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Dans le contexte tumultueux de la Guerre de Cent Ans (1337-1453), un seigneur pyrénéen, Gaston III comte de Foix et vicomte de Béarn (1331-1391) mène une action politique et militaire ambitieuse qui vise à construire un véritable État autonome de ses puissants voisins, les rois d’Angleterre, de France et d’Aragon. Il a surtout marqué ses contemporains par la richesse et l’éclat artistique de sa cour, qui contribueront à bâtir une légende dorée autour de sa personne et dont l’influence se prolonge jusqu’à nos jours.

Fin lettré, amateur de musique, doté de grands talents d'administrateur, il manie au quotidien la langue officielle de ses « pays » : l'occitan dans sa variante béarnaise pour la cour d’Orthez, languedocienne pour le pays de Foix et l’Albigeois, et maîtrise tout autant un occitan littéraire hérité des troubadours. Un siècle après la Croisade contre les Albigeois et le déclin de la lyrique des troubadours occitans, le règne de Gaston Fébus apparaît comme un nouvel âge faste pour l’écrit, l’art et la pensée en langue occitane même si, lorsqu’il se fait lui-même auteur avec son fameux Livre de la chasse, il entérine la victoire du français comme langue de communication des élites aristocratiques en dehors de leurs domaines.

Qui est Gaston Febus ?

Le comté de Foix et le Béarn au XIVe siècle

Aiçò es la geografia dels paises del comte Gaston Fèbus

Le territoire sur lequel règne Gaston Fébus s’étend pour les vicomtés de Béarn, de l’actuel département des Pyrénées-Atlantiques jusqu’aux départements des Landes et du Gers ; et pour le comté de Foix, du département de l'Ariège jusqu’à l’Albigeois (partie du Tarn et de la Haute-Garonne) en Languedoc. Si le territoire est morcelé il est aussi comprimé entre le Royaume de France de Philippe VI de Valois, les possessions de la couronne d’Angleterre et de son roi Edouard III à l’ouest, et plus au sud, par le royaume de Navarre et la couronne d’Aragon avec laquelle il partage l’Andorre. Cette situation explique que le comte de Foix-Béarn rend hommage à la fois au roi de France et au roi d’Angleterre.

Vassal des comtes de Toulouse jusqu’à leur chute au XIIIe siècle, le comté de Foix s’était levé contre la Croisade albigeoise (1208-1229), prenant ainsi la défense des hérétiques cathares qui bénéficiaient dans le pays de la tolérance du pouvoir comtal. Les comtes de Foix, qui furent de tous les combats contre les prétentions royales, deviendront un symbole de la « résistance » méridionale. Héritier de deux ensembles de tradition juridique différente : la vicomté de Béarn d’un côté, le comté de Foix de l’autre, Gaston III dit « Fébus » sut imposer son autorité pour parvenir à un équilibre, tout en respectant les libertés communales.

Les terres fébusiennes ne constituent pas un « État pyrénéen » homogène. Il s’agit d’un archipel de seigneuries aux féodalités et coutumes différentes. C’est aussi le cas sur le plan géolinguistique. Construit autour de deux pôles, le Béarn et le pays de Foix, le territoire de Fébus est réparti entre deux zones géo-linguistiques différentes : le domaine de l’occitan gascon pour le Béarn, le Marsan, le Gavardan et celui de l’occitan languedocien pour la majeure partie du Comté de Foix et les possessions albigeoises.

L’occitan, langue de l’administration fébusienne

C’est en langue occitane que Gaston Fébus exerce son pouvoir, comme peuvent en témoigner les très nombreux actes administratifs et juridiques rédigés en occitan pendant cette période. L'emploi de la langue occitane, pour un prince qui maîtrise parfaitement le latin et le français, même s'il paraît naturel, n'est pas innocent. En effet, l'utilisation de la langue vernaculaire alors en usage sur ses territoires lui permet de s'adresser directement et de manière intelligible à l'ensemble de la population qu'il administre, même celle non lettrée qui ne maîtrise alors que les variantes locales de la langue occitane.

Le choix de l'occitan apparaît également comme un moyen de renforcer le particularisme de ses territoires et de s'affirmer en tant que véritable souverain face aux velléités centralisatrices du roi de France, Philippe IV de Valois.

