avec des toniques : voir Bartsch, Denkmæler d. provenz. Liter., p. 319, et Zeitschrift f. romanische Philologie, II, 131 ; Mussafia,
Handschriftliche Studien, III, p. 4 (C.-r. de l'Ac. de Vienne, XLVI, 410). Les Leys d'amors citent la rime bes-Alexandres, la
regardant comme vicieuse, mais comme pouvant être excusée « en los dictatz anticz » (III, 6, 8).

�l'une en -as fermé, l'autre en -anh : Alans, 4162, 6061 (Alanus), qui partout ailleurs qu'à
la rime est Alas234, et estrainhs, 6101, gazan[h]s, 6109.

Élision. - Les cas de non-élision d'une finale féminine, suivie d'un mot commençant
par une voyelle, sont fréquents :
El reis manda a totz, 2782 ;
que Dieus salve e gar, 2802 ;
sia essems mesclatz, 2834 ;
per rama e per blatz, 2835.
Les exemples contraires sont naturellement très nombreux, et il me paraît superflu
d'en citer aucun. L'élision des monosyllabes est fréquente :
e aquo espessamens, 2849 ;
ab sen e ab escient, 3202.
2. Langue.
Dans les observations qui suivent, et qui ne sont qu'un choix restreint entre celles
que suggère le second poème, plusieurs s'appliquent plus vraisemblablement à la
langue du copiste qu'à celle de l'auteur. Il n'est pas toujours facile de distinguer l'une
de l'autre les rimes, dont l'examen fournit ordinairement le moyen d'opérer le départ,
ne seraient pas dans le cas présent un guide sûr, à cause des licences que l'auteur s'est
accordées, outre que ces rimes, par cela qu'elles sont peu nombreuses, ne nous font
pas connaître une grande variété de sons. Je commencerai par signaler quelques faits
de phonétique qui me paraissent propres au copiste, qu'il n'y a du moins aucune
raison d'attribuer ni à G. de Tudèle ni à son continuateur.
i suivi de 1 devient souvent ia ; ainsi viala (voir au vocabulaire), fiai, 7847, mialsoldor,
2888, umialmens,
3406. Ce développement de l'i se rencontre dans le sud de l'Auvergne et dans
l'Albigeois à partir de la deuxième moitié du XIIIe siècle (ce qui est l'époque de notre
manuscrit). Viala se trouve à diverses reprises dans la charte de Calvinet (sud du
Cantal), datée de 1260235 aussi, et très fréquemment, dans les compoids d'Albi (XIVeXVIe siècle)236 : abrial (avril), p. 343, mial (mil), p. 237, 389, 390, piala (pile), p. 247.
ai est employé pour ei dans maitat, 178, 1271, maitetz, 585, maitadatz, 6637, 9313 ; cf.
saisanta, compoids d'Albi, p. 147.
au prend la place d'eu dans iau, 126, 1247, 1452, siaus, 1200, 4558 ; de même, à Albi
alhiauramen, p. 75, Bertomiau, p. 105, 174, 193, ciautat, p. 193, iau, p. 194-5, liauras,
lhiauras, p. 193-4, Matiau (Mathieu), p. 224, Monjuziau, p. 192-3, reciauta, p. 193237.
Dans le second poème nous rencontrons un assez grand nombre de cas où ei est
substitué à la forme ai, plus fréquente dans le même texte, soit pour le latin habeo,
soit, ce qui revient au même, à la première pers. sing. du futur : ei, 2794, 3560, 3618,
5074, 5321, aurei, 5058-9, cobrarei, 5059, destruirei, 5368, farei, 3644, 3802, 4787, 5056,
intrarei, 5006, verei, 5006, voldrei, 2775, 3650. - De même sei pour sai (je sais), 3039,
5368.
Le son ei venant d'ai se réduit à é (ou è ?) dans les futurs diiré, 3008, 3873, 5061, donaré,
3986, faré, 5304, recebré, 4646238.
234 On trouve chez certains troubadours des exemples du mélange d'-ans ayant l'n instable (-as estreit de Faidit) avec -ans
ayant l'n stable ; voir Bartsch, Denkmæler, p. 332 (note sur 179, 4).
235 Fr. Michel, Histoire de la guerre de Navarre, p. 777.
236 Isid. Sarrasy, Recherches sur Albi à l'aide des anciens cadastres de la cité. Albi, 1860-2. Cet ouvrage renferme aussi quelques
extraits de chartes d'Albi du XIVe siècle.
237 On trouve dans le mystère de sainte Agnès Diau pour Dieu, 308, 326, 328, 336, etc., miaus, tiaus pour mieus, tieus, 416, 436,
iaus pour ieus, 1214. Des exemples du même fait ont été signalés ailleurs encore ; voir Bartsch, Denkmæler, p. 324 (note sur
72,1), mais toujours dans des textes d'une origine incertaine.
