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                  <text>�La Nouvelle Poésie provençale. — MM.
J. Roumanille, Th. Aubanel et F.
Mistral
Saint-René Taillandier

2e période, Paris, 1859

Exporté de Wikisource le 04/16/20

1

�LA NOUVELLE

POÉSIE PROVENÇALE

MM. J. ROUMANILLE, TH. AUBANEL
ET F. MISTRAL.

Li Margarideto, 1847. — Li Prouvençalo, 1852. — Li Nouvé, 1856. — Mircio,
1859

La nouvelle poésie provençale, qui a fait un certain bruit
dans ces derniers temps, a eu des origines très simples et
très touchantes. Le fils d’un jardinier de Saint-Rémy, élevé
2

�dans nos écoles françaises, écrit à vingt ans des vers comme
on en fait au sortir du collège, vers naïfs, sans prétention,
non pas poésie du diable, comme disait un spirituel critique
en parlant des essais trop confians de la jeunesse, poésie de
famille bien plutôt et qui ne devait pas dépasser l’enceinte
du foyer. Ces vers, le fils du jardinier les destinait à sa mère.
Il les lui récite un soir, à la veillée; mais le jeune homme
s’est fait là une étrange illusion : il y a bien longtemps que
la pauvre femme a oublié le peu de français qu’elle avait
appris à l’école. Ces vers inspirés par elle sont écrits dans
une langue qu’elle n’entend pas. L’humble chanteur était
une âme méditative, cette découverte le remplit de tristesse,
et il se met à songer. « Ma mère, se dit-il, est donc privée de
ces joies de l’esprit qui m’enchantent! Quand elle a fini son
travail de la journée, il lui est donc interdit d’entendre de
belles pensées exprimées sous une forme mélodieuse! Dans
le centre et dans le nord de la France, quelques accens de
nos poètes peuvent réjouir l’atelier de l’artisan et la cabane
du cultivateur. Une chanson, une strophe, un cantique, un
son noble ou joyeux peut se graver dans leur mémoire ; ici,
quelle sera la poésie des pauvres gens? Notre langue
provençale est déshonorée depuis des siècles par des
chanteurs grossiers; propos d’ivrognes, facéties éhontées,
rusticités grivoises, voilà le fond de notre littérature
populaire. Eh bien! puisque nos mères ne savent pas assez
de français pour comprendre les chants que nous dicte la
tendresse filiale, chantons dans la langue de nos mères.
Puisqu’il n’y a de littérature populaire que pour le cabaret,
tâchons d’en former une pour le foyer du père et de
3

�l’aïeul. » L’enfant de Saint-Rémy avait écrit des vers
français sans la moindre prétention littéraire ; il écrira des
vers provençaux avec l’ambition très décidée de substituer
une poésie saine, franche, honnête, joyeuse toutefois et
vraiment populaire, à cette poésie (peut-on employer ici un
tel nom?), à cette débauche de paroles grossières qui tuaient
la pudeur dans les oreilles des enfans. Voilà comment est
née la nouvelle poésie provençale, mise en relief
aujourd’hui par le succès de Miréio. Le fils du jardinier de
Saint-Rémy, le maître de M. Frédéric Mistral s’appelle M.
Joseph Roumanille .
« Dans un mas qui se cache au milieu des pommiers, un
beau matin, au temps des moissons, je suis né d’un jardinier
et d’une jardinière, dans le jardin de Saint-Rémy. De sept
pauvres enfans, je suis venu le premier... » Ce jardin de
Saint-Rémy, Joseph Roumanille l’avait quitté de bonne
heure. C’était sur lui, l’aîné des sept enfans, que reposait
l’espoir de la famille. Il avait reçu les élémens d’une
éducation littéraire, et, complétant tout seul les leçons de
ses premiers maîtres, il était sorti du jardin des pommiers
pour entrer dans le jardin des esprits. Ne souriez pas, ce
n’est point une image vaine; il y a toujours eu chez cette
candide intelligence un instinct de jardinage, si j’ose parler
ainsi, l’amour d’une culture attentive et dévouée. Soigner
ses plantes ou cultiver des âmes, c’était bien là sa vocation.
Le jour où il s’est mis à chanter, la rêverie n’a pas été sa
muse; il s’est toujours proposé une action utile et morale.
Avant même de lire ses vers dans des assemblées de
4

�paysans et d’ouvriers, avant de devenir le chanteur obligé
des réunions populaires, M. Roumanille avait passé
plusieurs années comme professeur dans une humble
pension de petite ville. Le jeune auteur de Miréio, devant
lequel il est si heureux de s’effacer aujourd’hui, a été son
élève à l’école, comme il l’a été plus tard dans les domaines
restaurés de la langue et de la littérature provençales. Cette
préoccupation de l’enseignement est un trait essentiel de la
physionomie de M. Roumanille; on la rencontre sous
maintes formes, et toujours naïve, sereine, sans ombre de
pédantisme, dans toutes les circonstances de sa vie. Mais
c’était surtout aux sillons paternels qu’il devait confier ses
meilleures semences. La petite ville où il avait donné des
leçons aux enfans était située hors du Comtat, dans un pays
qui ne lui rappelait guère ses contrées natales; pourvu
bientôt d’une place de correcteur dans une imprimerie
d’Avignon, il pouvait dire, comme le personnage de
Schiller : « Me voilà de nouveau sur un sol qui
m’appartient. » Il avait retrouvé son jardin de Saint-Rémy.
Saint-Rémy est une petite ville située au pied des
Alpines, au fond de cette magnifique vallée qui montre
fièrement vers le nord Avignon et son château des papes,
vers le midi les tours sarrasines des arènes d’Arles. Le
Rhône traverse la campagne d’un bout de l’horizon à
l’autre. Le point central est à Beaucaire; arrêtez-vous là,
montez sur les ruines des Montmorency, vous apercevrez
Avignon à gauche, Arles à droite, en face de vous le château
de Tarascon, plus loin dans la campagne les deux tours de
5

�Château-Renard, la vieille chapelle romane de SaintGabriel, plus loin encore, du côté du sud, sur le penchant de
ces montagnes crénelées qui se colorent si richement au
soleil, les monumens romains de Saint-Rémy. Un bastion
avancé des Alpes, le Mont-Ventoux, avec les petites chaînes
qui viennent s’attacher à ses flancs, encadre
majestueusement ce splendide tableau. Voilà le théâtre où
M. Roumanille voulait exercer par la poésie son apostolat
populaire. Ce n’étaient pas ces grands spectacles qui
l’attiraient, mais il retrouvait dans la campagne d’Avignon
tout ce qui l’avait enchanté dans son mas des pommiers :
même ciel et mêmes fleurs, surtout même peuple, mêmes
coutumes, même langage. D’Avignon à Arles et du Rhône
au Mont-Ventoux, il connaissait tous les sentiers; les mœurs
de la ferme ou de l’atelier n’avaient point de secrets pour
lui. Que de fois, observant un trait de caractère, notant une
expression originale, il avait préparé longtemps à l’avance
son action sur le peuple ! C’était bien là un monde qui lui
appartenait, et l’heure était venue où il devait s’en emparer.
Après de longues études, il se livra enfin à son inspiration
poétique; il se mit à lire aux ouvriers de la ville des récits
familiers, des apologues moraux, excellens tableaux de
genre dans lesquels la leçon se dégageait toujours de la
joyeuse vivacité des détails. Une veine qui s’annonçait déjà
chez lui et qui allait s’enrichir de jour en jour, c’était la
grâce souriante d’un moraliste chrétien unie à la verve d’un
Téniers provençal. Il chantait aussi les joies printanières de
la nature, il cherchait dans les scènes de la vie agreste des
symboles de vérités pratiques, ou bien il s’essayait à
6

�exprimer des sentimens personnels qui pouvaient être les
sentimens de tous. Ces pièces cueillies un peu au hasard,
ces premières fleurs d’une langue, d’une inspiration qui se
cherche encore elle-même, M. Roumanille les rassembla en
1847 sous ce simple titre : li Margarideto.
Le signal était donné ; le patois de la Provence semblait
redevenu une langue. L’écrivain avait pris soin d’élaguer les
mots d’origine moderne et qui ne sont que du français
défiguré; il avait recueilli avec amour les termes, les tours,
les images qui rattachent le dialecte populaire du XIXe
siècle au brillant idiome du XIIIe : une langue franche et
vive était éclose, comme ces fleurs qui apparaissent sur un
buisson d’épines. Cette langue était-elle constituée sur des
bases durables? Pas encore assurément. Ce n’est pas là
l’œuvre d’un seul homme, et si cet essai de restauration
philologique, dans le cadre modeste où elle s’enferme, doit
réussir un jour, il faudra sans doute que M. Roumanille et
ses amis aient de nombreux continuateurs. Je dis seulement
que le dialecte de la Provence et du Comtat, défiguré
jusque-là par des mots de provenance étrangère, était
ramené autant que possible à son génie primitif, que cette
réforme l’avait rendu capable d’exprimer des sentimens
poétiques, des idées délicates, et que, tout en satisfaisant les
oreilles des modernes puristes, l’idiome de M. Roumanille,
à la fois ancien et nouveau, saisissait vivement les
imaginations populaires. Il restait, on peut le croire, bien
des points à fixer, des éliminations à faire, des richesses
perdues à remettre en honneur,
7

�Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque
Quæ nunc sunt in honore vocabula...
Mais enfin la route était ouverte; de nouveaux pionniers
allaient venir bientôt défricher les landes et les garrigues.
La poésie de M. Roumanille, dans cette première ébauche,
était, comme sa philologie, confiante et indécise tout
ensemble, très hardie quelquefois, par instans un peu faible,
mais soutenue toujours par l’inspiration généreuse qui lui
avait mis la plume à la main. Ces marguerites étaient bien
de vraies fleurs des champs, un parfum pur et salubre
s’exhalait de leurs corolles. Parmi ces lieux-communs que
le poète n’évitait pas toujours, il y avait une note
dominante, un accent particulier, qui le marquait dès le
début d’un signe reconnaissable : c’était la joie du bien unie
à la joie du chant, l’allégresse naïve du cœur et de la
pensée.
A peine débarrassée de ses liens, la langue de la Provence
eut une occasion de faire vaillamment ses premières armes.
Li Margarideto avaient paru en 1847; l’année suivante, la
révolution de février mettait en feu toute la démagogie
méridionale. Ce peuple, comme son climat, est extrême en
tout. N’est-ce pas à Avignon que fut donné en 1791 le
signal de la terreur? N’est-ce pas dans ses murs que, vingtquatre ans plus tard, le maréchal Brune fut assassiné par la
populace? Ces horribles souvenirs, qui s’évoquaient d’euxmêmes, étaient bien faits pour exalter les têtes en sens
contraire et terrifier les gens de bien. M. Roumanille se jeta
8

�dans la mêlée avec les armes qu’il venait de se forger si à
propos. En face des orateurs de la république rouge, on vit
paraître le défenseur des vieilles mœurs et des traditions
saintes. Cette fois nulle déclamation chez lui; il alla droit à
l’ennemi avec une verve toute provençale. Sa gaieté, une
gaieté hardie, communicative, éclatait tout à coup au milieu
des divagations révolutionnaires. Tous ses petits pamphlets,
li Clubs, li Partejaire, li Capelan, la Ferigoulo, sont des
chefs-d’œuvre d’entrain et de bon sens. C’étaient des
comédies inspirées par le spectacle de la rue, des scènes à la
façon d’Aristophane. Et que tout cela était bien dit dans une
langue qui sentait le terroir! Quels types! quels dialogues! le
bon rire sonore et franc, tempéré toujours par la grâce de la
charité! On riait, on riait,... on rit encore, tant il y avait là de
vérités que les événemens ont mises en pleine lumière, tant
il y avait de finesse, de prévoyance libérale dans cette
guerre à une démocratie prétentieuse et servile !
La lutte finie, M. Roumanille revint à sa prédication
poétique. La forme seule était changée, le fond demeurait le
même. Qu’il écrivît en prose ou en vers, il avait toujours en
vue l’éducation morale du peuple. C’était pour l’arracher à
l’influence des démagogues qu’il écrivait ses petits
pamphlets en 1848; ce sera pour l’arracher au cabaret, pour
lui enseigner la douceur du travail, la vertu de la prière,
qu’il lui contera tant de naïves histoires dans un style si
joyeux et si vif. Cette littérature populaire commençait à
faire du bruit dans la contrée; pendant que M. Roumanille
poursuivait son œuvre, des disciples venaient se ranger
9

�autour de lui. Quelle surprise et quelle joie pour une foule
d’esprits de voir reverdir ainsi la vieille langue! Dans ce
jardin si bien cultivé, chacun voulait cueillir une fleur.
Quiconque avait une bonne pensée, un sentiment poétique,
était heureux de l’exprimer dans l’idiome du pays. Celui-ci
était grave, celui-là joyeux; un autre avait le don des
images, un autre encore était nourri de la lecture des grands
poètes et sentait naître en lui l’ambition de les imiter un
jour. A ces intelligences si diverses, la renaissance de la
poésie provençale offrait des excitations bien naturelles.
Aussitôt chanteurs d’arriver; il y en eut un d’abord, puis
deux, puis trois, puis ce fut une volée tout entière... Avezvous vu les farandoles dans nos villages du midi? A de
certains jours de fête, si une émotion unanime vient à saisir
les esprits, il suffit d’un chef, d’un mot, d’un signal : tout à
coup les mains cherchent les mains, une ronde se forme,
elle s’étend, elle déroule ses anneaux, elle embrasse le
village ; tout un peuple est en danse, et l’harmonieux
trépignement, comme une basse continue, soutient le
crescendo des chansons. M. Roumanille avait donné le coup
d’archet ; toutes les mains se touchèrent bientôt, et la
farandole commença. Cette farandole, c’est le recueil
charmant publié en 1852 sous ce simple titre : li
Prouvençalo. D’intéressans épisodes ont consacré le
souvenir de cette fête. Dispersés sur divers points de la
France, des hommes graves, enfans des contrées où
mûrissent les olives, ne purent entendre sans tressaillir ces
appels du pays natal. Un des doyens de l’art médical dans le
midi, M. d’Astros, frère de l’ancien archevêque de
10