Respectueux des traditions juridiques et législatives des territoires qu’il dirige, Gaston Fébus utilise les cadres administratifs déjà en place. Il utilise notamment les fors présents en Béarn, recueils de droits et privilèges accordés localement. Constituant le socle de la vie sociale et régissant depuis la fin de l’an mil les rapports entre individus, véritables contrats féodaux, ces textes législatifs sont rédigés dans la langue des communautés qui les ont produit : l’occitan. Lorsqu’il les complétera, le comte de Foix-Béarn utilisera bien entendu l’occitan, comme d’ailleurs la plupart des actes administratifs et juridiques rédigés dans la période où il exerce son pouvoir.

Los fors de Bearn

Les fors sont les premières lois béarnaises qui constituent un des premiers exemples de justice et de démocratie locale du royaume. Premiers documents écrits en langue béarnaise, ils ont pour objectif de fixer les droits des citoyens. Les Fors peuvent être rapprochés des chartes de franchises de toutes les grandes villes occitanes. Ils faisaient office tant de règlements politiques qu’économiques en organisant le commerce et la vie pastorale et agricole. Ils limitaient les pouvoirs du vicomte et des seigneurs qui n’étaient pas au-dessus des lois et garantissaient un minimum de droits individuels.

Premiers textes de droit écrit occitan, les Fors e costumas de Biarn, sont les premiers livres imprimés à Pau et en occitan en 1552. Alors même que 13 ans plus tôt, François Ier imposait le français dans les textes de droit par l'ordonnance de Villers-Cotterêts, Henri II de Navarre réaffirme par ce texte en gascon, les particularismes et l'autonomie de son pouvoir. Confirmés en 1620 lors de l'annexion définitive du Béarn à la couronne de France, les Fors e Costumas ne seront abrogés qu'à la Révolution française.

De l’Ars Nova à l’Ars Subtilior en passant par les troubadours : Gaston Fébus et l’art musical

Aiçò es la passion musicala del comte Gaston Fèbus

La tradition a fait de Fébus un prince savant, amoureux des lettres et de la musique. Les chroniqueurs de l’époque sont nombreux à dépeindre le faste, l’opulence et l’effervescence culturelle qui règne à la cour du comte de Foix-Béarn. Par sa correspondance, nous savons que la cour de Gaston Fébus rayonne alors sur l'Europe entière, en liaison étroite avec la cour papale d'Avignon et la cour d'Aragon. Gaston Fébus est ainsi un des acteurs de la diffusion des productions culturelles méridionales, aussi bien d’expression française qu’occitane.

La correspondance et les livres de compte du comté de Foix-Béarn conservés aujourd'hui attestent de la présence de musiciens à la cour de Gaston Fébus mais aussi de leur circulation entre les cours européennes. On sait ainsi que Fébus embauche des ménestrels venus d'Allemagne du Nord, et fait circuler des musiciens entre son comté et les cours d'Aragon et d'Avignon alors centres de développement de nouveaux courants musicaux : l'Ars Nova et l'Ars Subtilior.

Si la cour du comte de Foix-Béarn s'institue comme creuset de ce nouvel art polyphonique, elle n'en oublie pas pour autant l'art troubadouresque, alors en plein déclin au XIVe siècle. Une fois de plus, les livres de compte nous indiquent que Gaston Fébus fait venir à sa cour des troubadours traditionnels de langue d'oc mais qu'il exploite également cet héritage musical et poétique occitan puisqu’une Canso présentée au Consistoire de la Gaie Science, qui deviendra par la suite le concours des jeux floraux de Toulouse, forme phare de l'art troubadouresque utilisant les codes de la fin'amor (amour courtois), lui a été attribuée.

Le manuscrit de Chantilly

Le Manuscrit dit de Chantilly (ms. 564 de la Bibliothèque du Château de Chantilly) est une des trois sources que nous conservons aujourd’hui sur l’Ars Subtilior. Ce codex du XVe siècle contient en tout 112 pièces (dont seules 32 sont anonymes) de compositeurs, la plupart français, parmi les plus représentatifs de cette nouvelle école musicale. Gaston Fébus, s’il n’est pas compositeur apparaît pourtant en très bonne place dans ce recueil : 5 pièces en tout lui sont dédiées et il est cité dans une sixième composition.