238 On rencontre les futurs en -e dans des textes du XIVe siècle, mais en des cas où le son (ouvert ou fermé) ne se laisse pas

�L'affaiblissement du son ai en ei appartient aussi à l'Albigeois. Je trouve en effet ei,
farei dans une charte
passée en 1248 à Gaillac239, et, un peu plus tard, en 1311 et 1313, dans des chartes
originaires du même arrondissement240, iei, gardariei, mostrariei, seriei, où de plus on
remarque le développement d'un i parasite241.
Ces faits, toutefois,ne prouvent pas absolument que le manuscrit du poème ait été
exécuté en Albigeois, parce qu'ils peuvent venir d'un manuscrit antérieur.
Examinons maintenant quelques autres faits qui remontent certainement à l'auteur.
J'ai indiqué au vocabulaire plusieurs exemples de senhs, sens (sanctus), au cas régime du
sing. sent, qui se trouvent en rimes. Sants (sanctos) se trouve aussi en rime (6091) ; mais
il est probable que la forme sens, sent, de beaucoup la moins généralement usitée,
représente la prononciation habituelle de l'auteur. Il est tout naturel qu'il ait connu la
forme avec a, encore qu'elle ne fût pas la sienne propre, mais il l'est moins qu'il ait pu
connaître la forme avec e, s'il était d'un pays où elle n'existait pas. Si donc sens, sent,
appartient proprement à la langue de l'auteur, nous avons là un indice d'origine qui
n'est pas sans valeur. Cette forme se rencontre dans les chartes de Saint-Pierre de
Lézat242, au sud de Toulouse243 et plus à l'ouest, à Bagnères244 et en Béarn245. Comme
la langue offre dès Bagnères des caractères très marqués qui ne se trouvent pas dans
notre poème, c'est plutôt le pays de Foix qui aurait été la patrie de l'auteur. Nous
avons vu plus haut qu'il était du diocèse de Toulouse, sans être Toulousain ; or
Pamiers et Foix étaient au XIIIe siècle (jusqu'en 1295) compris dans ce diocèse.
Notre auteur, pressé de rimer, use et abuse des concessions faites aux auteurs
de poèmes de longue haleine, et que les Leys d'amors autorisent ou du moins tolèrent.
Dans la déclinaison comme dans la conjugaison il admet diverses formes reçues de
son temps dans le langage parlé et dans les écrits sans prétentions littéraires, mais
ordinairement bannies de la poésie. Ainsi coms (lat. comes) est plus d'une fois employé
au cas régime du singulier, 5264, 6242, 6347, 8678246, au lieu de comte. Il en est de
même pour senher et abas247. Des exemples pareils se trouveraient en grand nombre en
d'autres textes du XIIIe siècle248.
Les Leys d'amors réprouvent l'usage de l'imparfait du subjonctif en a : il ne faut
pas dire fossa, fossas, fossa, mais fos, fosses, fos249, qui est en effet plus étymologique.
Néanmoins la forme avec cette terminaison a, qui fournissait une conjugaison si
facile250, se trouve déjà au XIIe siècle dans le fragment de la traduction limousine de
saint Jean (jaguessa, XIII, 25). Elle est des plus fréquentes dans le second poème, et y
présente en certains cas cette particularité que la finale -am, -atz (1re et 2e pers. du
déterminer avec certitude ; voir Bartsch, Denkmæler, p. 328 (note sur 116, 13) ; M. Bartsch se trompe certainement en
croyant découvrir là une trace d'influence espagnole.
239 Rossignol, Monographies communales du Tarn, II, 391.
240 Bibliothèque de l’École des chartes, 2, III, 250, et XXX, 579.
241 On peut mentionner ici la réduction qu'on remarque dans les prétérits dont la finale, au lieu d'être ei, est è (ou é ?) : ainsi
laiche 4645, rende 3235. Il faudrait trouver ces mots en rime pour déterminer le son (ouvert ou fermé) de la finale, mais il
n'y a pas, dans tout le poème, de rimes où ils aient pu prendre place. Dans mon édition j'ai corrigé laiche en laiche[i], mais
la réduction de -ei à -e est aussi naturelle pour le prétérit que pour 1e futur.
242 Canton du Fossat, arrondissement de Pamiers.
243 Voir mon Choix d'anciens textes, partie provençale, n°52. Je vois aussi Sent Roma dans une charte écrite en 1208 par le
notaire du comte de Toulouse (Teulet, Layettes du Trésor, I, 314b), mais nous ne savons pas d'où était originaire ce notaire.