�Toulouse, un membre de l’Institut, M. Moquin-Tandon,
s’empressèrent de se mêler à la ronde ; n’est-ce pas un des
caractères de la farandole que tous, sans distinction d’âge ni
de rang, s’unissent à la danse populaire ? J’y ai vu un jour,
en 1847, un noble et spirituel vieillard qui venait de présider
comme doyen d’âge la chambre des députés. C’est ainsi que
le patriarche des médecins méridionaux et le savant
botaniste de l’Académie des Sciences se mirent à chanter
leur partie dans la farandole de M. Roumanille.
Ce recueil des Provençales fut une révélation ; on y vit
tout ce que cette généreuse terre du midi contient encore de
vie et de fécondité. Qu’importe que toutes les voix ne
fussent pas également harmonieuses dans la ronde
villageoise ? Au milieu de ce chœur fraternel, de vrais
talens s’étaient produits. On remarqua d’abord M.
Crousillat, M. Camille Reybaud, esprits élevés, disciples de
la poésie grecque et latine, qui, par le soin de la forme, par
le culte de l’élégance sévère, rendirent plus d’un service à la
restauration du vieil idiome. La familiarité vulgaire, la
fluidité banale, étaient les écueils à éviter dans ce dialecte
amolli. Pour bien écrire, en quelque langue que ce soit, il
faut deux choses, dit excellemment Joubert : une facilité
naturelle et une difficulté acquise ; MM. Crousillat et
Camille Reybaud enseignèrent à leurs compagnons cette
difficulté salutaire. La foule des chanteurs accourus au
premier appel, en même temps qu’elle réjouissait le cœur
des chefs, pouvait inquiéter les artistes. Déjà, au temps
même d’Arnaud Daniel et de Giraud de Borneil, les guides
11

�vénérés de Dante et de Pétrarque, un des vieux maîtres de la
poésie romane, Giraud de Calanson, se plaignait du nombre
sans cesse croissant des troubadours, de leur fertilité stérile,
de leur indifférence pour les lois de l’art. « Ils osent
chanter ! ils osent trouver ! s’écriait-il ; non, ce sont des
écloppés, des boiteux, et c’est par eux que se perd belle
raison si dure [1]. » Cette belle raison si chère, c’est-à-dire
sans nul doute le goût, le sens du beau, l’art merveilleux de
l’imagination et du style, MM. Crousillat et Reybaud l’ont
défendue à leur manière, comme Giraud de Calanson. M.
Roumanille ne pouvait avoir d’auxiliaires plus utiles; en
élevant le ton de la poésie nouvelle, ils fermaient l’entrée
aux boiteux, et préparaient le terrain à de jeunes maîtres
plus hardiment inspirés. Ces jeunes maîtres, on le sut
bientôt, c’étaient M. Théodore Aubanel et M. Frédéric
Mistral. Un sentiment très vif de la chaude nature du midi,
l’abondance et la nouveauté des images, l’art de reproduire
avec une énergie toujours poétique les choses les plus
familières, voilà ce qui tout d’abord leur assura une place à
part à côté du chantre de Saint-Rémy. Dès la publication des
Provençales, la poésie nouvelle eut trois chefs,
différemment inspirés, mais tous les trois originaux et
reconnaissables entre mille. Traçons rapidement ces trois
portraits tels qu’ils apparurent alors dans le cadre des
Prouvençalo.
Le caractère de M. Roumanille, très vivement accentué
désormais, c’était la grâce, l’élévation morale, et en même
temps la verve joyeuse et rustique. Personne ne savait
12

�chanter comme lui les grandes ailes de la charité, personne
ne trouvait de si caressantes paroles pour invoquer, pour
faire descendre sur terre le bel ange, le tendre séraphin,
dont le sourire est si joli, dont le regard est si doux,
………… Serafin amistous
Qu’as un tant pouli rire et de co d’iu tant doux !
Cette charité qu’il célèbre si bien, il la pratique lui-même
dans ses vers, car nul ne les écoute sans devenir meilleur. Sa
philosophie n’a pas de profondeurs cachées ni de subtilités
savantes; quelle simplicité, mais aussi quelle tendresse !
C’est toujours l’homme qui est devant ses regards, l’homme
qui pleure, qui souffre, souvent par l’injustice du sort, trop
souvent, hélas! par sa propre faute; il va le trouver, il le
console, surtout il lui rend l’espérance et l’aide à se relever.
Ame sincèrement religieuse, la religion qu’il enseigne évite
avec soin tout dogmatisme épineux. Travailler et prier,
avoir confiance en Dieu et en soi-même, voilà le fond de sa
prédication. Le christianisme, chez ce poète des campagnes,
est toujours souriant, aimable, sans nulle difficulté ; la voie
qu’il ouvre n’a rien d’étroit, le ciel qu’il fait espérer aux
gens des mas n’est pas celui que ravissent les violens.
Pourquoi tant d’efforts? Pourquoi se mettre l’esprit à la
torture? semble dire le candide chanteur; il est si facile
d’être chrétien ! Entre les sublimités de la grande poésie
religieuse et la poésie catholique telle que l’entend M.
Roumanille, il y a la distance d’une cathédrale du XIIe
siècle à l’humble chapelle du hameau. Ses chants ne nous
transportent pas vers les hauteurs inaccessibles, comme les
13

�visions de Dante et les soupirs enflammés de saint François
d’Assise ; jamais nous ne perdons la terre de vue, la terre si
bonne à voir et si douce à cultiver, la terre où il y a tant de
maux à guérir! L’absence de toute prétention dogmatique ou
mystique est un des charmes de cette poésie ; on sent que
l’auteur est sincère, et que son vers est venu franchement
comme le blé dans le sillon. Aux heures mêmes où il
s’élève le plus haut, où il s’aventure parmi les anges dans
les cercles d’Alighieri, soyez sûr que vous serez ramené
bientôt près du lit de la mère et du berceau de l’enfant.
Écoutez la pièce intitulée les Crèches :
LES CRÈCHES.
I.
Parmi les chœurs de séraphins que Dieu a faits pour
chanter éternellement, ivres d’amour : « Gloire! gloire au
Père! » dans les joies du paradis, il y en avait un qui
souvent, loin des joyeux chanteurs, s’en allait tout pensif.
Et son front blanc comme neige penchait vers la terre,
pareil à celui d’une fleur qui n’a point d’eau l’été. De plus
en plus il devenait rêveur. Si l’ennui, lorsqu’on est dans la
gloire de Dieu, pouvait tourmenter le cœur, je dirais que ce
bel ange s’ennuyait.
A quoi rêvait-il ainsi, et en cachette? Pourquoi n’était-il
pas de la fête? Pourquoi, seul parmi les anges, comme s’il
avait péché, inclinait-il le front?
II.
14

�Le voilà! il vient de s’agenouiller devant Dieu. Que va-til dire? que va-t-il faire? Pour le voir et l’entendre, ses
frères interrompent leur alléluia.
III.
Quand Jésus enfant pleurait, qu’il était tout tremblant de
froid dans retable de Bethléem, c’est mon sourire qui le
consolait, mon aile qui le couvrait; je le réchauffais de mon
haleine.
Et depuis, ô mon Dieu! quand un enfantelet pleure, dans
mon cœur pieux sa voix vient retentir. Voilà pourquoi mon
cœur souffre à toute heure, Seigneur ! voilà pourquoi je suis
pensif.
Sur la terre, ô mon Dieu! j’ai quelque chose à faire;
permettez que j’y redescende: il y a tant de petits enfans,
hélas! pauvres agneaux de lait! qui, tout transis de froid, ne
font que se désoler loin des mamelles, loin des baisers de
leur mère. Dans des chambres bien chaudes, je veux les
abriter; je veux les coucher dans des berceaux et les bien
couvrir. Je veux les dorloter, je veux en être le berceur. Je
veux qu’au lieu d’une seule ils aient tous vingt mères qui
les endormirent quand ils auront bien tété.
IV.
Les anges l’applaudirent, et vite il étendit les ailes; du
haut du ciel, rapide comme l’éclair, descendit Fange, et les
mères ici-bas tressaillirent de bonheur, et les crèches
s’ouvrirent partout où passa l’ange des petits enfans.
15

�M. Sainte-Beuve, qui a bien voulu accepter la dédicace
de ces vers, a-t-il eu tort d’écrire à l’auteur que son ange des
crèches et des petits enfans, dans sa tristesse céleste, ne
serait pas désavoué par les anges de Klopstock ni par celui
de M. de Vigny? Non certes; le poète des Consolations
n’est pas de ceux qui, pour flatter un écrivain, accumulent
sans façon tous les noms de l’histoire littéraire. Le
rapprochement qu’il indique frappera tous les esprits. Il y a
quelque chose de l’Abbadona de Klopstock et de l’Eloa de
M. de Vigny dans le Serafin amistous de M. Roumanille.
Ajoutons seulement le trait qui le distingue de ses frères :
Eloa, Abbadona, sont des habitans de l’espace infini, et ils
planent à l’aise au sein des profondeurs. Le bel ange des
crèches n’apparaît qu’un instant dans le mystique azur, et
l’attitude où le poète a voulu fixer pour nous son image,
c’est lorsqu’il pleure, incliné vers le séjour des humains,
c’est lorsque, rasant la terre de son aile, il y sème partout
des berceaux pour les enfans du pauvre.
La pièce des Crèches est une des plus belles que
renferme le recueil des Provençales. Je citerai encore, dans
le même ordre d’idées, les Deux Séraphins, touchant
dialogue de deux anges agenouillés et pleurant auprès de la
crèche de l’enfant Jésus. Un poète allemand, M. Maurice
Hartmann, qui visitait le midi peu de temps après la
publication du recueil dont nous parlons, traduisit ce
dialogue en beaux vers pour les compatriotes de Klopstock
et d’Uhland. Pauvreté et Charité est aussi une pièce à
signaler pour la tendresse des sentimens et la grâce du
16

�langage. Eh bien! ce poète si gracieux et si tendre, c’est le
même qui contera tant de récits où pétille la verve
provençale. Les plus vives expressions populaires, les
proverbes du cru, les métaphores du terroir, tout ce qu’il y a
d’inattendu, de prime-sautier dans ce langage, que
façonnent à leur gré des imaginations naïves, il a recueilli
tout cela, et il sait l’employer en artiste, il annonçait déjà
cette disposition d’esprit dans ses Margarideto ; il y revient
avec plus d’assurance dans maintes pièces des Provençales.
Un de ces contes populaires, que nous citons de
préférence, parce que tous les tons y sont mêlés avec art, et
que le récit, commencé en riant, finit par des accens
tragiques, c’est celui qu’il a intitulé : Se nen fasiam un
avouca ! Le métayer Sauvaire a du souci; son fils Toinon
devient grand, et il se demande quel état lui donner. « Si
nous en faisions un avocat! C’est un métier d’or. Il y a tant
de gens qui plaident! — Oui, dit la femme, nous aurons un
avocat, et nous mourrons sur la paille. » Mais Sauvaire a
son idée en tête, et ce ne sont pas les craintes de Nanon qui
lui feront lâcher prise. Toinon est à l’école, il apprend le
latin, et quand il revient au hameau, on pourrait lui dire
comme Brizeux à son paysan : « Voici M. Flammik tout de
neuf habillé. Ce n’est plus un paysan, ce n’est pas un
bourgeois. » Il se frise la moustache, il porte le chapeau sur
l’oreille. Pour entretenir ce beau modèle de sottise, les
pauvres gens travaillent et se mettent à la gêne; l’expression
provençale est bien plus énergique dans sa brièveté : ils
s’esquichent, les malheureux! c’est-à-dire ils se serrent et se
17

�resserrent. Ce n’est rien encore : Toinon est parti pour Paris,
et aussitôt le poète de s’écrier : « Esquiche-toi, Sauvaire ! »
Ici le contraste des sacrifices du métayer et des dissipations
du fils est marqué en traits de maître. La peinture est à la
fois douloureuse et comique. Point de détails inutiles, point
de déclamations; quelques mots seulement, mais chaque
coup porte. Voilà le pauvre métayer qui vend un champ, une
vigne, un pré, hélas! son petit jardin même, sa jolie
plantation; bref, il ne leur resta rien «que les yeux pour
pleurer. — Je t’avais bien prévenu, dit la femme. —
Pourquoi pleurer, sotte que tu es? Nous aurons un avocat;
c’est un métier d’or. » Et Toinon, que faisait-il? Ils
l’attendirent longtemps, ils l’attendirent en vain. Au lieu de
leur fils, ce fut l’huissier qui arriva un matin pour les
chasser de la métairie. La mère mourut à l’hôpital; le père,
instruit enfin de sa faute.
Son havresac au dos, son bâton à la main,
Disait de porte en porte en demandant son pain :
» N’élevez pas le fils au-dessus de son père [2]. »
Qu’on se représente l’effet de ce petit drame dans des
campagnes où les prédications socialistes irritaient tant de
stupides convoitises! Cette page est devenue populaire,
dans le sens le plus complet. Ces mots se nen fasiam un
avouca! sont aujourd’hui une espèce de proverbe dans nos
villages de la Provence. M. Roumanille a développé plus
tard cette veine du récit moral et populaire; jamais il n’a été
mieux inspiré que lorsqu’il conseille aux laboureurs de son
pays de rester attachés à leurs champs. Auprès des tristes
18