C’est le personnage le plus cité et le plus présent dans l’ensemble des compositions musicales qui forment le Manuscrit de Chantilly, ce qui démontre sa grande influence dans le milieu musical de l’époque. Ces dédicaces peuvent apparaître comme des marques de gratitude, attestant de la générosité dont pouvait faire preuve le comte envers les musiciens, et de son action de mécénat. Autre élément intéressant, participant à la construction d’une légende dorée du Prince des Pyrénées, la plupart des pièces dédiées à Fébus font explicitement référence à la légende arthurienne ou aux grands personnages mythique de l’Antiquité, rattachant directement le comte de Foix-Béarn à ces personnages légendaires.

Fébus mécène et homme de lettres : exploration de sa bibliothèque.

On sait par Jean Froissart que Fébus a la passion des livres : il en a, il en fait faire et s’en fait prêter.

Alors que l'âge d'or de la littérature occitane, celui de l'art lyrique des troubadours des XIIe et XIIIe siècles, n'est plus qu'un souvenir entretenu par des « pseudo-troubadours » rassemblés autour du Consistòri del gai saber de Toulouse, la brillante cour pyrénéenne joue un rôle culturel important pour l’écrit occitan, lui permettant de se déployer dans des domaines jusque-là largement réservés au latin, ceux de la science et de la diffusion des savoirs. On connaît deux ouvrages importants traduits en occitan par les comtes de Foix-Béarn au XIVe siècle, et ayant appartenu à Gaston Fébus : l'Elucidari et La Chirurgie d'Albucasis. L’existence de ces deux œuvres magnifiques a entretenu le mythe d’une grande bibliothèque occitane constituée pour Gaston Fébus.

On ne conserve aujourd'hui aucun inventaire nous permettant de connaître la composition exacte de la bibliothèque de Gaston Fébus. Toutefois, les inventaires de la bibliothèque d'Henri II de Navarre, héritier des Foix-Béarn, établis en 1519 et 1533 nous permettent d'émettre des hypothèses quant aux livres détenus par Gaston Fébus : recueils de chansons, romans chevaleresques et arthuriens (Lancelot du Lac, Aimeri de Narbonne) ainsi que des textes de l'Antiquité latine (code de Justinien, œuvres de Tite-Live). On sait aussi grâce à la correspondance du comte de Foix-Béarn qu'il fait circuler des ouvrages pour les faire copier ; il écrit notamment à Violant de Bar, reine d'Aragon pour prendre des nouvelles d'un exemplaire des poésies de Guillaume de Machaut qu'il lui avait prêté. En échange, la reine lui prête une traduction en langue vulgaire d'un traité d'Avicenne.

L'étude de la bibliothèque de Fébus nous permet de voir que ce dernier s'intéresse alors à tous les domaines que couvre l'écriture au XIVe siècle : les textes de l'Antiquité latine, les poésies et chansons des compositeurs contemporains, la littérature arthurienne et chevaleresque et enfin les traités scientifiques qui refont surface dans l'effervescence culturelle du XIVe siècle. Pour ce dernier pan de sa bibliothèque, les textes scientifiques ont été traduits en occitan, langue courante du comte de Foix-Béarn, bien qu'il maîtrise parfaitement le français et le latin.

Fébus auteur du Livre de Chasse et du Livre des Oraisons

Lo prince sabent, passaire de sabers

Passionné des arts, avide de connaissance et de savoirs, Gaston Fébus est le seul prince de son époque à être auteur. On le connaît poète avec la composition d'une Canso mais il s'illustre également dans les domaines de la littérature scientifique et religieuse en s'instituant cette fois non plus comme destinataire mais passeur de savoir.