244 Musée des Archives départementales, p. 169.
245 Choix d'anciens textes, partie provençale, n° 54.
246 Dans le texte j'ai fait à ces passages des corrections que je retire maintenant, comme aussi l'indication du vocabulaire où
coms, cas régime, est donné comme propre à la première partie.
247 Voir Chabaneau, Revue des langues romanes, 2, I, 203, note.
248 Coms et vescoms, au cas régime dans la vie de Gaucelm Faidit (Parn. occit., p. 101), plainte du vicomte de Soule en 1252
(Romania, V, 371), etc.
249 Leys d'amors, II, 396.
250 Celle de l'imp. de l'ind., du présent du subj. dans les verbes non en ar, et des conditionnels.

�plur.) est traitée comme atone ; voir aux Addit. et corr. la note sur le v. 5002. Ce n'est
pas là un caractère de dialecte bien important, puisque cette forme allongée se
rencontre en diverses parties du Midi, mais je dois noter qu'elle n'est pas étrangère au
pays de Foix d'où je suppose que l'auteur était originaire, car je trouve agessas, en
1176, dans un acte d'hommage de P. de Saint-Félix251 au comte de Foix252.
XII. CONCLUSION.
Je terminerai par quelques mots sur la présente édition, et d'abord je parlerai
du texte. Le manuscrit de la chanson est assez peu correct. Les incorrections qu'il
présente peuvent être distribuées en deux classes.
Les unes altèrent le sens et parfois le détruisent tout fait ; celles-ci ont pour
cause l'ignorance ou l'inattention du scribe qui a exécuté notre unique manuscrit du
poème, ou de ses devanciers. Les autres consistent en de simples modifications de
forme comme on doit s'attendre à en trouver dans tout manuscrit qui n'a pas été
exécuté par l'auteur lui-même ou sous ses yeux. Les altérations de cette seconde
catégorie ne peuvent manquer d'être particulièrement nombreuses dans la partie
composée par Guillem de Tudèle où la langue, par son irrégularité même, provoquait
pour ainsi dire les corrections plus ou moins arbitraires des copistes. La seconde
partie, œuvre d'un homme du Midi écrivant sa langue, a dû être plus respectée par les
scribes, mais toutefois, comme on l'a vu au paragraphe précédent, les éléments font
défaut pour rétablir avec certitude la langue de l'auteur. À plus forte raison est-il à
peu près impossible de restituer à sa forme originale la langue mélangée de G. de
Tudèle. Par suite, je suis arrivé à la conclusion que le parti le plus prudent était de s'en
tenir à la graphie de l'auteur. Cette idée n'était pas, tandis que le premier volume
s'imprimait, aussi arrêtée chez moi qu'elle l'est maintenant. De là certaines
corrections orthographiques qu'il eût mieux valu ne pas faire, de là quelque
inconséquence dans la façon de traiter des cas identiques. Le défaut de conséquence
est d'ailleurs sans importance parce qu'il s'agit de faits ordinairement assez
insignifiants, et surtout parce que les leçons rejetées du texte sont enregistrées au bas
des pages. Quant aux altérations beaucoup plus profondes de la première catégorie,
elles ont nécessité de ma part un très grand nombre de corrections dont les unes,
celles qui m'ont paru assurées, ont pris place dans le texte, les autres, plus ou moins
hypothétiques, étant proposées en note, avec ou sans point d'interrogation, selon le
degré de probabilité que je leur attribue. Je me suis aidé, non sans profit, de la
rédaction en prose que le premier éditeur avait complètement négligée.
Malheureusement, ce remaniement tardif de notre poème abonde en inexactitudes,
de tout genre et bien souvent n'offre qu'un abrégé de l'original. Désireux d'appeler
l'attention des personnes compétentes sur un texte qui, bien que publié depuis 1837,
n'avait jamais été étudié avec critique à aucun point de vue, j'ai fait choix de douze
passages entre ceux qui présentaient des difficultés pour moi insolubles, et, dans un
article spécial253, j'ai avoué mon impuissance à les expliquer, les soumettant à
l'examen de plus habiles. N'ayant reçu aucune réponse satisfaisante, je n'ai pas
recommencé l'expérience. Du moins ai-je pris soin, soit par des notes, soit par de
simples points d'interrogation, d'indiquer aux critiques les endroits où il convient que
leur attention se porte. Le seul secours qui me soit venu du dehors m'a été apporté
par un philologue très versé dans la connaissance du provençal, M. Chabaneau, qui,
en deux articles publiés par la Revue des langues romanes254 a proposé un grand nombre
de corrections au premier volume. De ces corrections, la majeure partie se rattache à
251 Canton de Tarascon-sur-Ariège.
252 Archives nationales, J 879, n° 21.
253 Romania, V, 267-77. Depuis j'ai trouvé la solution d'une dos douze difficultés, celle du v. 511. Voir les Additions et
correction du t. I.