�aventures du métayer Sauvaire, il faut placer l’histoire de ce
riche paysan, qui a voulu marier sa fille à la ville; cette belle
Madeleine, à demi paysanne, à demi demoiselle, qui
dédaigne Jean le maréchal, Denis le travailleur de terre, et
qui finit par épouser un commis libertin, est aussi une figure
qu’on n’oublie pas. Pour que la leçon se grave plus
fortement dans l’esprit de ceux qui l’écoutent, le conteur
n’hésite pas à répéter le sinistre avertissement qui a déjà
retenti dans les hameaux de la vallée du Rhône : n’élevez
pas la fille au-dessus de la mère! Ce n’est pas lui
assurément, fils d’un jardinier de village, écrivain
aujourd’hui et poète moraliste du Comtat, ce n’est pas lui
qui blâmera l’instruction donnée aux enfans; si le fils ne
s’était jamais élevé au-dessus de son père, il sait bien que le
monde serait resté en place, et que le genre humain
n’accomplirait pas les œuvres de Dieu. N’allons pas le
chicaner sur ce point, ce serait faire acte de pédantisme et
méconnaître volontairement sa pensée. Cette pensée, dans
le cadre où il la présente, est aussi claire que juste, et avec
quel art il a su l’exprimer, avec quelle précision et quel
relief!
Nous avons dit que deux autres poètes, M. Théodore
Aubanel et M. Frédéric Mistral, étaient venus se placer
auprès de M. Roumanille dans le recueil des Provençales.
M, Théodore Aubanel est le fils d’un imprimeur d’Avignon;
élevé dans une famille sévèrement chrétienne, il unit aux
croyances de son toit domestique une imagination inquiète
et sombre. Je croirais volontiers que ses lectures favorites
19

�ont été les tercets de la Divine Comédie et les Iambes de M.
Auguste Barbier. Son inspiration est concentrée; sa parole,
brève, sifflante, part comme la flèche et frappe le but. Je ne
sais si M. Aubanel se préoccupe beaucoup d’être apprécié
du peuple; avant tout, c’est un artiste, et c’est aux artistes
qu’il veut plaire. La langue provençale est pour lui une
matière ductile et molle qu’il s’applique à rendre solide
comme l’airain. Il écrit peu, mais tout ce qu’il écrit atteste
la passion et la force, une force qui se contient pour éclater
au moment marqué par le poète, une passion taciturne que
révélera une explosion subite. Deux ou trois pièces, dans le
recueil de M. Roumanille, ont suffi pour signaler chez M.
Aubanel un des jeunes maîtres de la pléiade. Il excelle à
graver en quelques traits une image à l’eau-forte, et quand
on a vu ces vigoureuses estampes, on ne peut les oublier. Le
rustique tableau intitulé les Faucheurs (li Segaire) est
l’œuvre d’un burin qui n’hésite pas; chaque détail recueilli
par l’observation est accusé d’une main ferme, et les
trivialités même, s’il est possible d’en tirer parti, ne font pas
reculer l’artiste. Voilà bien les rudes travailleurs, avec leurs
culottes trouées et leurs visages bronzés au soleil, voilà les
faux qui reluisent comme des épées, la luzerne qui tombe,
les sauterelles qui bondissent; du matin au soir, on les voit,
sous l’ardent ciel de juin, frapper, tailler, suer à la peine,
avancer, avancer toujours, jusqu’à l’heure où ils reviennent
sous leur toit manger la soupe à l’ail. Le poète ne glorifie
pas la vie active à la manière de M. Roumanille; ce n’est
pas une prédication affectueuse et souriante; il montre
seulement par un petit coin du grand tableau du monde que
20

�le travail est la condition humaine, et que dans le plus
humble des métiers manuels, chez les natures les plus
incultes, il y a place encore pour une certaine joie d’artiste.
« En est-il comme moi pour aiguiser la faux? » répète avec
fierté le misérable tailleur de luzerne, et ce cri le soutient
dans ses fatigues. L’idée est belle, la forme est sombre et
d’une rusticité hardie. Les mendians de Gallot, les
bohémiens de Rembrandt ne sont pas plus déguenillés que
les faucheurs de M. Aubanel; qu’importe? Le faucheur est
content et il rit de ses guenilles. Mais le chef-d’œuvre de M.
Aubanel, c’est son Neuf Thermidor. Le poète, voulant
chanter la chute du despote de la terreur, ne s’écriera pas,
comme Marie-Joseph Chénier :
Salut, neuf thermidor, jour de la délivrance!
Non, il ne composera pas un hymne, il prendra part à
l’action, et, arrachant au bourreau son arme, il lui tranchera
la tête. C’est une peinture à la fois réelle et idéale. Rien de
plus net, de plus précis que les images employées par le
poète, et cependant on ne saurait dire quel est le lieu de la
scène. Ce lieu, ne serait-ce pas la conscience de la patrie?
Qu’on lise ce dialogue étrange entre la France et le
bourreau.
LE NEUF THERMIDOR.
A MON MAITRE JOSEPH ROUMANILLE.
Ah ! dura terra, perche non t’apristi [3]!
21

�« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau.
« — Mais le sang a jailli sur ta veste, sur tes doigts.
Bourreau, lave tes mains. — Et pourquoi? Demain je
recommence : il reste encore à trancher tant de têtes!
« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau.
« — Tu es bourreau! Je le sais. Es-tu père? Un enfant ne
t’a jamais ému. Sans frémir et sans avoir bu, tu fais mourir
les enfans avec les mères.
« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau. « — La place est toute pavée de tes
morts. Ceux qui vivent encore te prient à genoux. Dis-moi,
es-tu homme ou non?... — Laisse-moi, que j’achève ma
journée.
« _ Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau.
« — Dis-moi, quel goût a ton breuvage? Dans ton verre,
le sang n’écume-t-il pas? Lorsque tu manges ton pain, ne
crois-tu pas te nourrir de chair?
« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau.
« — La sueur et la fatigue s’emparent de toi. Arrête ! Ton
couteau s’ébrèche, ô bourreau! Tu pourrais bien nous
manquer, et malheur à toi si la victime échappe!
22

�« — Où vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des
têtes, je suis bourreau.
« — Elle a échappé, la victime! Mets à ton tour ta joue
sur le billot, rouge de sang desséché. Les tendons de ton cou
vont craquer. bourreau! l’heure est venue, il faut que ta tête
saute.
« — Aiguisez de frais le grand couteau ; tranchons la tête
du bourreau ! »
N’est-ce point là un tableau qui peut tenir sa place à côté
des Iambes de M. Auguste Barbier? Cette passion, cette
énergie concentrée, que j’ai signalée comme un trait
dominant chez M. Aubanel, éclate dans le dernier vers avec
une vigueur formidable. Ce n’est plus un homme qui parle,
c’est un pays tout entier. Il semble qu’on entende un grand
cri sortant à la fois de plusieurs millions de poitrines!
L’autre poète qui s’était révélé aussi dans li Prouvençalo,
M. Frédéric Mistral, est le fils d’un propriétaire de
campagne. Possesseur lui-même de deux belles fermes
auprès du village de Maillane, à quelques lieues de SaintRémy, sur les limites de la Provence et du Comtat, M.
Mistral, que des critiques ont transformé en paysan, en valet
de ferme, sans lettres, sans culture, espèce de chantre
primitif dont l’originalité serait garantie par une
merveilleuse ignorance, M. Mistral est simplement ce que
nos voisins d’outre-Manche appellent un gentlemanfarmer ; il a fait des études, et d’excellentes études. Né à
23

�Maillane le 8 septembre 1830, sa première enfance s’est
passée dans une pension de la Drôme, sa première jeunesse
au collège d’Avignon. En 1847, il a passé, devant la faculté
de Montpellier, un bon examen de bachelier ès lettres. Les
écrivains qui l’ont habillé en pâtre ne sont pas plus pourvus
que lui de titres et de diplômes. Son premier examen passé,
M. Mistral en a subi bien d’autres; il est licencié en droit de
la faculté d’Aix. S’il n’est pas avocat à Aix ou à Marseille,
c’est qu’il a mieux aimé vivre tranquillement sur ses terres.
Je ne donne pas ces détails pour diminuer la valeur poétique
de M. Mistral, mais seulement pour substituer une
physionomie réelle à un portrait de fantaisie. On peut être
bachelier ès lettres, licencié en droit, docteur en médecine,
et avoir le sentiment de la poésie puisée aux sources pures.
Ce sentiment, M. Mistral le possède, parce qu’il a une
imagination vive dans une âme simple et franche. Retiré
aujourd’hui dans son village de Maillane, vivant avec ses
fermiers, entouré de scènes rustiques dont nul détail n’est
perdu pour son cœur et ses yeux, s’il a sous la main une
riche matière de poésie naïve et grandiose, il ne renie pas,
croyez-le bien, les enseignemens qui lui ont fourni le
moyen de mettre cette matière en œuvre. Cet ignorant est un
artiste, et un artiste d’une rare finesse, initié à tous les
secrets de la forme, initié même, faut-il le dire? aux
habiletés permises de la stratégie littéraire.
Dès la publication des Prouvençalo, M. Mistral était le
censeur, le conseiller sympathique et sévère de la nouvelle
école romane. Sur maintes questions de philologie, sa
24

�science et son goût faisaient autorité. Cette place
immédiatement obtenue, il la devait, comme M. Aubanel, à
un petit nombre de pièces qui avaient annoncé en lui un
chanteur original et un linguiste des plus habiles. Je citerai
entre autres la Belle d’Août, poétique légende pleine de
larmes et de terreurs; la Folle Avoine, énergique satire de
l’oisiveté insolente; l’ode Au Mistral, au roi des vents, à la
cognée de Dieu frappant les grands chênes, à l’ange de
désolation qui un jour sera envoyé pour détruire les cités et
les peuples. Dans la pièce intitulée Amertume, le poète saisit
violemment le voluptueux, et, le traînant au cimetière, il lui
montre en d’horribles images ce que deviendra ce corps
dont il est amoureux. Une autre fois, dans la Course de
Taureaux, il peindra ces jeux hardis qui plaisent tant au
peuple des campagnes, d’Arles à Tarascon, et de Tarascon à
Nîmes. Aujourd’hui encore dans tous les petits villages de
la vallée du Rhône, à Graveson, à Maillane, à Eyragues, à
Fontvieille, chaque dimanche d’été, des courses de taureaux
sont annoncées d’avance, et de tous les points de la vallée
les gens des mas y courent en foule. Les arènes d’Arles et
de Nîmes sont souvent consacrées à ces luttes ; à Beaucaire,
on a construit un cirque tout exprès, et s’il n’y a ni cirque ni
arènes, en quelques heures une enceinte est construite : des
charrettes pressées, comme enchevêtrées les unes dans les
autres autour d’une ligne circulaire, remplacent
l’amphithéâtre antique, les noirs taureaux de la Camargue
sont lâchés au milieu, et il faut voir alors les enfans du midi
se disputer la gloire d’arracher la cocarde au front de
l’animal effarouché. Avec quelle intrépidité ils le harcellent!
25

�Ce ne sont pas, comme en Espagne, des lutteurs de
profession qui bravent la mort, à la façon des gladiateurs, en
présence d’un public enivré; tout un peuple est dans l’arène,
ouvriers et paysans sans luttent de souplesse et d’audace. Je
voyais l’autre jour des soldats revenant d’Italie qui se
mêlaient à la foule, et les vainqueurs mêmes de Solferino
n’étaient pas toujours les plus hardis à saisir le taureau par
les cornes. Ces divertissemens sont-ils plus blâmables que
les courses d’Epsom ou de la Croix-de-Berny? Les accidens
y sont moins rares, et M. Mistral n’a pas été mal inspiré,
lorsqu’il a décrit avec une fidélité si vive cette rude et virile
gymnastique. Ces études, ces tableaux de mœurs, faisaient
pressentir déjà chez M. Mistral le peintre énergique de la
vie provençale. M. Roumanille toutefois gardait encore le
premier rang, et l’auteur de la Belle d’Août ne faisait
qu’exprimer le sentiment public, lorsque, dans la pièce
intitulée Bonjour à tous, poétique ouverture de la farandole
provençale, il énumérait les noms des doyens de la troupe :
Pierre Bellot, Camille Reybaud, Crousillat, et s’écriait
gaiement: « Mai Roumanille es lou migno! c’est
Roumanille qui est l’enfant aimé de la Muse; il a fait un
bouquet (il faut voir cela!), un bouquet de marguerites si
fraîches, que toutes les filles de notre pays, sitôt qu’elles les
ont vues, vite les ont attachées à leur corsage, disant : « Oh!
les jolies fleurs! oh ! que soun poulidecto ! »
A cette farandole si bien conduite ont succédé bientôt
d’intéressantes publications. Un petit poème élégiaque, les
Songeuses, un poème héroï-comique en sept chants, la
26

�Cloche montée, un conte populaire, la Part de Dieu, ont
prouvé que la verve de M. Roumanille était aussi variée que
féconde. Les Songeuses, dont la conception est un peu
faible, étincellent de détails exquis; l’auteur des
Margarideto n’a rien écrit de plus pur, rien qui soit plus
élégamment travaillé; ce serait un petit chef-d’œuvre, si
l’on n’était obligé de dire : Materiam superabat opus. La
Cloche montée est l’histoire très plaisante, et très poétique
par momens, d’un certain sonneur de l’église Saint-Didier
d’Avignon, brave homme passionné pour ses cloches et qui
passe sa vie à recueillir de l’argent, sou par sou, de porte en
porte, afin d’enrichir de notes nouvelles le carillon de son
église. On devine ce qu’un tel cadre offrait d’occasions
piquantes au peintre des mœurs avignonnaises. Cette fois
M. Roumanille a lâché la bride à sa fantaisie comique;
soyez sûrs pourtant que les pensées élevées paraissent
toujours à propos au milieu des plus vives bouffonneries.
C’est là, je le sais bien, une peinture toute locale; le héros
du poème vit encore, et chacun peut le rencontrer dans la
rue : qu’importe? Cette joyeuse folie de M. Roumanille ne
dépare pas l’aimable gravité de ses œuvres. Quant à la Part
de Dieu, c’est un chant nouveau ajouté par le poète à sa
riante prédication du travail; il a retrouvé là ses meilleures
notes, la gaieté au service du bon sens, la charité
intelligente qui châtie en jouant le malheureux qu’elle veut
sauver. Un pauvre ouvrier de la campagne a découvert un
trésor, et ce trésor est bien à lui, car celui qui l’a déposé
dans la cachette a écrit sur l’enveloppe : Je donne cet argent
au premier qui le trouvera. Maudit trésor! le vice et la
27