Grand amateur de vénerie, avec la rédaction de son Livre de chasse, le comte de Foix-Béarn s'inscrit dans la mode alors des traités de chasse mêlant savoirs techniques et discours moral. Rédigé entre 1387 et 1389, son ouvrage reste celui qui remporta le plus de succès, 44 copies manuscrites dont certaines très richement enluminées sont encore conservées aujourd'hui. Gaston Fébus s'y fait conseiller, mettant à profit sa grande expérience de chasseur pour la transmettre au lecteur. Pour le Livre de chasse, il est à remarquer que Fébus fait le choix du français. Seigneur d’une cour occitanophone, propriétaire - et peut-être commanditaire - de traductions occitanes pour sa bibliothèque, le comte de Foix entérine cependant l’inscription de sa cour dans un environnement élitaire français.

En 1380, Gaston Fébus vieillissant et marqué par la mort de son fils - qu’il aurait assassiné de ses propres mains - compose un ouvrage de piété, en latin, langue de la religion : le Livre des Oraisons. Composé de 37 prières, son auteur en appelle directement à Dieu en lui demandant de sauver ses créatures, car il est responsable de leurs méfaits comme de leurs bienfaits.

L'intérêt du comte de Foix pour la musique, la constitution de sa bibliothèque ainsi que ses écrits nous renvoient l’image d'un prince assurément savant et cultivé, souhaitant rester au fait des dernières innovations et mouvements de pensée, et communiquant avec l'ensemble des cours européennes pour assurer la circulation de ces innovations culturelles. Pour autant, le comte de Foix-Béarn semble complètement en prise avec l'héritage culturel occitan, dont il assure la promotion et le rayonnement, aussi bien par sa production écrite que ses actions de mécénat.

La Chirurgie : de l’arabe à l’occitan

Aiçò es lo tractat de cirurgia del medecin Abu Al-Qasim

La Chirurgie d’Albucasis est un texte écrit par Abu Al-Qasim également connu sous le nom d'Aboulcassis en Occident, Abulcassis/Albucasis ou encore Alsaharavius (son nom arabe est Khalaf ibn Abbas Al-Zahrawi). Elle est extraite d’une œuvre majeure, Al-Tasrif, rédigée aux alentours de l’an Mil. Il s’agit d’une encyclopédie médicale en trente volumes dont la dernière partie est entièrement dédiée à la chirurgie. Elle est traduite pour la première fois en latin par un intellectuel italien, Gérard de Crémone (1114-1187). Elle connaît par la suite, entre 1497 et 1544, pas moins de dix éditions dans cette langue. Ce livre contient également la représentation d'instruments chirurgicaux, la plupart inventés par Al-Quasim et comptant parmi les plus anciennes représentations de l'histoire médicale. C’est depuis le latin qu’a été rédigée la version occitane de la Chirurgie. On attribue la paternité de la commande de cette traduction de la seconde moitié du XIVe siècle à Gaston Fébus en raison de la présence sur le premier feuillet des armoiries du comte de Foix-Béarn mais également de sa devise « Febus avant ».

C’est le dernier volume du Al-Tasrif, principalement centré sur la chirurgie qui connaît le plus grand succès. Si aujourd’hui on ne répertorie que des traductions manuscrites occitane et latines, plusieurs traductions imprimées verront le jour par la suite notamment en français, hébreu, anglais… mais aussi occitan. Al-Tasrif met en avant la question du rapport soigneur/soigné, et de l'intérêt d'un bon diagnostic des troubles. Afin d'illustrer son propos, l’auteur ajoute des schémas explicatifs basés sur ses propres recherches et dissections, ce qui constitue pour l'époque, une démarche innovante.

Cet ouvrage somme connaît dès sa rédaction un grand succès en arabe, avant de faire l'objet d'une traduction en latin au XIIe siècle, favorisant sa diffusion. Il est ainsi rapidement considéré comme un incontournable de son époque en matière de médecine et ce jusqu’à la fin de la Renaissance. Au XVe siècle notamment, le chirurgien français Guy de Chauliac cite près de deux cents fois l'auteur cordouan dans ses propres écrits. Texte précieux, c’est dans la bibliothèque de la prestigieuse faculté de médecine de Montpellier, une des plus anciennes en France, qu’est aujourd’hui conservé le seul manuscrit occitan connu ainsi qu’une des deux versions latines.

C’est donc un document prestigieux et fondamental qui se voit traduit par la cour de Gaston Fébus permettant à celle-ci d'asseoir davantage son prestige et sa renommée culturelle.