254 Deuxième série, I, 192-208 et 352-63.

�des questions de formes, en elles-mêmes intéressantes, mais qui n'affectent pas le
sens. Parmi celles qui impliquent une modification du sens, il en est plusieurs que j'ai
adoptées, comme on le verra soit dans les notes de la traduction, soit dans les
additions et corrections jointes au second volume. Le défaut de place ne me
permettait pas de discuter celles que je n'ai pas cru pouvoir admettre mais toutes ont
été de ma part l'objet d'un examen attentif.
Le vocabulaire, bien qu'ayant une étendue que d'ordinaire on n'accorde pas
aux vocabulaires spéciaux, pourrait cependant recevoir encore mainte addition utile,
surtout en ses premières pages. Les notes que j'ai recueillies à ce sujet depuis la
publication du tome Ier auraient formé un supplément trop considérable pour être
ajouté aux additions et corrections, déjà bien longues, imprimées à la fin du t. II.
La traduction était de beaucoup la partie la plus aisée de ma tâche. Guillem de
Tudèle et son continuateur n'ont rien de commun avec Marcabrun ni Arnaut Daniel,
et là où le texte est bien établi, il est rare que le sens soit difficile à fixer. Entraîné par
l'exemple de Fauriel, de qui la traduction est en général assez littérale, ce qui ne veut
pas dire fidèle, j'ai serré le texte de très près. De trop près certainement, car plus
j'avançais dans mon travail et plus j'acquérais la conviction qu'un ouvrage tel que
notre poème ne doit pas être traduit littéralement. Les mots y ont une valeur très
variable selon la place qu'ils occupent dans le vers. Le besoin de rimer a conduit les
deux auteurs, surtout le second, à employer une quantité de formules qui ne sont
guère que des chevilles, et dont le lecteur qui lit le texte sait apprécier la portée. Mais
dans la traduction, où il n'y a pas de rimes, tous les mots ont leur pleine valeur : ce
qui n'est en réalité qu'un pur remplissage, auquel l'auteur n'attachait aucune
importance, a l'air d'exprimer une idée. De sorte qu'en un certain sens on devient
d'autant moins exact qu'on cherche
à l'être davantage.
L'annotation historique était une œuvre autrement difficile et importante. Je
suis convaincu que tous les personnages mentionnés dans le poème ont vécu et agi
dans les circonstances où Guillem de Tudèle et son continuateur les font vivre et agir.
La démonstration détaillée de ce fait doit assurer au poème une autorité qui, jusqu'à
présent, ne lui a pas été suffisamment reconnue. Il ne m'a pas été possible, je le
regrette, de joindre à chaque nom un renseignement ou un témoignage
contemporain. J'ai dû me contenter des documents imprimés qui sont parvenus à ma
connaissance, et de celles des pièces manuscrites que renferment les dépôts de Paris.
Le dépouillement des archives de Toulouse qui s'opère en vue de la nouvelle édition
de D. Vaissète mettra probablement au jour des documents qui aideront à combler
les lacunes de mon commentaire. Pour ce commentaire comme pour l'édition du
texte, le lecteur voudra bien considérer que j'ai eu sur presque tous les points à frayer
la voie.
Décembre 1878

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              <text>&lt;p&gt;R&amp;eacute;&amp;eacute;dition &amp;eacute;lectronique du texte d'introduction de Paul Meyer pour&amp;nbsp;&lt;em&gt;La chanson de la croisade contre les Albigeois : commenc&amp;eacute;e par Guillaume de Tud&amp;egrave;le et continu&amp;eacute;e par un po&amp;egrave;te anonyme&lt;/em&gt;, Paris, Renouard, H. Loones, 2 tomes, 1875-1879.&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour en savoir plus :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;a href="http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/692"&gt;Consultez&lt;/a&gt;&amp;nbsp;le manuscrit&amp;nbsp;&lt;span&gt;fr. 25425 de la Biblioth&amp;egrave;que nationale de France de&lt;/span&gt;&amp;nbsp;&lt;em&gt;La Canso de la Crozada&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&#13;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;a href="http://www.occitanica.eu/omeka/items/show/694"&gt;Consultez&lt;/a&gt;&lt;span&gt;&amp;nbsp;l'article encyclop&amp;eacute;dique sur&amp;nbsp;&lt;/span&gt;&lt;em&gt;La Canso de la Crozada&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</text>
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      <name>Crosada contra los Albigeses = Croisade contre les Albigeois</name>
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      <name>La Canso de la Crozada</name>
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