�misère vont entrer avec lui dans la maison de l’ouvrier.
Notre homme veut profiter aussitôt de sa bonne aubaine.
Adieu le travail! adieu l’existence honnête et régulière! En
vain sa femme essaie-t-elle de le mettre en garde contre
l’ivresse que lui a donnée la vue des pièces d’or; les
conseils les plus tendres ne font qu’irriter ses convoitises. Il
s’habille de neuf et court à la ville. Il faut le suivre alors
dans les magasins et les cafés. Ses gaucheries, ses
mésaventures, le ridicule dont il se couvre, tout cela est
raconté par l’auteur avec une gaieté impitoyable. Quel sens
moral dans ces facéties! Chaque fois que M. Roumanille lit
ce poème dans des réunions populaires, l’assemblée rit aux
larmes. L’oiseau est bientôt plumé, comme on pense, et le
ridicule citadin revient dans sa cabane, non pas Gros-Jean
comme devant, mais plus misérable que jamais, car il a
perdu son vrai trésor, le goût du travail et de la vertu.
Heureusement, tandis que notre homme dépensait ainsi la
part du diable, la femme avait fait la part de Dieu.
Prévoyant la misère prochaine, elle avait distrait du trésor
une petite somme, et c’est elle qui va rendre à son mari ses
sentimens et sa vie d’autrefois. Cette morale n’est pas
nouvelle, c’est l’histoire du savetier et du financier, du
vieillard et de ses enfans; mais ces antiques lieux-communs
doivent être rajeunis de siècle en siècle, la vraie poésie
vivra éternellement sur ce fonds éternel. La Fontaine
donnait une forme impérissable à des leçons vieilles comme
le monde; M. Roumanille les approprie à son public et les
rend siennes par l’originalité des détails.
28

�Un des plus heureux épisodes dans cette renaissance de la
poésie provençale, c’est la publication du recueil de noëls
faite en 1856. Il y avait au XVIIe siècle un prêtre du
Comtat, poète et musicien, qui passa toute sa vie à chanter
des noëls. Il en composait à la fois les paroles et la musique.
Quand il en avait terminé un, il en faisait un autre. Chaque
année, au mois de décembre, de nouveaux noëls
s’échappaient de sa retraite, comme une volée d’oiseaux.
Chanter la venue du Christ, c’était l’occupation unique de
cet excellent homme, et comme il était organiste d’une
église d’Avignon, il popularisait lui-même ses chants en
accompagnant la foule pieuse qui les entonnait à pleine
voix. Ce ne sont pas des œuvres artificielles que ces noëls
de Saboly; avec son imagination naïve, il apercevait les
murs de Bethléem, il voyait l’étable, la crèche, le bœuf et
l’âne, et c’est le plus sincèrement du monde qu’il partait
pour adorer l’enfant-Dieu, appelant tous les gens du pays,
pâtres et filles des champs. « Eh ! Jean, Estève, Sauvaire,
eh ! vous autres, les pâtres du Luberon, les bouviers de la
Camargue, vous ne savez pas la nouvelle? Le fils de Dieu
est né. Arrivez, arrivez tous! » Et là-dessus des colloques
s’engageaient entre le poète et les paysans. Ce thème variait
sans fin. Rien d’abstrait, rien qui sentit la poésie convenue.
C’étaient des dialogues, des épisodes touchans ou
comiques, maintes familiarités qui saisissaient l’esprit. Il
semblait en vérité que Bethléem fût en Provence, et que
Jésus-Christ fût né là-bas, sous les oliviers, dans quelques
mas des Alpines. Ces noëls de Saboly sont populaires d’un
bout de la Provence à l’autre. Il y a deux siècles qu’on les
29

�chante, et on les chantera encore longtemps. Le peuple les
entonne dans l’église aux jours consacrés; la nuit, le pâtre
de la Crau les répète à la clarté des étoiles. « Quel est le
recoin de la Provence, si écarté qu’il soit, où ces noëls
n’aient pas pénétré? dit M. Mistral dans une vive notice sur
Saboly. De Briançon en Arles et de Nîmes à Antibes,
furetez de toutes parts, si vous trouvez un homme, une
femme, un enfant qui ne connaisse pas au moins le noël de
l’Hôte, je vous achète un merle blanc, et je vais le dire à
Rome... Tout cela ne veut pas dire que Saboly soit un
trouveur (troubaire) de première main, comme Homère,
Dante, Corneille ou Lamartine; mais il n’y a si petit buisson
qui ne donne de l’ombre au moins une fois par jour. Le
travailleur qui endure la soif et la fatigue se délecte cent fois
plus avec un noël de Saboly qu’avec une tragédie de
Corneille. Saboly est le trouveur du pauvre monde, le
chantre de la crèche, de l’âne, du foin, de l’étable, du froid,
des langes, de la misère; et son bonheur et son triomphe,
c’est de faire rire la misère, tout en la relevant. » Ces noëls
si populaires, on n’en connaissait pas exactement la
musique. Si l’imprimerie, en de nombreuses éditions, avait
fidèlement conservé le texte des paroles, les airs, transmis
de bouche en bouche, avaient subi des altérations
inévitables. Or, il y a quelques années, ce texte musical, que
l’on croyait perdu, fut retrouvé dans une bibliothèque
particulière d’Avignon, et un savant musicien du pays, M.
Séguin, le fit graver avec un soin religieux. Ce fut une
occasion toute naturelle pour nos chanteurs provençaux.
Déjà plus d’un parmi eux avait composé des noëls pour
30

�obéir au sentiment populaire et suivre la tradition; la
découverte de ces airs primitifs fut comme un signal, et
chacun se mit à l’œuvre. MM. Roumanille, Aubanel et
Mistral publièrent une nouvelle édition de Saboly,
accompagnée de tous les noëls récemment inspirés. Après
la farandole joyeuse, la pieuse procession commençait. Le
vieil organiste a dû tressaillir dans sa tombe; la tradition
créée par lui revivait tout à coup avec une grâce originale.
Par des sentiers jonchés de fleurs, une troupe de chanteurs
allait vers le berceau de l’enfant Jésus. Où était ce berceau?
A Bethléem ou dans la vallée du Rhône? On ne saurait le
dire. Quelques-uns des poètes avaient repris le ton de
l’histoire et s’inspiraient du récit évangélique, les autres,
fidèles à la naïve tradition de Saboly, continuaient de
peindre la Provence en glorifiant la crèche; mais, poésie
idéale ou réalité familière, on ne voyait partout que des
fleurs, partout on n’entendait que des chants.
Parmi ces noëls de 1856, il en est quelques-uns qui
méritent une mention à part, ce sont les noëls charmans de
M. Roumanille et les noëls terribles de M. Aubanel. M.
Roumanille est de ceux qui ont conservé la tradition de
Saboly; en allant à la crèche de Jésus, il ne sort jamais de la
Provence. Ces petits enfans qui montent sur l’âne, qui
jouent avec les cornes du bœuf, ce sont, comme les pâtres
du vieil organiste, des enfans de Montmajour ou de SaintRémy. C’est une Provençale aussi, cette jeune fille aveugle
qui supplie sa mère de la conduire à l’étable où le Sauveur
vient de naître : « Mère, pourquoi me laisser seule ici? Je
31

�pleurerai, je me désolerai pendant que vous bercerez
l’enfant. — Ma fille, qu’irais-tu faire à la crèche? Tes
pauvres yeux sont condamnés à ne pas voir. Résigne-toi. A
la vêprée, demain, quelle joie pour toi quand nous
reviendrons! Nous te raconterons tout ce que nous aurons
vu.» Mais l’aveugle prie si doucement, si tendrement, qu’il
faut bien l’emmener à Bethléem ; elle arrive, elle met sur
son cœur la main du divin enfant, et aussitôt la vue lui est
rendue. Le poète a pris pour épigraphe ces paroles de saint
Thomas d’Aquin : Præstet fides siipplementum sensuum
defectui. Cette rectification des sens par la foi est exprimée
ici avec une rare harmonie de style : le dernier vers, e ié
végué ! et elle vit! est comme un cri de joie, comme
l’explosion de la lumière dans les ténèbres. Tout autres sont
les tableaux de M. Théodore Aubanel; là, plus de suaves
histoires, plus de légendes et de peintures provençales; nous
sommes bien dans l’antique Judée, et la vigoureuse
imagination de l’auteur commente tragiquement les récits
de l’Évangile. Tantôt ce sont les esclaves à qui un ange
annonce la venue du rédempteur, et le servile troupeau, tout
à coup réveillé, pousse une clameur à faire trembler les
césars. Tantôt c’est le massacre des innocens. Le poète en a
fait trois noëls qu’il appelle une trilogie : le premier, le
Chien de saint Joseph, est d’un effet étrange et sinistre. Le
chien du charpentier Joseph, le bon chien Labri, si connu
des enfans du village, ne fait que hurler depuis le matin. Les
mères tremblent, les enfans frissonnent : « Ce n’est rien, dit
une voix; Joseph et Marie, en partant hier, l’ont oublié dans
l’étable. Il en devient fou, et voilà la cause de ce sabbat
32

�d’enfer. Ouvrez-lui la porte, il se taira. » On ouvre, et Labri
hurle encore. Les enfans le caressent, essaient de jouer avec
lui; Labri hurle toujours, comme on dit que les chiens
hurlent quand ils sentent la mort. Tout à coup, par la grande
route, arrive au galop une troupe de cavaliers ; quel bruit !
que de visages sinistres ! que d’épées hors des fourreaux!
Alors le chien, qui hurlait immobile, se mit à courir, hurlant
toujours, dans toutes les rues de Bethléem. Après cette
introduction si poétiquement effrayante, le lecteur est
préparé à la seconde partie de la trilogie, intitulée le
Massacre.
« Fermez à clé, barricadez les portes, car les brigands qui
vaguent de toutes parts, vous ne savez pas, mères, où ils
vont? Cachez, ôtez de leurs yeux et les berceaux et les
enfans. Pour les chercher, la bande rôde. Ce sont les
bourreaux envoyés par notre roi Hérode. Ni larmes ni cris
ne les feront reculer.
« Cachez les enfans de lait, ils vont les égorger.
« O mères ! dans les rues, pour fuir ne soyez pas lentes,
élancez-vous, ne reprenez pas haleine, courez, courez dans
Bethléem ; sur votre cœur tremblant, serrez votre enfant qui
sommeille ; étouffez avec la main ses cris, s’il se lamente
éploré. N’entendez-vous pas hurler :
« Où sont les enfans de lait? nous voulons les égorger.
« — Brisons les portes barrées! un peu d’aide, camarade!
Sur la porte de cette maison jouons, jouons de la hache! —
33

�Il n’y a personne! dit sur le seuil une femme toute pâle;
mais la horde déjà montait dans la maison : — Dans les
chambres d’en haut, nous avons entendu crier!
« Nous le voulons, ton enfant de lait, nous le voulons
pour l’égorger!
« Oh ! quels coups ! quelle lutte ! ils ne sont pas assez
forts : la mère est agile, elle a pris l’enfant ; mais le
bourreau, saisissant la mère par les cheveux, frappe
l’innocent qui à la mamelle tirait encore une gorgée. Dieu !
que son épée était tranchante ! Coupé en deux, l’enfant
roule à terre.
« Où y a-t-il encore des enfans de lait, que nous allions
les égorger ?
« Horreur! le croira-t-on? Hérode vint voir, à la nuit, si
l’on avait massacré comme il faut! De temps en temps son
pied se heurtait sur le sol aux jambes d’un enfant mort. Il
disait en marchant : — Qu’il est doux de n’entendre ce soir
personne souffler, personne parler !
« Où sont les enfans de lait ? on les a tous égorgés !
« O roi! à cette heure tu es maître. Que te fait Bethléem
qui pleure? que t’importe d’être couvert de sang? Dis à tes
bourreaux : grand merci. Dans ton palais, à loisir va reposer
sur l’hermine. Un jour, qui n’est pas bien loin, de ton siège
si haut nous te verrons descendre, mangé par les vers.
« Ils ne sont pas tous égorgés, Hérode, les enfans de
lait! »
34

�A ces peintures épouvantables, une imagination moins
sombre aurait opposé l’image de Jésus sauvé, elle nous eût
montré le divin enfant sur la route de l’Egypte, ou plus tard
dans l’atelier de Joseph, ou bien encore dans le temple,
grandissant en silence et se préparant à sa tâche; M.
Aubanel a mieux aimé compléter son tableau en faisant
retentir les lamentations des mères. Les malheureuses! elles
poussent des cris à fendre l’âme, et quand chacune d’elles,
en quelques mots, dépeint le pauvre innocent égorgé sur son
sein, l’immense massacre apparaît tout entier dans son
horreur. On voit que les sujets les plus tragiques attirent
naturellement le jeune poète. Dans ce gracieux pèlerinage
entrepris avec ses confrères, il n’a vu ni la crèche ni la
Vierge, il n’a pas vu le bœuf, l’âne, la paille de l’étable,
toutes ces images familières que Saboly mêlait naïvement à
la glorification des mystères; il n’a vu qu’une horrible page
de l’histoire judaïque. La trilogie des Innocens, comme la
pièce du Neuf Thermidor, atteste la fidélité de M. Aubanel à
une inspiration généreuse : la haine de la tyrannie et de ses
lâches satellites. Je n’ai pas eu tort d’y signaler un reflet des
ïambes de M. Auguste Barbier.
Les œuvres si diverses dont nous venons de parler ne
sortaient pas du cadre que s’était fixé la nouvelle poésie
provençale. Les tableaux de M. Mistral, les noëls de M.
Aubanel, tout en révélant le soin curieux de l’artiste,
s’adressaient encore au public populaire, le seul à qui puisse
être destinée cette littérature toute locale. En un mot, on
restait fidèle à l’inspiration première, on ne songeait pas à
35