La cort de Gaston Fèbus e la literatura scientifica en occitan

La cour de Gaston Fébus est à l’initiative de la traduction occitane d’un nombre important de textes fondamentaux de cette époque. Ceci afin de signifier à la fois sa spécificité culturelle et linguistique mais également politique. Face aux puissants voisins, les rois de France et d’Angleterre, les seigneurs de Foix-Béarn mènent une intense politique d’autonomie, dans le contexte de guerre anglo-française.

La cour de Gaston Fébus devient ainsi à cette époque un haut-lieu de la culture occitane, véritable moteur de la littérature scientifique alors en plein essor dans de nombreuses cours européennes, une des plus réputées se situant à Tolède, lieu de rédaction et de traduction du manuscrit latin originel.

L'Elucidari et la diffusion des savoirs en langue vernaculaire

Un « livre de toutes les choses » pour l’éducation du jeune comte

L’Elucidari, ou Elucidari de las proprietatz de totas res naturals, est la traduction occitane du De proprietatibus rerum de Barthélémy l'Anglais, franciscain natif d’Angleterre ayant étudié la théologie à Paris avant de partir pour l’Allemagne.

La copie occitane de ce manuscrit est commandée par la cour de Béarn alors que le jeune comte, futur Gaston Fébus, n’est âgé que d’une dizaine d’années. C’est sans doute la mère du jeune comte, Aliénor de Comminges, alors chargée d’assurer une quasi régence depuis la mort de Gaston II en 1343, qui fut la commanditaire de cette traduction. De plus, la présence en tête du manuscrit d’un poème dédié au jeune prince et le mettant en scène laisse penser que ce texte devait participer à l’éducation du jeune comte et le préparer à l’exercice du pouvoir.

Exception faite du poème dédié au jeune Gaston de Foix qui le précède, la traduction occitane de l’Elucidari est une compilation à caractère encyclopédique de l’ensemble des connaissances jugées essentielles au XIVe siècle. En 295 feuillets, l’Elucidari propose une hiérarchisation des choses (comprendre par là « éléments de la Création ») depuis Dieu et les anges jusqu’aux animaux et aux couleurs en passant par les êtres humains. Chaque entrée propose la dénomination des choses ainsi que leur étymologie (souvent approximative, voire incorrecte), puis indique les éléments qui les composent.

À visée didactique, l’Elucidari est précédé d’une table reprenant les premiers mots de chaque définition classés alphabétiquement et renvoyant à la page correspondante ; il se conclut également par un index reprenant ce système mais faisant référence aux noms désignant les choses matérielles. Ce système ne reprend cependant pas la totalité des définitions abordées par le traité.

Une liste de préparations médicales soignant les maux courants de la vie quotidienne est également présente dans le manuscrit.

La diffusion des savoirs en langue vernaculaire

Contrairement à l’autre grand manuscrit commandé par la cour des comtes de Foix, la Chirurgie d’Albucasis, le De proprietatibus rerum dont est issu l’Elucidari connaît un nombre important de traductions manuscrites dans diverses langues d’Europe comme le français, l’anglais, le néerlandais ou l’italien, témoignant de l’intérêt important que revêt le savoir dans les cours européennes du XIVe siècle.

C’est d’ailleurs bien souvent du latin qu’est traduite la plupart des textes qui tentent de rassembler le savoir de toutes les origines. À cette époque la prédominance du latin est due à l’importance modérée des langues vernaculaires en dehors de leurs zones d’emploi originelles mais aussi à l’instruction donnée principalement dans des universités théologiques où la langue de l’enseignement était le latin. Ce n’est qu’à partir des XVe et XVIe siècles que les langues vernaculaires, fortes de la puissance et de l’importance politique croissante de plusieurs États modernes européens, commencent à remplacer le latin, trouvant également dans l’imprimerie naissante un vecteur de diffusion bien moins onéreux que les copies manuscrites.

Les chansons occitanes de Gaston Fébus ?