�se faire applaudira Paris. Mais comment des talens jeunes,
confians, qui sentent leurs forces, se résigneraient-ils à cette
condition modeste? — Nous pouvons mieux faire, se
disaient-ils. — M. Roumanille, préoccupé de l’influence
morale beaucoup plus que des succès littéraires, se bornait
sans peine à son humble auditoire; des artistes comme MM.
Aubanel et Mistral devaient être impatiens de paraître sur
un plus grand théâtre. Ils s’apercevaient bien que les
beautés les plus neuves de leurs écrits étaient lettre close
pour les laboureurs de la Provence. Ce vers sinistre, mounté
vas, émé ton gran contéu ? j’ai vu bien des paysans qui en
riaient; ce grand couteau n’était pour eux qu’un grand
couteau, et non l’image poétiquement hardie de la terreur.
La langue même de M. Aubanel et de M. Mistral n’était pas
toujours comprise des habitans des mas ; les deux poètes
façonnaient leur idiome en vue des effets littéraires qu’ils
voulaient produire, non pas en vue de leur public naturel.
Bref, leurs efforts et leur ambition dépassaient les frontières
de cette Provence où s’enfermait scrupuleusement le fils du
jardinier de Saint-Rémy. Où étaient donc leurs lecteurs et
leurs juges? A Paris certainement, bien plutôt que dans la
vallée du Rhône. Cette idée, j’en suis sûr, ne s’est pas
formulée tout d’abord et aussi nettement dans leur esprit; ils
s’y accoutumaient pourtant peu à peu, et au lieu d’écrire
pour le peuple, ils se crurent assez forts pour rivaliser en
provençal avec la littérature de la France. Telle fut
l’inspiration de M. Mistral, il le proclame lui-même,
lorsqu’il écrivit son poème de Miréio. Nous n’ignorons pas
avec quel amour le jeune écrivain a composé son œuvre,
36

�que de longues années il a consacrées à la polir, à en effacer
les taches, à y sertir maintes pierres précieuses dans l’or,
comme un lapidaire qui travaille au collier d’une reine.
Cette reine, pour M. Mistral, nous savons que c’est sa
Provence bien-aimée, mais nous savons aussi qu’il a voulu
faire proclamer à Paris la royauté de la Provence littéraire.
Exprimons toute notre pensée; nous n’avons pu ouvrir son
livre sans une vive inquiétude. Cette préoccupation de la
critique, ce voyage à Paris, cette mise en scène, ces
habiletés, ce succès si ardemment poursuivi, tout cela nous
semblait un oubli fâcheux des conditions de la poésie
populaire. Voyons cependant, lisons le poème : l’auteur a
placé en regard le texte destiné à ses paysans et la
traduction destinée aux lettrés; comparons la traduction et le
texte.
Mireille est la fille du fermier Ramon, qui habite le mas
des Micocoules. Vincent, fils de maître Ambroise, le
vannier de Valabrègue, est amoureux de Mireille, qui,
voyant sa bonne mine, son âme tendre et loyale si bien
peinte dans ses regards, jure de ne pas épouser un autre que
lui. Hélas! elle ne sait point, la pauvre enfant, qu’à la
campagne comme à la ville la richesse pour les jeunes filles
est souvent un gage de malheur. Mireille est riche, Vincent
est pauvre; le jour où maître Ambroise vient raconter à
Ramon quel mal d’amour tourmente son fils, maître
Ramon, hors de lui, insulte le vieux vannier; le vieillard se
redresse, prend son bâton et son manteau, et part en jetant
de sinistres paroles à la maison inhospitalière. La prédiction
37

�de malheur s’accomplit. Mireille fuit le toit paternel, elle
traverse la Crau, elle descend le Rhône; où va-t-elle ainsi, la
fille désespérée? Elle va invoquer les saintes Maries, MarieMadeleine, Marie Jacobé, Marie Salomé, à l’endroit même
où, selon la légende, elles abordèrent en Provence après la
mort de Jésus, à l’endroit où des milliers de malheureux
viennent chaque année en pèlerinage et croient entendre
leur voix dans le murmure des flots. Triste pèlerinage pour
la belle amoureuse! Accoutumée à l’ombre des
micocouliers, elle ne se défie pas du soleil de la Camargue,
et tombe frappée par les implacables rayons. Elle tombe,
elle meurt, consolée du moins par la présence de tous ceux
qu’elle a aimés. Son père, sa mère, Vincent, tous sont
accourus à son lit de mort. Au moment des adieux
suprêmes, le délire emporte son âme, et elle croit voir les
saintes Maries, les belles marinières, qui, à travers les flots
étincelans, la conduisent dans le ciel bleu.
En quelques mots, voilà l’histoire de Mireille; mais M.
Frédéric Mistral a le don de voir tout en grand et
d’imprimer un signe de majesté primitive aux scènes et aux
personnages qu’il décrit. Cette douloureuse élégie est
soutenue d’un bout à l’autre par un souffle véritablement
épique. Ses fermiers et ses pâtres nous reportent par instans
aux premiers âges du monde. Leurs sentimens sont francs,
leurs passions impétueuses, leur langage bref, plein, tout en
images. Aussi grands que leur grande nature, ils remplissent
sans peine le cadre magnifique que le poète leur a tracé. Au
pied de ces âpres montagnes où dort le cadavre de l’antique
38

�cité des Baux, aux bords du Rhône, dans la Grau, dans la
Camargue, au soleil de juin, pendant les nuits étoilées, sous
les coups du mistral, courbeur des peupliers et des chênes,
ces fiers enfans d’une terre de feu aiment, souffrent,
combattent comme les héros des littératures primitives. La
grâce ne manque pas au milieu de ces vigoureuses
peintures, grâce sauvage, fleur agreste que le poète a
cueillie au lever du jour encore humide de rosée. Le poème,
qui finit par des images de mort, commence avec une
suavité printanière. C’est la saison où il faut cueillir les
feuilles de mûrier pour les vers à soie; Mireille venait de
terminer sa tâche, quand le vannier Ambroise avec son fils
Vincent arrivent au mas des Micocoules. Il y avait plus d’un
an déjà que Vincent avait remarqué la grâce de Mireille; il
va être ébloui en la revoyant. « Mireille était dans ses
quinze ans. Côte bleue de Fontvieille, et vous, collines
baussenques, et vous, plaines de la Crau, vous n’en avez
plus vu d’aussi belle! Le gai soleil l’avait fait éclore, et,
frais, ingénu, son visage, à fleur de joues, avait deux
fossettes. Et son regard était une rosée qui dissipait toute
douleur; des étoiles moins doux est le rayon et moins pur. Il
lui brillait de noires tresses, qui tout le long formaient des
boucles... Et folâtre, et sémillante, et sauvage quelque peu!
Ah! dans un verre d’eau, en voyant cette grâce, tout à la fois
vous l’eussiez bue!... » Fraîche image, bizarre, inattendue,
qui peint bien ces subites amours sous un ciel enflammé !
D’un seul trait, les yeux boivent et s’enivrent : Ut vidi, ut
perii ! Mireille aussi a ressenti cette soudaine ivresse; le
soir, pendant la veillée, après que les vieillards ont chanté la
39

�chanson des marins provençaux, et les souvenirs de Suffren,
et la guerre aux Anglais, Vincent raconte à Mireille ce qu’il
a vu dans sa vie errante, et surtout ses victoires aux arènes
de Nîmes dans les courses de taureaux. Son visage brille,
son œil s’allume... « Mère, disait la jeune fille, écoutons,
écoutons-le encore; à l’entendre parler, je passerais sans me
plaindre mes veillées et ma vie. »
Cette arrivée à la ferme, ces récits de la veillée, les
figures si vives de Mireille et de Vincent, tout ce premier
tableau, plein de mouvement et de réalité, prépare très bien
la fraîche églogue qui va suivre. C’est une matinée de mai.
« Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps
rend alertes et gaies, telles qu’un essaim de blondes abeilles
qui dérobent leur miel au romarin des champs pierreux. »
Mireille est à l’ouvrage, perchée sur une branche comme un
oiseau; Vincent passe par Là avec son bonnet écarlate orné
d’une plume de coq. Mireille l’appelle, Vincent accourt, et
le gazouillement des amoureux commence sous la fouillée.
Le travail n’avance guère. Mireille a trouvé sur l’arbre un
nid de mésanges et caché dans son corsage la couvée
nouvellement éclose; les oiseaux se débattent sur le sein de
la jeune fille, qui pousse un cri de douleur; aussitôt Vincent
de venir à son aide, et le trouble, le pudique embarras de
Mireille, la candeur souriante du jeune vannier, tout cela est
traité par le poète avec une grâce ingénue. Tout à coup la
branche casse; Mireille et Vincent tombent tous deux sur
l’ivraie. « Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille? —
Non, dit-elle; mais, comme un enfant qui pleure sans savoir
40

�pourquoi, j’ai quelque chose qui me tourmente. Mon cœur
en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut
rester calme. — Peut-être est-ce la peur que votre mère ne
vous gronde pour avoir mis trop de temps à la feuille? —
Oh! non, autre peine me tient... Mais, pourquoi me taire
davantage? Vincent, Vincent, veux-tu le savoir? je t’aime!
— Vous, vous, Mireille, vous dites que vous m’aimez!
balbutie éperdu Lenfant de maître Ambroise. Est-ce pour
vous jouer de mon cœur? — Que Dieu jamais ne
m’emparadise, s’il est mensonge en mes paroles! reprend
l’ardente et naïve enfant; mais si par cruauté tu ne veux pas
de moi, ce sera moi, malade de tristesse, qu’à tes pieds tu
verras se consumer. — Oh! ne parlez plus ainsi, Mireille.
De moi jusqu’à vous il y a un labyrinthe; vous êtes la reine
du mas des Micocoules, et moi, pauvre vannier, un batteur
de campagne! »
« Eh ! que m’importe que mon bien-aimé soit un baron
ou un vannier, pourvu qu’il me plaise à moi ? répondit-elle
vite et tout en feu comme une lieuse de gerbes. Mais si tu
veux que la langueur ne mine mon sang, dans tes haillons,
pourquoi donc, ô Vincent, m’apparais-tu si beau?
« Devant la vierge ravissante, lui resta interdit, comme du
haut des nues tombe peu à peu un oiseau fasciné. — Tu es
donc magicienne, dit-il ensuite brusquement, pour que ta
vue me dompte ainsi, pour que ta voix me monte à la tête et
me rende insensé tel qu’un homme pris de vin?
41

�« Ne vois-tu pas que ton embrassement a mis le feu dans
mes pensées? car, tiens! si tu veux le savoir, dussé-je,
pauvre porteur de falourdes, te servir de risée, je t’aime
aussi, je t’aime, Mireille! je t’aime de tant d’amour que je te
dévorerais !
« Je t’aime au point que si tes lèvres disaient : Je veux la
chèvre d’or, la chèvre que nul mortel ne paît ni ne trait, qui,
sous le roc de Bau-Manière, lèche la mousse des rochers, ou
je me perdrais dans les carrières, ou tu me verrais ramener
la chèvre au poil roux! « Je t’aime, ô jeune fille
enchanteresse, au point que si tu disais : Je veux une étoile!
il n’est traversée de mer, ni bois, ni torrent fou; il n’est ni
bourreau, ni feu, ni fer, qui m’arrêtât! Au bout des pics,
touchant le ciel, j’irais la prendre, et dimanche tu l’aurais
appendue à ton cou !
« Mais, ô la plus belle, plus je te contemple, plus, hélas!
je m’éblouis!,.. Je vis un figuier, une fois, dans mon
chemin, cramponné à la roche nue contre la grotte de
Vaucluse, si maigre, hélas! qu’aux lézards gris donnerait
plus d’ombre une touffe de jasmin.
« Vers ses racines, une fois par an, vient clapoter l’onde
voisine, et l’arbuste aride, à l’ardente fontaine qui monte à
lui pour le désaltérer, autant qu’il veut se met à boire...
Toute l’année cela lui suffit pour vivre. Comme la pierre à
la bague, à moi cela s’applique.
« Car je suis, Mireille, le figuier, et toi la fontaine et la
fraîcheur! Et plût au ciel, moi pauvret! plût au ciel, une fois
l’an, que je pusse à genoux, comme à présent, me soleiller
42

�aux rayons de ton visage, et surtout que je pusse encore
t’effleurer les doigts d’un baiser tremblant! »
« Mireille, palpitante d’amour, l’écoutait... Mais lui la
prend éperdu, éperdue l’attire contre sa poitrine forte...
« Mireille! cria tout à coup dans l’allée une voix de vieille
femme, les vers à soie, à midi, ne mangeront donc rien? »
« Dans un pin, en grande animation, une volée de
passereaux qui s’ébat remplit quelquefois d’un gai ramage
la soirée qui fraîchit; mais d’un glaneur qui les guette, si
tout d’un coup tombe la pierre, de toutes parts effrayés ils
s’enfuient dans le bois.
« Troublé d’émoi, ainsi fuit par la lande le couple
amoureux. Elle, devers le mas, sans dire mot, part à la hâte,
sa feuillée sur la tête... Lui, immobile comme un songecreux, la regarde courir au loin dans la friche. »
Après ce début si gracieux, il y a malheureusement des
changemens de ton qui compromettent l’harmonie de
l’ensemble. La scène où les jeunes filles, occupées à
dépouiller les cocons, se confient leurs rêves et bâtissent de
merveilleux châteaux en Espagne, nous transporte bien loin
de la poésie populaire. On dirait une fantaisie composée
pour un autre objet, et que l’auteur a placée bon gré, mal
gré, dans son œuvre. J’imagine que M. Mistral avait écrit
une étude d’après les poèmes du moyen âge, et qu’il n’a pas
voulu la perdre. Ses paysannes des mas, Yseult, Aralaïs,
Violane, s’expriment comme les princesses des Baux,
43

�comme les héroïnes de Bernard de Ventadour et de
Raimbaud de Vaqueiras dans les cours d’amour du XIIe
siècle. S’il n’y avait là une jolie chanson populaire très
habilement mise en œuvre, la chanson de Magali, toute
cette partie serait à effacer ou à refaire. Un autre
changement de ton et d’allures bien plus fâcheux encore,
c’est l’introduction de l’épopée artificielle au milieu de ces
franches peintures. Pourquoi M. Mistral accumule-t-il en
maints endroits soit des légendes fabuleuses, soit des
traditions historiques dont le moindre défaut est de refroidir
l’attention du lecteur ? Parce qu’il veut absolument
transformer son idylle en poème épique. Or, il a beau faire,
son poème est une idylle, idylle parfois grandiose, grâce à
la touche hardie de son pinceau ; mais ce n’est pas, ce ne
peut pas être une épopée, et chaque fois que l’auteur suit
ces visées ambitieuses, c’est aux dépens de son œuvre. Rien
de plus faux, par exemple, que le chant intitulé la Sorcière.
Toute cette nécromancie grotesque au fond d’une caverne
de la montagne semble une contrefaçon de la Nuit de
Walpurgis dans le Faust de Goethe. Une telle fantasmagorie
convient au Brocken du moyen âge ; elle fait une étrange
figure sur les monts lumineux de notre Provence. Que les
superstitions mises en scène par M. Mistral existent encore
en certains lieux, je le veux bien ; ce qu’il y a de sûr
pourtant, c’est que ces croyances ténébreuses ne sont pas
rassemblées en un corps de doctrine, ne forment pas toute
une religion occulte, comme dans le tableau de M. Mistral.
Et si de pauvres insensés vont écouter avec confiance les
clameurs d’une folle, jamais certainement, jamais la vive, la
44