Le chansonnier appelé Cançoner Gil (Chansonnier Gil en catalan), conservé à la Biblioteca de Catalunya sous la cote ms. 146, contient aux f. 118v et 119r une « canso », sans mélodie, intitulée Canso de mossen Gasto comte de foix per la qual gazaynet la joya a tholoza. Cette chanson s’inscrit par sa structure dans la plus pure tradition de l’école littéraire toulousaine du XIVe régie par le Consistoire de la Gaie Science, plus ancienne compagnie littéraire. Cette chanson est composée de cinq strophes de huit vers, appelées coblas, suivies d’une tornada et imite les chansons d’amour courtois des troubadours.

Si le texte du manuscrit attribue cette chanson à un « Gasto », un doute demeure quant à l’exactitude de l’attribution. La chanson pourrait ainsi tout à fait avoir été composée par le père de Fébus, Gaston II. Cependant, Fébus demeure pour le XIVe siècle le dépositaire de la lyrique des troubadours, mouvement qui n’a plus cours, supplanté par les ménestrels venus d’Europe du Nord mais aussi par des auteurs italiens très prestigieux, à l’instar de Pétrarque. Néanmoins, si Gaston Fébus s’est montré très attaché à la lyrique troubadouresque durant son règne, il n’a lors de la rédaction de ce recueil manuscrit qu’entre neuf et vingt ans, ce qui nous permet de considérer cette chanson comme une œuvre de jeunesse, d’ailleurs restée sans suite. Aucun spécialiste de la littérature occitane médiévale n’a pour l’instant confirmé l’attribution de la « canso » à Gaston Fébus.

Gaston Fébus s’est également vu attribuer au cours des XIXe et XXe siècles la paternité de l’hymne occitan Se canta (parfois appelé Aquelas montanhas). Cette attribution semble encore moins fondée. Si la thématique de la chanson, un amour lointain, paraît compatible avec un contexte de création d’imitation troubadouresque, la mélodie, la langue et le rythme laissent penser à un composition moderne. On peut toutefois envisager qu’une œuvre de Gaston Fébus a pu servir d’inspiration à la chanson telle qu’elle est connue aujourd’hui.

Le mythe Gaston Fébus

De son vivant, Gaston III de Foix-Béarn s'emploie à se forger une image de prince tout puissant. Pour ce faire, il utilise le mécénat et le faste de sa cour et se dote notamment du surnom Fébus faisant référence à l'astre solaire. Au Moyen- Âge il est l’un des princes qui savent le mieux utiliser et travailler cette image, ce qui lui permet d'affirmer son indépendance et d'asseoir son influence sur les grandes cours européennes.

Sa cour attire les personnages les plus influents et les plus brillants de son époque ; nombreux sont les musiciens à louer la personne de Gaston Fébus ainsi que sa puissance dans leurs compositions. Parmi toutes les personnes qui se croisent à sa cour, le plus connu et le plus emblématique reste Jean Froissart, qui fait partie des auteurs nous ayant livré le plus de détails sur la vie du comte de Foix-Béarn dans ses Chroniques.

Jean Froissart et la construction du mythe de Fébus

Né à Valenciennes vers 1337, Jean Froissart est un poète et romancier (outre de nombreux rondeaux, ballades et virelais, il est aussi l'auteur du dernier grand roman arthurien, Meliador) qui vit sous la protection des comtes de Hainaut. Il réside un temps à la cour de Londres, où il rejoint Philippa, fille du comte de Hainaut et épouse d’Edouard III d'Angleterre. À la mort de Philippa, il rentre en France et démarre la rédaction de ses Chroniques, aussi appelées Chroniques de France, d'Angleterre et des pays voisins.

Dans ces Chroniques, quatre livres rédigés entre 1370 et 1400, Froissart se contente tout d'abord de compiler les chroniques existantes, puis, en véritable reporter, parcourt les cours européennes et relate ce qu'il voit, ce qu'il entend, allant jusqu'à interroger les princes, seigneurs et chevaliers dont il fait la rencontre. Plus de cent manuscrits des Chroniques sont arrivés jusqu'à nous, ce qui témoigne du grand succès qu'a rencontré cet ouvrage. Froissart décide en 1388, alors période de paix dans les provinces du Nord où il réside, de partir pour le Béarn afin d'aller s'informer à la source des affaires politiques qui secouent les provinces du Sud. Tout le livre III des Chroniques est ainsi dédié à son Voyage en Béarn au cours duquel il rencontre le comte de Foix-Béarn auprès de qui il réside.

Jean Froissart dresse un portrait élogieux et idéalisé de Gaston Fébus bien qu’entaché de quelques zones d'ombre. Il nous décrit un prince érudit tout-puissant, l'occasion pour le chroniqueur de le placer dans la galerie de portraits des puissants d'Europe qu'il dresse tout au long de son ouvrage. Gaston Fébus y incarne l'idéal chevaleresque, érigé en prince modèle comparativement aux autres princes de son temps.

Le Mythe Fébus au XIXe siècle

Aiçò es la legenda modèrna de Gaston Fèbus

Au XIXe siècle, avec le développement des écoles félibréennes et de la défense de la langue occitane, le mythe créé autour de Gaston Fébus est remis au goût du jour, très certainement par le biais de l’imaginaire romantique qui se développe à cette période. Une part des intellectuels et érudits commencent à construire une légende autour des grandes figures occitanes. On attribue ainsi à la « civilisation occitane » la création des cours d’amour et les débuts d’une certaine forme de démocratie contemporaine. Gaston Fébus n’échappe pas à ces attributions et est alors vu comme le prince le plus éclairé et lettré de son temps, dernier vestige de cette civilisation sur le point de disparaître près d’un siècle après la Croisade contre les Albigeois.

Il est également populairement connu comme auteur du chant Aquelas Montanhas ou Se Canta, aujourd’hui considéré comme l’hymne occitan, bien qu’aucune source n’en ait jamais donné la confirmation. C’est plus probablement pour des raisons d'attachement culturel et linguistique à une terre occitanophone que Gaston Fébus fut choisi comme ancêtre prestigieux et fédérateur.

C’est d’ailleurs cet héritage, aussi bien politique que culturel que revendique l’école félibréenne béarnaise qui dès sa fondation en 1896 adopte le nom d’Escole Gastou Febus, se plaçant sous le haut patronage du comte de Foix-Béarn.

Miquèu Camelat et le mythe Fébus

Miquèu Camelat (1871-1962), auteur de poésies et de pièces de théâtre en gascon, publie la première édition de sa pièce Gaston Fébus en 1914, il décide plus tard de la réécrire complètement et une seconde édition parait en 1936. La pièce met en scène Fébus le jour de sa mort, au centre d’un complot pour récupérer le pouvoir. Camelat présente un Fébus en train de perdre la tête, répudiant sa maîtresse pour épouser la “Dauna d’Aqueras Montanhas” et fonder une nouvelle lignée. Il décide finalement de rappeler sa maîtresse pour l’élever au rang de comtesse. Craignant pour leur place et leur influence, Ivan fils bâtard du comte et Coarasa, soutien du neveu de Fébus souhaitent s’emparer du pouvoir et veulent faire disparaître le comte en l’empoisonnant.

L’œuvre de Camelat est construite autour des circonstances de la mort de Fébus et des nombreux enjeux qui l’entourent. Ces enjeux sont à la fois politiques (la possible construction d’un État), personnels (le destin des personnages qui l’entourent) et culturels (la possible fin d’un art de vivre et de gouverner). Camelat travaille sur le mythe de Fébus, tout en s’appuyant sur la réalité historique : il reprend les traits saillants de la carrière et de la personnalité du comte tels qu’ils sont généralement connus des historiens et les combine avec les mythes élaborés autour de la figure de Fébus. En explorant le personnage de Fébus, Camelat a fait plus que mettre en scène un héros de l’histoire de la Gascogne, il a investi un symbole, l’inscrivant dans des enjeux plus contemporains.

Crédits

Fach en l’an dos mil quinze en la Bibliotèca occitana

Aurélien Bertrand, Archives et manuscrits.

Marion Ficat, responsable du pôle Sauvegarde et valorisation du Patrimoine.

Gilles Bancarel, département Fonds anciens.

Noëmie Eyraud, pôle Sauvegarde et valorisation du Patrimoine.

Benjamin Assié, conservateur.

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