�spirituelle Mireille n’a conduit Vincent chez la sorcière.
L’érudit dans cet épisode a fait grand tort au poète ; pour
montrer qu’il connaissait toutes les superstitions anciennes
ou nouvelles du pays de Nostradamus, l’auteur de Miréio a
calomnié la gentille fermière du mas des Micocoules. En
général, toutes les fois que M. Mistral oublie son inspiration
familière pour demander soit à l’épopée antique, soit à
l’épopée du moyen âge des procédés artificiels, le souille
épique l’abandonne. Quand il peint des choses réelles, des
scènes vivantes, sans préoccupation de système, c’est là
vraiment qu’il est épique. Débarrassons le poème des horsd’œuvre qui ralentissent sa marche ; trois ou quatre grandes
scènes, au milieu de bien des chants inutiles, attestent la
main d’un maître.
Ces grandes scènes, ce sont les Prétendans, la Bataille,
surtout le chant intitulé les Vieillards. Trois riches pâtres de
la Provence, émerveillés de la grâce de Mireille, viennent la
demander en mariage. Le premier est le berger Alari, qui
possède mille bêtes à laine, et qui, tous les ans, aux
approches de mai, les conduit lui-même dans les Alpes. La
peinture de ce riche troupeau, quand il descend des
montagnes au mois d’octobre pour passer l’hiver dans la
Crau, rappelle les dénombremens homériques. On voit que
le poète est à l’aise dans ces rustiques tableaux. Il peint ce
qu’il a vu ; rien de convenu, rien d’artificiel ; les vives
paroles, les images toutes fraîches, toutes neuves, se
pressent sur sa bouche.
Comme en hiver la neige au sommet des collines.
45

�Le berger Alari est donc un des prétendans à la main de
Mireille. « Avec ses grands chiens blancs qui le suivaient
dans les pâturages, les genoux boutonnés dans ses guêtres
de peau, et l’air serein, et le front sage,… vous l’auriez cru
le beau roi David, quand, vers le soir, au puits des aïeux, il
allait, dans sa jeunesse, abreuver les troupeaux. » Ce roi
David s’adresse lui-même à Mireille comme Jacob à
Rébecca ; mais que sont les richesses d’Alari, et son grand
air, et sa dignité patriarcale auprès de l’amour de Vincent ?
« Un autre m’aime, je l’aime aussi, » répond la jeune fille,
et d’un bond elle disparaît. Le grave berger s’en va
lentement, dignement, ainsi qu’il était venu, plus lentement
encore, hélas ! et l’âme tout en peine « en pensant qu’une si
belle fille avait tant d’amour pour un autre que lui. »
Quelques jours après, un second prétendant arrive ; c’est
Véran, le gardien de cavales. Il vient du Sambuc, des
grandes prairies de la Camargue, où il possède jusqu’à cent
cavales blanches épointant les hauts roseaux des
marécages. Quand elles partent comme l’éclair, on voit
leurs crinières franches du ciseau flotter au-dessus de leur
col comme l’écharpe d’une fée. Pour peindre ces fières
cavales, l’auteur de Miréio a trouvé des couleurs que ne
désavoueraient pas les maîtres de l’antique poésie. Comme
elles aiment la mer, ces filles sauvages des prés salés !
Après dix ans d’exil, on les voit souvent, s’écrie-t-il, d’un
bond revêche et subit, jeter bas quiconque les monte, d’un
galop dévorer vingt lieues de marécages, flairant le vent, et,
revenues au lieu où elles naquirent, respirer à pleins
46

�poumons l’air libre et les émanations salées de la mer.
Échappée sans doute du char de Neptune, cette race
indomptée est encore teinte d’écume, et quand la mer
mugit, quand les vaisseaux sombrent dans la tempête, elles
répondent aux fureurs des vagues par des hennissemens de
bonheur. Le gardien des cavales blanches n’est pas plus
heureux auprès de Mireille que le berger des grands
troupeaux. Le troisième réussira-t-il ? C’est Ourrias, le
toucheur de bœufs. Il vient des déserts de la PetiteCamargue, le pays des taureaux noirs.
« Aux grands soleils, sous les frimas, sous le battement des pluies
diluviennes, là, seul avec ses vaches, Ourrias les paissait toute l’année. Né dans
le troupeau, élevé avec les bœufs, des bœufs il avait la structure, et l’œil
sauvage, et la noirceur, et l’air revêche, et l’âme dure. Un rondin à la main, le
vêtement jeté par terre,

« Combien de fois, rude sevreur, des mamelles de leurs
mères n’avait-il pas arraché, sevré les veaux, et sur la mère
en courroux rompu de gourdins une brassée, jusqu’à ce
qu’elle fuie l’orage de coups, hurlante, et retournant la tête
entre les jeunes pins !
« Combien de bouvillons et de génisses, dans les ferrades
camarguaises, n’avait-il pas renversés par les cornes ! Aussi
en gardait-il entre les sourcils une balafre pareille à la nuée
que la foudre déchire. »

47

�Après que le poète a dessiné de pied en cap ce sauvage
amoureux, après qu’il a raconté la ferrade où le toucheur,
luttant contre un taureau, eut le front labouré d’un coup de
corne, il le conduit auprès de Mireille, monté sur sa cavale
et son trident à la main. Ourrias a beau adoucir sa voix pour
parler à Mireille ; il y a trop de contrastes entre ce pâtre des
taureaux noirs, taureau sauvage lui-même, et la blanche
jeune fille du mas des Micocoules. Aussi, lorsque Mireille
repousse la demande d’Ourrias, on voit bien que, dans sa
pensée, elle prend plaisir à comparer le beau Vincent avec
le dompteur de bœufs : elle rit, elle s’amuse, et une certaine
joie railleuse fait vibrer ses paroles. L’imprudente ! Ourrias
a tout deviné ; il a déjà vu le fils du vannier de Valabrègue
errer autour des micocouliers ; c’est lui qu’elle aime, il en
est sûr, et malheur à Vincent, si Ourrias le rencontre sur sa
route !
Cette rencontre de Vincent et d’Ourrias est encore un des
tableaux où le poète se montre à nous dans tout l’éclat de sa
force et de sa richesse. Ourrias, la honte au front et le sang
dans les yeux, est reparti pour la Camargue ; il pousse sa
jument au galop, et, ruminant son affront, volontiers il eût
cherché noise aux pierres de la Crau, volontiers de son
trident il eût percé le soleil. Par le même sentier arrivait le
beau Vincent, pieds nus, léger, et gai comme un lézard. Un
rayon de bonheur illuminait sa loyale figure, car il songeait
aux douces paroles que Mireille lui avait dites sous les
mûriers. A sa vue, Ourrias est fou de rage, et il lui lance,
sans épargner Mireille, d’effroyables injures. Vincent se
48

�redresse et riposte ; ce n’est pas lui seulement, c’est Mireille
qu’il veut venger. Les outrages, les provocations, se croisent
avant la lutte, comme dans les duels d’Homère ou dans les
combats des Niebelungen. Enfin Ourrias descend de cheval,
et, pareils à deux taureaux, voilà le dompteur de bœufs et le
tresseur d’osier qui se précipitent l’un sur l’autre. Quel
choc ! que de coups affreux ! Pieds et poings, ongles et
dents, tout frappe et déchire. Ourrias, plus fort, est encore
exalté par la haine ; Vincent, plus souple, est soutenu par
l’amour de Mireille. C’est l’amour qui l’emporte ; après
maints coups donnés et reçus, le vannier, lancé à terre, se
relève, ramasse ses forces, et, se jetant sur l’ennemi, lui
porte un coup mortel en pleine poitrine. Le Camarguais
chancelle, une sueur glacée monde son visage, « et à grand
bruit, tel qu’une tour, tombe le grand Ourrias au milieu de
la lande ! » Vainement se débat-il encore ; le pied sur la
poitrine du bouvier, Vincent est décidément vainqueur. —
Va maintenant, dit-il, va-t’en cacher ton insolence et ta
honte au milieu de tes taureaux ! — Cela dit, il lâche la bête
féroce, et le bouvier bondit et part. Va-t-il cacher sa honte ?
Non, une pensée infâme lui a traversé le cerveau, il va
ramasser son trident. Ce n’est plus un lutteur, c’est un
assassin. Du triple fer de sa longue lance, il perce Vincent,
qui tombe tout sanglant sur l’herbe, les yeux tournés vers le
mas des Micocoules, dont les blanches murailles brillent làbas derrière les arbres. « Ce soir, dit le meurtrier en partant
au galop sur sa jument, ce soir, les loups de la Crau vont
rire à pareil festin. » Et, galopant toujours, il arrive au bras
du Rhône qui le sépare de la Camargue. Le soleil est tombé,
49

�la nuit est déjà noire. Il aperçoit une barque montée par trois
pêcheurs : — Holà ! ho ! gens de la barque, en pont ou en
cale, me passeriez-vous, moi et ma jument ? — Viens vite,
bon garnement, répond une voix moqueuse. — Ourrias
s’assied sur la poupe, et la cavale, attachée par son licou,
nage derrière la barque ; mais à peine Ourrias est-il assis,
que la barque s’affaisse et chancelle : les planches sont
pourries, l’eau filtre de toutes parts. « Nous portons
mauvais poids, » dit le pilote. D’où vient donc qu’il est si
tranquille, ce pilote, au moment où la barque va sombrer, et
quand Ourrias, éperdu, pâle comme un spectre, sent déjà la
main de Dieu ? D’où vient qu’il s’écrie : « Tu as tué
quelqu’un, misérable ! » et que ni lui ni ses compagnons ne
s’inquiètent de vider l’eau de la barque, ou de gagner la rive
au plus vite ? C’est que ce n’est pas là un pilote ordinaire,
ce ne sont pas des pêcheurs… Le poète s’est emparé
hardiment d’une belle et sinistre légende des bords du
Rhône. Pendant certaines nuits de l’année, selon la tradition
populaire, les âmes des noyés reviennent sur la rive, et des
deux côtés du fleuve on voit se dérouler la procession des
morts. Ils reviennent pour chercher la trace du bien qu’ils
ont fait dans la vie ; toute action vertueuse accomplie par
eux sur la terre devient une fleur dans leurs mains, et
lorsque la gerbe est assez forte, elle s’envole comme si elle
avait des ailes, et les emporte au paradis. Quant aux âmes
qui chercheraient en vain de pareils souvenirs, elles
retombent ensevelies dans les vagues et y rouleront
éternellement. Or, pendant que la procession s’agite, les
lutins, les esprits nocturnes, sautant, dansant, prenant
50

�maintes formes, se mêlent familièrement à l’assemblée
lugubre. Les pêcheurs qui ont recueilli Ourrias sont des
lutins de la nuit ; insensibles aux cris du dompteur de
bœufs, ils lui expliquent la cérémonie, ils lui montrent
groupes par groupes les âmes des noyés cherchant les fleurs
libératrices, et chaque mot de cette explication redouble les
angoisses du meurtrier. Puis la barque s’engloutit, Ourrias
roule au fond du fleuve, et les lutins s’envolent.
Tout ce tableau est tracé de main de maître. La rencontre
d’Ourrias et de Vincent, le contraste de ces deux hommes
opposés ainsi seul à seul dans l’immense solitude des
plaines pierreuses, le combat, le crime du bouvier, sa course
effrénée dans la Crau, son arrivée aux bords du Rhône, cette
barque submergée au milieu de terreurs mystérieuses, tout
cela est du plus grand effet. Employé de cette façon, le
merveilleux n’a rien d’artificiel ; il se confond avec la
réalité elle-même et semble la traduction extérieure de ce
qui se passe au fond de la conscience. J’ai vu dans les
Alpines de hardis laboureurs, anciens soldats et prêts à tout
braver au soleil, qui tremblaient comme des enfans devant
les superstitions de la nuit. À ces croyances qui troublent les
plus forts, ajoutez chez le bouvier Ourrias les remords
d’une âme criminelle, et ce récit fantastique n’a plus besoin
de commentaire. Oui, Ourrias a vu les âmes des noyés sur la
rive ; pendant que les pêcheurs vidaient l’eau de la barque
et faisaient force de rames, il les a vus causer avec les
fantômes, et quand la barque a sombré, ce n’est pas

51

�seulement l’orage qui a causé la mort de l’assassin, c’est le
poids de son crime qui l’a précipité dans le gouffre.
Il faut encore citer les vigoureuses pages où le peintre
d’Alari, de Véran et d’Ourrias met en scène deux vieillards,
le père de Mireille et le père de Vincent. Voyez quelle
simplicité et quelle grandeur ! Vincent est guéri de sa
blessure, mais il va mourir d’amour s’il n’obtient pas la
main de Mireille. Le pauvre vieux vannier de Valabrègue,
maître Ambroise, se décide, non sans peine, à présenter sa
demande au riche fermier Ramon. « Maître, dit le vieillard,
conseillez-moi. Mon fils, qui jamais avant ce jour ne
m’avait causé de chagrin, aime jusqu’à en mourir la fille
d’un riche tenancier. Vainement ai-je essayé de détourner
son esprit de ces pensées folles, il ne veut rien entendre.
Dites-moi donc si avec mes haillons je dois aller demander
la fille ou laisser mourir mon fils. » Maître Ramon ne voit
là que la rébellion de l’enfant ; patriarche austère, ou plutôt
semblable au pater familias antique, il s’indigne de voir
l’autorité paternelle méconnue. « Un père est un père, ses
volontés doivent être faites. Ah ! si de mon temps un fils eût
résisté à son père ! Dieu nous en garde ! il l’eût tué peutêtre. — Tuez-moi donc, s’écrie Mireille, enfiévrée et blême.
C’est moi que Vincent aime, et, devant Dieu et NotreDame, nul n’aura mon âme que lui ! » À ces mots, il se fait
un silence de mort. Puis les reproches et les malédictions
éclatent : fille insensée ! coureuse ! bohémienne ! Pourquoi
a-t-elle repoussé le riche berger Alari, le riche Véran et ses
cent cavales blanches, le riche Ourrias et ses troupeaux de
52

�bœufs ? Pour épouser un vagabond ! Sa mère veut la
chasser, son père jure de la soumettre au joug et profère des
menaces horribles ; puis, tout à coup se tournant vers le
vieux vannier :
« — Qui m’assure, malédiction ! reprend le vieillard
bègue de colère ; Ambroise, qui m’assure que vous, vous,
maître Ambroise, n’ayez point, avec votre gradin, machiné
dans votre hutte ce rapt infâme? » L’indignation souleva
chez celui-ci la vigueur d’autrefois.
« — Malheur de Dieu! s’écria-t-il soudain, si nous avons
la fortune basse, en ce jour apprenez de moi que nous
portons le cœur haut! Que je sache encore, elle n’est point
vice, la pauvreté, ni souillure ! J’ai quarante ans de bon
service, de service à l’armée, au son des canons rauques.
« A peine maniais-je une gaffe, je suis parti de
Valabrègue, mousse de vaisseau. Perdu sur les plaines de la
mer, de la mer tempétueuse ou limpide, j’ai vu l’empire de
Mélinde, j’ai hanté l’Inde avec Suffren, et j’ai eu des jours
plus amers que la mer!
« Soldat aussi des grandes guerres, j’ai parcouru tout
l’univers avec ce haut guerrier qui monta du midi, et
promena sa main destructive de l’Espagne aux steppes
russes. Et tel qu’un arbre de poires sauvages, au bruit de ses
tambours tremblait le monde secoué !
« Et dans l’horreur des abordages, et dans l’angoisse des
naufrages, les riches, malgré tout, n’ont jamais fait ma part!
53

�Et moi, enfant du pauvre, moi qui n’avais dans ma patrie
pas un coin de terre où planter le soc, pour elle quarante ans
j’ai harassé ma chair !
« Et nous couchions à la gelée blanche, et ne mangions
que du pain de chien, et, jaloux de mourir, nous courions au
carnage pour défendre le nom de France! Mais de cela nul
n’a souvenir!...
«... Le vieux grondeur rembarre ainsi maître Ambroise :
— Et moi aussi j’ai entendu l’horrible tonnerre des bombes
emplir la vallée des Toulonnais; d’Arcole j’ai vu le pont qui
tombe, et les sables d’Egypte tout trempés de sang vivant.
« Mais au retour de ces guerres, à fouir, à bouleverser le
sol, nous nous mîmes comme des hommes, de pied et
d’ongles, au point de nous sécher la moelle. La journée
s’entamait avant l’aube, et la lune des soirées nous a vus
plus d’une fois ployés sur la houe.
« On dit : La terre est généreuse!... Mais, telle qu’un
arbre d’avelines, à qui ne la frappe à grands coups, elle ne
donne rien. Et si l’on comptait pas à pas les mottes de terre
de cette aisance que mon travail m’a conquise, on
compterait les gouttes de sueur qui ont ruisselé de mon
front!
« Sainte Anne d’Apt! et il faut se taire! J’aurai donc,
comme un satyre, ahané sans relâche aux travaux des
champs, et mangé mes criblures, pour qu’en ma maison
entre l’abondance, pour l’augmenter sans cesse, pour me

54

�mettre à l’honneur du monde ; puis je donnerai ma fille à un
gueux couchant aux meules!
« Allez au tonnerre de Dieu ! Garde ton chien, je garde
mon cygne. — Tel fut du maître le rude parler. L’autre
vieillard, se levant de table, prit son manteau et son bâton,
et n’ajouta que deux paroles : — Adieu! quelque jour
n’ayez point de regrets!... »
Après ces violentes péripéties du drame rustique, les
chants qui suivent seraient beaux encore, s’ils n’étaient
point si longuement développés. « Qui tiendra la forte
lionne quand, de retour en son antre, elle ne voit plus son
lionceau? Hurlante soudain, légère et efflanquée, sur les
montagnes barbaresques elle court... Un chasseur maure,
dans les genêts épineux, le lui emporte au grand galop. Qui
vous tiendra, filles amoureuses?... » Mireille a quitté le toit
paternel, et elle n’y reviendra plus. Sa fuite à travers la Crau
est un tableau très poétique; pourquoi l’auteur s’amuse-t-il
trop aux détails? Pourquoi ces descriptions sans fin qui
ralentissent l’action? Il faut en dire autant de la peinture de
la ferme après le départ de Mireille, et aussi du tableau de la
Camargue, de l’arrivée de la fugitive au village des SaintesMaries, de l’apparition des saintes, et surtout de cette
conférence singulière où Marie-Madeleine, Marie Jacobé et
Marie Salomé, ordinairement plus secourables, exposent à
la jeune fille mourante toutes les antiquités chrétiennes de la
Provence. On retrouve ici les prétentions épiques dont je
parlais tout à l’heure. Il est évident que le poète introduit de
55

�vive force dans son idylle les solennelles machines de
l’épopée; or, comme le ciel et l’enfer doivent jouer un rôle
dans l’épopée, les incantations de la sorcière au fond des
cavernes des Alpines sont destinées à représenter l’enfer, de
même que l’apparition des saintes et leur sermon historique
représentent les splendeurs du paradis. Voilà le sens de cette
érudition d’apparat et le but de ces fastidieux hors-d’œuvre.
Assurément l’agonie de la jeune fille au milieu des regrets
du père, des embrassemens de la mère et du désespoir de
Vincent, l’extase et la mort de Mireille, emportée au ciel par
les saintes, toutes ces peintures si vraies, si touchantes,
produiraient une émotion bien autrement profonde, si dans
l’intervalle qui sépare les scènes dramatiques de la ferme et
la scène finale des Saintes-Maries, l’inspiration artificielle
de la fausse épopée n’altérait la franche beauté du poème
agreste.
Que reste-t-il donc des douze chants de Miréio? Une
idylle vraiment originale, des tableaux pleins de vie, au
début une suave églogue, une peinture exquise de l’amour
ardent et ingénu, puis de grandes figures de pâtres, de
fermiers, de vieillards, les scènes de l’existence rustique,
c’est-à-dire les sentimens primitifs de l’homme, reproduites
avec une majesté simple et comme par un chantre des
anciens âges, une œuvre enfin qui, réduite de moitié, serait
peut-être un modèle de poésie saine et robuste au milieu de
tant d’imaginations efféminées. Ne comparons pas M.
Frédéric Mistral à Homère, comme l’ont fait d’imprudens et
peut-être de faux amis; n’allons pas non plus lui sacrifier les
56

�grands poètes de la société moderne, un Klopstock, un
Goethe, un Schiller, un Chateaubriand, un Byron, sans
parler de ceux qui vivent encore; pour remplacer ces
chantres de l’âme qui ont exprimé nos doutes et nos prières,
qui ont donné une voix éclatante aux aspirations de nos
cœurs ou consolé nos angoisses, le récit des aventures de
Mireille serait une ressource médiocre. Puisque le poème de
M. Mistral a résisté à ces accablans éloges, il renferme en
lui une force incontestable. Aimons cette force dans le
cadre où le poète la déploie; aimons cette inspiration
franche, ces richesses naïves, ce sentiment simple et
profond des passions primordiales du cœur de l’homme, ce
don de saisir et de peindre les aspects multiples de la nature;
aimons toutes ces choses, et félicitons la Provence. Je
parcourais dernièrement le pays qu’a illustré l’auteur de
Miréio. Sur la montagne des Baux, sur les hauteurs de
Saint-Gabriel, j’embrassais ce vaste horizon qui est le
théâtre même de cette idylle grandiose : d’un côté, la riche
plaine d’Avignon à Saint-Rémy, les mas répandus dans la
campagne, les fermes entourées d’ormeaux et de
micocouliers; au bas de l’autre versant, Arles, Montmajour,
la Grau, la Camargue, et dans le fond les lignes bleues de la
mer. Je pouvais suivre des yeux le chemin que Vincent avait
pris si souvent, de Valabrègue au pied des petites Alpes ;
vers le delta du Rhône, j’apercevais les chevaux sauvages,
les taureaux à robe noire, et je devinais au milieu d’eux le
gardien Véran et Ourrias le toucheur ; ce berger pensif dont
j’ai rencontré l’immense troupeau sur la montagne, n’est-ce
pas le lier Alari? Mireille elle-même, je l’ai rencontrée
57

�peut-être, car toutes ces figures sont vivantes, et désormais,
pour qui aura lu Miréio, elles peupleront la vallée. Je voyais
aussi ces plantes, ces arbres, ces animaux, qui donnent au
paysage une physionomie reconnaissable, et que l’artiste a
marqués d’un trait sur, les figuiers, les oliviers, les bois de
pins, les chênes verts aux branches noueuses, la terre qui
fume sous le soleil, les fleurs des rochers chargées de
senteurs étranges, et les macreuses lustrées, les flamans aux
ailes de feu, saluant le soir les derniers rayons du couchant.
Certes j’avais admiré bien des fois cette contrée des
Alpines; combien elle m’a paru plus belle depuis qu’un
poète lui est né !
J’aurais voulu seulement (c’est là le principal reproche
que j’adresse à M. Mistral), j’aurais voulu que ce poète, en
s’inspirant si bien de la nature du midi, songeât davantage
aux hommes qui sont le sujet de ses peintures. Dès la
seconde strophe du poème, il promet, il se glorifie de ne
chanter que pour les pâtres et pour les gens des mas,
Car cantan que per vautre, o pastre e gènt di mas !
Cette promesse, on le sait en Provence, M. Mistral ne l’a
pas tenue. Il n’écrit pas pour les pâtres, mais pour les
artistes. En traçant les portraits de Mireille et de Vincent,
d’Alari et d’Ourrias, il n’a pas cherché à être lu un jour par
les habitans des Alpines; il a songé à l’étonnement que nous
causerait la nouveauté hardie de ses images. Je ne puis en
douter lorsque je compare le texte provençal et la traduction
française, que le poète lui-même a pris grand soin de
58

�publier en regard; je citerais maints endroits où le texte
primitif a dû être modifié après coup, afin que la traduction
fît meilleure figure. Cette traduction, si étrange qu’elle
paraisse à première vue, a été composée avec beaucoup
d’art, pour frapper un public de lettrés; l’étrangeté même
n’y nuit pas, et c’est ainsi qu’en lisant une version littérale
de quelque poème allemand ou anglais, nous sommes tentés
de croire que les brusqueries de la forme, les tours forcés et
bizarres, attestent la vigueur du texte original. Bref, étrange
ou non, la traduction a vivement saisi les critiques; le texte
provençal n’est pas toujours compris, je ne dis pas des gens
du peuple, je dis des hommes même les plus habiles à
manier ce langage. Voilà pourquoi le succès de Miréio, au
lieu d’être signalé à Paris par la Provence, a été, non pas
imposé assurément, mais recommandé à la Provence par les
suffrages de Paris. N’était-ce pas le résultat contraire
qu’aurait dû ambitionner le jeune poète?
Voyez en effet quelle situation fausse! Il écrit en
provençal pour des lecteurs qui n’entendent point le
provençal ; quant au peuple des champs et des montagnes,
en supposant même qu’il ne fût pas souvent arrêté par tel
mot tiré d’un vieux livre, par telle locution empruntée à un
autre dialecte, il n’apprécierait qu’à demi des beautés de
composition et de style destinées surtout à un public savant.
La logique exigerait que M. Mistral, sans cesser d’étudier
cette nature du midi, qu’il sent d’une façon si neuve, confiât
ses impressions à la langue de Victor Hugo et de Lamartine.
Ainsi a fait Brizeux : il a donné à ses paysans des chansons
59

�en langue celtique, et quand il a voulu consacrer un poème
aux mœurs populaires de la Bretagne, quand il s’est adressé
aux Français, c’est en français qu’il a écrit son poème. Pour
justifier la contradiction que je signale (et l’on-voit bien
qu’il l’a sentie lui-même), M. Mistral imagine une
singulière excuse : s’il n’écrit pas en français un poème
destiné cependant aux classes élevées de la France, c’est
que la langue française est pauvre, plate, stérile, gourmée,
empesée... Voici, en un mot, tout un réquisitoire dont il faut
citer au moins quelques lignes : « Ceux qui n’ont pas vécu
dans le midi, et surtout au milieu de nos populations rurales,
ne peuvent se faire une idée de l’incompatibilité, de
l’insuffisance, de la pauvreté de la langue du nord vis-à-vis
des mœurs, des besoins et de l’organisation des
méridionaux. La langue française, transplantée en Provence,
fait l’effet de la défroque d’un dandy parisien adaptée aux
robustes épaules d’un moissonneur bronzé par le soleil. Née
sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l’étiquette des
cours, façonnée avant tout à l’usage des classes élevées,
cette langue est naturellement, et le sera toujours,
antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux
mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux.
Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que toute
autre, plus que toute autre aussi elle convient aux sciences,
à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux
d’une civilisation raffinée... Il est une foule de choses, et ce
sont les plus humaines, les plus usuelles de la vie, que la
poésie française ne peut rendre qu’avec des périphrases et
des circonlocutions infinies... Un grand nombre
60

�d’expressions, de tournures et d’idées, poétiques et
harmonieuses en provençal, traduites en français, tombent à
plat. » Je m’apprêtais à réfuter cette invective, quand je me
suis rappelé les beaux vers qu’on va lire. Un poète de notre
pays jette l’injure à notre langue, laissons répondre un
poète. Sous la forme didactique, où se reconnaît l’écrivain
du XVIIIe siècle, vous trouverez des élans de style et de
pensée qui révèlent le précurseur de notre poésie moderne.
O langue des Français! Est-il vrai que ton sort
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort
Ou si d’un faible esprit l’indocile paresse
Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Il n’est sot traducteur de sa richesse enflé,
Sot auteur d’un poème ou d’un discours sifflé,
Ou d’un recueil ombré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
Que, si son style épais vous fatigue d’abord,
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort.
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie.
Il n’en est point coupable : — il n’est pas sans génie,
Il a tous les talens qui font les grands succès ;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide.
L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide!
A-t-il jamais résisté, ce langage viril et souple, à des
artistes dignes de ce nom? Bien loin de là, tous les grands
maîtres l’ont marqué de leur empreinte.
61

�Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
Creusant dans les détours de ces âmes profondes.
S’y teindre, s’y tremper de leurs couleurs fécondes?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
D’un coup d’œil ferme et grand n’a saisi les objets.
La langue se refuse à ses demi-pensées.
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées.
Il se dépite alors, et, restant en chemin.
Il se plaint qu’elle échappe et glisse de sa main.
Celui qu’un vrai démon presse, enflamme, domine,
Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;
Un langage imprévu, dans son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit;
Les images, les mots, que le génie inspire,
Où l’univers entier vit, se meut et respire,
Source vaste et sublime et qu’on ne peut tarir.
En foule à son cerveau se hâtent de courir.
D’eux-même ils vont chercher le nœud qui les
rassemble.
Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble.
L’Italie a la douceur du langage, l’Espagne la pompe et la
fierté;
Et la Seine à la fois
De grâce et de fierté sut composer sa voix.
62

�Mais ce langage, armé d’obstacles indociles.
Lutte, et ne veut plier que sous des mains habiles.
Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux :
Un faux éclat long-temps ne peut tromper nos yeux.
Savez-vous qui a écrit ces vers et vengé ainsi la langue
française? C’est un fils de la Grèce et de la beauté antique,
un artiste qui connaissait, bien les secrets de notre idiome,
car il mettait sa joie à en varier les tours, à en assouplir les
formes, et il a tiré de cet instrument, si riche déjà, des
accords tout nouveaux. J’ai nommé le chantre de l’Aveugle,
de la Liberté, du Serment du jeu de Paume et de la Jeune
captive. André Chénier traduisait ici en poète la pensée
d’un des maîtres de la prose. En 1761, un écrivain italien,
M. Deodati de’ Tovazzi, fit hommage à Voltaire d’une
dissertation sur l’excellence de la langue italienne. L’auteur,
avec cette emphase propre aux littératures épuisées, ne
voyait qu’une langue dans le monde, et sacrifiait sans façon
l’idiome de Corneille et de Bossuet, je ne dis pas à la langue
de Dante et de Pétrarque, de Machiavel et de l’Arioste, mais
à celle de Métastase et des académiciens della Crusca.
Voltaire le remercia de son envoi, et dans une lettre, qui est
un chef-d’œuvre d’esprit et de critique, il lui donna une
excellente leçon de philologie. André Chénier, trente ans
plus tard, pour répondre à d’impuissans écrivains, reprenait
tous les argumens de Voltaire et les exprimait dans sa
langue mélodieuse, montrant ainsi que la poésie novatrice,
comme la prose consacrée, savait apprécier les
63

�merveilleuses ressources de notre langage. Or, depuis
Voltaire et André Chénier, que de richesses nouvelles
n’avons-nous pas acquises! quelles libertés fécondes!
Combien de notes, j’allais dire combien d’octaves, ajoutées
à notre clavier! Est-ce que les choses les plus simples, les
détails les plus familiers de la vie n’ont pas été élevés à la
dignité poétique par des maîtres habiles? est-ce que le
travail secret des âmes n’a pas éveillé des accens inconnus
jusque-là? Le sentiment de Dieu et de la nature n’a-t-il pas
inspiré des pages sans modèle? M. Mistral, qui sacrifie la
langue d’Alfred de Musset, de Lamartine, de Victor Hugo,
de George Sand, de Brizeux, au rustique idiome des
Provençaux, fera bien de méditer la lettre de Voltaire à M.
Deodati de’ Tovazzi.
Nous avions commencé cette étude avec une sympathie
sincère pour la poésie restaurée de la Provence, et nous
voici amené à faire les objections les plus graves à l’un des
chefs de cette poésie. C’est qu’il y a eu, dans le
développement de la nouvelle école, une déviation
manifeste. A l’heure où ce mouvement s’organisait, frappé
du sentiment moral, des intentions modestes et d’autant plus
fécondes de cette littérature populaire, nous encouragions
cordialement M. Roumanille et ses amis. On avait bien
voulu nous demander quelques pages où le caractère et le
but de cette renaissance fussent clairement indiqués; dans
l’introduction du recueil des Provençales, les éloges que
nous donnions aux chantres de la vallée du Rhône étaient en
même temps des avertissemens et des conseils. « Entreprise
64

�et conduite de cette façon, la renaissance de la poésie
provençale, disions-nous, paraîtra digne d’un intérêt
sérieux... Il est certains résultats acquis contre lesquels on
réclamerait en vain : ni la civilisation moderne ni la langue
française ne sont menacées par ce retour à des traditions
particulières. Le culte de la famille ne nuit pas à l’amour de
la cité; la petite patrie ne fait pas oublier la grande. » Or
aujourd’hui la petite patrie fait un peu oublier la grande, et,
pour glorifier le dialecte de quelques cantons, on traite avec
dédain la langue de ce noble pays, illustré par tant de chefsd’œuvre. Si je voulais mener jusqu’au bout la discussion à
laquelle nous convie M. Mistral, je serais bien forcé de lui
dire que le langage dont il se sert, très riche pour
l’expression des choses simples, très approprié aux
peintures populaires et rustiques, devient pauvre, stérile,
plein de gaucherie et de sécheresse dès que la pensée
s’élève; que, si les notes d’en bas sont graves et sonores, si
celles du médium sont mélodieuses, les notes d’en haut,
celles qui rendent les sublimes élans de l’esprit, qui
enlèvent les âmes et percent les cieux, sont nulles ou peu
s’en faut; que son récit des saintes Maries par exemple, et
surtout le discours de saint Trophime, attestent en maints
endroits cette insuffisance de la langue; que le poète enfin,
pour se tirer d’embarras, a été obligé d’emprunter au
français des tours, des mouvemens de phrase, et jusqu’à des
expressions inconnues à ses lecteurs de Provence. Laissons
là ces détails, auxquels M. Mistral lui-même m’a contraint
de descendre; la grande faute que je lui reproche, c’est la
situation contradictoire où il s’est placé. Puisque sa mâle et
65

�ardente imagination lui dicte des œuvres trop hautes pour
son populaire auditoire, puisqu’il s’adresse à un public de
lettrés et d’artistes, qu’il se rappelle les paroles d’André
Chénier. Sa langue, c’est celle de la France; qu’il lutte avec
elle, qu’il la plie à ses pensées, qu’il la marque, s’il peut, de
son empreinte, comme l’ont fait tous les poètes originaux. Il
pourra donner alors toute sa mesure, et ses vrais juges
pourront le juger.
Nous tiendrons le même langage à M. Théodore
Aubanel. Ou bien le vigoureux poète du Neuf Thermidor et
du Massacre des Innocens se préoccupera toujours de
l’humble public à qui s’adresse la littérature provençale du
XIXe siècle, ou bien, s’il vise plus haut, il écrira résolument
en français, afin d’éviter une situation fausse. M. Aubanel
doit publier prochainement sous le titre d’Amertumes un
recueil de pièces provençales qui contient toute une histoire
de cœur. Nous avons lu quelques-unes de ces pages
mouillées de larmes, et nous y avons remarqué un rare
mélange de tendresse et de force. «Et toi, fier Aubanel, dit
M. Mistral dans Miréio, toi qui des bois et des rivières
cherches le sombre et le frais pour ton cœur consumé de
rêves d’amour ! » C’est ce poète passionné qui va se révéler
dans les Amertumes; son recueil, espèce de romancero de la
douleur, est composé de pièces distinctes et unies cependant
par une chaîne invisible, si bien que toutes les phases de la
passion s’y développent, comme les péripéties d’un drame.
N’est-il pas évident, à première vue, qu’un tel poème
s’adresse à des esprits cultivés ? Ce ne sont ni les pâtres de
66

�la Camargue ni les fermiers des Alpines qui apprécieront ce
romancero. M. Aubanel traduira sans doute son poème en
français et ira chercher des lecteurs à Paris; mais ces
lecteurs auront le droit de lui dire : « Pourquoi ne confiezvous pas l’expression de ces plaintes touchantes à la langue
de ceux qui doivent sympathiser avec vous? Vous avez
l’enthousiasme de l’art, et vous convoitez la renommée
littéraire ; pourquoi donc une discrétion si timide au milieu
de la hardiesse que révèlent vos chants? Cette pusillanimité
vous sera funeste; peu compris dans votre province à cause
de la nature de vos œuvres, vous ne le serez guère
davantage au sein de la grande patrie, si vous vous obstinez
à écrire dans un dialecte inconnu à l’est et à l’ouest, au nord
et au centre de la France, et qui, même chez vous, est de
jour en jour abandonné des hautes classes. Résignez-vous à
chanter, sans traduction française, pour le peuple de vos
campagnes, ou bien mesurez-vous courageusement avec la
langue nationale. »
Quant à M. Joseph Roumanille, on ne peut que lui
souhaiter une continuation de succès. La langue qu’il
emploie, langue morte ou condamnée à mourir pour les
classes cultivées, est une langue vivante encore et qui vivra
longtemps chez son rustique auditoire. Si l’auteur de Miréio
est une imagination plus richement douée, si M. Aubanel
déploie bien autrement de passion et de vigueur, le poète
des Crèches n’a pas la moins bonne part. On nous assure
que M. Roumanille n’éprouve aucune peine à proclamer la
supériorité de ses émules; amoureux comme il l’est de
67

�l’idiome de ses chers paysans, il est heureux de voir cet
idiome illustré par des œuvres brillantes. C’est lui qui a
publié Miréio, et qui le premier, dans un cri de joie et de
triomphe, a signalé l’œuvre de son ami comme l’épopée de
la Provence moderne. Il annonce d’avance, avec la même
cordialité, les recueils que prépare M. Théodore Aubanel.
Nous lui conseillons cependant de ne pas imiter ses
disciples d’autrefois, qu’il appelle aujourd’hui ses maîtres.
Enfermé dans son humble domaine, il fera bien de ne pas
chercher à en sortir; c’est la condition et le gage de son
influence morale. — Il y a sept ans, je caractérisais ainsi ses
premiers travaux : « Le témoignage d’une estime vraie, un
précieux suffrage adressé à l’homme, voilà les récompenses
que M. Roumanille préfère, après la vue même du bien
qu’il a réussi à produire. Que les récompenses littéraires lui
viennent un jour ou qu’elles lui fassent défaut, que Paris
sache son nom ou l’ignore, il n’en sera ni plus ni moins
dévoué à sa tâche. » M. Roumanille, nous l’espérons pour la
Provence, restera fidèle à cette inspiration. Qu’il poursuive
son apostolat populaire; que sa poésie sereine et riante
continue de chanter les joies du travail, la grâce de la
charité, les enchantemens de la nature; que ses peintures des
mœurs agrestes, que ses satires sans fiel et ses figures
comiques donnent encore de joyeuses leçons aux ouvriers
de la ville et de la campagne : sa renommée, très modeste
sans doute, sera solidement assise. Pendant bien des années,
les paysans de la vallée du Rhône, récitant la Jeune Fille
aveugle et la Part de Dieu, se rappelleront le fils du
68

�jardinier qui retrouva un matin la poésie provençale, si pure,
si bienfaisante, à l’ombre des pommiers de Saint-Rémy.
SAINT-RENE TAILLANDIER.
1. ↑
Per che bel raison si car
Se pert, che li clop e li ranc
Canton e son trobador.
2. ↑
La biasso su l’esquino, un bastoun à la man,
Disié de porto en porto en demandan soun pan :
« Aubourès pa lou fiéu au dessu de soun paire. »
3. ↑ Dante, Inferno, c. 33.

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71

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              <text>&lt;p&gt;Consulter le document sur &lt;a href="https://fr.wikisource.org/wiki/La_Nouvelle_Po%C3%A9sie_proven%C3%A7ale_-_MM._J._Roumanille,_Th._Aubanne_et_F._Mistral" target="_blank" rel="noopener" title="Lire l'article sur Wikisource"&gt;Wikisource&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cet article, paru dans la &lt;em&gt;Revue des Deux Mondes&lt;/em&gt; en 1859 constitue &amp;agrave; la fois une &amp;eacute;tude critique et compar&amp;eacute;e des premi&amp;egrave;res &amp;oelig;uvres de la renaissance d'oc et un t&amp;eacute;moignage de leur r&amp;eacute;ception critique &amp;agrave; l'&amp;eacute;poque m&amp;ecirc;me de leur &amp;eacute;mergence. &lt;br /&gt;Saint-Ren&amp;eacute; Taillandier, qui signa &amp;eacute;galement la pr&amp;eacute;face de Li Margarideto, y dresse un panorama des grandes &amp;oelig;uvres fondatrices du mouvement en &amp;eacute;tudiant Li Margarideto et Li Prouven&amp;ccedil;alo de Joseph Roumanille, Li Nov&amp;egrave; de Th&amp;eacute;odore Aubanel et Mir&amp;egrave;io de Fr&amp;eacute;d&amp;eacute;ric Mistral, qui venait de para&amp;icirc;tre.&lt;/p&gt;</text>
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              <text>&lt;strong&gt;Article :&lt;/strong&gt; &lt;br /&gt;SAINT-RENE TAILLANDIER. La nouvelle po&amp;eacute;sie proven&amp;ccedil;ale : MM. J. Roumanille, Th. Aubanel et F. Mistral. &lt;em&gt;Revue des deux mondes&lt;/em&gt;. 1859. Tome 23, septembre-octobre, p. 807-844.</text>
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